L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre 19

 

Anna s’était habituée à la solitude à Avebury. Depuis ses premiers souvenirs, elle se rappela n’avoir que rarement passé du temps seule et, même quand elle était en visite chez des amis à Londres, Phoebe n’était jamais bien loin. Pour la première fois, elle savait ce que cela signifiait d’être seule, de n’avoir personne avec qui partager les petits amusements de la vie ou d'apaiser une quelconque inquiétude simplement en trouvant de quoi rire.

Mr. Aston devenait une sorte d'inquiétude, mais elle ne trouvait pas de quoi en rire. Pourquoi avait-il caché sa véritable identité et pourquoi était-il resté loin d’elle depuis ? Peut-être que maintenant qu’on lui avait rappelé sa pairie, il la considérait comme indigne de lui. Mais, dans ce cas, qu’est-ce qui pouvait expliquer l’attention constante de Lord Brookdale ?

Elle devait reconnaître à Lord Brookdale le mérite d’avoir amadoué Emily avec une délicatesse exceptionnelle pour qu’elle les accompagne. Il s’était exprimé avec le parfait degré de persuasion évoquant la nécessité d’accompagner Anna pour respecter les convenances et le temps idéal qui rendrait le trajet peu éprouvant. Il avait laissé entendre que cela lui ferait plaisir d’en apprendre davantage sur les projets du capitaine Leatham dans le village et de l’ascension de son rang dans la marine. Son savoir-faire était si parfait qu’Anna pouvait presque croire qu’il fût véritablement intéressé. Et, bien sûr, le moyen le plus sûr de toucher le cœur d’Emily était de lui demander d’exposer les qualités de son époux.

Aujourd'hui encore, il faisait beau et Anna, vêtue pour monter, se trouvait presque à la porte d'entrée quand Emily l’appela. Elle se retourna et entra dans le salon où son amie était assise, les mains jointes sur ses genoux et le visage résolu.

— Anna, je voulais te dire quelque chose, commença-t-elle avant de faire une pause. Je vois que tu es habillée pour aller monter. Peux-tu m’accorder un peu de ton temps ?

— Bien sûr, répondit Anna en retirant ses gants et s'asseyant à côté d’elle. Je n’avais pas réalisé que tu étais ici. Tu te reposes souvent l’après-midi. Je t’assure que tu as toute mon attention.

— Tu es une si bonne amie pour moi, confessa Emily serrant la main d’Anna tandis que ses yeux se remplissaient de larmes. Je voulais te dire que je suis plutôt certaine que John ne reviendra pas…, continua-t-elle après quelques minutes.

Anna ne pouvait lui permettre de finir.

— Emily, tu ne peux pas le savoir. Il est trop tôt pour perdre espoir.

Emily secoua la tête et serra de nouveau la main d’Anna, la réduisant au silence.

— Dans ce cas, cela ne m’aide pas d’espérer. Je sais que cela te paraît étrange, mais espérer maintient prisonnière d'un état d'angoisse. À tout moment, je pourrais recevoir la nouvelle que mon mari est perdu dans une tombe aquatique et toutes mes espérances seront définitivement anéanties. J’ai besoin de dépasser cet état d’incertitude pour que la peur et le chagrin ne prennent le contrôle sur mon avenir. Je dois faire cela pour mon bébé et moi-même.

Anna ouvrit la bouche pour parler, mais la referma ensuite. Il n’y avait rien qu’elle puisse dire. Emily avait raison. La plus grande probabilité était que John soit mort. La prise de conscience lui coupa presque le souffle. Comment Emily pourrait-elle le supporter ? Comment pourrait-elle supporter de savoir que son époux ne reviendrait jamais ? Les yeux d’Anna se remplirent de larmes et sa gorge se noua.

— Comment puis-je t’aider ? demanda-t-elle tout bas.

— Ne me laisse pas avant l'arrivée de ma mère, supplia Emily en lui adressant un regard larmoyant. C’est tout ce que je demande. Je vais m'efforcer de ne pas sombrer dans une profonde mélancolie.

Elle finit par un rire qui se transforma en sanglot et Anna eut du mal à lutter contre la tristesse qui menaçait de l’engloutir en voyant la douleur de son amie. Elle prit les deux mains d’Emily dans les siennes.

— Je ne te quitterai pas, promit Anna.

De grands nuages blancs remplissaient le ciel et Anna sentit une brise soutenue quand elle quitta finalement le manoir Durstead pour se diriger vers les écuries. Elle avait encore plus besoin de cette chevauchée, après sa conversation avec Emily, pour restaurer son équilibre mental. Si Emily était suffisamment brave pour refuser de tomber dans un état de déclin, Anna ne devait pas l'être moins.

Elle prit la route d’une cadence vive à travers la prairie en direction de la route qui l’avait conduite à Avebury. Elle était accompagnée par le palefrenier d’Emily, un homme silencieux. Malgré son âge avancé, il était si timide qu’il pouvait à peine enchaîner deux mots en sa présence. Anna fut tellement distraite par sa conversation avec Emily qu’elle s’était dirigée vers le lieu de son attaque sans qu’elle s'en rendre compte et sans être consultée par le palefrenier. Peut-être était-il trop timide pour attirer son attention, mais l’endroit était assurément indésirable.

La vue de la clairière la prit par surprise et elle sut immédiatement où elle se trouvait. Les buissons avaient été piétinés et Anna aperçut le regroupement de bouleau argenté au sein duquel le cocher avait disparu. Une boule de peur facilement reconnaissable s’installa au creux de son estomac. Et si les bandits de grand chemin attaquaient régulièrement cet emplacement ? Elle avait été attaquée, mais bien pire aurait pu se produire. Anna tira sur les rênes pendant que le palefrenier arrêtait son cheval à une distance respectable et elle essaya de se forcer à faire entrer dans ses poumons de profondes bouffées d’air.

— Miss Tunstall, il semble que c’est mon jour de chance.

Anna se tourna au son de la voix de Lord Brookdale et se détendit sous l’effet du soulagement. Elle ne serait pas la proie de n'importe quel bandit de grand chemin, avec seulement un palefrenier trop vieux pour la défendre si besoin. Le soulagement fut rapidement suivi par la prise de conscience que si Lord Brookdale décidait de forcer ses attentions sur elle, le palefrenier ne serait pas d’une grande aide. Mais ce dernier était assurément un gentleman.

Anna força un sourire, décidant qu’elle ne dirait rien de ce qui s’était passé ici. L’attaque était trop personnelle pour en parler avec quelqu’un qu’elle connaissait à peine. En outre, Mr. Aston connaissait déjà tous les détails et c’était bien assez.

— Qu’est-ce qui vous amène dans ce coin, Lord Brookdale ?

— Je me suis d’abord arrêté au manoir Durstead, mais, comme vous n’y étiez pas, je suis parti en balade, pensant que je pourrais toujours avoir la chance de vous rencontrer. Imaginez ma surprise de vous trouver ici. Sur la route qui mène à Londres, dit-il alors que leurs chevaux s’étaient mis au pas l’un à côté de l’autre.

— Êtes-vous tentée de rentrer ? ajouta-t-il d’une voix taquine

Cela lui prit une minute pour assimiler la question. Oh ! La route pour Londres. Anna se demanda s’il avait raison. Était-ce pour cette raison qu’elle avait choisi cette route ? Parce qu’elle menait à Londres ? Les discussions londoniennes lui manquaient indubitablement. Peut-être que son désir de partir n’était pas aussi profond qu’elle pouvait le supposer, car la pensée qui s’ensuivit fut que la conversation de Mr. Aston lui manquait.

— Je pourrais vous retourner la question, répliqua-t-elle avec légèreté. En fait, je suis stupéfaite que vous soyez encore ici après une semaine.

Lord Brookdale regarda devant lui et elle admira son profil. C'était vraiment un homme séduisant, et son assurance était plaisante. On lui avait rapporté que toutes les jeunes femmes éligibles de Londres avaient jeté leur dévolu sur lui à l’instant où il avait fait son apparition dans la bonne société. Quel triomphe serait-ce s’il fixait son choix sur elle ! Dieu du ciel ! À quoi pensait-elle après s’être imaginée que les conversations de Mr. Aston lui manquaient ? Avait-il un jour existé une jeune femme plus indécise sur terre ?

Elle le supposait. Les femmes sont des créatures notoirement indécises, pensa Anna sans indulgence et même plutôt en colère contre elle-même pour tomber dans cette catégorie.

— Disons simplement que… commença Lord Brookdale en se tournant légèrement dans sa direction pour rencontrer son regard. J’ai trouvé une bonne raison de rester pour un temps.

Son regard était suffisamment explicite pour sous-entendre qu’il avait dit cela pour elle et elle se sentit victorieuse. Ou badinait-il seulement avec elle ? Dans tous les cas, Anna connaissait si peu son propre cœur dans cette affaire qu’elle préféra garder le silence.

— Je souhaite vous féliciter d'avoir réussi à faire taire les rumeurs concernant Miss Daventry, ajouta-t-il d’un ton suave en lui jetant un regard de côté car elle ne donnait aucune réponse.

Anna se tourna sur sa selle pour le regarder.

— Comment savez-vous que j’ai quoi que ce soit à voir avec les rumeurs entourant Miss Daventry ?

Lord Brookdale haussa les épaules, l'air satisfait.

— Quand un énorme scandale éclate, une de mes connaissances s’empresse de me régaler de tous les on-dit, particulièrement quand ces derniers se rapportent à une rivale.

— Une connaissance féminine, dans ce cas, suggéra Anna avec un sourcil haussé. Par rivale, j'imagine que vous voulez dire Miss Broadmore. Harriet Price n’a même pas eu une saison complète.

Il opina.

— Votre supposition est correcte, Miss Tunstall.

Le mouvement de balancement des chevaux sur la route silencieuse était apaisant et Anna se laissa bercer jusqu’à ce qu’une question surgisse dans son esprit.

— Et pourquoi votre amie m’attribue-t-elle le succès d’avoir étouffé la rumeur ?

— Elle n'a eu qu'à suivre la progression de vos visites ce matin-là à partir de tous les récits qui se sont répandues sur votre route et voir où la conversation menait à partir de là.

Lord Brookdale la regardait désormais avec intérêt afin de voir comment elle prenait cette nouvelle.

— Je suis surprise qu’elle en ait été capable, dit Anna avec rudesse, car le type de connaissance féminine dont vous parlez n’est habituellement pas accueilli dans la haute société.

Aussitôt que les mots eurent quitté sa bouche, elle les regretta.

— Touché, ma chère, rit Lord Brookdale en ne semblant pas dérangé par son insinuation. J’ai en effet d’autres connaissances féminines.

— Mariées, très probablement.

Anna savait qu’elle s'aventurait sur un terrain dangereux avec ce type de conversation, car cela montrait une connaissance peu flatteuse des dessous de la haute société. Et elle avait probablement tort. Lord Brookdale ne serait le chevalier-servant de personne. Il rit à nouveau, semblant plus humain… Et plus attirant. Il était temps pour Anna de changer de sujet.

— Il était aimable de votre part de nous inviter à aller au village avec vous. Cela a fait le plus grand bien à Emily.

Ils venaient de quitter l’ombre des bois et se trouvaient à présent sur la route dégagée, le palefrenier silencieux suivant derrière eux. Anna ne put s’empêcher de tourner la tête vers la gauche, là où la route menait au presbytère. Elle aurait aimé apercevoir Mr. Aston venir de cette direction, mais elle n’était pas sûre que ce soit à son avantage d’être vue chevauchant avec le marquis. Mr. Aston penserait sûrement qu’ils s’étaient rencontrés à dessein.

— J’ai été heureux de pouvoir rendre service, répliqua Lord Brookdale. Vous pouvez envoyer un message au presbytère chaque fois que vous avez besoin de quelque chose, même pour un acte aussi simple que d’amadouer Mrs. Leatham pour qu’elle sorte. Harry est occupé avec ses devoirs et ne peut pas se charger de si menus services. La vie avec lui est plutôt fastidieuse.

C’était vrai. Lord Brookdale était venu deux fois à Durstead et Mr. Aston n’était même pas revenu depuis qu’il leur avait présenté son frère. Emily méritait sûrement qu'il lui consacre du temps en tant que paroissienne dans le besoin. Anna fronça les sourcils. La vie avec lui serait-elle fastidieuse ?

— J’apprécie votre offre et je n’hésiterai pas si besoin est, dit-elle.

Le jour suivant, le majordome annonça une nouvelle fois Lord Brookdale alors qu’Anna et Emily étaient assises dans le salon. Anna ne pouvait pas comprendre pourquoi le marquis était aussi assidu dans ses attentions alors que Mr. Aston semblait s’être retiré des rangs. Seule la fierté l’empêcha de poser la question. Peut-être avait-elle seulement imaginé l’intérêt de Mr. Aston.

Puis, elle se souvint de ce qu'elle ressentait lorsqu'elle était près de lui, d’être tenue par lui, même s’il l’aidait simplement à mettre pied à terre. Sa mémoire fut inondée par la vision d’eux se faisant face sur la voie publique, lorsqu’elle s’était tenue plus près de lui qu’elle ne l’avait jamais été avec un homme, l’atmosphère bourdonnant de la force de leur attraction.

— Miss Tunstall ?

Le regard de Lord Brookdale était sur elle et elle s’empourpra en sachant où ses pensées l’avaient conduite. Anna sourit faiblement et regarda Emily, qui, après les salutations initiales, avait semblé se retrancher loin d’eux.

— J’ai apporté quelque chose qui pourrait vous intéresser.

Lord Brookdale lui tendit les pages du The London Gazette, semblant amusé quand elle poussa une exclamation et s’en empara impatiemment.

Anna lut attentivement les colonnes des actualités.

— Comme j'ai désiré avoir un exemplaire récent ! Comment en avez-vous obtenu un ? Hum ! Le savez-vous ? Lord Liverpool a proposé un nouveau projet de loi qui remettra indubitablement les choses en ordre, lui faisant gagner de nombreux amis, à n’en pas douter. Oh, je vois que le duc de Clarins s’apprête à se marier. Mais qui est-elle ? Qui a bien pu entendre parler d’une Kathryn Martin ? Quel nom commun ! Et ici…

Le bruit du heurtoir interrompit sa lecture minutieuse, mais elle ne leva les yeux que lorsque le majordome annonça :

— Mr. Aston.

Il semblait que Harry n’avait jamais traversé de période aussi chargée. Heureusement, il n’y eut pas plus de décès, mais il y eut des baptêmes et des mariages à présider parmi les plus humbles de ses fidèles. Il ne pouvait pas, en toute âme et conscience, le leur refuser ou exiger les frais qu’ils lui devaient pour l’exécution de ces services. Il ne leur en voulait pas pour les frais, mais c’était le cas pour le temps que cela lui avait pris d’accomplir les rites et sacrements. Il confessa son cœur divisé à Dieu, mais le fait de savoir que Miss Tunstall passait tout son temps avec Hugh pendant que Harry était occupé par le travail du Seigneur était une pilule amère à avaler.

La vision d’elle assise aux côtés de Hugh quand il entra dans le salon du manoir Durstead n’aida pas, bien qu’il crût avoir repéré le plus léger des tremblements de ses mains quand elle se leva. Lui avait-il manqué ? Ses yeux passèrent du visage de son frère à celui de Miss Tunstall et il prit sa main dans la sienne, la portant à ses lèvres.

— Harry, tu es finalement levé.

Lord Brookdale était demeuré assis et faisait tourner un lorgnon entre ses doigts blancs.

— Tu sais très bien que je me lève avant toi et que je suis dehors depuis l’aurore. Comment allez-vous, Miss Tunstall ? Vous semblez en pleine forme.

Ses yeux cherchèrent les siens, mais elle n'y répondit que par un regard fugace avant de se rasseoir.

Harry s’inclina devant Mrs. Leatham, qui lui retourna ses salutations d’une voix morne. En s'asseyant, il remarqua le journal que Miss Tunstall avait laissé tomber sur le canapé. Elle le récupéra, mais ne l’ouvrit pas.

— Les pages de la bonne société ? demanda-t-il.

Il savait qu'il y avait de la réprimande dans son ton et Miss Tunstall haussa le menton avec un regard provocateur.

— Comme vous le voyez.

— Ce qui me laisse supposer qu’il s’agit là de la raison de ta visite, Hugh, puisque ton journal est arrivé avec le courrier du matin.

Harry s’efforça d’adopter un ton neutre, mais son frère l’observait avec vivacité, ses yeux ne manquant rien.

— Ce n’était pas la seule raison de ma visite, répliqua Hugh.

Il prit le journal des mains de Miss Tunstall et l’ouvrit avant de se pencher dessus.

— C’est ici, murmura-t-il en pointant un article du doigt dans le journal.

Harry gigota sur son siège en réaction au tableau intime qu’ils présentaient et il ne fut pas ravi de voir l’expression de Miss Tunstall s'illuminer devant ce que Hugh lui avait montré.

— Et voilà. Miss Judith Broadmore est mariée à Mr. Samuel Ponsonberry, dit-elle en secouant la tête.

Harry respira profondément et se tourna vers Mrs. Leatham avec détermination.

— Le Dr Carson est-il revenu vous voir ?

— Tout juste hier, répondit-elle. Il a dit que tout va aussi bien que prévu.

Mrs. Leatham semblait vouloir en dire plus, mais jeta un coup d’œil à son frère et referma les lèvres.

Miss Tunstall leva soudainement les yeux et se tourna vers Hugh avec des yeux plissés.

— Pour quelle raison Judith Broadmore est-elle devenue la rivale de quelqu’un et pourquoi a-t-elle fait ce mariage précipité ? Ce n’est certainement pas seulement dû à mon intervention, car je voulais simplement qu’elle retire ce qu’elle avait dit sur Eleanor.

— Non, même une personne de votre influence n’aurait pu amener Judith Broadmore à accompagner quelqu’un de l’acabit de Ponsonberry jusqu’à l’autel. Je vais vous répondre. Judith a été vue une fois de trop en compagnie de Lord Delacroix, le Français qui a été forcé de fuir pour le continent. Le connaissez-vous ?

Harry pensa voir le teint de Miss Tunstall se colorer en entendant ce nom et il ressentit un vague sentiment d’alarme. Quel lien pouvait-elle avoir avec un homme forcé de fuir le pays ?

— Je crois que ma bonne amie partageait l’attention du gentleman, mais a refusé de mettre les voiles avec lui. Delacroix a quitté Judith sans prévenir, en grande hâte et dans une situation délicate, continua Hugh.

Miss Tunstall hoqueta de surprise.

Harry ne pouvait en supporter plus ni ne put s'empêcher d'inclure Miss Tunstall dans son regard de reproches lorsqu'il dit :

— Hugh, n’as-tu rien de mieux à faire que de médire sur le compte des gens ?

Hugh se tourna vers lui avec un ricanement.

— Ils récoltent uniquement ce qu’ils ont semé. Le remords est la seule vertu qui reste coupable.

Mrs. Leatham croisa les yeux interrogateurs de Miss Tunstall et sortit de sa réflexion silencieuse pour traduire la citation en anglais.

— C’est de Voltaire, ajouta-t-elle

— C’est ce qui arrive quand on ne peut se défaire de la haute société, dénonça Harry en se forçant à contrôler sa voix, mais serrant les poings sur ses genoux. Petit à petit, nous lui abandonnons des morceaux de notre âme et pour quoi ? Quelques morceaux de choix qui ont bon goût jusqu’à ce qu’ils disparaissent et que ce soit à notre tour d’être dévoré par la haute société.

Les yeux de Miss Tunstall luirent dangereusement.

— En quoi cela vous regarde-t-il, Mr. Aston, que je souhaite lire la Gazette ? N’ai-je pas le droit de savoir quelle proposition le Parlement a présentée, de même que la présence de quelqu’un se trouvant toujours à Londres ? Et si je souhaite célébrer les nouvelles d’amies qui se sont mariées ou me réjouir de la chute de celle qui a fait du mal à mon frère et à sa fiancée, c’est entièrement dans mon droit.

— C’est le « me réjouir de la chute de quelqu’un » qui m’indigne. C’est ce qui se produit quand on courtise la bonne société. Cela mène à la ruine morale, dit Harry avec amertume.

Hugh observait l’échange avec un certain amusement, ayant sûrement remarqué la tension autour de la bouche de Harry et les taches de couleur sur les joues de Miss Tunstall. Il s’adossa contre son siège.

— Je partage entièrement vos sentiments, Miss Tunstall. Vous pouvez être certaine que j’apprécie la chute de ceux qui le méritent et qui sont trop simples pour l’éviter.

Il leva son verre et examina Harry à travers ce dernier.

Anna leva son propre regard sur Harry, haussant le menton dans ce qui ressemblait à un défi.

— « Ne sois pas juste à l’excès et ne te montre pas trop sage : pourquoi te détruirais-tu ? »

Harry la regarda avec surprise, indigné par son détournement des Saintes Écritures, mais ravi qu’elle les connaisse.

— Miss Tunstall, vous connaissez certainement ce qui vient ensuite si vous citez cette partie ?

Elle croisa les bras et détourna le regard, mais il fut suffisamment intelligent pour ne pas continuer. Ne sois pas méchant à l’excès, et ne sois pas insensé : pourquoi mourrais-tu avant ton temps ?

Un silence s’abattit sur eux et Hugh sembla se réjouir de la tension.

— Eh bien, Miss Tunstall, j’attends avec impatience la saison prochaine, où, j’espère, nous serons souvent en compagnie l’un de l’autre. Harry demeurera à Avebury, où il pourra exercer tant à sa guise sa « droiture à l’excès ».

Anna adressa un sourire poli à Hugh. Harry, sentant qu’il avait perdu une autre manche, présenta ses excuses et s’en alla.

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