L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre Vingt-cinq

 

D eux jours s’étaient écoulés depuis sa rencontre avec Carlton et, chaque fois que Stratford s’était présenté à la demeure Ingram pour offrir son aide, on l’avait remercié après lui avoir dit que ses services n’étaient pas requis, à présent que Ingram était hors de danger. Il n’avait même pas vu Ingram lui-même, puisque Frederick dormait les deux fois où il était venu. Stratford l’a tenté une nouvelle fois, cette fois à pied, n’étant pas d’humeur à slalomer à cheval sur une chaussée noire de monde, ce qui lui demanderait une patience et une retenue qu’il n’avait pas. Son visage grave était dissimulé par le bord abaissé de son chapeau et le cliquetis silencieux de ses bottes se noya dans la métropole débordante d’activité.

Le manque d’un sujet concret sur lequel se concentrer au sujet d’Ingram et son assaillant, donnait seulement à Stratford plus de temps pour réfléchir. Cela s’avérait être une circonstance plus que malheureuse, puisque ses pensées étaient de plus en plus empreintes d'amertume. Elle avait attrapé Carlton dans ses filets, n’est-ce pas ? Évidemment. C’est ce qu’elle avait dit, non ? De tous les détails brumeux de la conversation qu’il arrivait à extraire des recoins de son subconscient imbibé d’alcool, il se rappelait ces mots, aussi clairement que le son d’une cloche : « Je veux me marier par amour. »

Si seulement Stratford n’avait pas révélé ses sentiments pour Miss Daventry. Il n’appréciait pas d’être pris pour un imbécile. Comment avait-il pu se méprendre sur l’estime qu’elle lui portait ? Comment avait-il pu sous-estimer ses sentiments pour Carlton ? Fulminant, il ignora la tentative d’un de ses pairs pour le saluer. Soit, si vous êtes d’accord pour prendre pour époux un garçon, du nez duquel sort encore du lait, je suppose qu’il est un candidat de choix. Je vous souhaite bien du bonheur, Miss Daventry.

En revanche, il ne pouvait blâmer Carlton de s’être entiché d’elle. La façon dont elle s’exprimait mettait au défi un homme de devenir meilleur. Elle était d’une loyauté à toute épreuve, généreuse envers ceux qu’elle aimait, indulgente…

Elle n’était peut-être pas belle au sens classique du terme, mais elle l'était pour lui. Ses yeux contenaient une compréhension confiante. Puis, il y avait la manière dont son nez se retroussait. Et quand elle souriait à quelqu’un, tout prenait vie. Ses yeux rieurs, ses fossettes qui lui donnaient toujours l’air de comploter quelques espiègleries. Une silhouette gracile qui vous invitait à faufiler un bras autour de sa taille…

Les pas de Stratford vacillèrent tandis qu’une pensée submergea ses sens :

Je suis en train de penser à la future femme d’un autre homme, se tança-t-il. Il repartit de bon train, furieux contre lui-même de cette faiblesse. Elle voulait peut-être se marier par amour, mais ce type d’amourette était fini pour lui. Il ne deviendrait pas à nouveau un tel idiot. Il continua à marcher, plongé dans ses pensées, se souvenant de son expression mutine et de ses mots provocateurs — « Ce n'est peut-être pas chrétien de ma part, mais j’aimerais voir votre repentance avant de vous retourner ma réponse » — et rit doucement.

Il avait été maussade quand ils avaient dîné ensemble. Il l’avait insultée quand il lui avait proposé de l’épouser. Il massacrait ses excuses. Et même chez Almack, il a encore tout gâché en la comparant à une de ses sœurs. En revanche… Il y avait eu une forte attraction entre eux lorsqu’ils avaient valsé ensemble et sa réaction rayonnante quand il lui avait dit qu’il l’admirait. Peut-être avait-il mal jugé la situation ? Peut-être ne se souciait-elle pas du tout de Carlton.

Et si elle ne tenait pas à Carlton, cela signifiait qu’il avait encore une chance.

Stratford ressentit un besoin soudain de voir par lui-même et hâta ses pas vers Grosvenor Square. Peut-être était-elle à demeure en ce moment ? Dans tous les cas, il devait y aller et découvrir comment allait Ingram, ainsi que lui donner le peu de nouvelles qu’ils avaient. Quand il grimpa le court escalier et sonna la cloche, il l’entendit résonner à l’intérieur, suivie par les bruits de pas assourdis du majordome venant répondre à la porte.

— Ah, Lord Worthing, le salua le majordome d’une manière protocolaire, comme si le fait que Stratford soit le meilleur ami d’enfance du maître de maison importait peu.

Il y eut du bruit dans les escaliers quand il entra et il leva les yeux pour apercevoir l’objet de ses ruminations. Miss Daventry descendait dans une robe de promenade de la même couleur que ses yeux. Il croisa son regard et ses pas s'arrêtèrent un instant, ses lèvres frémirent, comme à l’aube d’un sourire. Elle semblait heureuse de le voir.

Lydia était en bas des marches et tendit la main, qu’il prit en s’inclinant.

— Stratford, êtes-vous venu pour voir Ingram ? Il est réveillé, mais il nous a chassées de sa chambre, alors nous avons décidé d’aller à Hyde Park.

— Oui, je suis venu lui rendre visite, opina Stratford

Se tournant vers miss Daventry, il se mit en quête d’un signe sur ce qu’elle ressentait, se demandant si son cœur pouvait toujours être conquis.

— Avez-vous quelqu’un pour vous escorter au parc? lui demanda-t-il. Je m’engage à le faire de bon cœur.

— Ne souhaitiez-vous pas voir Fred ? le questionna Lydia.

C’était son objectif. Nom d’une pipe. Où avait-il perdu la tête ?

La porte du salon s’ouvrit et Lord Carlton en sortit avec le commandant Fitzwilliam.

— Worthing… Vous, ici ! s’exclama Carlton avant de prendre place aux côtés de Miss Daventry. Vous venez voir Ingram par vous-même, n’est-ce pas ?

— En effet.

Les lèvres de Stratford se serrèrent en une ligne fine et il se tourna vers Lydia.

— Vous dites qu’il est réveillé en ce moment ?

— Il l’est, mais qui sait pour combien de temps ? Il souffre et ce sera bientôt l’heure de prendre son sédatif. Devrions-nous vous attendre, Stratford ?

Lydia enfila ses gants avant de lui jeter un coup d’œil.

— Je vois que vous êtes toutes deux entre de bonnes mains et je ne ferai que vous gêner. Passez une bonne journée, Messieurs, Miss Daventry.

Il se retourna rapidement et grimpa les marches de l’escalier, n’accordant pas un second regard au groupe sur le départ.

— Miss Daventry, vous êtes ravissante, la flatta Lord Carlton.

Stratford, agrippant la rambarde, n’entendit pas sa réponse.

Ingram était au lit, le regard terne fixé vers l’extérieur. Son valet était à son chevet, lisant à voix haute les journaux du matin. Quand Stratford entra dans la chambre, Ingram congédia son valet et lui demanda de dissuader sa mère d’entrer puisqu’il dormirait certainement une fois que son ami serait parti.

Stratford posa sa main sur l’épaule d’Ingram.

— Je suis fort heureux de te voir conscient. Tu sembles bien plus en forme que lorsque je t’ai quitté il y a trois jours.

Une nouvelle vague de douleur traversa les traits d’Ingram et Stratford s’assit.

— Doucement. Comment te sens-tu ?

— Je vais bien, déclara Ingram de manière peu convaincante. Dis-moi si tu as découvert quoi que ce soit. Qu’avez-vous fait depuis notre dernière conversation ?

— Rien de particulier. Fitz et moi, continuons à chercher. Pas d’empreintes de pas, aucun objet oublié, rien qui ne sorte de l’ordinaire. Delacroix est apparu, juste comme ça.

— C’est ce que l’on m’a dit, confirma Ingram rencontra le regard de Stratford. Je pense qu’il est celui que nous devons tenir à l’œil. Je l’ai assigné à Fitz.

Stratford acquiesça.

Après une minute de silence, Ingram continua :

— Hartsmith est venu me voir quand je me suis réveillé, m’annonçant qu’il y avait eu une effraction dans ma bibliothèque la nuit même suivant mon attaque.

Les sourcils de Stratford se haussèrent d’un coup.

— Je devrais rester ici, commença-t-il à dire, avant de réaliser que ce n’était pas possible.

Il ne pouvait pas laisser ses sœurs sans surveillance.

Ingram sourit et secoua la tête.

— Hartsmith est astucieux. Il n’a rien laissé ayant de la valeur dans la bibliothèque et a condamné la porte menant aux autres pièces. Je suspectais que ma maison pourrait devenir une cible et il a fait preuve de prudence après mon attaque. Je l’ai envoyé quérir Fitz pour l’informer de la situation. Le filet se resserre et, un jour, notre homme deviendra imprudent.

Stratford se mordilla la lèvre.

— Une idée de ce qu’il cherchait ?

— Je sais précisément après quoi il était, répondit Ingram. C’était le rapport que j’allais envoyer à Le Marchant, contenant le détail des troupes et des fournitures. Toutefois, je n’arrive pas à comprendre comment quelqu’un a pu savoir que je le transportais quand seulement deux autres personnes étaient au courant de son existence.

— Qui étaient ces deux personnes ? s’enquit Stratford.

— Le Marchant et Fitz, répondit Ingram. Le Marchant n’a aucune raison d’intercepter son propre courrier et Fitz attirerait trop l’attention sur lui-même en faisant une telle tentative. De plus, cela ne lui ressemble pas du tout. Je suis convaincu de son innocence.

— C'est étrange de dire cela alors que l'on se connaît si peu, mais je le suis aussi, dit Stratford. Et espérons qu’il en soit ainsi parce qu’il escorte ta sœur à Hyde Park en ce moment même.

— Alors, il persiste avec Lydia ? gloussa Ingram. À chacun sa folie.

— Donc, quelqu’un a intercepté le rapport ? demanda Stratford, déconcerté par ce mystère. Penses-tu que ton assaillant voulait te blesser gravement ?

Ingram réfléchit pendant une minute.

— Je ne sais pas. Il aurait pu finir le travail et a choisi de ne pas le faire. Peut-être a-t-il pensé que la chute était suffisante pour faire l’affaire, ou il a pu être interrompu. Que chacun s’essaye à deviner. Mais je dois corriger ta supposition. Il n’a pas le rapport. Par précaution, j’ai glissé une enveloppe avec un faux document dans la poche de mon manteau et c’est celui-ci qui a été volé. Le véritable rapport était dans ma sacoche de selle, où il a été retrouvé quand Melody a été ramenée à l’écurie.

— Cela me laisse penser que le voleur a été soit interrompu, soit un amateur. Personne ne s’empare du premier document sans faire de plus amples recherches.

Stratford se leva, voyant Ingram porter une main à sa tête.

— J’ai un mal de tête du diable.

— Je vais t’apporter ta potion.

Stratford alla à la table et mélangea le médicament dans un verre d’eau avant de le lui apporter.

— Le temps nous le dira, conclut Ingram en prenant le verre et en avalant son contenu. Le fait que l’homme se soit introduit dans ma bibliothèque l’autre nuit montre qu’il est plutôt proche de nos opérations pour avoir suspecté que le document était un faux. J’ai demandé à Fitz d'organiser une surveillance de notre maison et du quartier général au cas où il réessayerait. Fitz escorte ma sœur au parc, mais la surveillance sera en place avant la nuit. Il n’est pas homme à se laisser distraire.

Stratford se rassit.

— C’est un bon plan.

Il demeura silencieux un court instant avant de ne plus pouvoir se retenir sur ce qui avait également occupé ses pensées.

— Je viens de recevoir une demande en mariage de la part de Lord Carlton pour Miss Daventry. Il était ici quand je suis arrivé, prêt à partir se balader avec elle.

Stratford haussa un sourcil.

— Oh ! Qu’est-ce donc que cela ? Ce blanc-bec ? Est-il au moins en âge de marier ?

Stratford ne dit rien et Ingram poursuivit d’un air pensif :

— Notre Miss Daventry, hein ? Il fera plutôt un bon époux pour elle. Aucune dette à ma connaissance.

— Non, dit Stratford brièvement.

Comme il ne continua pas, Ingram l’observa avec perspicacité.

— Tu l’as envoyé sur les roses, n’est-ce pas ?

— Je lui ai dit qu’il avait demandé au mauvais comte, expliqua Stratford.

Ingram rit vigoureusement, ce qui suscita ensuite un gémissement.

— Tu dois m’utiliser plus gentiment. J’ai interdiction de trouver de l’humour dans quoi que ce soit.

— Et moi, semble-t-il, dit Stratford, de trouver le bonheur.

Ses mots sibyllins furent parfaitement compris par son ami.

— Alors, c'est comme ça? Elle peut encore le refuser.

Le ton bienveillant d’Ingram provoqua un grognement de la part de Stratford.

Il frotta l’accoudoir en cuir de la chaise, alternant entre l’espoir que Miss Daventry ait pu lui garder son cœur, bien qu’il n’ait pas fait grand-chose pour le mériter, et le désespoir d’avoir été trop lent et de l’avoir perdue pour toujours. Le silence s’étira jusqu’à ce que Ingram le brise.

— J’ai besoin de ton aide, Stratford.

Ingram mâchait légèrement ses mots, mais il patienta jusqu’à ce que Stratford lui accorde toute son attention.

— J’ai besoin que quelqu’un escorte ma mère, ma sœur et Miss Daventry aux réceptions de la saison jusqu’à ce que je sois complètement rétabli. Quelqu’un m’a attaqué et, jusqu’à ce que nous découvrions l’identité et les intentions de l’agresseur, je ne veux pas que ma famille soit en danger. Elles ne le sont probablement pas, mais je dois en être certain. Je ne peux penser à personne de mieux placé que toi. Le feras-tu ? Je sais, continua Ingram quand il vit l’expression alarmée de Stratford. Tes mains sont déjà plus que pleines. Mais tout ce dont elles ont besoin, c’est d’une présence masculine pour garder un œil sur elles quand elles participent aux activités mondaines. Il est bien connu que tu es un ami proche de la famille et personne ne trouvera à y redire si c'est toi qui t'en charges.

Stratford soupira.

— Bien sûr. Tu peux compter sur moi.

Ingram gloussa au ton de Stratford ; un son endormi.

— Si tu avais pensé pouvoir t’enfuir au domaine de Worthing, tu dois certainement savoir à présent que ton évasion ne sera pas couronnée de succès tant que tes sœurs participeront à la saison. Tu dois arrêter les frais et accepter ton destin.

— Je l’ai accepté, crois-moi.

Les deux hommes gardèrent le silence.

— Je présume que Carlton sera désormais collé à notre groupe. Je n’ose imaginer qu’il puisse réussir, ajouta Stratford, son regard posé sur Ingram, une lueur vacillante au fond des yeux.

— Non, dit Ingram, les yeux fermés, les commissures de la bouche se haussant. Je ne pense pas qu’il le puisse.

Ses mots redonnèrent espoir à Stratford.

Après une minute, Ingram se laissa porter au loin. Mais, tout à coup, il se réveilla en sursaut et sembla lutter pour ordonner ses pensées avant de prendre la parole :

— Fitz a ses accès dans tous les cercles de la société, mais les gens ne lui diront pas ce qu’ils sont susceptibles de te dire à toi. Bien que ta pairie soit récente, tes amitiés ne le sont pas. Quand je sors, j’écoute les conversations quand les gentlemen jouent aux cartes et se rassemblent dans les clubs. J’entends des choses qui m’aident à rassembler mes renseignements. Stratford, bâilla-t-il avant de fermer une nouvelle fois les yeux et de murmurer, j’ai besoin de quelqu’un qui peut faire cela à ma place.

Stratford se pencha en avant et posa une main sur l’épaule d’Ingram.

— Tu sais que tu peux compter sur moi.

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