L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre 4
Le curé ! Anna aurait eu plus d’enthousiasme s’il avait été un commerçant. Ou même un fermier. Son dégoût pour les hommes d’Église n’était pas des moindres, car ils étaient généralement pieux et austères. Ou ils étaient hypocrites. Elle se demanda à quelle catégorie appartenait Mr. Aston.
Emily l’étudiait avec une expression amusée, probablement car elle connaissait suffisamment Anna pour savoir exactement ce qu’elle pensait.
— Je me demandais comment tu allais prendre la nouvelle, dit Emily. Mais je dirai ceci. John le tient en haute estime et Mr. Aston ne ressemble à aucun des curés que j’ai pu rencontrer. J’ose dire que tu trouveras en lui plus qu’il n’y paraît.
— Mr. Aston n’a aucune importance pour moi.
— Bien sûr que non.
Anna ne fut pas dupe au son de la voix guindée d’Emily.
La malle d’Anna lui fut retournée le soir même par un fermier à première vue, et non par le célèbre curé du village. À la place, elle eut le plaisir douteux de se faire examiner par le médecin, qui s’émerveilla de son excellente constitution et prédit un rétablissement rapide sous deux mois. Il laissa une variété de médicaments pour parer à toutes les éventualités et lui prescrit un repos complet au lit pendant deux semaines si elle ne souhaitait pas tomber gravement malade. Anna ignora promptement ces restrictions, bien qu’elle prît deux fois de la poudre pour le mal de tête et se déplaçât à un rythme plus lent que d’habitude. Ses vertiges disparurent au bout de trois jours.
Seule dans sa charmante chambre donnant sur la prairie, Anna pensa à Béatrice, se demandant ce qu'elle était devenue. Emily avait interrogé la cousine de Béatrice, une domestique du manoir Durstead qui avait malencontreusement scellé l’organisation du voyage en mentionnant que sa cousine arriverait de Londres le même jour, mais elle ne put clarifier la disparition de Béatrice. Florence semblait seulement partagée entre confusion et culpabilité, ce qui, selon Anna, n'était pas inhabituel dans les rangs inférieurs. Bien que Béatrice eût été une dame de compagnie de voyage plus que déplaisante, Anna ne lui souhaitait aucun mal et la dernière image qu’elle gardait de la jeune femme ne lui avait pas laissé grand espoir.
En fin de compte, Anna n’était pas encline à s’inquiéter pour des choses qu'elle ne pouvait pas changer et se concentra sur les tâches moins agréables qui l'attendaient. Elle apprit que le véhicule loué pour le voyage avait été retourné à l’auberge et elle expédia une lettre à son frère, Stratford, pour l’informer de l’essieu cassé et de la perte de son argent. Anna posa sa plume dans une profonde réflexion et décida finalement de ne pas le troubler au sujet du vol, le sollicitant seulement à envoyer plus d’argent. Il pouvait faire de cela ce qu’il voulait. Pourquoi le bouleverser quand l’affaire s’était conclue sans aucun dommage important ?
La semaine se passa dans un tel repos forcé qu'Anna insista enfin pour qu'Emily la laisse se déplacer comme elle le souhaitait. Leur première sortie au-delà du manoir Durstead fut l’église. N’ayant pas aperçu Mr. Aston depuis cinq jours, Anna n’assuma aucune curiosité quand elle se leva dimanche matin. Mais elle s’habilla d’une robe mousseline blanche bordée de bleu, qui, elle le savait, allait bien à son teint, et rencontra Emily pour le petit-déjeuner.
— Mes peignes me manquent, dit-elle, tapotant ses cheveux avec soin au niveau de l’endroit encore sensible sur son crâne. Tu as dit que nous aurions quelqu’un pour enquêter sur le vol ?
— Mr. Aston a dit qu’il demanderait à Mr. Mayne de s'en occuper. C’est notre maire et le juge de paix du village, expliqua Emily. Il veillera à ce que l’affaire soit menée jusqu’au bout.
Après avoir rempli son assiette au buffet, Anna rejoignit Emily à table.
— Et, maintenant, nous allons voir Mr. Aston dans son élément, dit-elle en jetant un coup d'œil à Emily, qui beurrait son deuxième petit pain. Celui-ci est-il pour toi ou pour le bébé ?
— Je t’ai dit que tu allais devoir me sauver de moi-même, mais cela devra attendre demain. Aujourd’hui, je suis bien trop affamée.
Emily mit un morceau dans sa bouche.
— Je vois ça, mais heureusement pour John, le seul endroit qui grossit est ton ventre. Tu ne voudrais pas qu’il revienne et te trouve complètement changée.
— John sera ravi de rentrer et de me retrouver, qu’importe ma condition, du moment que je mets au monde un héritier.
Emily étala de la confiture sur un autre morceau qui suivit peu après le précédent.
— Cela pourrait être une fille, tu sais, souligna Anna en haussant les sourcils.
— Ne serait-ce pas adorable ? Seulement, ne dis pas à John que c’est ce que j’espère. Il tient absolument à assurer en premier le futur de la propriété.
— Tu dois avoir un fils, bien évidemment, dit Anna, mais une fille apporterait joie et facétie, dit-elle en jouant avec son couteau avant de choisir un morceau de pain et de le beurrer. Donc… Mr. Aston. Ses sermons durent-ils indéfiniment comme le doit tout sermon d’un curé digne de ce nom ?
— Ses sermons sont plutôt bons, en réalité. Le seul qui s’endort est Mr. Banbury. Mais il a quatre-vingt-six ans et peut donc être excusé.
— Un prêcheur plein d’entrain dans ce cas. Trottine-t-il d’un endroit à l’autre afin de soulager son vicaire de ses devoirs au sein des paroisses rattachées à sa cure ? Ou n’y va-t-il qu’une fois l’an pour en sélectionner les membres ?
— Mr. Aston n’est pas un pluraliste. Il n’a pas d’autre paroisse. Il dit qu’il préfère en avoir une dans un village où il peut s’investir pleinement plutôt que de collecter des dîmes dans plusieurs et les laisser sans supervision ou entre les mains de quelque pauvre imbécile bégayant, dit Emily en riant. Non, il n’a pas dit cette dernière partie. Mais avant que le précédent curé ne prenne sa retraite, il avait placé ici pour toute une année un vicaire qui ne pouvait pas déclamer deux mots intelligents à la suite. Et ses sermons duraient bien après midi. Avebury est vraiment enchantée d’avoir Mr. Aston comme curé, je peux te l’assurer.
Anna renifla et versa de la crème dans sa tasse en porcelaine bleue, remuant son contenu parfumé avec une minuscule cuillère en argent.
— Pourtant Mr. Aston ne me donne pas l’impression de quelqu’un qui choisirait l’église.
— Tu admets donc que tu t'intéresses à notre curé, s’exclama son amie en haussant les sourcils, un sourire ravi flottant sur ses lèvres.
— Tu te trompes, rectifia Anna. Je ne m'intéresse pas du tout à ton curé. Peux-tu imaginer une vie plus ennuyeuse ? Tu dois psalmodier tous les dimanches et être agréable avec tout le monde — courir après les gens pour supplier ta subsistance. Je te remercie bien, mais non.
L’image de Mr. Aston accroupi à son côté, ses yeux bruns mouchetés d'or et pleins d'humour fixés sur elle, surgit dans l’esprit d’Anna. Elle revit ses boucles indisciplinées, lui donnant l’envie de tendre la main et de les lisser.
— Je ne peux m’imaginer pourquoi quiconque choisirait cette vie.
— Parce que tout le monde doit gagner sa vie, bien sûr. Mais je pense que Mr. Aston l’a choisie parce qu’il se soucie de l’Église et il a de bonnes intentions pour le village et ses habitants. Tu peux essayer de le cacher, mais je peux voir que Mr. Aston a piqué ton intérêt et tu n’as pas tort d’orienter ton attention dans cette direction.
Le valet de pied entra et Emily lui fit signe. Anna n’eut donc pas l’occasion d’avoir le dernier mot.
— Nous serons prêtes dans dix minutes. Faites avancer le phaéton ouvert. Anna, je dois aller chercher mon réticule. Je te retrouverai devant la porte principale dans dix minutes.
Livrée à elle-même, Anna se laissa aller à penser à Mr. Aston. Il s’était occupé de tout. Il l’avait ramenée saine et sauve chez Emily avant de s’atteler à récupérer sa malle et ses possessions sur la route. Ciel. Il avait dû voir ses corsets et linges de corps éparpillés sur la route. Anna sentit ses joues s’empourprer, une réaction lui étant étrangère, et se leva soudainement. Elle serra la mâchoire et se dirigea vers la porte. Je ne vais pas commencer à être timorée à dix-neuf ans, pensa-t-elle. Très bien. Et s’il avait vu quelques dessous ? Il avait probablement des sœurs ou autres.
La voiture fut conduite sur le parvis et Anna grimpa sur le siège à côté d’Emily. Son amie conduisit, disant qu’elle le ferait jusqu’à ce qu’elle soit obligée de porter un bébé à la place, et le garçon d’écurie suivit à cheval derrière elles. La pelouse sentait toujours l’herbe fraîchement coupée la veille par les jardiniers et le soleil d’été réchauffait les bras et les jambes d’Anna à travers l’étoffe légère de sa toilette. Elle inspira profondément.
— C’est magnifique ici, Emily. Même si je ne pourrais jamais m’y installer, je comprends pourquoi tu apprécies l’endroit.
— Merci d’être venue me tenir compagnie, répondit Emily tenant les rênes de la main gauche et serrant la main d’Anna de la droite. J’avais besoin de toi ici avec l'absence de John. Et, bien que je sois heureuse d’avoir ma mère à mes côtés pour la naissance en septembre, ta compagnie aide à rendre cet été supportable. Je n’aurai que deux semaines à me débrouiller seule. Tu vas rencontrer tout le monde ayant de l’importance aujourd’hui. La famille du maire est charmante. Mr. et Mrs. Mayne, qui ont une petite fille de sept ans, Amabel, et George, qui rentrera au King’s College l’année prochaine. Il n’y a rien d’obséquieux en eux. Il y a la famille Rigby que je me chargerai de te présenter. C'est probablement la meilleure famille après Lord et Lady Allinthridge et la nôtre. Des sœurs Rigby, la seule pour qui j’ai de l’affection est Hester. Sa jeune sœur, Marianne, est considérée comme une beauté et est déterminée à faire un brillant mariage lors de son entrée en société au printemps prochain, mais elle aime charmer. Hester est adorable.
— Hester était-elle à Londres la saison dernière ? demanda Anna.
— Oui, au cours de ces deux dernières saisons, mais cela n’a pas porté ses fruits. Je n’ai jamais compris pourquoi, si ce n'est qu'elle est d’une nature réservée. Bien entendu, John ne voulait pas que je me trouve à Londres pour toute la saison, alors Hester et moi-même n’avons pas été souvent en compagnie l’une de l’autre. Je pense qu’elle est éprise de notre curé, expliqua Emily avec un sourire malicieux.
— Eh bien, si elle est réservée, elle fera une candidate idéale en tant que femme de curé, répliqua Anna d’une voix joyeuse. Mr. Aston a la chance de ne pas avoir à chercher loin.
Elle ouvrit son ombrelle pour abriter son visage du soleil.
— Oh non, rapporta Emily, la voix suspicieusement innocente. Je ne crois pas que Mr. Aston lui retourne son affection.
Elles n'en dirent pas plus sur le sujet alors qu’elle conduisait le phaéton au-delà des anneaux d’attache et jusqu’aux écuries.
Ayant remis leur voiture aux mains d’un palefrenier, Emily et Anna rejoignirent la foule qui se rassemblait devant les portes closes de l’église. Anna fut surprise par le bruit et l’activité devant cette dernière.
— Ne vont-ils pas entrer ? Je n’ai jamais été témoin de ce genre d'agitation avant un service dominical.
— Tu n’as jamais entendu un sermon de Mr. Aston, rit en douceur Emily. Je crois que par malchance, les portes sont encore fermées. Viens, nous devons présenter nos respects à Lord et Lady Allinthridge. Ils sont en charge des revenus de la paroisse.
Emily s’arrêta en face d’un couple âgé et distingué, et patienta jusqu’à ce qu’ils eussent fini de saluer un voisin.
— Bonjour, Lord Allinthridge, Lady Allinthridge. Permettez-moi de vous présenter ma très chère amie, Miss Anna Tunstall. Elle demeurera avec moi au cours du mois à venir.
La beauté de Lady Allinthridge l’avait suivie jusqu'à l'âge mûr et son physique élancé révélait une force qui discréditait toute idée indiquant qu’elle ait été dorlotée. Le visage carré de son époux, reposant sur une carrure imposante, lui donnait une apparence intimidante. Mais il était, à l’évidence, dévoué à sa femme et se tournait vers elle à chaque fois qu’elle parlait.
— Madame Leatham nous a prévenus de votre arrivée. Nous organisons un dîner dans deux semaines et espérons que vous pourrez être des nôtres.
— C’est aimable de votre part, répondit Anna. Emily m’en a parlé et je serais ravie de venir.
Le grondement de la foule s’intensifia encore quand Mr. Aston arriva dans la cour de l’église dans un magnifique carrick tiré par une paire de chevaux assortis. Il tendit les rênes à un palefrenier et sauta à terre, le mouvement facilité par une robe cléricale qui avait des fentes cousues sur les côtés, laissaient apparaître un pantalon beige.
— Bonjour, lança-t-il, nullement déconcerté par les courbettes des garçons et jeunes hommes. Je sais que vous me pardonnerez mon retard quand je vous dirai que la truie de M. Barnsworth est apparue sur le pas de ma porte et s’est prise de passion pour mon buisson d’hortensias.
La foule rit et Mrs. Barnsworth, une femme effacée vêtue d'une robe de mousseline soignée, s’agita en disant :
— Oh, Dieu du ciel, monsieur le curé, certainement que Mr. Barnsworth vous a dit qu’il l’enverrait en avance pour sa dîme.
Mr. Aston lui prit les deux mains, les yeux illuminés d’humour.
— Je n’ai pas reçu de mot, mais je suis néanmoins très reconnaissant de votre don. Je pourrais peut-être lui suggérer une diète différente de celle des hortensias, mais… Où se trouve Mr. Barnsworth aujourd’hui ?
— Il est alité à cause de la goutte, monsieur Aston, et regrette de ne pas pouvoir assister au service ce matin, répondit-elle sincèrement.
— Dites-lui qu'il a bien fait de rester à la maison alors qu’il est aussi souffrant, dit Mr. Aston. Et je lui rendrai sans faute visite demain, ajouta-t-il avant de se tourner vers l’un des jeunes hommes. George, ayez la gentillesse de déverrouiller les portes. Voici les clés.
Mr. Aston serra les mains des garçons qui s’étaient alignés pour le saluer, avant de se tourner vers Lord Allinthridge et sa femme.
— Un curé qui est en retard ne vous fait pas honneur, s’excusa Mr. Aston avec un sourire désarmant.
Lord Allinthridge ne put conserver son expression austère face à un regard aussi franc et enjoué.
— Bon, bon, cela ne s'est jamais produit auparavant, on peut fermer les yeux pour cette fois. Je dois dire que je suis ravi de vous voir conduire un attelage correct pour une fois.
Mr. Aston rit franchement.
— Dois-je vous tenir responsable, dans ce cas, du fait que la roue de ma charrette se soit brisée juste avant que je ne quitte l’écurie ? Je n’avais d’autre choix que de prendre le carrick.
Lord Allinthridge se trahit d’un sourire.
— Alors ce n’était pas seulement dû à la truie. Je n’ai rien à voir avec votre problème, mais peut-être que la providence si. Vos chevaux manquent cruellement d’exercices.
L’austère propriétaire terrien fit un clin d’œil à Mr. Aston avant de se retourner pour prendre le bras de sa femme pour la mener dans l’église.
Mr. Aston se tourna légèrement jusqu’à ce qu’il voie Anna, et ses yeux s'agrandirent à sa vue. Ce sourire qui semblait ne jamais quitter ses yeux fut accompagné par deux fossettes profondes de chaque côté de sa bouche.
— Miss Tunstall, salua-t-il en s’inclinant. Il leva la tête, ses yeux cherchant les siens. J’ai foi que vous… s’arrêta-t-il abruptement, réalisant qu’elle ne souhaitait peut-être pas que sa mésaventure soit connue de tous… Avez récupéré de votre voyage.
Il attendit sa réponse, mais, pour la première fois de sa vie, Anna fut rendue muette par la force de sa personnalité. Elle ne put qu’acquiescer. Il soutint son regard quelques secondes de plus, son sourire s’élargissant, avant de se tourner vers son amie.
— Bonjour à vous, Mrs. Leatham.
Il prit soudainement la parole et s’inclina, comme s’il venait à l’instant de se souvenir qu’il aurait dû la saluer en premier. Sans un autre regard pour Anna, il franchit les portes de l’église.
Anna se sentit vaguement déçue, comme s’il avait emporté le soleil avec lui en entrant dans l’église. Elle le suivit et fut contente de sentir le bras réconfortant d’Emily enroulé autour du sien. Le service allait commencer et Mr. Aston deviendrait quelqu’un d’autre. Il serait le curé, muni d’une voix étrange, religieuse, monotone, qui ne correspondait pas du tout à la personne robuste dont le visage l’avait salué après son évanouissement. Perdue dans des réflexions qui ne lui plaisaient pas du tout, elle suivit Emily le long de l’allée.
Au moment de rejoindre leur banc, Anna s’arrêta net.
— Emily, ne me dis pas que c’est ton banc ? Il est si loin dans le fond.
Emily acquiesça.
— Dans un sens, oui. Viens t’asseoir. C’est que, Mr. Aston… Comment t’expliquer ? Bien que nous ayons les droits d’acheter nos sièges à l’avant comme nos parents et nos grands-parents l’ont fait, il encourage ceux d’entre nous qui le peuvent à céder leurs places à l’avant aux plus infirmes de la congrégation, qu’importe leur statut social. Il est plus facile pour eux d’entendre le message et il y fait plus chaud en hiver. C’est peu orthodoxe et tu verras que tout le monde n’a pas choisi de suivre l’exemple du curé.
Elle fit un signe de tête en direction des Allinthridge et d’une autre famille qui remontaient l’allée centrale.
— Ce sont les Rigby. Je t’en ai parlé. Ils se soucient de leur statut dans le village, à l’exception de Hester, murmura Emily. Cependant, John a été sensible au bon sentiment de Mr. Aston et a décidé que nous prendrons place à l’arrière.
Anna regarda son entourage, sentant qu'elle avait beaucoup à réfléchir sur ce curé peu orthodoxe en dehors de son sourire ensoleillé. L’église était pleine et, en effet, les pauvres parmi la congrégation étaient mélangés dans une certaine mesure avec les plus riches. Se retournant complètement, Anna vit que même le fond était rempli par les plus pauvres d’entre eux.
— Ceux tout au fond n’ont pas été invités à s’avancer, murmura-t-elle.
Emily suivit son regard et se retourna pour regarder droit devant elle avant de répondre d’une voix basse.
— Avant que Mr. Aston n’arrive, cet espace était vide. Selon lui, il est important de protéger la congrégation du risque de maladie, et ceux vivant dans une extrême pauvreté ne s’asseyent pas avec le reste de la congrégation. Mais, il leur sert quelque chose à manger après, sachant qu’ils n’auront peut-être pas grand-chose à manger de toute la semaine, expliqua-t-elle avant de s’arrêter avec un sourire fragile en clignant des yeux plusieurs fois. Je te taquine à son sujet, mais nous sommes tous fiers de notre curé.
Anna la regarda avec étonnement. Elle savait que les sentiments de son amie étaient profonds, autrement elles n’auraient pas été aussi proches, mais elle n’était pas habituée à voir Emily montrer autant ses sentiments. Elles s’étaient liées autour de commérages pendant le thé et de badinages pendant la saison londonienne. Même à son mariage, Emily riait et plaisantait pendant que son promis la regardait avec un amusement affectueux. Ses sentiments les plus profonds restaient constamment dissimulés.
— Oui, je suis émotive depuis que je porte un enfant. Tu verras. Cela ne peut être évité, je crois, dit-elle en remarquant la confusion d'Anna.
Le service commença par des chants. Puisqu’il n’y avait pas d’orgue, Mr. Aston se tint debout, leva les mains et entama l’hymne d’une voix claire. Anna se leva avec la congrégation. Elle chanta machinalement, observant les gens autour d’elle. Elle connaissait les paroles, mais n’avait jamais été confrontée à un tel enthousiasme au sein d’une église. Après l’hymne, Mr. Aston mena la liturgie et, même en cela, il réussit à insuffler plus de sens aux mots qu'elle avait murmurés depuis l'enfance. Sa voix résonnait par-dessus les autres.
— Comme il était au commencement, maintenant et toujours, pour les siècles et des siècles. Amen.
Mr. Aston mena à bien l’intégralité du service sans l’aide d’un vicaire. Alors qu’Anna pensait qu’il allait perdre sa voix d’épuisement, il adressa un sermon court à propos d’Élie au mont Carmel.
— Mes frères, si vous vous fiez à votre propre courage, à votre propre richesse, à votre propre position dans la société, ne vous reposez-vous pas sur des idoles ? Et quels pouvoirs ont ces idoles pour vous venir en aide ?
Avec une expression grave au visage, il leur lut le verset où Élie raillait les prophètes du roi de Baal.
— Criez à haute voix, puisque Baal est dieu, lut Mr. Aston d’une voix puissante, son doigt voyageant sur la bible massive reliée en cuir reposant sur le pupitre. Qu’il marche, qu’il réfléchisse, qu’il soit occupé ou en voyage… continua-t-il en levant les yeux de sa lecture, son expression grave trahie par des yeux rieurs.… Peut-être qu’il dort et doit se réveiller.
Anna fut choquée par un son qu’elle n’avait jamais entendu dans une église : des rires. Elle regarda autour d’elle. Presque tout le monde était non seulement bien réveillé, mais aussi souriant. Elle se retourna vers l’avant, les yeux rivés sur l’homme qui avait ramené cette foule apathique à la vie.
Le cantique de fin amena Mr. Aston au fond de l’église et, bien qu’une ligne de personnes se fût créée dans l’attente de le saluer, personne ne semblait pressé de s’en aller. De petits groupes de personnes s’amassaient dans l’allée et se serraient les mains, partageant les dernières nouvelles.
— Anna, laisse-moi te présenter Mrs. Rigby et sa fille, Miss Hester Rigby. Voici Miss Tunstall, présenta Emily avant d’indiquer Anna d’un signe de tête.
Anna se tourna pour les saluer, examinant Hester avec attention pour voir si elle pourrait convenir en tant qu’épouse de Mr. Aston. Le visage de Miss Rigby était un peu long, bien que son expression soit agréable. Elle n’est pas suffisamment jolie pour lui, décida Anna. Bien que Mr. Aston soit un homme d’église, il était sûrement un homme avant tout et devait remarquer ces choses. Dommage pour Miss Rigby.
— Comment allez-vous ?
Mrs. Rigby ne laissa pas à sa fille le temps de répondre.
— Bienvenue à Avebury. Notre village n’est pas bien grand, mais nous possédons tout de même plus de vingt jeunes couples pour les danses campagnardes et davantage quand nous combinons notre bal avec celui de Beckhampton. Nous espérons que vous vous joindrez à nous pour la soirée vendredi.
Les mots de Mrs. Rigby étaient plaisants, mais il y avait une légère condescendance dans sa voix qui n’étaient pas au goût d’Anna.
— J’en serais enchantée, répondit Anna avec un sourire crispé. Où qu'Emily aille, je la suivrai, cela va de soi.
Marianne Rigby était en train de flirter avec George Mayne, le fils du maire qui avait ouvert les portes de l’église, mais elle les rejoignit lorsque la file se déplaça vers l’avant.
— Oh, Emily, appela-t-elle d’une voix animée. C’est l’amie dont vous avez parlé ? Je suis tellement ravie de vous rencontrer. Emily a dû vous dire que je suis Marianne Rigby et je sais que vous êtes Anna Tunstall. Je serai en visite chez des amis à Londres pour deux mois dès septembre, alors peut-être que nous nous verrons également là-bas.
Marianne semblait ne pas avoir conscience qu’ils se trouvaient toujours dans une église au point de ne pas prendre garde à moduler sa voix, mais elle faisait montre d’une vivacité à laquelle Anna ne trouvait à redire. Elle se demanda pourquoi Emily avait dit qu'elle préférait Hester.
— Avec plaisir, lui répondit-elle. Puis, dans le but de faire parler Hester Rigby afin de mesurer sa valeur, elle se tourna vers la sœur plus âgée. Miss Rigby, serez-vous aussi à Londres cet automne ?
Il n’y avait rien de timoré dans la manière de répondre de Miss Rigby.
— Oui, je serai également à Londres, bien que mes visites dans la capitale s’apparentent plus à une épreuve pour moi que pour ma sœur.
Anna dut admettre qu’elle n’avait pas rendu justice à la jeune femme quand cette dernière s’exprimait d’une manière si ouverte et naturelle. Elle se pencha vers Anna.
— Avez-vous fait un bon voyage à Avebury ?
La question fut inattendue et Anna se retrouva sans réponse toute faite. Elle ne voulait pas que les détails de l’attaque sur son attelage soient connus. Cependant, la ligne de personnes se déplaça, la préservant d’avoir à répondre car elle se retrouva face à Mr. Aston et le regarda directement. Elle n’avait pas remarqué auparavant qu’ils étaient de la même taille, mais il ne semblait pas petit. Sa forte carrure lui conférait un pouvoir qui le faisait paraître plus grand qu’il ne l’était.
— Miss Tunstall, j’espère que vous avez apprécié le service. Nous avons plusieurs événements paroissiaux tout au long de la semaine et vous êtes la bienvenue à chacun d’entre eux.
La gorge d’Anna se noua à la pensée que des événements paroissiaux puissent être divertissants. Son expression dû ressembler à celle d’un animal pris au piège parce que les yeux de Mr. Aston scintillèrent d’amusement. L’avait-il provoquée à dessein ? Elle ne put offrir de réponse parce qu’il la retint captive d’un sourire énigmatique.
Finalement, il sembla prendre pitié d’elle et poursuivit :
— Il y a aussi plusieurs invitations pour des soirées qui sont lancées chaque semaine et je suis certain de vous rencontrer à l’une d’entre elles. Peut-être à la soirée chez les Rigby ce vendredi.
Anna acquiesça, toujours sans voix. Troublée et vaguement embarrassée, elle s’enfuit.
OceanofPDF.com