L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre 14
Ce soir-là, Anna apporta un soin particulier à sa toilette et fut enchantée de la manière dont ses cheveux étaient coiffés. D’habitude, elle évitait les boucles courtes encadrant son visage, si à la mode à Londres, préférant une apparence plus austère qui correspondait mieux à quelqu’un favorisant une prétention décourageante. Pour l’occasion, elle permit à la femme de chambre d’Emily d’arranger ses cheveux en un style plus doux. L’air estival était frais et elle revêtit un spencer jonquille afin de couvrir son cou et de demeurer au chaud.
Il était singulier de monter dans l’attelage avec seulement une domestique, avec qui on ne pouvait pas, bien évidemment, spéculer sur les divertissements de la soirée. Peggy était raffinée et bien formée, contrairement à Béatrice. Pourtant, Anna ne put rien partager de plus que les banalités d’usages avec une servante. Elle se demanda à nouveau ce qu’il était advenu de la femme qui l’avait accompagnée de Londres. Personne ne méritait un traitement tel que celui que Béatrice semblait avoir rencontré et Anna espérait qu’elle avait réussi à y échapper.
La présence de Phoebe lui manquait également et elle se rendait compte que même une amie ne pouvait remplacer ce lien. En tant que jumelles, il était naturel qu’elles soient inséparables et Anna avait supposé que résider avec Emily serait à peu de chose près la même chose. Elles vadrouilleraient, échangeraient des potins et riraient de leurs semblables. Comme elle avait eu tort !
Anna regarda fixement le siège libre en face d’elle dans la voiture. Malgré ses sentiments, elle devait admettre que rien ne l’aurait fait manquer l’opportunité de revoir Mr. Aston. Suis-je vraiment en train de tomber amoureuse ? Elle connaissait la réponse, et cela l'effrayait de voir que cela ne la dérangeait pas. Peut-être y avait-il quelque chose à dire sur le fait de se glisser dans l’anonymat et de faire partie d'une petite société villageoise où il suffisait de mener une vie tranquille et de regarder chaque jour des yeux aussi francs et souriants que les siens.
Quand ils arrivèrent, Anna tendit son spencer à un valet de pied et la domestique s’en alla rejoindre ses pairs au sous-sol. Peggy était heureuse, car cela signifiait une soirée de divertissements pour elle aussi. Anna se dirigea directement vers les Rigby pour les saluer, puis marcha à la rencontre des Allinthridge et des Mayne, qui avaient aussi été invités. Mrs. Mayne n’avait peut-être pas le courage de recevoir, mais la famille était assurément suffisamment distinguée pour être invitée.
George Mayne, qu’Anna avait vu rire et jouer avec les autres gentlemen de son âge les deux fois où ils s’étaient rencontrés, se tenait dans un coin, les bras croisés, fusillant du regard Mr. Cranfield. La scène ne pouvait qu’amuser Anna, bien qu’elle ne le montrât pas. George tournerait bien assez tôt la page sur son amourette et trouverait avec un peu de chance une femme plus digne de lui. Plus Anna en apprenait au sujet de Marianne, plus elle était convaincue que la jeune femme était une séductrice acharnée. Elle devait être une épreuve pour sa sœur, pensa Anna, en jetant un coup d’œil à Hester qui, ayant observé George, se dirigea vers lui.
— Vous êtes là.
Anna se tourna avec un sourire en direction de la voix. Mr. Aston venait d’arriver, vêtu avec cette élégance naturelle que l’on ne pouvait qu’admirer. Comment un curé de campagne faisait-il pour avoir un aussi bon tailleur ? Aucun homme à Londres ne pouvait l’égaler pour la coupe de sa veste et la manière dont ses vêtements modelaient son physique. Sa cravate blanche rigide nouée avec une élégance simple ne servait qu’à faire ressortir sa mâchoire robuste, ses dents blanches et ses yeux lumineux.
— Je suis là, dit Anna, sa bouche s’étirant vers le haut. Je crois que Peggy était contente d’avoir l’excuse de m’accompagner afin de rejoindre les autres domestiques. Elle a laissé échapper que sa cousine serait à l’étage du dessous et la présenterait aux autres.
Ils se tenaient près de l’une des alcôves dans le fond. De l’air frais se déversait par la fenêtre ouverte et le mince espace entre eux et la foule donnait une atmosphère intime à leur conversation.
— Me ferez-vous l’honneur de m’accorder la prochaine danse ? Et de me réserver également la dernière ? demanda en se rapprochant Mr. Aston et en se penchant vers elle bien qu’il n’y eût pas grand monde à proximité.
Anna savait que son cœur était en danger. Jamais une sollicitation pour une danse n’avait eu autant d'importance pour elle. Jamais elle n’avait cherché à entrevoir un certain gentleman dans une salle de bal bondée, seulement pour se sentir flotter quand il apparaissait soudainement à ses côtés. Leur relation s'était intensifiée et elle semblait les précipiter vers une forme d’engagement, sans même qu’elle n’eut écrit à sa sœur pour lui faire part de ses sentiments. Elle n'avait fait qu'une simple mention de lui dans sa première lettre. Peut-être que la seconde en révélerait plus.
— Vous pouvez avoir les deux, répondit Anna en lui retournant son sourire.
Tout cela ne lui ressemblait pas du tout.
— Comment se portait Mrs. Leatham quand vous l’avez quittée ? demanda Mr. Aston, alors qu’ils attendaient que la première danse commence.
— L’effort de la visite matinale l’a éreintée, comme je savais qu'elle le ferait, répondit Anna, le regard sur les personnes par paire se déplaçant devant elle. Mais je ne pense pas que son état d’esprit s’en trouve plus mal. En fait, je crois que, lorsque je l’ai quittée, elle était en bien meilleure forme qu’elle ne l’a été depuis l’arrivée de la lettre.
Mr. Aston opina, satisfait.
— Comme promis, j’ai envoyé une lettre à Londres pour voir ce que je pourrais découvrir au sujet de l’emplacement de Leatham.
Face à cette référence si directe à ce sujet, Anna devait satisfaire sa curiosité.
— Qui connaissez-vous si bien dans la Marine royale pour pouvoir vous renseigner sur une situation aussi délicate ? Il n’est pas commun pour quelqu’un d’aussi retiré de la bonne société d’avoir ce type de contact.
— Vous me trouvez si éloigné de la bonne société ?
Mr. Aston lui adressa un léger regard de surprise, le faisant apparaître plus hautain qu’elle n’en avait l’habitude. Son cœur battit lentement à coup sourd. Elle appréciait aussi cette facette de lui.
— J’ai été éduqué à Harrow et Oxford, précisa-t-il.
Anna sentit qu’elle l’avait froissé ou peut-être avait-elle porté un coup à sa fierté.
— Je n’entendais pas en dessous de la bonne société, s’amenda-t-elle. Je voulais simplement dire loin en termes de distance. Dans la majorité des cas, afin d’être au parfum de ce qu’il se passe, on se doit d’être à Londres. C'est pourquoi je souhaite toujours y être. Je ne supporte pas qu'il y ait une nouveauté dont je ne sais rien.
Mr. Aston ne commenta pas sa dernière remarque, qu’elle n’avait pas eu l’intention d’exprimer à voix haute. Elle se demanda plus tard s'il savait à quel point il était difficile pour elle de seulement considérer un attachement avec lui.
— C’est un contact de mon père, répondit-il.
Sur cela, Anna devait supposer que son père se trouvait à Londres et qu’il connaissait quelqu’un ayant des contacts dans la marine. Seigneur, mais quel homme secret il était malgré ses manières franches et décontractées !
Ils prirent place dans le rang des danseurs, et danser avec lui fit chanter son cœur d'une façon qu'elle n'avait jamais connue. Ses mouvements étaient gracieux et faciles, mais c’était la façon dont il la tenait, de cette manière forte et délibérée, qui touchait son âme. Mr. Aston savait ce qu’il voulait et, bien qu’il soit compatissant, il n’était pas indulgent. Anna n’avait jamais rencontré quelqu’un comme lui et il semblait que son cœur ne pouvait résister à cette puissante combinaison.
La soirée passa rapidement et Anna fit en sorte de ne pas trop privilégier Mr. Aston pour ne pas faire parler d’elle, mais ce ne fut pas aisé. Après qu’elle eut dansé avec lui, elle s’appliqua à sourire aussi généreusement aux autres hommes qui lui demandèrent une danse, même au jeune George Mayne.
À la fin de la danse, George, dans un excès de nervosité, marcha sur l’ourlet de sa robe, causant une petite déchirure. Comme il ne le remarqua pas et qu’elle ne souhaitât pas le mortifier, Anna fit la révérence et le remercia pour la danse, expliquant qu’elle avait promis d’avoir un mot avec Miss Rigby, afin qu’il ne ressente pas le besoin de l’escorter à la table des rafraîchissements. Ce fut la seule excuse qui lui vint à l’esprit. Heureusement, Hester n'était pas en vue à ce moment-là, permettant à Anna de faire semblant de la chercher.
Anna se glissa dans une pièce silencieuse et sombre au bout du couloir. Elle s’avança vers une alcôve d’où la lune et les lanternes allumées dans le jardin laissaient entrer suffisamment de lumière. Un siège rembourré se trouvait sur le rebord de la fenêtre et elle put apprécier à la fois le calme et l’opportunité de laisser ses pieds se reposer. Se servant de la petite trousse à couture dissimulée dans son réticule, Anna répara l’ourlet.
Elle supposa qu’elle aurait pu laisser la déchirure sans que quiconque la remarque, mais elle préférait ne pas apparaître négligée. Et il y avait toujours le risque que la déchirure puisse empirer et par conséquent devenir visible. Lorsqu'Anna eut fini son ourlet et que tout fut revenu en ordre à sa satisfaction, elle rangea la trousse de couture dans son sac et revint à la porte. Elle s’apprêtait à attraper la poignée pour sortir quand elle entendit la voix de Marianne Rigby de l’autre côté de la porte.
— En définitive, comment est Miss Tunstall à Londres ?
Anna recula d'un pas rapide. Elle n’avait rien fait de mal, mais elle ne voulait pas être découverte seule dans une pièce fermée aux invités. Elle était à présent piégée à l’intérieur aussi longtemps que Marianne, et quiconque d’autre, décidait de demeurer à proximité.
La voix frivole de Mr. Cranfield parvint jusqu’à elle.
— On ne peut pas trouver de défaut à sa robe. Bien sûr, elle n’est pas aussi animée et charmante que vous, Miss Marianne.
Il y eut une pause et Anna pouvait seulement s’imaginer le type de badinage amoureux qu’il tenait en ce moment. Elle tapota le sol de son pied chaussé, souhaitant que le couple s’en aille. Elle ne pouvait quitter son sanctuaire avec ces deux-là campés devant la porte.
— Eh bien, je ne vois pas en quoi elle est si jolie. Hester m’a dit que Miss Tunstall est considérée comme étant spirituelle par la haute société, mais je ne vois pas comment c’est possible. Je suis sûre de ne pas l’avoir entendue prononcer une seule parole intelligente tout le temps que nous avons passé ensemble.
— Oh, je suppose que certains soutiennent que c’est une beauté, ne tirez pas sur la manche de ma veste de cette façon, je vous en prie ; mon valet l’a repassé exactement comme je l’aime, mais Miss Tunstall n’est pas du tout à mon goût. Je préfère de loin les brunettes.
Il y eut un nouveau silence. Anna se retrouva à écouter avec plus d’intensité et espéra que leur tête-à-tête ne conduirait pas à tenter une indiscrétion dans la pièce où elle se cachait.
— Et si elle a de l'esprit, continua Mr. Cranfield, cela m’a complètement échappé, car je ne comprends pas la moitié de ce qu’elle dit. Je crois que Miss Tunstall est l’une de ces femmes qui sont à la mode pour un temps, mais ne possède pas cette qualité qui les ferait perdurer. Sa sœur, Phoebe, s’est déjà étiolée. Elles ont toutes les deux eu deux saisons sans une seule demande de ce que j’ai pu voir. Vous, en revanche, ferez probablement une entrée retentissante quand vous irez à Londres.
Marianne gloussa.
— Je suis certaine que oui. Et vous serrez fou de jalousie quand vous verrez tous les beaux que j’aurai obtenus.
— Je serai positivement vert, sans aucun doute.
Leurs voix s’estompèrent tandis qu’ils se dirigeaient vers la salle de bal. Anna fut soulagée de pouvoir s’échapper sans être repérée. Ces mots l’avaient blessée, ce qui la surprit. En temps normal, ce que les autres pensaient n’importait pas, mais, bien qu’elle s’y attende de la part de Marianne Rigby, elle pensait que Mr. Cranfield, au moins, ne lui trouvait pas de défaut, même si elle en avait trouvé quantité en lui.
Pourtant, elle avait pensé qu’il avait d’elle une impression plus favorable.
On ne pouvait pas faire confiance aux hommes pour dire la vérité, décida-t-elle. Alors même qu’elle pensait cela, une vision du visage digne de confiance de Mr. Aston flotta dans son esprit. Voilà au moins, un homme qui ne dissimule pas sa véritable nature. Je saurai toujours à quoi m’en tenir avec lui.
Anna entra à nouveau dans la salle de bal et Mr. Aston attira son regard de l’autre côté de la salle comme s’il avait cherché à l’apercevoir. Il ne fut pas si indiscret au point de lui sourire, mais elle vit la chaleur dans ses yeux, comme pour confirmer sa bonne opinion de lui. Comme promis, il réclama la dernière danse de la soirée et elle ne put plus nier qu'il était le plus agréable des cavaliers qu’elle n’avait jamais eus. Il n’y avait pas de pauses gênantes ou de conversation insipide et le contact de sa main la faisait frémir. Dès lors, aucun partenaire de danses ne pourrait plus rivaliser avec Mr. Aston à ses yeux.
Quand leur danse se termina et qu’il fut l’heure de rentrer chez elle, Mr. Aston récupéra son manteau, donna l’ordre à l’attelage d’être amené et envoya chercher Peggy aux quartiers des domestiques pour qu’elle rejoigne Anna. Tout fut accompli dans la plus parfaite discrétion. Il s'efforçait, pensa-t-elle, de cacher son attachement grandissant pour elle aux yeux de la foule se trouvant dans la pièce. Quand il lui souhaita une bonne nuit, toute son attention fut tournée vers elle.
— Je viendrai vous rendre visite demain, dit-il, j’espère pouvoir avoir une audience en privé avec vous.
Il tendit la main en quête de la sienne et la pressa délibérément.
Anna sourit et retourna le geste avant de monter dans l’attelage.
— Je serai à la maison.
Peggy fut silencieuse pendant le trajet de retour, ce qui convenait parfaitement à Anna. Il y avait trop d’émotions, trop de peurs qu'elle devait surmonter, en plus d’une légère sensation de choc. Mais il semblait que le bonheur était à l’ordre du jour. Demain, il y aurait une demande en mariage. De cela, elle en était sûre.
Je ferai mieux d’écrire à Phoebe.
La pensée la dégrisa instantanément. Mettre des mots sur ses sentiments les rendrait réels. Mais que dirait-elle à sa sœur ? Qu’elle avait accepté la main du curé local ? Ou qu’elle l’avait déclinée ?
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