L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre Vingt-sept

 

L ady Ingram versa du thé dans trois tasses et chargea le valet d’en apporter une à sa fille et à Eleanor. Elle se déplaça avec des mouvements vifs et, après avoir pris une gorgée de thé, n’y alla pas par quatre chemins.

— Eleanor, Lord Carlton m’a demandé la permission de vous faire la cour et je la lui ai accordée. Je dois dire que je suis surprise que, parmi toutes les débutantes, vous ayez attiré son regard. Mais vous l’avez fait et je vous souhaite d’être heureuse.

Eleanor s’étouffa presque sur son thé.

— Je… Je ne suis pas tout à fait décidée.

— Bien sûr que vous allez dire oui, commanda Lady Ingram. Ce n’est pas toutes les filles qui peuvent se vanter d’avoir fait tourner la tête d’un comte. Lydia, par exemple. ajouta-t-elle se tournant vers sa fille. Vous perdez votre temps avec ce commandant Fitzwilliam, au lieu d’œuvrer pour obtenir un gentleman titré. Je ne comprends pas ce que vous souhaitez accomplir.

— Cela ne vous a-t-il pas traversé l’esprit, Maman, que j’apprécie le commandant Fitzwilliam ?

La mâchoire de Lydia se contracta et deux taches de couleur fleurirent sur ses joues.

— Oh, je suis certaine qu’il est un homme bien à tous égards. Votre frère ne s’associerait pas avec lui si ce n’était pas le cas. Mais c’est un soldat. Aucun revenu à proprement parler. Il est temps de jeter votre dévolu sur quelqu’un de supérieur et de permettre au commandant d’avancer.

Bien qu’Eleanor plaigne Lydia en raison de l’attention de sa mère, elle ne pouvait qu’être reconnaissante qu’elle se soit détournée d’elle.

— Freddy dit qu’il est l’un des meilleurs hommes qu’il connaisse et je suis encline à être d’accord…

Lydia stoppa net la conversation quand Hartsmith ouvrit la porte pour annoncer l’arrivée de la nouvelle domestique envoyée par l’agence.

— Nous finirons cette discussion plus tard, déclara Lady Ingram avant de suivre le majordome hors de la pièce, laissant Lydia et Eleanor seules.

— Alors… Lord Carlton, hasarda Lydia en haussant les sourcils. Cela ne me surprend guère. C’était une évidence qu’il finisse par tomber amoureux de toi.

Eleanor soupira.

— Pouvons-nous parler de quelque chose d’autre ?

Elle croisa le regard de son amie, mais ne put s’expliquer davantage. Elle avait besoin de temps pour réfléchir.

— Je suis désolée.

Lydia haussa une nouvelle fois les sourcils, mais posa son biscuit dans son assiette, apparemment prête à obéir.

— Tu ne devineras jamais qui j’ai vu dans Edwards Street aujourd’hui.

Eleanor, déjà épuisée d'avoir ressassé le sujet de Lord Carlton, ses intentions et ce qu’elle devrait faire à ce propos, répliqua seulement :

— Je n’essayerai même pas, alors tu te dois de me le dire.

Néanmoins, les mots suivants de Lydia lui firent lever la tête en signe d’alarme.

— Harriet Price.

Eleanor soupira. Harriet était venue après tout.

— J’avais espéré que nous pourrions échapper à sa présence ici.

Elle tapota la couverture lisse du livre qu’elle était en train de lire.

— Harriet Price ne peut nous attirer que des ennuis, j’en suis certaine. Elle me traitait lamentablement à l’école, ne manquant jamais de me rappeler que je n’appartiens pas à votre classe.

Lydia haussa une épaule.

— Elle était simplement jalouse parce que tout le monde t’appréciait. Je le lui ai dit quand je l’ai vue, protesta Lydia en prenant une expression satisfaite. Je lui ai aussi parlé de ton héritage.

— J’aurais souhaité que tu t’en abstiennes. Cela ne la regarde pas.

Arquant un sourcil, Lydia riposta :

— C’était pour lui rabattre le caquet, ce dont elle a cruellement besoin.

Eleanor écrasa un morceau de sucre dans sa soucoupe, le réduisant en poussière.

— Cependant, je ne peux m’empêcher de ressentir un malaise. Partout où va Harriet Price, elle laisse une traînée de victimes derrière elle. Et dans mon cas, elle a quelque chose à quoi s’accrocher en plus de la pure méchanceté.

— Même si c’est le cas, dit Lydia, elle ne peut t’accuser de rien. Oui, elle t’a vue escalader la fenêtre au beau milieu de la nuit. Tu avais une excuse toute prête et elle ne possède aucune preuve du contraire.

— Seulement, j’étais hors du séminaire au beau milieu de la nuit et les filles innocentes n’agissent pas ainsi. Des réputations ont été détruites pour moins que ça.

Eleanor leva les yeux et, apercevant le visage bouleversé de Lydia, la rassura immédiatement.

— Je le referais, assura-t-elle en s’avançant pour prendre la main de Lydia. Ne pense surtout pas que je le regrette. J’avais seulement espéré que je n’aurais pas affaire avec Harriet pendant mon séjour à Londres.

Essayant de sourire, Eleanor ajouta :

— Mais qui sait ? Peut-être a-t-elle changé et n’a-t-elle pas de mauvaises intentions ?

Lydia ne sembla pas convaincue et Eleanor n’avait pas le cœur à s’y essayer. Elle se rassit et observa le marbre noir de l’horloge en bronze, perdue dans le souvenir de cette nuit effroyable. Ce qu’elle avait fait était déjà une épreuve en soit, mais avoir Harriet, entre toutes, comme témoin ? C’était joué de malchance.

Il avait été minuit passé quand Harriet l’avait confrontée, une heure suffisamment tard pour que Eleanor ait pu normalement se faufiler dans le séminaire sans être repérée. Elle ne tremblait plus de nervosité à ce moment-là, mais était déterminée à rejoindre son lit et, avec un peu de chance, à dormir quelques heures après son aventure démoralisante.

Elle était allée au rendez-vous de Lydia avec le professeur de latin à onze heures du soir. L’instructeur, furieux de trouver Eleanor, déterminée et sans le sou, plutôt que sa proie, l’avait attrapé par le bras en la menaçant de l’emmener avec lui. Eleanor s’était libérée d’une torsion et, s’étant éloignée, avait menti avec assurance, affirmant que la directrice avait été mise au courant de son entreprise de séduction, preuves à l’appui. Et que si le professeur souhaitait éviter que cette marque de caractère ne s’apprenne à son prochain poste, il devait s’en aller en toute hâte et ne plus contacter Miss Ingram.

Ayant réussi à renvoyer l’homme que son amie ne percevait pas encore comme une menace, Eleanor avait parcouru les trois kilomètres qui la séparaient de l’école en marchant, tremblante à la fois de sa victoire et d’avoir imaginé le dénouement sinistre qui avait été évité. La lune était haute dans le ciel lorsqu’elle avait commencé à escalader le treillis pour atteindre sa chambre et, quand une fenêtre sur sa droite s’était ouverte, perturbant sa concentration, elle fut si effrayée qu’elle faillit perdre pied.

— Au nom du ciel, que faites-vous à cette heure, Eleanor ? avait murmuré Harriet tout en se retournant pour jeter un coup d’œil dans sa chambre. Vous m’avez tirée d’un sommeil profond et, si vous n’avez pas réveillé Mathilda, c’est seulement parce qu’elle a le sommeil lourd. Voulez-vous réveiller toute la maisonnée ?

Eleanor s’arrêta dans son ascension pour se pencher en avant et murmurer :

— J’ai oublié mon châle dans le bosquet, et je craignais qu'on le prenne que cela m’a empêché de dormir et je me suis précipitée dehors pour le récupérer. Si Mrs. Wrightworth me voit sans, elle me réprimandera vertement.

Harriet regarda par la fenêtre.

— Mais vous n’avez pas votre châle avec vous. Où est-il ?

La vive imagination d’Eleanor s’était alors tarie.

— Oh, il n’était pas là-bas finalement. Tout ce que mon trouble m’a apporté, c’est un peu d’air frais et probablement la mort par rhume, avait-elle répliqué en agrippant la vigne au-dessus de sa tête. Bonne nuit, Harriet. Je suis désolée de vous avoir réveillée. Je dois grimper le reste du chemin avant de perdre toutes mes forces.

— Je n’en parlerai pas à âme qui vive, murmura bruyamment Harriet.

D’une certaine façon, votre promesse de secret ne me rassure pas, avait pensé Eleanor.

Eleanor fut ramenée au présent par l’ambiance oppressive de la pièce, nourrie par le tic-tac de l’horloge et le silence inhabituel de Lydia, qui lançait des regards furtifs à son amie. Son thé commençait à se refroidir.

Une soirée tranquille à la maison aurait été des plus bénéfiques pour rétablir sa tranquillité d’esprit, mais il était impensable d’abandonner une soirée à l’Almack alors qu’elles avaient obtenu des bons d’invitations. Pour ajouter à sa peine, elle allait certainement y voir Harriet. À cet instant, le nombre de personnes qu’elle ne souhaitait pas rencontrer à Londres sembla excéder celui de celles pour qui c’était le cas.

Eleanor regarda Lydia et essaya de sourire.

— Eh bien… fut tout ce qu’elle trouva à dire.

 

STRATFORD S’ HABILLA pour l’Almack avec des gestes pesants, regardant son pantalon trois-quarts noir avec dégoût. Il avait donné sa parole à Ingram qu’il garderait un œil sur Lydia et Miss Daventry, mais il n’avait aucun désir de passer la soirée à observer Lord Carlton être au petit soin pour Miss Daventry. Il rejoignit le salon et trouva sa tante et ses sœurs vêtues à la pointe de l’élégance, l’attendant impatiemment.

— Bon Dieu et ce sont les femmes qui ont l’honneur d’être décrites comme lentes. Qu’est-ce qui t’a pris autant de temps, Stratford ?

Anna se leva et ajusta sa jupe d’un geste brusque.

— Ma tante, si vous êtes prête, puis-je sonner le valet ?

Phoebe s’avança en direction de la cloche, mais son frère interrompit son mouvement.

— Ce n’est pas nécessaire. J’ai croisé James sur mon chemin et lui ai demandé de faire avancer la voiture.

Stratford aida sa tante à se lever et enroula sa cape autour d’elle.

— Ma tante, j’ose dire que vous allez trouver le temps agréable, même de nuit. L’humidité s’est tarie.

La ligne d’attelages à l’extérieur de l’Almack était longue et ils n’entrèrent qu’à dix heures trente. Je n’ai pas commencé ma mission avec fidélité, pensa Stratford. J’aurais dû arriver avant la troupe des dames Ingram.

Il n’avait pas à s’inquiéter. Lady Ingram apparut avec Miss Daventry et Lydia cinq minutes après Stratford et ses sœurs. De l’autre côté des couples tournoyants, il les regarda donner leurs capes avant de se tourner pour sonder la pièce. Il attira le regard observateur de Miss Daventry et lui fit un petit signe de la main. Elle lui sourit en retour et il s'avança, les pieds mouvant par une volonté propre.

Comment avait-il pu hésiter à conquérir son cœur ? Il allait faire un effort pour s’assurer son affection et, s’il y avait un Dieu au-dessus, elle n’aurait pas encore accepté Carlton. La demande en mariage a-t-elle été faite ? Arrivait-il trop tard ? Il avait critiqué Lord Carlton pour sa jeunesse et son inexpérience, mais, s’il était honnête avec lui-même, ce n’était pas la jeunesse de Carlton qui faisait de lui un parti inapproprié pour Miss Daventry, réalisa Stratford. C’était parce qu’il avait lui-même des sentiments pour elle.

Si seulement il pouvait la convaincre qu’il était celui qu’il lui fallait. Ses yeux ne s’illuminent pas de l’intérieur quand Carlton entre dans une pièce. Et, à moins que je ne me trompe, quand je suis près d’elle, c’est le cas.

Ignorants les salutations sur son passage, Stratford se dirigea vers les dames Ingram et Miss Daventry. Il atteignit le petit groupe avant qu’il ne soit complètement entré dans la salle.

— Ingram m’a demandé de vous servir de chaperon en son nom. Si vous avez la moindre requête, j’espère que vous n’hésiterez pas à me le faire savoir.

— Bonsoir, Stratford. Frederick m’a parlé de ses intentions et je les approuve. Il est bien mieux que nous ayons l’escorte d’un gentleman, répondit Lady Ingram pour tout le monde.

Elle regarda autour d’elle et observa avec appréhension le commandant Fitzwilliam qui se dirigeait vers leur groupe.

— Il a obtenu ses entrées ici ? finit-elle par dire dans un souffle.

Stratford eut juste le temps de répondre.

— C’est un gentleman, même s’il doit gagner sa vie. Son lien avec votre fils lui a fourni les accès dont il avait besoin. Il est ici pour une affaire officielle.

Lady Ingram opina, apparemment satisfaite.

— Bonsoir, les salua le commandant Fitzwilliam d’une courbette. Miss Ingram, continua-t-il d’une voix claire qui ne démontrait aucun doute d’une réponse favorable, je crois que vous m’avez promis une danse.

Les yeux de Lady Ingram se rétrécirent face à sa déclaration.

Stratford en profita pour formuler sa propre demande

— Miss Daventry, pour ma part, je n’ai pas sollicité une telle promesse, mais j’espère que vous me réserverez une danse.

Il savait qu’il y avait des accents suppliants dans sa voix, mais il ne pouvait s’en empêcher.

— Bien sûr, accepta-t-elle.

Leur attention fut détournée par l’entrée de Mr. Braxsen à l’instant où les portes se fermaient pour prévenir l’arrivée d’autres invités.

— Il semble que nous soyons tous en retard ce soir, déclara Stratford avant de jeter un coup d’œil distrait à Mr. Braxsen qui s’avançait droit vers eux.

Il savait qu’il n’aurait plus d’opportunité pour converser plus longuement avec Miss Daventry jusqu’à ce qu’ils dansent ensemble.

— Braxsen, mes respects, le salua Stratford. Je m’attendais à ce que vous ne soyez pas loin derrière votre compatriote. Qui prenez-vous comme partenaire quand le commandant Fitzwilliam danse avec Miss Ingram ?

Avec un sursaut de culpabilité, Stratford se reprit et regarda autour de lui pour voir si Lady Ingram avait entendu la référence à sa fille, avant de soupirer de soulagement quand il la vit en pleine conversation avec Mrs. Brooks.

— Je danse avec quiconque se trouve sur le bord de piste, répliqua Mr. Braxsen. Si elle est l’héritière d’une grande fortune, c’est encore mieux.

Il lui adressa un sourire rusé.

— Il n’existe pas beaucoup de femmes dans ce cas-là, répondit Stratford. Il est préférable de chercher une jeune lady avec de la personnalité.

— Je crois qu’il y en a encore moins, riposta Mr. Braxsen. J’aurai une meilleure chance en poursuivant une fortune.

Stratford ne sut dire s’il était sérieux.

La première danse finie, Stratford s’assura que sa requête serait exaucée en se plaçant à côté d’Eleanor pendant que ses sœurs rejoignaient leurs partenaires et que Lydia passait du commandant Fitzwilliam au prochain gentleman sur son carnet. Il vit le commandant se renfrogner tandis qu’il la regardait s’en aller et n’envia pas l’homme. Mais avant que Stratford et Eleanor ne puissent prendre place dans le rang des danseurs, le maître de cérémonie amena deux nouvelles débutantes qui patientaient sur le bord de la piste et les encouragea à participer à la danse.

Avec un haussement d’épaules, Eleanor tourna son visage vers le sien.

— Il n’y a plus de place.

Frappé par sa proximité, il se retrouva soudain la langue empêtrée. Mais l’espoir de triompher, après tant de jours de lutte pour parvenir à une décision, lui rendit la parole :

— Souhaitiez-vous danser ?

— Je suis contente de demeurer sur le bord de la piste, répondit-elle, son regard brillant suivant le froufrou des jupes et le cliquetis des chaussures sur le parquet devant eux.

Elle semblait en effet heureuse. Avait-elle déjà accepté son prétendant ? Il aurait souhaité pouvoir le lui demander.

— Avez-vous…

— Allez-vous à présent…

Chacun rit timidement. Stratford lui fit signe de poursuivre et elle demanda :

— Allez-vous à présent pouvoir retourner dans votre domaine comme vous le souhaitiez ? J’espère que les affaires se portent bien.

Stratford se tenait aussi près d’elle qu’il l’osait et son parfum, aussi frais que les fleurs printanières, rendit difficile la tâche de se concentrer sur ses mots. Il recula d’un pas et répondit :

— L’accident d’Ingram a reculé la visite. Je peux me charger de la majorité des affaires par correspondance, mais je vais bientôt devoir y aller, au moins pour une semaine.

— Vous avez repoussé votre visite pour Lord Ingram. Vous êtes un ami qu’il est bon d’avoir, monsieur.

Quand elle lui souriait comme ça, son cœur bondissait curieusement. Il laissa presque échapper « Appelez-moi Stratford », mais se reprit juste à temps. Dieu du ciel ! Et si elle était déjà fiancée ?

Il prétendit s’éloigner des couples en train de danser pour avoir l’excuse de s’approcher plus près d’elle.

— J’ai remarqué, Miss Daventry, que l'on peut dire la même chose de vous.

 

LA PREMIÈRE SÉRIE de danse se finit et Eleanor posa sa main sur le bras de Lord Worthing et le suivit sur le parquet ciré. C’était une bonne chose qu’ils aient manqué la première danse car la suivante était une valse et il n’y avait personne avec qui elle aurait préféré la danser. Il positionna sa main dans son dos, attendant que les premiers accords de la musique résonnent, et elle ressentit une faiblesse dans les genoux face à cette légère pression.

Si seulement elle pouvait savoir ce qu’il ressentait. Lord Carlton ne se retenait pas pour exprimer son admiration, au point de la submerger. Parfois, elle suspectait que Lord Worthing l’admirait comme il le lui avait confessé, mais, ensuite, il lui disait quelque chose qui frisait l’indifférence ou bien affichait une expression si renfermée qu’elle ne savait plus que penser.

Ce soir, en revanche, quelque chose avait changé. Il avait changé. Elle sonda son visage pour voir si elle ne l’avait pas imaginé.

Quand leurs yeux se croisèrent, elle reçut un choc. Le regard qu’il lui adressait était sans équivoque. Résolu. À cet instant, la musique commença et il s’élança, la guidant dans les différentes figures. Il lui fallut un tour de salle complet pour retrouver suffisamment de sang-froid afin de tenir une conversation. Après ce premier regard, son expression redevint indéchiffrable et elle se demanda s’il avait été affecté.

Peut-être que non, parce qu’il lui sourit et haussa les sourcils.

— Pas une fois vous n’avez piétiné mes chaussures.

Elle avait dompté son cœur qui battait la chamade et était prête à répondre.

— Vous êtes surpris, monsieur. Les autres dames avec lesquelles vous dansez ont-elles toutes le pied lourd ??

— Non, mais j’admirais seulement la légèreté du vôtre, la taquina-t-il en retour.

Eleanor appréciait ce côté de sa personnalité et elle suspectait qu’il n’en faisait pas étalage devant tout le monde, en dehors de sa famille et de son cercle d’amis privilégiés.

— Certes, je dois avouer que je suis agréablement surprise par vous, monsieur, répliqua-t-elle avec un sourire léger. Vous avez une assurance quand vous dansez que je n’aurais pas soupçonnée après notre première rencontre.

— Ah, il opina avec sagesse. Faites-vous référence à mon manque de talent pour la conversation ou à mon inaptitude à faire une demande en mariage décente ?

Un rire en cascade lui échappa.

— Alors, vous reconnaissez que votre déclaration manquait de manières. N’ayez aucune crainte, monsieur, vous vous êtes plus que racheté au cours de ces dernières semaines. Eleanor fit une pause avant d’ajouter, pensivement, je suppose que vous ne pouvez éviter d'apprendre la diplomatie en vivant avec deux sœurs.

— J’avais passé bien trop de temps dans la péninsule pour me souvenir de mes manières, expliqua Lord Worthing. Mais, comme vous l’avez dit, mes sœurs n’ont pas tardé à me le rappeler. Vous non plus, d’ailleurs, murmura-t-il en se penchant vers elle. Le cœur d’Eleanor tressauta à la manière intime dont il prononça ses mots, bien que les mots eux-mêmes n’aient rien de spécial. Ses pieds ne touchaient pratiquement plus le sol tandis qu’ils tourbillonnaient et, quand la valse prit fin, il la tint étroitement une minute de plus, la relâchant seulement pour se pencher en avant et lui dire :

— Je n’ai jamais pris autant de plaisir à la danse qu’en votre compagnie, Miss Daventry. J’espère avoir encore bien d’autres occasions de le faire.

Le sourire qu’il lui adressa fit craquer ses dernières défenses, et elle pouvait à peine sentir ses jambes lorsqu’il l’escorta vers le bord de piste.

Eleanor savait que son visage expressif reflétait de manière flagrante le plaisir qu’elle ressentait, mais elle ne s’en soucia pas. Mais lorsqu’elle regarda sur sa droite, il devint évident que son sentiment n’était pas universellement partagé, remarquant une paire d’yeux perçants tournée dans sa direction. Il s’agissait de Harriet Price et le regard de spéculation qu'elle y lisait lui donna froid dans le dos. Ce n'était pas de bon augure.

Eleanor se demandait encore comment elle pourrait supporter une rencontre avec Harriet au cours ce soir-là quand Lord Worthing la conduisit de l’autre côté de la salle, où son regard affronta celui de Judith Broadmore. Eleanor fut surprise par la haine débordant des yeux de l’autre femme et ses pas vacillèrent presque.

Ensuite, l’indignation explosa en elle. Pourquoi devrait-elle battre en retraite ? Elle n’avait pas à avoir honte. C’était Miss Broadmore qui avait rejeté Lord Worthing et non le contraire. Miss Broadmore l’avait perdu et cette dernière devait l’accepter et poursuivre sa route.

Alors que Eleanor renforçait sa confiance grâce à son raisonnement, ils s’arrêtèrent pour que Lord Worthing puisse échanger quelques mots avec Mr. Braxsen. Elle jeta un coup d’œil de l’autre côté de la salle, où elle découvrit Harriet Price la fixant toujours. Horreur ! Cernée des deux côtés ! pensa-t-elle avec un soudain déferlement de rire et de panique. Où se trouvait donc Lydia afin qu’elle puisse partager cette anecdote avec elle ?

Cependant, son humour et son assurance s’évanouirent lorsque Lord Worthing se raidit et s’éloigna d’elle. Alors qu’elle sentit la perte de sa présence physique, la raison s’imposa à elle. Il vient d’apercevoir Miss Broadmore et ne souhaite pas être vu avec moi à ses côtés.

Quand Lord Worthing se tourna vers elle, son expression était préoccupée.

— Miss Daventry, j’avais l’intention de vous escorter jusqu’à la table des rafraîchissements, mais je me rends compte que cela ne m’est plus possible. Je vous prie de me pardonner.

Son expression indiquait qu’il regrettait de devoir l’abandonner et cette pensée lui donna un indubitable, bien que maigre, réconfort.

Ensuite, il jeta un nouveau coup d’œil vers Miss Broadmore et le regard d’Eleanor suivit le sien. Elle se devait de contenir ses sentiments car le cœur de Lord Worthing ne lui appartenait pas. Et elle devait sérieusement considérer Lord Carlton, dont le cœur, semblait-il, était sien. Quels que soient ses sentiments, il serait absurde d’attendre un homme qui n’avait pas d’intentions sérieuses de se marier. Ou qui a de telles intentions seulement quand il est saoul. Elle se força à hausser les épaules.

— Cela n’a pas d’importance, monsieur, déclara Eleanor. Regardez. Lydia ne participe pas à la prochaine danse. Pouvez-vous me conduire jusqu’à elle ?

Aussitôt que Stratford eut escorté Eleanor aux côtés de Lydia, il partit. Lydia fut immédiatement sollicitée par son prochain partenaire de danse, laissant Eleanor seule, et Harriet Price ne perdit pas de temps pour venir vers elle, une séquence d'événements qui semblait des plus injustes.

— Eleanor, la salua Harriet avec un sourcil arqué. Quelle surprise de vous trouver ici ! J’ai entendu parler de votre héritage et je suppose que cela doit vous ouvrir des portes. Quelle chance pour vous. D’abord, vous avez un tuteur qui pouvait aplanir votre… elle se pencha en avant, passé peu enviable, et ensuite, il vous laisse avec une fortune inexplicable qui demande qu'on en comprenne la cause.

Eleanor sourit gentiment, bien que cela lui coûte.

— La plupart des gens ne sont pas aussi motivés par la jalousie que vous pour rechercher la cause.

Les yeux d’Harriet se rétrécirent. La guerre était déclarée.

— J’ignore comment vous avez réussi à abuser les patronnesses pour recevoir un bon d’invitation, mais vous ne pouvez me tromper. De quoi devrais-je être jalouse ? Je suis la fille d’une baronne et, de ce fait, je serai toujours meilleure que vous.

— Dans ce cas, je m’en voudrais de vous retenir plus longtemps, rétorqua Eleanor, les muscles des joues douloureux à force de sourire.

Harriet tourna les talons et s’avança vers le groupe le plus proche, où miss Broadmore tenait sa cour.

Elles se méritent l’une l’autre, pensa Eleanor. Alors, tant mieux ! Pas besoin de faux semblants. Pourtant, jamais auparavant elle n'avait ressenti de façon aussi aiguë le manque de partenaires.

 

STRATFORD REGRETTA d’avoir dû quitter Eleanor si abruptement, mais il n’avait pu ignorer l’urgence du signal émis par Fitz. Il se dirigea vers l’entrée de la salle de cartes pour le retrouver. À l’intérieur, ils prirent la dernière table de libre dans un recoin, où le niveau de bruit excluait la menace que quelqu’un puisse les écouter de manière discrète.

— Vous avez des nouvelles ?

Fitz opina.

— J’ai donné à mon homme l’instruction de m’envoyer tout message urgent, où que je sois, et c’est un confrère plein de ressources. Se penchant, il reprit à voix basse. Quelqu’un s’est introduit dans les bureaux d’Ingram au quartier général. Je ne veux pas quitter la surveillance à un moment aussi crucial, alors j’avais espéré que vous pourriez transmettre l’information pour moi. Je vais me mettre à la recherche d’indices qui pourraient relier l’effraction du quartier général à celle de la bibliothèque d’Ingram. Et, poursuivit-il en secouant la tête d’un air las, me pencher sur quelques pistes au Boodle.

— J’irai voir Ingram dès demain, dit Stratford. Mais pas trop tôt, pour éviter d’éveiller la moindre suspicion au sein de son foyer. Il ne veut pas que l'on soupçonne que quelque chose ne va pas.

— Non, pas besoin, répondit Fitz. De toute façon, il n’y a rien qu’il puisse faire. Je ferai un rapport dès que je le pourrai. Mais d’abord, laissez-moi vous dire ce que je sais.

Fitz partit immédiatement après leur discussion et Stratford retourna dans la salle de bal, désemparé. Bien évidemment, Miss Daventry était en train de danser. Il n’avait pas la force de jouer les galants avec une autre jeune lady et ne pouvait pas exiger de ses sœurs et, il ne devait pas l’oublier, des dames Ingram, un départ immédiat sans provoquer un flot de questions auxquelles il ne pouvait répondre. Stratford se sentit aussi las que semblait le paraître Fitz et souhaita que cette soirée se termine rapidement.

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