L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Tome 1

 

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Pour Sophie Goutet -

la meilleure belle-mère au monde

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Chapitre Un

 

Mars 1812

 

S e tratford Tunstall, ancien commandant du 94 régiment d’infanterie et devenu nouvellement le cinquième comte de Worthing, descendait péniblement l’avenue d’Oxford Street dans un uniforme raidi par la saleté. Un regard en direction de New Bond révéla une rue déjà délestée de la foule. Ce qui n’était pas plus mal. Cela ne se faisait pas d’apparaître dans une telle tenue au sein du Londres chic, mais il n’avait pas le choix s’il souhaitait rejoindre la banque avant sa fermeture. Accélérant le pas, il se dirigea vers le bâtiment en pierre abritant celle-ci dont le portail en fer forgé laissait passer des fleurs printanières.

Il passa devant trois femmes inspectant une acquisition en dentelle brodée en face d’une devanture, lorsque l’une d’elles se détacha du groupe avec une exclamation de surprise. À son grand désarroi, il s’agissait de Miss Broadmore, la femme qui l’avait rejeté avant son départ pour l’Espagne et la dernière personne qu’il souhaitait voir à son retour.

— Stratford ! Vous êtes de retour. Quand êtes-vous arrivé en Angleterre ?

Après une observation méticuleuse de son apparence, elle sembla hésiter, mais lui tendit finalement une main gracile recouverte de vélin. Son contact était aérien alors qu’il s’inclinait sur sa main.

— À l’instant, dit Stratford d’une voix rauque et il s’éclaircit la gorge. J’ai laissé mes effets au King’s Arms et j’ai pris la route sans tarder. Je dois m’occuper de plusieurs affaires avant que la banque ne ferme.

— Le King’s Arms ?

Miss Broadmore fronça les sourcils de confusion.

— Je ne le connais pas, reprit-elle . Pourquoi ne résidez-vous pas dans votre demeure sur Upper Seymour Street ? Évidemment, en tant que Lord Worthing, vous allez en posséder une nouvelle à présent…

Il acquiesça sèchement.

— Notre maison est louée pour la saison à venir et je ne souhaitais pas m’imposer au personnel de Cavendish Square sans m’être au préalable présenté au domaine. Je pars demain à l’aube.

— Bien sûr.

Miss Broadmore semblait à court de mots, mais ne montrait aucune intention de mettre fin à la conversation.

Une note parfumée de son savon au jasmin parvint jusqu’à lui. Cela faisait trop longtemps qu’il n’avait pas senti le parfum d’une femme de noble naissance, plutôt que celui des lavandières négligées qui suivaient les troupes et empestaient le savon à la soude caustique. Cela faisait trop longtemps qu’il n’avait pas été près de cette femme.

Elle l’observa sous sa coiffe à large bord. Son regard lui rappela cette autre journée où ces mêmes yeux avaient retenu les siens tandis qu’elle le libérait de son engagement. La douleur se referma sur lui comme un étau et, comme par sympathie, le soleil indécis de fin d’après-midi s’éclipsa une nouvelle fois derrière les nuages.

— J’ai entendu que des félicitations étaient de rigueur, força Stratford malgré sa gorge serrée. Vous êtes fiancée.

À nouveau, pensa-t-il. Cette fois c’était un baron et elle devait regretter sa précipitation d’il y a plusieurs années. Si Judith l’avait épousé, elle aurait été comtesse à présent. Elle avait clairement exprimé ses intentions intéressées le jour où elle l’avait rejeté.

Miss Broadmore regarda ses chaussures.

— Il s’agit d’une méprise. Lord Garrett a envoyé l’annonce après avoir parlé à mon père. Mais il ne m’a pas demandé mon avis et je crains de ne pas partager ses sentiments, dit-elle.

Stratford la considéra en silence.

— Ces dernières semaines ont été des plus inconfortables pour moi. En public, tout le monde, à l’exception de mes amies les plus proches, m’a qualifiée de cupide. Poursuivit-elle d’un ton résigné.

Miss Broadmore jeta un coup d’œil à ses compagnes qui examinaient à présent chaque centimètre de soie avec une minutie extrême, dans une tentative pour paraître indifférentes.

— À la maison je dois subir le courroux de mon père. Ses yeux se remplirent de larmes. Je suppose que je le mérite. Ajouta-t-elle.

Stratford ne pouvait demeurer insensible à cette déclaration pitoyable, bien qu’en son for intérieur il pensât que c’était le cas.

— Nous devons nous réjouir que notre entente n’ait jamais été rendue publique.

Cela lui coûta de prononcer ces mots, mais cela aurait été discourtois de continuer à la punir.

Un silence s’ensuivit et Stratford fut incapable de mettre fin à la conversation. Il souhaitait consulter sa montre à gousset et voir s’il lui restait du temps, mais ses bras pendaient lourdement à ses côtés et sa langue restait collée à son palais.

Finalement, Miss Broadmore mit fin au silence.

— Je vous prie d’accepter mes condoléances pour la perte de votre père. Je pensais que vous auriez peut-être eu une permission pour assister aux funérailles.

— J’en avais une. Mais nous étions en plein siège à Ciudad Rodrigo en Espagne et les officiers commençaient à manquer. Mon père aurait préféré me voir tenir jusqu’au bout.

Sa gorge se contracta tandis qu’il choisissait ses prochains mots :

— Mon oncle n’a pas approuvé mon choix de rester, mais je sentais que je devais suivre la voie de l’honneur.

— Votre père a toujours été fier de vous, lui assura-t-elle. J’ai ouï dire qu’il suivait chaque déplacement de troupes dans la péninsule. Et dire qu’ensuite il a manqué d'accéder au titre de seulement cinq jours…

Il y eut un nouveau silence alors que Stratford serrait les dents. Le titre ! Qui se soucie du titre ?

Il se décala en vue de partir et Miss Broadmore remarqua le mouvement subtil.

— Serez-vous à Londres pour la saison ? lui demanda-t-elle.

La rue était devenue anormalement silencieuse et il constata que non seulement il n’y avait manifestement plus de dames, à l’exception de Miss Broadmore et de ses compagnes, mais que l’agitation coutumière des gentlemen qui donnait vie à la rue avait également disparu. Stratford esquissa un sourire pincé.

— Seulement si mon aide est requise. J’ai beaucoup à faire à Worthing et je dois m’enquérir du statut des affaires en cours.

— Je suppose que vos sœurs auront leurs secondes saisons ? s’enquit-elle.

Sa compagne fit signe à un valet de pied d’ouvrir la porte de la calèche et Miss Broadmore fit un pas vers celle-ci.

— Ma tante s’en occupe, oui.

Stratford se figea sur place en réalisant qu’il allait devoir retourner à Londres et qu’il la rencontrerait probablement partout. Il devra faire tout ce qu'il pourra pour éviter cela.

— Bonne journée, Miss Broadmore.

Elle baissa la tête à la mention formelle de son nom, mais elle le salua de la même manière.

— Bonne journée, monsieur. Nos chemins se croiseront sans doute lorsque vous reviendrez à Londres.

La compagne aux cheveux roux de Miss Broadmore l’appela :

— Judith, ma mère sera mécontente si je suis en retard pour m’habiller pour le dîner. Tel que cela est parti, nous n’allons pas avoir le temps pour Hyde Park.

Miss Broadmore acquiesça, puis fit face à Stratford.

— Veuillez transmettre mes respects à vos sœurs.

Elle fit une révérence et se tourna vers le valet de pied, laissant Stratford seul dans la rue.

Le cocher fit claquer les rênes et la calèche se mit en marche en cliquetant sur la chaussée en pavés.

Stratford consulta enfin sa montre à gousset tandis qu’il se dirigeait vers sa destination, redoutant d’arriver trop tard. En définitive, il semblerait qu’elle ait éconduit un autre prétendant… Mais cette fois, l’homme avait un titre et elle avait refusé sa main, même à l’encontre de la volonté de son père. Pourquoi ? A-t-elle compris que le bonheur n’appartient pas aux pairs les plus élevés du royaume ? Regrette-t-elle de m’avoir rejeté ? Il se souvint de ses yeux abattus et fut tenté de penser qu’il lui avait manqué.

Non. Elle regrettait seulement le récent anoblissement de Stratford et son refus précipité avant d’avoir pu obtenir le titre. À présent, elle allait devoir jouer des coudes avec les autres demoiselles qui en auront après son titre. Il devra choisir l’une d’entre elles à la fin, se rappela-t-il. Mais, sur ce point, il restera ferme. Ce ne sera pas Judith. Elle devra se faire une raison et chercher ailleurs.

Devant la porte en bois immense de la banque, Mr. Brooks junior se tenait dos à la rue tandis qu’il luttait avec un passe-partout dans la serrure capricieuse.

— Attendez, l’apostropha Stratford alors qu’il s’élançait sur le chemin de la sortie.

— La banque est fermée. Oh… !

Stratford savait d’expérience que Mr. Brooks n’aimait pas être pris par surprise, qu’il s’agisse d’une baisse inexpliquée du taux de change ou d’un client se précipitant vers lui tel un poulain déchaîné. Cependant, un seul coup d’œil au visiteur fit disparaître l’irritabilité de son ton.

— Monsieur le comte, je désespérais de vous voir aujourd’hui.

Mr. Brook tourna la clé dans la serrure, une simple manœuvre à présent qu’il n’était pas en train d’essayer de s’échapper en quête d’un repas chaud.

— N’entrez-vous pas, monsieur ? J’ai préparé les papiers et il me faut seulement les sortir du coffre.

Il le fit entrer dans le bâtiment et referma la porte derrière eux.

— Je m’excuse de vous retenir. Je viens seulement d’arriver à Londres et je pars pour le domaine dès les premières lueurs de l’aube.

Stratford suivit Mr. Brooks à travers les longs corridors étroits jusqu’à son petit bureau sombre.

— Ayez l’amabilité de vous asseoir pendant que je vais chercher tout ce qui est nécessaire.

Mr. Brooks se rendit dans une pièce annexe où on put l’entendre tourner une clé dans un verrou et fouiller dans des papiers et des objets. Il revint en portant une pile de documents, une petite boîte en velours et une enveloppe en cuir. Il lui tendit la boîte en velours :

— Voici votre chevalière, telle que sollicitée. Je dois dire que cela allait à l’encontre de mes valeurs que de la conserver pour vous alors que vous auriez pu en avoir besoin à tout moment. Un pair ne devrait pas se séparer de sa chevalière.

— Je n’en avais pas l’utilité dans la péninsule. Elle était bien plus en sécurité sous votre garde.

Stratford glissa la chevalière à son doigt et sentit son poids inhabituel. Mon cousin John, ou même Nicholas, devrait la porter, pas moi. Ils ont été éduqués pour remplir ce rôle.

— Merci d’en avoir pris soin.

— Aucunement. Voici la somme que vous avez demandée en billets et en pièces de monnaie. Évidemment, vous pouvez écrire à la banque à tout moment ; de plus, nous attendons vos instructions pour les autres transactions que vous avez mentionnées concernant les avoirs de votre père.

Mr. Brooks croisa les mains sur son bureau.

— Où résidez-vous en ce moment ? Upper Seymour étant loué…

— Au King’s Arms, répondit Stratford avec un sourire penaud.

— Le King’s Arms…

Mr. Brooks se rassit, abasourdi. Mais pourquoi pas Cavendish ?

— Monsieur, puis-je vous rappeler que nous avons des employés qui peuvent se charger de ces détails pour vous ? Vous pouvez me les confier en toute confiance.

Stratford esquissa un faible sourire et secoua la tête.

— Je ne suis que trop habitué à gérer mes propres affaires.

— Vous devez penser à votre rang, plaida le banquier.

— Je peux difficilement l’éviter, murmura Stratford.

Il venait ainsi de finir un voyage éprouvant qui n’avait pas purgé ses pensées des horreurs de la dernière bataille. Demain, il s’embarquerait pour un voyage plus court, mais qui ne se finirait pas dans le repos. Les membres de la famille, qui ne s’étaient pas souciés de le connaître avant, allaient maintenant s’abattre sur lui à Worthing et la pupille de son oncle arriverait la veille de la lecture du testament. Elle doit être pressée de prendre connaissance de ses futures options, pensa amèrement Stratford. S’ensuivit une seconde réflexion. Je ne suis pas d’humeur à divertir des étrangers.

Stratford inspira profondément.

— Je compte procéder à l’union des deux domaines dès que j'aurai fait le point sur la situation à Worthing. La lecture du testament aura lieu dans une semaine. Stratford se leva, heurtant le chandelier de son épaule droite. En attendant, je vous remercie de l’attention que vous portez à ces affaires.

Mr. Brook fit un geste de la main, indiquant au comte de le précéder.

— Puis-je exprimer, au nom de Brooks et Fils, notre plaisir de vous revoir sur le sol anglais ?

Stratford acquiesça et s’en alla par la porte principale, enroulant sa cape autour de lui tandis qu’il descendait les marches dans l’obscurité du soir. Trois pas plus loin, il avait dépassé le portail et descendait la rue pratiquement déserte. Un vent violent de mi-mars faisait claquer les volets en bois du bâtiment voisin et il pensa au bain chaud ainsi qu’au dîner qui l’attendaient à l’auberge. Si seulement cela pouvait être la fin de son voyage et que rien de plus ne lui soit demandé.

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