L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre 28

 

 

Anna fut totalement séduite par le jeune maître George Leatham, mais elle ne pouvait demeurer une minute de plus dans la maison. Elle laissa Emily roucouler sur son petit miracle et caresser tendrement sa joue, même si ce n’était que pour essuyer les larmes qui avait coulé de son visage. Son amie n’avait pas une route facile devant elle, pensa Anna, alors qu’elle demandait au palefrenier d’atteler le carrick et de l’accompagner à la demeure Rigby. Cela avait été une demande impétueuse et ce ne fut qu'une fois qu'ils se mirent en route qu’elle décida de ce qu’elle allait dire à son arrivée.

Hester était agenouillée près d’un rosier, coupant des fleurs parfaites et les plaçant dans un panier. Quand elle vit Anna, elle posa la cisaille sur les tiges, le visage soucieux.

— Anna, quelle agréable surprise ! Tout se passe bien avec Emily ?

Anna la rassura rapidement.

— Tout se passe bien avec Emily. Et avec le jeune maître George.

Elle sourit en voyant la compréhension naître sur les traits de Hester.

— Elle a eu son bébé dans ce cas, dit Hester en s’essuyant les mains sur le tablier qui protégeait sa robe de jour et s’avança vers Anna. Et c’est un garçon, dites-vous ? J’irai lui rendre visite sans attendre si vous pensez que cela ne sera pas une intrusion.

Anna secoua la tête et l’expression de Hester devint pensive.

— Sa joie ne sera pas sans une note de chagrin.

— Non, commença Anna. Je suis venue pour une tout autre mission. Tom Wardle est suspecté d’avoir participé au vol et je sais que c’est un choc pour Mr. Aston, qui lui faisait confiance. Mrs. Foucher nous a rendu visite pour voir comment se portait le bébé et elle a dit que Mr. Aston semblait découragé ces derniers temps, ajouta-t-elle après une pause.

Anna fit une pause, ayant soudain de la difficulté à respirer. Mrs. Foucher ne pouvait savoir que Tom n’était pas la seule raison derrière l’expression accablée de Harry. Il était impensable qu’il se soit confié à elle étant donné leur différent statut.

— J’aimerais aller à Haggle End, d’où il est originaire, et voir si je peux trouver quelqu’un pouvant me conduire jusqu’à lui. Savez-vous qui pourrait m’y emmener ?

— J’ai entendu parler de l’implication de Tom par le maire. Il s’agit d’un développement plus que surprenant et bouleversant, l’informa Hester. Haggle End n’est pas du tout considéré comme étant un endroit sûr pour une femme de bonne famille. Cependant, je suppose que vous devez le savoir. Nous pourrions convaincre Sir Lewis de nous accompagner. Peut-être que le désir d'aider Harry lui fera considérer l’idée, dit-elle. Cependant, je pense qu’il est préférable d’attendre qu’il vienne me rendre visite pour lui en faire la requête, ce que je suspecte qu’il fera aujourd'hui ou demain. Je ne voudrais pas me montrer présomptueuse en lui envoyant un message, ajouta Hester avec une légère rougeur sur le visage.

Anna étudia Hester et ses lèvres s’incurvèrent vers le haut.

— Vous semblez en très bons termes avec Sir Lewis.

— Je… C’est-à-dire… bafouilla Hester en se tournant vers la maison. Voudriez-vous entrer prendre le thé ?

Hester ne semblait pas prête à se confier à Anna. C'est peut-être mieux ainsi. Bien qu’Anna lui souhaite d’être heureuse, elle n'avait aucune envie de parler de mariage, d’autant plus qu'elle avait passé les deux mois précédant Avebury à discuter du mariage de Stratford.

— Je ne voudrais pas vous déranger, répondit-elle. Votre mère et votre sœur sont-elles là ?

— Elles sont sorties faire des visites de courtoisie. Il n'y aura que nous deux.

Le sourire de Hester contenait une certaine espièglerie, comme pour dire qu’elle savait que sa mère et de sa sœur pouvaient être une épreuve.

Anna ne s’en cacha pas.

— Dans ce cas, j’en serai enchantée. Il est rare que je puisse quitter Emily et, à présent que George est arrivé, il a son attention pleine et entière, comme vous pouvez l’imaginer.

Hester émit un léger rire et demanda que du thé leur soit amené tandis qu’elles entraient dans le salon. Une fois le thé infusé, elle en servit deux tasses et en tendit une à Anna.

— Sir Lewis et moi-même sommes arrivés à une entente, confessa Hester leva le regard, ses yeux lumineux et heureux. Vous serez peut-être surprise qu’un gentleman aussi distingué accorde même une pensée pour quelqu’un d’aussi quelconque et anodin que moi.

— Peut-être pas aussi surprise que vous le pensez, rétorqua Anna en acceptant le thé et en prenant une gorgée. J’ai vu son attention dirigée vers vous, même si ce fut de manière subtile. J’apprécie Sir Lewis. C’est un homme discret. Aviez-vous déjà fait sa connaissance à Londres ?

— Non, en aucun cas. Cela doit sembler plutôt soudain, dit Hester. Peut-être que, de son côté, il est simplement prêt à se marier et que la position de ma famille est suffisamment honorable. De mon côté, je trouve que c’est un homme d’une excellente compréhension et sa compassion pour les pauvres coïncide avec la mienne. Je m’attends à connaître toutes sortes de joies.

Anna éprouva une petite pointe d’envie, même si elle ne l’aurait admis pour rien au monde. Il était vrai que, au premier regard, Sir Lewis et Hester ne semblaient pas avoir beaucoup en commun, mais Hester rendrait sans le moindre doute cet homme heureux. Elle avait du bon sens et sa beauté ne cessait de s’épanouir, décida Anna. Elle n’avait aucun doute que Sir Lewis avait pris sa décision de bon gré et non parce qu’il était prêt à prendre épouse.

— J’ai toutes les raisons de croire que Sir Lewis sera tout autant heureux de son choix, lui assura Anna.

Une fois qu’elles eurent fini leur thé et discuté de quelle manière certains villageois pourraient rendre service à Emily, Anna prit congé. Elle avait accompli son objectif principal et trouva que son temps passé loin du manoir Durstead avait été réparateur. Elle espérait que Hester serait capable de convaincre Sir Lewis de les accompagner.

Anna ne fut pas déçue, car dès le lendemain, Sir Lewis arriva dans une calèche, avec Hester pour toute compagnie. Elle supposa qu’il existait des avantages à être fiancé, tel que se trouver ensemble sans chaperon sans donner lieu à des spéculations.

Sir Lewis tendit les rênes à un valet de pied et s’inclina devant Anna.

— J’ai cru comprendre que vous souhaitiez visiter Haggle End. Bien que je ne sois pas entièrement convaincu du succès de votre entreprise, je crois pouvoir me rassurer quant à votre sécurité. En effet, il y a des hommes travaillant sur la nouvelle école et j’en suis venu à connaître plusieurs d’entre eux. Je vais requérir leur assistance pour veiller à votre protection et à celle de Hester. Pouvez-vous partir maintenant ?

Anna tourna son regard vers la demeure.

— Je le crois, oui, mais permettez-moi d’aller chercher mon bonnet. Emily se repose et la nourrice s’occupe du jeune maître. Je vais prévenir les domestiques afin qu’elle ne s’inquiète pas à son réveil.

Une fois cela accompli, Anna revint et trouva Sir Lewis se tenant près de la porte de la calèche.

— Vous n’avez pas parlé à Mr. Aston de mon projet ?

Cette idée l’avait préoccupée, car elle n’aurait pas aimé qu’il sache les efforts qu’elle faisait pour lui. Il pourrait penser qu’elle s’évertuait à regagner ses faveurs.

Sir Lewis secoua la tête.

— Hester pensait que vous ne voudriez pas que le projet soit connu de tous.

Hester et lui partagèrent un regard rempli de tendresse et Anna en eut la gorge nouée. Elle grimpa dans la calèche tandis que Sir Lewis grimpa sur le siège du cocher et s’empara des rênes.

Anna se tourna vers Hester avec un regard confus.

— Aucun palefrenier ?

Hester sourit et secoua la tête.

— L’une de ses juments va sous peu pouliner et Sir Lewis préfère qu’il demeure avec elle.

Ils voyagèrent pendant près d’un mile et Sir Lewis expliqua qu’il allait lui montrer l’école en construction avant d’aller plus loin pour mener l’enquête. Anna pouvait entendre l’excitation dans sa voix pendant qu’il décrivait sa récente implication.

Dès le premier regard, Anna fut surprise par la taille et la sophistication de l’école. Lorsqu’elle s’imaginait ce projet caritatif, elle voyait un bâtiment modeste doté d’une seule pièce, et non une telle bâtisse ! Cette école possédait plusieurs pièces et chacune était d’une taille considérable. Elle n’était pas sûre qu’il existât déjà une telle école pour les plus défavorisés, même dans les endroits les plus prospères du pays.

— Qui est à l’origine de ce projet ? s’enquit-elle en se frayant un chemin parmi les monticules de matériaux de construction.

Un ouvrier arriva et ôta son chapeau. Sir Lewis le salua avant de répondre.

— Plusieurs ont contribué aux idées et aux financements, mais je crois que vous savez déjà que les Mayne ont joué un rôle essentiel dans la construction de l’école, avec Aston prêtant son assistance de façon non négligeable.

Anna traversa le sol en pierre qui venait d’être posé, avec les murs intérieurs arrivant à hauteur du genou. La salle de classe allait être solide et elle procurerait de la chaleur en hiver, ce qui pourrait être le meilleur moyen d'inciter certains enfants à venir.

— Un petit-déjeuner sera-t-il procuré aux écoliers ? demanda-t-elle en se tournant vers Hester.

— Nous y avons pensé et les Mayne réfléchissent aux moyens d'y parvenir avec l’aide de Mrs. Foucher et de certains fermiers locaux et de leurs femmes. Voilà la pièce où les filles apprendront à coudre.

Hester avait repris la visite et Anna vit avec surprise qu’elle ne découvrait pas l’école pour la première fois. Apparemment, son inquiétude pour la sécurité d’Anna ne s’étendait pas à elle-même.

— Il y aura plusieurs fenêtres ici afin d’avoir suffisamment de luminosité. Et là nous avons la pièce où les garçons seront instruits. Nous espérons un jour les établir dans le commerce.

Anna pouvait voir une fierté sans réserve dans les yeux de Hester et elle sut que celle-ci offrait plus qu’une aide occasionnelle dans le projet. Ce dernier lui tenait à cœur. Une autre pointe d’envie atteignit Anna ; une qui n’avait rien à voir avec un amour non réciproque. Ce désir naissant lui était étranger, mais Anna souhaitait que sa vie ait un sens comme celle de Hester et que, par ses bonnes actions, Anna puisse, elle aussi, apporter de véritable changement dans la société et non seulement en organisant des réceptions d’ordre politique.

Anna sortit pour étudier les murs extérieurs, qui étaient maintenant à la hauteur de poitrine. L’un des hommes retira son chapeau lorsqu’elle le croisa.

— Bonjour, Miss.

Elle opina en retour, se demandant comment elle allait aborder le sujet de l’emplacement de Tom et avec qui.

Sir Lewis approcha le contremaître pour discuter de la livraison de pierres supplémentaires et Anna jeta un regard au niveau de l’ouverture entre les arbres qui avait été créée pour la nouvelle école. Une foule s’était rassemblée, peut-être en raison de la présence des visiteurs, et Anna vit qu'il s'agissait de certains des plus pauvres d’Avebury qui devaient vivre à Haggle End.

Cela était l'occasion de voir de quoi elle était capable. Serait-elle craintive et souhaiterait qu’ils se tiennent à distance ? Ou serait-elle remplie d’impulsions philanthropiques ? Sur leurs visages étaient affichés diverses expressions de méfiance, d’espoir, pensa-t-elle, et de spéculation. Elle scruta la foule, son regard se fixant sur l’une des silhouettes lui semblant familières. Quand la femme se retourna, Anna haleta.

— Béatrice !

Anna se précipita après elle sans la moindre considération quant à la sagesse de ses actes. À travers l’ouverture à peine visible entre les arbres, Anna garda les yeux sur Béatrice et réussi à suivre sa cadence, bien que Béatrice ne se soit pas retournée ni ait répondu à son appel. Anna était déterminée à ne pas la perdre de vue, tandis que Béatrice se hâtait toujours sur le sentier étroit.

Que lui était-il arrivé ? Son sort était demeuré un mystère et l’esprit d’Anna ayant été accaparé par d’autres affaires, elle ne lui avait pas accordé une pensée depuis des semaines. Elle supposait que cela était logique que Béatrice soit dans Haggle End puisqu’elle était originaire d’ici, mais les Runners avaient dit qu’ils n'avaient pas pu la trouver. Comment avait-elle réussi à rester cachée ?

Sans se soucier de sa propre sécurité, Anna suivit Béatrice au pas de course. C’est probablement la chose la plus insensée que j’ai faite, pensa Anna. Pourtant elle se hâta. Elle n’était même pas certaine que Sir Lewis et Hester aient vu où elle était partie, mais elle savait que personne ne la suivait.

Béatrice quitta le sentier et commença à serpenter entre les arbres. Anna la talonna, bien qu’elle regrettât son choix à chaque pas. Elle ne pouvait plus faire demi-tour à présent. En fait, elle n’était même pas sûre de savoir comment rebrousser chemin. Anna continua à poursuivre Béatrice, l’appelant une nouvelle fois, jusqu’à ce qu’elle atteigne une petite ouverture qui contenait une masure d’une extrême pauvreté. Béatrice disparut dans l’habitation et Anna contourna sur le côté pour aller après elle.

— Miss ! Appela une voix étonnée qui appartenait à Tom Wardle. Que pouvez-vous donc bien faire ici ?

Le souffle d’Anna s’accéléra et ses yeux prirent la mesure de la situation : la pile de bois et le petit potager, le toit réparé.

— Connaissez-vous Béatrice ? Mais comment ?

Tom se frotta la nuque, son regard se fixant alternativement sur le bonnet d’Anna puis sur le sol, ne rencontrant à aucun instant ses yeux directement.

— Ouy, Miss. Béatrice est ma sœur. P’t-estre vos suhaitez vos asseoir ?

Il mena la voie dans la masure et Anna reçu un choc à l’entrée. Elle se laissa tomber sur une chaise grossièrement taillée en face d’une simple table et essaya de retrouver ses repères. Il y avait quelque chose à propos de ces bois et du son de cette voix au milieu des arbres. Peut-être était-ce ça en plus de la fumée boisée mélangée à la terre et à la sueur, mais cela la renvoya à l’attaque et elle commença à trembler.

— Tom, je vous fais confiance, vous qui avez été le serviteur et même l'ami de Mr. Aston, ne me ferez aucun mal et que, une fois que j’aurais parlé avec Béatrice, vous me ramènerez auprès de Sir Lewis et de Miss Rigby qui doivent sûrement s'inquiéter pour moi maintenant, dit Anna à voix basse en rassemblant son courage.

— Donne ma promesse, Miss.

Anna garda son regard sur lui et il le soutint stoïquement. Malgré son appréhension, elle pouvait voir quelque chose d’honorable en Tom et elle comprit pourquoi Harry le considérait comme digne de confiance.

Béatrice se tenait dans le coin près de la cheminée, l'air provocateur, et Anna l’examina d’un seul regard. Il n'y avait aucun signe extérieur indiquant que Béatrice ait été blessée, mais, d’un autre côté, l’agression remontait à plusieurs semaines. Anna fut stupéfaite d’entendre un bébé pleurer dans le coin et, quand elle regarda dans le berceau, elle vit que l’enfant était suffisamment âgé pour faire ses dents.

— Est-ce le vôtre ?

Anna s’adressa à Béatrice, mais cette dernière haussa les épaules et croisa les bras. Encore plus récalcitrante.

— Oh, Béa. Mieux qu’tu répondes maintenant, dit Tom en rejoignant Béatrice et en lui donnant un petit coup de coude d’une manière ferme et fraternelle. Elle va point nos blesser. Vrai, Miss ?

— Je ne suis pas ici pour vous causer des ennuis, dit Anna. Je suis ici pour obtenir des réponses.

L’expression de Béatrice demeura fermée, alors Anna insista.

— Je vous en prie, dites-moi ce qu’il s’est passé le jour de l’attaque. Où êtes-vous allée, Béatrice ? Je suppose que vous êtes venue ici puisque vous semblez y vivre. Mais pourquoi ne vous êtes-vous pas manifestée ?

Quand Béatrice demeura silencieuse, Anna étreignit ses mains.

— Peut-être devrais-je demander quel rôle vous avez joué dans l’attaque et si vous avez volé mes bijoux ?

Béatrice lança une œillade noire à Anna avant de regarder son frère.

— T’devrais la faire sortir. Elle causera rien d’aultre qu’des soulcis.

— Peux point décevoir le curé, Béa. Tu fais c’qu’la Miss dit et réponds.

Tom croisa les bras, donnant un portrait similaire, mais en version masculine, de sa sœur insoumise.

— Je vais recommencer, commença Anna, luttant pour conserver une voix neutre. Cela ne rapporterait aucun bien de s’attirer davantage l’ire de la fille. Saviez-vous que le vol allait se produire ?

— Avais des doutes. Vos avais prévenue, Miss.

— Étiez-vous de mèche avec les voleurs ?

Anna étudia attentivement Béatrice qui haussa le menton et durcit la bouche.

— Vos m’croirez point, mais non, j’étais point.

— Avez-vous pris ma pochette contenant les pièces et les bijoux ?

Anna croisa à son tour les bras. Malgré le fait qu’elle soit complètement en dehors de son élément et probablement plus en danger qu’elle ne l’avait jamais été dans sa vie, le vol mis à part, Anna pouvait être aussi entêtée que Béatrice.

— Solement qu’lques shillings, Miss, dit enfin Béatrice avec un regard mutin vers Tom, qui l’incitait silencieusement à avouer. Devais encor payer por la nurrice d’mon bébé, mais vos estes arrivée avant qu’j’aie pu remettre la borse dans la malle.

— Et quand vous n’avez pas pu les remettre à leur place, qu’avez-vous fait ? demanda Anna, son regard ne quittant pas le visage de Béatrice. Comment ont-ils été remis dans notre attelage la nuit du bal chez les Rigby ?

— C’était moy, Miss, parla doucement Tom. Ai dit à ma sœur qu’nos volerons p’us. Nos jours criminels sont finis après c’qu’le curé a fait por moy.

Sa voix devint rauque et il baissa son regard sur le sol.

Il y avait toujours un morceau du puzzle qui n’avait pas de sens.

— Dites-moi la vérité, Tom. Étiez-vous là-bas ce jour-là ? J’ai l’étrange impression que vous y étiez. Je ne vous ai pas vu, mais je… J’ai senti que vous étiez là-bas. Y étiez-vous pour faire du mal ? Et si ce n’était pas le cas, pourquoi avez-vous volé le pistolet aux Runners ?

Anna s’arrêta de parler abruptement. Trop de questions et elle l’accablerait.

Tom hésita pendant un long moment avant de répondre.

— Ouy. Étais là, comme vos dites. Suis désolé qu’vos avez été blessée. C’était por secourir ma sœur et vos égal’ment. Savais qu’Ambrose vos tenait et avais peur d’c’qu’lui et Jerry feraient, dit-il en tournant un regard suppliant en direction d’Anna.

— C’était la tête à lui qu’j’visais, mais s’est tourné et vos avez été touchée aussi. Suis inquiet à propos d’ça d’pis.

— Pourquoi avez-vous volé les Runners ? C’était un acte idiot, car ils vous ont attrapés. À présent, ils savent que vous étiez là-bas, même si ce n’était pas avec une intention malhonnête, dit Anna alors qu’une idée émergeait dans son esprit et elle prit une vive inspiration. Tom, venez leur parler. Je me porterai garante pour vous. Vous savez qui sont les coupables et vous pouvez vous disculper.

Tom secouait déjà la tête.

— Peux point tesmoigner contr’ eux. Étions amis avant.

Comme il était saugrenu pour quelqu’un d’abandonner sa liberté au profit d’une loyauté mal placée. Anna s’apprêtait à appliquer son raisonnement le plus persuasif quand Tom leva soudainement la tête en réaction à un bruit venant de l’extérieur.

— Anna !

Le son de l’appel frénétique de Hester les atteignit.

— Je suis ici. Je suis indemne, répondit Anna avant de se tourner en direction de Tom, mais il était parti.

Béatrice se rapprocha de son bébé et se tint devant le berceau.

Sir Lewis fit irruption dans la pièce le premier, suivit par Hester, qui se tenait le côté de la taille et respirait avec difficulté.

— Vous êtes là, dit Sir Lewis. Pourquoi avez-vous filé comme cela ? Nous avons eu la plus grande difficulté à approcher la voiture et j’ai dû l’abandonner à ce Smith, expliqua-t-il avec un air incertain. Bon, j’espère que l’homme est suffisamment honnête. Je lui ai graissé la patte et lui ai promis plus. Ce n’était pas ma meilleure idée. Quand j’ai emmené Hester, j’avais au moins Julian avec moi.

Anna lui prêta à peine l’oreille. Le soulagement d’avoir été trouvée et de ne plus avoir à dissimuler sa crainte s’empara d’Anna et la laissa faible.

— Je vous expliquerai sur le chemin du retour, dit-elle.

Elle suivit Hester et Sir Lewis à l’extérieur du taudis, mais se retourna sur le seuil de la porte et rencontra le regard revêche de Béatrice.

— Je n’entretiens aucune animosité à votre égard, Béatrice, et je n’ajouterai rien à votre fardeau en lançant un procès contre vous. J’espère que vous ne vous sentirez pas coupable de cet incident.

Après un dernier regard vers le bébé, Anna suivit Sir Lewis sur le chemin, où Hester étreignit Anna.

— Je ne crois pas avoir déjà été aussi inquiète.

Anna l’étreignit en retour. La sensation fut singulière, car elle n’était pas une personne d’un tempérament très affectueux. Cependant, à cet instant, elle y trouva du réconfort.

— Je suppose que je mérite tout ce qui aurait pu m’arriver après m’être éclipsée de cette manière, mais j’ai été chanceuse. Comment m’avez-vous trouvée ?

— Eli Smith a vu que vous vous étiez mise à la poursuite de Béatrice et il nous a montré où elle vivait. Il a dit qu’elle est la sœur de Tom. Pourquoi l’avez-vous suivie ?

Ils avaient rejoint la calèche sur la route, où Smith se tenait fidèlement près de la tête des chevaux. Les épaules de Sir Lewis se détendirent visiblement en voyant de ses chevaux et son attelage intact et il aida les femmes à monter dans la calèche avant d’échanger une parole avec Eli.

— Béatrice est la domestique qui m’a accompagnée depuis Londres. Elle est la cousine d’une servante d’Emily et a été attaquée quand notre attelage a été dépouillé.

— Oh, oui, dit Hester. Emily m’en a un peu parlé dans la plus stricte des confidences… Que j’ai gardée, rassura-t-elle prestement Anna. Ce fut seulement pour expliquer pourquoi vous étiez alitée au commencement de votre séjour et ne pouviez recevoir de visiteurs.

— Vous savez donc qui est Béatrice et vous comprendrez pourquoi je l’ai suivie.

Anna ne savait pas si elle devrait mentionner avoir vu Tom. La responsabilité de dévoiler la localisation de Tom après l’avoir trouvé ne s’était pas présentée à elle, mais elle croyait en son innocence. Elle n’en eut finalement pas l’opportunité, car Sir Lewis arriva à la porte de l’attelage.

— Très cher, vous avez souillé vos culottes, dit Hester.

— Peu me chaut, répondit Sir Lewis en posant sa main sur le côté de l’attelage. Je ne sais pas ce qui m’a pris de venir sans même un palefrenier. Je suis chanceux de ne pas avoir à vivre en regrettant les événements de cette journée.

Il s’apprêtait à grimper sur le siège du cocher, mais Anna posa une main sur son bras.

— Je vous remercie, Sir Lewis. Tout s’est bien fini. Je n’ai aucun regret, car j’ai obtenu les réponses pour lesquelles je suis venue.

Elle sourit et libéra son bras, reconnaissante à l’idée de rentrer chez elle.

OceanofPDF.com