L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre Vingt-six

 

L ydia plaça sa main sur le bras du commandant Fitzwilliam tandis qu’ils se dirigeaient en direction de Hyde Park, Lord Carlton et Eleanor à leur suite. C’était l’heure pour être vu et un flot de personnes flânait dans la même direction, mais il n’y avait personne de leur connaissance pour venir les déranger.

— Miss Ingram, commença le commandant. Je voulais vraiment venir vous voir plus tôt, mais j’ai été retenu par des affaires militaires. Vous semblez avoir retrouvé la paix. Êtes-vous rassurée concernant la guérison de votre frère ?

Lydia fixa son regard sur un point au loin.

— Vous avez dû me trouver terriblement émotive, mais, voyez-vous, mon père est mort d’une chute de cheval. Je ne pouvais m’empêcher de penser que j’allais perdre mon frère de la même façon. Je suppose que je craignais aussi que nous ne soyons chassées de chez nous car, à l’heure actuelle, la personne qui devrait hériter est un lointain cousin que nous ne connaissons pas du tout. Je craignais un revirement drastique de notre fortune.

Le commandant Fitzwilliam hésita avant de demander :

— Cette pensée vous importe-t-elle tant ? D’être sans fortune ?

Elle suivit ses pas alors qu’il contournait un groupe de femmes rassemblées et elle put entendre des bribes de conversation entre Eleanor et Lord Carlton derrière elle.

— Non. Vous pourriez ne pas le penser vu de combien je me soucie de bals, de réceptions et de soirées. Mais ce n’est pas ce qui m’importe le plus.

Si elle s’attendait à ce que le commandant Fitzwilliam lui demande ce qui importait le plus, elle fut déçue. Bien qu’elle ne soit pas certaine de connaître la réponse s’il l’avait fait. Elle avait quelques vagues désirs de sécurité et de protection, d’une maison remplie de rire. C’était ce qu’elle recherchait. Le commandant Fitzwilliam semblait la rapprocher de cela, bien qu’elle ne sache pas si c’était un effet de son imagination.

Après avoir marché une courte distance en silence, le commandant Fitzwilliam lui dit :

— Vous êtes une belle femme, Miss Ingram.

Elle ressentit le couteau tranchant de la déception en entendant des mots si prévisibles sortir de sa bouche à lui.

— Avec une fortune, ajouta-t-elle. Quelle aubaine !

Il la regarda avec surprise, les sourcils froncés.

— Je n’ai pas fini de m’exprimer. Je n’ai jamais été homme qui se trouble aisément, mais, auprès de vous…

Sa voix s’éteignit et, dans le silence qui s’ensuivit, le cœur de Lydia battit étrangement. Elle repensa à la manière dont le commandant Fitzwilliam commandait chaque pièce où il se trouvait. Mais auprès d’elle, il vacillait ?

Le commandant Fitzwilliam poursuivit :

— Si j’avais achevé ma réflexion plus rapidement, j’aurais ajouté que c’est votre esprit qui anime votre beauté et votre bonté ainsi que votre loyauté qui la rendent intemporelle. J’imagine que ce qui vous importe le plus est ce qui enflamme ces qualités en vous.

Il posa une main chaude et gantée sur la sienne et attira son regard jusqu’à ce qu’elle retienne sa respiration dans l’attente de ses prochains mots.

— Miss Ingram, j'ai l'ambition croissante de découvrir ce dont il s’agit.

Eleanor et Lord Carlton suivirent le sillage du commandant, conversant sur des sujets sans importance jusqu’à ce qu’ils atteignent le parc. Lord Carlton semblait de très bonne humeur et aucunement pressé de se retrouver avec des connaissances ou de la laisser seule. La suspicion troublante qu’il puisse se déclarer commença à s’estomper alors qu’il emboîtait le pas au commandant Fitzwilliam et à Lydia en direction de la pelouse.

— Je suis désolé de ne pas pouvoir venir à l’Almack mercredi soir.

Lord Carlton s’interrompit pour faire un signe à un gentleman, le saluant de l’autre côté de la rue.

— J’avais espéré vous demander de me garder une valse, mais mon oncle est en ville — mon ancien tuteur, bien qu’il oublie que ce rôle n’ait plus lieu d’être — et il a requis que je passe cette soirée-là en sa compagnie.

— Je comprends parfaitement, Lord Carlton. Évidemment que vous devez y aller. Votre mère jouit-elle d’une meilleure santé ?

Ils s’arrêtèrent derrière le commandant, qui avait fait une pause pour serrer la main de Mr. Braxsen et d’un autre soldat.

— Je crains bien que ma mère n’ait jamais profité de ce qu’on appelle une santé robuste. Mr. Braxsen…

Lord Carlton s’interrompit pour le saluer à son tour.

Lorsque le commandant Fitzwilliam et Lydia reprirent leur marche, Lord Carlton continua :

— Ma mère désire vous rencontrer et m’a chargé de vous inviter à dîner avec nous avant le théâtre samedi soir. Je vous ai même apporté une invitation formelle, dit-il en glissant une enveloppe blanche scellée hors de la poche de son manteau. Je la garderai pour vous pendant que nous marcherons.

— Elle me fait un grand honneur, répondit Eleanor. Quand nous retournerons à Grosvenor Square, il ne me faudra qu’une minute pour lui écrire une réponse, si vous avez la gentillesse de lui remettre de ma part.

— Mais très certainement, accepta Lord Carlton en rayonnant. Elle sera ravie d’apprendre votre consentement. Cecily, aussi. Elle a une grande estime pour vous, vous savez, et compte sur votre témoignage des bals auxquels elle aspire à aller. Elle doit attendre une année avant de faire ses débuts puisque ma tante est son chaperon et que ma cousine ne sortira pas avant l’année prochaine.

— C’est difficile d’attendre une saison quand vous êtes trop âgée pour la salle de classe, mais encore trop jeune pour paraître dans le monde. Les hommes ne comprennent pas de telles contraintes et ne peuvent pas savoir à quel point cela peut irriter.

Tandis qu’elle parlait, elle contempla le paysage verdoyant devant elle, reconnaissante que ces quelques semaines lui aient accordé un bref répit face à une telle contrainte.

— Je ne souhaite pas contredire une lady, répliqua Lord Carlton, mais les hommes peuvent aussi comprendre l’impatience. Lorsque l’on souhaite, par exemple, aller se battre ou voir un peu le monde et que l’on ne peut pas le faire, nous sommes forcés d’accepter notre sort. Mon père m’a parlé du Grand Tour, considéré comme de rigueur pour tous les gentlemen, mais qui n’est plus envisageable à cause de la guerre… Puis, il y a les mères malades, les sœurs plus jeunes et les responsabilités qui s’abattent lourdement sur une personne.

Son rythme de marche s’accéléra sans qu’il ne s’en rende compte et Eleanor lutta pour garder le rythme.

— C'est le lot des hommes qui ne peuvent pas faire tout à fait ce qu'ils souhaiteraient, conclut Lord Carlton.

Eleanor ressentit une pitié qu’elle n’aurait pas cru possible pour un gentleman possédant suffisamment pour vivre et jouissant de la liberté d’aller et venir à sa guise.

— Si vous pouviez faire tout ce que vous souhaiteriez, que choisiriez-vous ?

Elle tourna la tête et le regarda en face, malgré l’extravagant bord de son bonnet.

Quand leurs yeux se rencontrèrent, l’expression de Lord Carlton changea et il ouvrit la bouche pour parler. Craignant ce qui allait suivre, Eleanor tourna la tête et regarda droit devant elle.

À ce moment précis, le commandant se retourna pour leur parler :

— Nous songions à prendre ce chemin pour sortir par le côté sud du parc. Qu’en dites-vous ?

Lord Carlton répondit d’une voix chaleureuse.

— Cela me semble excellent. Guidez-nous.

Le moment était passé et Eleanor fut soulagée de voir qu’il ne prononça pas les mots qu’elle n’était pas prête à entendre.

— Si je ne peux pas aller me battre, dit-il à la place, et je pense que je ne peux vraiment pas laisser ma mère et ma sœur sans quelqu’un pour s’occuper d’elles, j’aimerais faire carrière en politique.

— En politique. Vous serez la première personne de ma connaissance à poursuivre une carrière semblable. Avez-vous quelqu’un pour vous parrainer ? Basée sur ma compréhension limitée, il me semble qu’il s’agit d’une chose essentielle.

Eleanor était prête à s’accrocher à n’importe quel sujet, pourvu qu’il soit sûr.

— Lady Jersey est une amie de ma famille depuis ma naissance. Elle a été celle qui m’a mis l’idée en tête et m'a poussé à me tourner vers ce domaine à Oxford. Elle m’en a parlé depuis, mais je n’arrive pas à faire accepter l’idée à ma mère.

— Cela semble contraignant, en effet, dit Eleanor.

— Peut-être pourrez-vous la convaincre du bien-fondé de cette idée quand vous viendrez dîner, ajouta joyeusement Lord Carlton.

Eleanor se tourna vers lui, les yeux écarquillés.

— Je n’ai le droit d’influencer Madame votre mère sur aucun sujet. Je ne serai pas impolie au point de m’y essayer.

Lord Carlton plaça sa main sur la sienne et la tapota.

— J’espère que vous sentirez un jour que c’est votre rôle de le faire.

Ses mots étaient chargés de sens et la déconfiture d’Eleanor s’accentua.

— Depuis quand essayez-vous de prédire la bonne fortune ? demanda-t-elle en s’efforçant à parler d’un ton léger, retirant sa main. Je sais à peine ce que je serai demain, encore moins ce que je serai « un jour ». Je souhaiterais que vous ne disiez pas de telles choses.

— Eleanor, vous n’êtes pas si changeante…

Lord Carlton s’arrêta brusquement.

Il avait employé son nom de baptême, révélant ses intentions aussi clairement que s’il les avait dites. Eleanor marcha rapidement, essayant de briser le charme avant qu’il ne puisse parler, surtout alors qu’elle était si incertaine des inclinaisons de son cœur. Lord Carlton était beau et gentil, et, avec lui, elle aurait un foyer stable et une famille. Cependant, au-delà du confort de la sécurité, il ne suscitait aucun sentiment en elle. Il n’était qu’un visage amical parmi les autres. La sécurité, seule, suffisait-elle ?

Elle dévia en direction du petit lac, forçant un ton joyeux.

— Oh, il y a des cygnes là-bas. Devrions-nous y aller les nourrir ? J’ai un demi-penny pour le pain.

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