L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre Vingt-trois
L e médecin arriva à Grosvenor Square avant son patient ; et il se tenait aux côtés de Lady Ingram alors que la petite troupe se bousculait dans l’embrasure de la porte.
— Doucement maintenant. Levez ses jambes plus haut en montant les escaliers.
La voix du commandant Fitzwilliam résonna avec autorité.
Lady Ingram regarda par-dessus la balustrade.
— Stratford, comme je vous suis reconnaissante d’être ici ! J’ai envoyé Lydia au lit avec une potion.
Elle suivit la troupe à l’étage.
— Amenez Lord Ingram dans sa chambre, la première porte sur la droite.
Seul un léger essoufflement trahissait une émotion plus profonde.
Miss Daventry était prête. Elle s’élança en tête du groupe et ouvrit en grand la porte afin qu’ils puissent transporter Lord Ingram à l’intérieur, tandis que le docteur déboutonnait son manteau et le laissa choir sur une chaise.
Le commandant Fitzwilliam lança rapidement des ordres :
— Là-bas. Allongez-le comme ceci. Retirez le tissu sous les épaules ici et nous le soulagerons à l’endroit où sa jambe est cassée. Voilà, comme ça.
Le médecin marcha à grands pas vers le côté du lit en lançant un mot par-dessus son épaule :
— Que tout le monde quitte cette pièce à l’exception de ceux qui sont nécessaires.
Il étudia les bandages de la jambe cassée et leva les yeux sur le commandant.
— Votre travail, Monsieur ?
Quand le commandant Fitzwilliam eut acquiescé, le docteur poursuivit :
— Beau travail. Vous avez peut-être sauvé sa jambe. Elle semble être fracturée à au moins deux endroits et la chevauchée jusqu’à la maison aurait causé des dommages considérables.
— J’ai appris quelques petites choses sur le champ de bataille, répondit le commandant
Il s’inclina légèrement devant Lady Ingram avant de se retirer, rejoignant Delacroix, Braxsen, Miss Daventry et les sœurs de Stratford dans le couloir.
Le médecin prit le pouls avant d’examiner la contusion à l’arrière de la tête d’Ingram.
— Stratford, restez-vous ? s’exclama Lady Ingram, sans quitter son fils des yeux.
À cela, Stratford, qui était à la porte, fit une pause.
— Bien sûr, madame.
Ils se tinrent silencieux tandis que le médecin écoutait le cœur d’Ingram et examinait la fracture.
— Je ne vais pas avoir besoin de réduire la fracture. Ce soldat s’est comporté avec un aplomb admirable. Lady Ingram, en plus de l’eau chaude, je vais avoir besoin de briques chaudes pour réchauffer le patient. L’heure de la découverte est des plus fortunées. Il ne s’en serait pas bien sorti par ce froid. Le printemps est encore trop peu avancé.
Lady Ingram réprima un tremblement en se dirigeant vers la porte. Quand elle l’ouvrit, la foule à l’extérieur se dispersa, chacun marmonnant une excuse. Ne restant plus que les deux hommes, le médecin demanda à Stratford de lui narrer exactement ce qu’il s’était passé. Une fois qu’il eut fini, le médecin remarqua :
— À l’exception de la mauvaise chute, ce fut une série d’évènements fortuits, commençant avec Miss Daventry repérant quelque chose sortant de l’ordinaire et culminant avec Lord Delacroix arrivant pile au bon moment, capable de fournir le matériel manquant. Très fortuit, répéta-t-il.
Stratford l’observa appliquer un cataplasme sur la contusion.
— Ah, excellent, dit le médecin lorsque Lady Ingram revint, suivie par une domestique portant des briques chaudes.
Il souleva les couvertures pour placer les briques et Lord Ingram gémit.
— Tout va bien. Nous nous assurons simplement que vous êtes confortablement installé, monsieur, dit le médecin, vous serez réveillé en un rien de temps, même si je ne doute pas que vous ayez un mal de tête considérable. Qui s’occupera du patient ? demanda-t-il en se tournant vers Lady Ingram.
— Moi, répondit Lady Ingram.
Elle fit signe au valet de s’en aller.
— Il s’agit d’une épreuve bien trop grande pour une personne seule. Je suggère au moins une autre personne avec qui vous pourriez partager la veillée, conseilla le médecin en regardant le comte. Vous êtes un proche de la famille, je présume ?
— Oui, je me rendrai disponible aussi souvent que possible, assura Stratford au docteur.
Il le regarda ranger ses instruments dans son sac avant de se tourner vers Lady Ingram.
— Puis-je vous conseiller Miss Daventry vous assister ? Elle s’est comportée avec une grande présence d’esprit ce matin.
Distraite, Lady Ingram opina seulement.
— Il va me falloir des instructions précises au sujet des médicaments et de tout ce qui doit être fait, déclara-t-elle après que le docteur ait enfilé son manteau.
Stratford prit congé en inclinant la tête en direction du médecin.
— Je dois m’assurer que mes sœurs rentrent à la maison. Je recevrai mes directives de Lady Ingram.
Quand il descendit, Lord Delacroix et le commandant Fitzwilliam étaient partis, et Miss Daventry semblait légèrement moins pâle. Le service à thé avait été apporté et elle était assise en compagnie d’Anna et Phoebe, chacune une tasse à la main. Miss Daventry fit un geste en direction d’une chaise libre.
— Je vous en prie, prenez place, monsieur.
Stratford brûlait d’impatience de se mettre à la recherche du commandant, d’obtenir son opinion à propos de ce qui avait pu arriver à Frederick et de voir s’il avait eu de la chance avec la filature de Delacroix et Conolly. Peut-être que la présence de Delacroix ce matin n’était pas si innocente que cela, bien qu’il ne faille pas porter de jugement hâtif. Il s’apprêtait à décliner l’offre de rester, lorsqu’il vit que ses sœurs venaient à peine d’entamer leur thé. Il aurait été injuste de les brusquer.
— Je vous remercie, dit-il en s’asseyant en face de Miss Daventry.
— Aimeriez-vous une tasse de thé ? Ou… Quelque chose de plus fort ?
Miss Daventry semblait incertaine, jouant l’hôtesse dans une maison qui n’était pas la sienne. Lady Ingram allait être occupée tant que Ingram serait invalide et qui sait quand Lydia reprendrait ses esprits. Je devrais être plus charitable, pensa Stratford. Le père de Lydia était mort d’une chute de cheval.
— Le thé me convient parfaitement, merci.
Stratford prit la tasse de thé des mains de Miss Daventry, que seul un léger tremblement trahissait. Bonne fille, pensa-t-il. Lydia ne peut paraître à son avantage à côté de la calme compétence de Miss Daventry. Après avoir bu à petite gorgée le thé, il annonça :
— J’ai dit à Lady Ingram que vous seriez la personne la mieux placée pour partager la veillée pendant la convalescence d’Ingram.
— J’espérais pouvoir partager ce fardeau. Je le ferai très volontiers.
Miss Daventry posa sa tasse sur le bord de la table et croisa les mains sur ses genoux.
Anna se tourna vers son frère.
— Le médecin a-t-il dit quand Lord Ingram se réveillerait ?
— Avant que je ne parte, il montrait quelques signes de conscience, dit Stratford. Enfin, suffisamment pour émettre un gémissement au moment où le docteur s’occupait de lui. J’imagine qu’il fera face à une grande douleur, mais le docteur a laissé un sédatif puissant à lui faire boire lorsqu’il sera suffisamment éveillé. En attendant, le docteur ne s'inquiète pas trop de sa blessure à la tête. Il pense qu’elle est superficielle et que c’est le choc de la douleur qui l’empêche de se réveiller.
— Qu’est-il advenu du cheval d’Ingram ? demanda Phoebe.
— Le commandant Fitzwilliam a promis de s'en occuper et de voir s’il peut trouver d’autre d’indices sur ce qui s’est passé, répondit Stratford.
Miss Daventry soupira.
— C’est un tel soulagement. Je n’arrive pas à comprendre la raison pour laquelle il était dehors à une telle heure. Il est rare qu’il quitte la maison avant le petit déjeuner. Je demanderais bien à Lydia, mais je crains de lui causer plus de peine en ravivant l’incident.
— Ingram va récupérer de sa chute. Dès que Lydia saura qu’il ne s’agit pas de la même situation que celle qui est arrivée à son père, son état d’esprit se rétablira, répliqua Stratford.
Phoebe frémit.
— Je me souviens des funérailles. C’était la première fois que quelqu’un parmi nos amis souffrait d’une telle perte, même si personne ne pouvait prédire que Maman partirait cette même année. Je n’envie pas Lydia de subir deux fois le chagrin du même accident.
Stratford avala son thé.
— Lydia faisait montre d’une certaine gaieté quand elle est rentrée de l’école le Noël suivant. Sa mémoire est courte lorsqu’elle est en peine, je vous assure.
Sa déclaration fut accueillie par des protestations indignées fusant de trois côtés.
Miss Daventry fut la première à défendre son amie.
— Elle peut sembler tourner la page rapidement, mais cette même tendance s’applique au souvenir des fautes de ses amis, monsieur, protesta-t-elle en pinçant ses lèvres. Je la fréquentais pendant cette période à l’école et, je vous assure, sa peine était profonde. Je ne voudrais pas qu’elle souffre à nouveau ainsi.
Réprimandé, Stratford secoua la tête.
— Moi non plus.
Il se souvint de la charge qui avait pesé sur les épaules d’Ingram lorsqu’il avait dû marcher dans les pas de son père ; un rôle qu’il commençait tout juste à comprendre. Tout le soutien qu’Ingram aurait pu obtenir à son jeune âge pour l’assister à assumer ce rôle avait été volé par l'effusion de chagrin plutôt dramatique de Lydia qui avait semblé disparaître aussi vite qu'elle était apparue. Stratford prit une profonde inspiration et dit :
— Peut-être suis-je sévère avec elle comme peut l’être un grand frère. J’ai connu Lydia toute sa vie. Mais j’ai une sincère affection pour elle et ne lui souhaite aucun malheur.
Cette révélation fut accueillie par un silence.
Stratford s’arrêta là, sentant que son impatience face à la faiblesse de Lydia l’avait positionné en terrain instable avec Miss Daventry.
— Je vous prie d’informer Lady Ingram que je reviendrai après le souper pour savoir comment me rendre utile.
Les trois femmes se levèrent et, tandis que Phoebe et Anna ramassaient leurs affaires, Stratford s’inclina sur la main de Miss Daventry. Il aurait mieux fait de se taire, mais il admirait la manière dont elle avait pris la défense de son amie. Quand il leva les yeux, il rencontra son regard franc. Ce serait quelque chose d’avoir une telle loyauté tournée vers lui.
ELEANOR RESTA dans le salon après leur départ. Elle se versa une autre tasse de thé et s’adossa au canapé. En regardant ses chaussures, elle réalisa avec un sursaut qu’elle n’avait ni changé ses chaussures boueuses ni sa tenue d’amazone, à présent réduite en morceaux, pour une tenue plus décente. Elle n’avait accordé aucune pensée au fait qu’elle avait paradé dans une robe pratiquement transparente.
Cela donna un autre sens au regard appuyé de Lord Delacroix au cours de leur retour à la maison. Il l’avait observée comme une pouliche au marché chaque fois qu’il pensait qu’elle regardait ailleurs. Elle reposa sa tasse à thé ; qui cliqueta sur la soucoupe. Voilà bien quelqu’un qu’elle s’était promis de ne jamais recroiser et il était venu dans la demeure où elle résidait. Elle espérait qu’il ne considérerait pas cela comme une invitation dans leur société.
Lord Worthing, en revanche, était plus enclin à rechercher son regard. Elle se souvint de ses yeux levés sur les siens au moment de prendre congé, s’excusant d’avoir été impatient envers Lydia. Il ne s’exprimait pas toujours avec tact, médita-t-elle, et il avait été dur avec Lydia qu’il avait connue toute sa vie.
Mais malgré cela, il est plus que sincère dans ses excuses. Cette pensée apporta un sourire inattendu sur son visage.
Lord Worthing l’avait surprise lors de leur promenade en ville l’autre jour, admettant presque que les mots qu'il lui avait adressés après leur valse a l’Almack avaient été inconstants et indifférents. Un autre homme aurait considéré cela comme trop insignifiant pour être mentionné. La vérité était qu’il avait été sur sa liste de personnes indésirables ; elle avait été prête à le chasser définitivement de son esprit. Manifestement, elle s’était méprise en pensant que ses sentiments naissants s’accordaient aux siens. Mais ensuite…
Je vous admire, Miss Daventry… Elle repensa au riche timbre de sa voix, à la chaleur de son bras près du sien.
Elle laissa sa tasse de thé sur la table et se leva, trop nerveuse pour demeurer inoccupée. Malgré toutes ses inquiétudes pour Lord Ingram et Lydia, son cœur était léger. Elle devait aller s’enquérir de ce dont avait besoin Lady Ingram. Et, pour l’amour du ciel, elle devait changer de robe.
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