L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre 16

 

 

Le majordome conduisit Harry et son frère directement dans le salon, où Mrs. Leatham et Miss Tunstall étaient assises. Le premier regard de Miss Tunstall fut rempli de plaisir quand elle vit Harry et il regarda avec inquiétude son expression changer pour de la curiosité quand son regard se tourna vers son frère. Il avait eu l’intention de le lui dire. Il n’avait pas trop réfléchi si cette conversation se tiendrait après ou avant la demande en mariage, mais il le lui aurait dit. Dans tous les cas, cela allait être divulgué maintenant et pas de la façon qu’il aurait choisie.

— Mr. Aston, c’est bon de vous voir.

Mrs. Leatham semblait être plus normale, mais ses yeux glissaient de lui à son frère comme si la vue d’un autre invité la fatiguait.

— Veuillez me pardonner si je ne me lève pas. Je suis plutôt fatiguée dans mon état.

Harry s’avança et s’inclina sur sa main avant de faire de même pour Miss Tunstall. Son cœur battait la chamade à sa vue, mais, quand il pensa à ce qu’il s’apprêtait à révéler, sa cravate commença à l’étrangler.

— Mon frère…

Deux mots et il avait la sensation d’être sur le point de tomber d’une falaise. Seuls Lord et Lady Allinthridge connaissaient sa véritable identité et avaient respecté son désir d’être simplement ‘Mr. Harry Aston, curé d’Avebury’, même s’ils ne le comprenaient pas. Mais d'ici peu, le village entier allait être détrompé, alors il abandonna.

— Permettez-moi de vous présenter le très honorable marquis de Brookdale, fils de Sa Grâce, le duc de Kirby. Voici Mrs. Leatham et Miss Tunstall.

Pendant un long moment, Miss Tunstall fixa Harry du regard, les sourcils dressés, avant que son regard ne se tourne vers son frère. Était-elle furieuse contre lui pour le lui avoir caché ? Peut-être était-ce un point en sa faveur qu'il fasse partie de la pairie, ainsi elle considérerait sa cour plus favorablement. Non. Harry fronça les sourcils. Si c’est la seule raison pour laquelle elle me veut, alors il est préférable que je sois détrompé avant de faire un acte irrévocable. En dépit de cela, Harry savait qu’il pâlissait à côté de la taille, des manières exquises et de la parure de son frère.

Finalement, Miss Tunstall prit une profonde inspiration et il sembla que sa bonne éducation reprit le dessus, car elle se tourna vers Hugh et fit la révérence.

— J’ai tant entendu parler de vous, monsieur le Marquis. Comme il est étrange de vous rencontrer en dehors de Londres.

Harry ne fut pas rassuré par ses mots. Bien entendu, elle avait entendu parler de son frère. Aurait-elle moins d'estime pour Harry à cause de cette association ? Ou, peut-être pire, le verrait-elle à son désavantage en comparaison à son frère ?

Mrs. Leatham fit un geste en direction de la chaise à son côté.

— Ne souhaitez-vous pas vous asseoir ?

Harry remarqua ensuite la tension autour de ses yeux et oublia ses propres inquiétudes.

— Comment vous portez-vous ? demanda-t-il à Mrs. Leatham en prenant place et en gardant l’œil sur son frère qui avait choisi le siège le plus près de Miss Tunstall.

— Il semble que certains jours j’ai du courage et d’autres où…

Mrs. Leatham s’arrêta brusquement. Elle se tourna pour faire face à la fenêtre, examinant silencieusement la vue.

— Je m’excuse de discuter de questions aussi inintéressantes que le sont mes affaires personnelles, mais votre frère m’est d’un grand réconfort, dit-elle en se tournant vers Hugh, dans un effort de courtoisie que Harry pensait héroïque.

— Effectivement, j’espère l’être, la rassura promptement Harry.

Il jeta un coup d’œil à Miss Tunstall en sentant le poids de son regard, mais il n’avait jamais son expression aussi fermée depuis qu’il avait fait sa connaissance.

— Dans tous les cas, Mr. Aston, continua Mrs. Leatham, il semble qu’aujourd’hui est un jour où le courage me manque.

Elle parla doucement, comme si elle cherchait à avoir une conversation privée avec Harry.

— Vous ne devez pas craindre que je vous dérange très longtemps. J’accompagne mon frère dans ses visites, mais je ne profiterai pas immodérément de votre hospitalité, dit Hugh avec la liberté accordée à une personne de sa position dans la société et pleinement maître de sa désinvolture coutumière. Voudriez-vous faire un tour avec moi à l’extérieur, Miss Tunstall ? Nous pourrions ainsi laisser votre amie et mon frère parler en toute confidence, ajouta-t-il en se levant et en s’inclinant devant Miss Tunstall.

Un élan de possessivité explosa en Harry à la pensée de son frère emmenant Miss Tunstall faire une promenade durant laquelle ils tiendraient une conversation privée et où Hugh lui offrirait certainement le soutien de son bras. Mais que pouvait-il faire ? Sa place était à l’intérieur avec Mrs. Leatham, lui apportant son soutien en tant que curé, pendant que son frère, maudit soit-il, essayerait de gagner du terrain avec la femme la plus convoitée du village. Sans oublier qu'il savait probablement où résidaient les intérêts de Harry et qu’il n’eût fait de Miss Tunstall sa cible pour cette seule raison.

Miss Tunstall se leva.

— Une promenade brève dans ce cas, monsieur. Je n’aime pas laisser Emily trop longtemps, même entre les mains compétentes de votre frère.

Elle portait un masque. Ou peut-être était-ce sa voix, qui ne révélait pas la moindre chaleur, dont elle avait fait montre en présence de Harry par le passé. Il ne souhaitait rien de plus que de prendre Miss Tunstall à part et lui expliquer sa réticence à clamer le nom de sa famille, un nom qu’il avait été forcé de révéler, à cause de la visite inopportune de son frère.

La porte cliqueta en se fermant derrière lui.

— Vous n’avez pas à craindre que je change d'attitude à votre égard en raison de votre famille, Mr. Aston. Puis-je encore vous appeler ainsi ? Je crois que je comprends parfaitement pourquoi vous avez cherché à garder le secret. Il pourrait y en avoir certains qui seront obséquieux, mais je fais confiance aux habitants d’Avebury, dit Mrs. Leatham alors que Harry était toujours en train de ruminer ses pensées.

Son sourire était fébrile, mais Harry fut touché que, malgré ses propres inquiétudes, elle cherchât à le soutenir.

— Je vous remercie pour vos paroles rassurantes. Il est vrai que l’implication due à l’arrivée de mon frère me préoccupe, mais je souhaitais vous parler aujourd’hui.

Harry chassa la pensée de son frère avec Miss Tunstall hors de son esprit et se concentra sur les nouvelles qui devaient être transmises.

— À présent que mon secret est révélé, vous ne serez pas surprise d’apprendre comment j’ai été capable d’obtenir des informations sur la frégate de votre époux.

Il avait presque dit le mot « sort », mais s’était rattrapé à temps.

— L’ami de mon père est le premier lord de l’Amirauté et donc le mieux placé pour être au courant des toutes dernières nouvelles. Hier, j’ai reçu une lettre de sa part sur leurs découvertes initiales concernant le HMS Cornwallis.

Mrs. Leatham s’était avancée jusqu’au bord de son siège et ses mots sortirent comme à bout de souffle.

— Je vous remercie infiniment. Continuez, je vous prie.

Harry avait bien trop de compassion pour elle pour retarder des mots qui lui feraient probablement plus de mal que de bien.

— Le navire de votre époux était supposé faire halte à Gibraltar. L’Amirauté n’a pas encore reçu de nouvelles sur ce qui a été découvert. Cependant, j’ai appris que le navire de votre époux a manqué un rendez-vous antérieur au Maroc, où ils auraient été informés qu’un escadron de navires ennemis se trouvait sur leur route avec l’instruction de changer de cap.

Mrs. Leatham prit une grande inspiration.

Harry continua, espérant que ses prochains mots ne lui enlèveraient pas tout espoir.

— Qu’ils aient manqué le premier rendez-vous n’est pas inquiétant, m’a-t-on dit, comme des vents violents pourraient les avoir empêchés d’accoster. C’est une côte notoirement difficile à naviguer. Alors, je ne prendrais pas nécessairement ces nouvelles comme un signe certain qu'une calamité s'est abattue sur lui.

— Mais s’ils l’ont manqué, il y a une probabilité qu’ils aient rencontré des navires ennemis sur leur route, ce qui pourrait être la cause de la disparition du navire.

Mrs. Leatham avait compris le nœud du problème d’un seul coup d’œil et Harry opina sombrement.

— C’est vrai, répliqua-t-il, mais cela repose sur une seule information. Il ne faut pas se laisser aller au désespoir alors qu’ils enquêtent encore sur l’affaire. Nous devons garder espoir jusqu’à ce que nous ayons un avis définitif.

— L’attente de nouvelles est interminable, dit Mrs. Leatham.

Elle déglutit et se cramponna au châle drapé sur ses genoux jusqu’à ce que ses jointures deviennent blanches.

— Je sais que je dois être forte pour mon bébé, pour l’héritier de John. C’est ce qui me pousse à me lever et à trouver de quoi m’occuper, même à recevoir des visiteurs. Pas tout le monde, bien entendu, mais certains d’entre eux.

Son regard se posa sur la scène bucolique à travers la fenêtre et il était certain que le vert devait l’apaiser, qu’elle en soit consciente ou non.

— Alors, je continuerai de me lever et je ferai ce qui est nécessaire, mais je crois qu’il me reste peu d’espoir désormais.

La misère de sa situation vint s’abattre sur Harry comme un poids. Il ne put trouver les mots pour la réconforter.

Anna ouvrit la voie à l'extérieur avec le superbe et distingué frère de Mr. Aston, un marquis ! Menton levé, elle décida qu'il serait peut-être sage de lui accorder toute son attention et de mettre de côté toutes pensées concernant Mr. Aston. Après tout, il ne s’était pas montré aussi franc et honnête qu’il le paraissait au premier abord. Pourquoi sinon aurait-il dissimulé son identité et l’avait-il laissée passer pour une sotte en découvrant la vérité ?

Son pied chancela quand elle quitta les marches en pierre et commença à marcher sur les cailloux. Elle se redressa d’un mouvement impatient et s’arrêta pour rétablir son équilibre émotionnel et physique.

Avec une grâce urbaine qu’il portait comme une cape, Lord Brookdale tendit son bras.

— Permettez-moi.

Anna plaça sa main dans le creux de son bras, comparant le marquis à son frère. Lord Brookdale était plus grand et, bien que solide, pas aussi robuste que Mr. Aston. Les cheveux de la même couleur que ceux de son frère, Lord Brookdale était, d’un point de vue objectif, le plus beau des deux. Ses traits étaient plus uniformes, avec des yeux verts plutôt que bruns, et son sourire contenait une pointe de séduction. Bien que son attirance pour Lord Brookdale soit de nature superficielle, il serait grotesque de ne pas lui offrir son attention.

— Monsieur, je confesse ma stupéfaction de découvrir que Mr. Aston est le fils d’un duc. Et je n’aurais jamais pu imaginer que vous étiez son frère. D'après ce que j’ai entendu à votre propos, vous menez une vie bien remplie et il n’y a pas une seule réception à Londres où vous n’êtes pas invité. Que vous honoriez l'événement de votre présence dépend de la société, je suppose. Je ne peux en aucune façon lier votre famille à un simple curé de campagne.

Elle prit garde à conserver un ton placide et à ne pas révéler qu’elle avait plus qu’une curiosité sommaire pour Mr. Aston.

Lord Brookdale leva les yeux pour étudier les arbres, semblait-il, et répondit d’une voix qui laissa entendre de la désapprobation.

— Harry est le désespoir de nos parents. Il ne veut rien avoir à faire avec les biens de la famille et mon père est forcé d’engager de l’aide pour faire fonctionner la propriété qui lui était destinée. Nos estimés parents m’ont envoyé ici pour essayer de le raisonner, pour l’inciter à bien se marier et à réclamer la vie qui lui revient de droit.

Ils marchaient lentement, contrairement à la vive cadence de ses promenades avec Mr. Aston, et elle ressentit l’envie de lâcher son bras et de marcher à son propre rythme. Elle se demanda s’il la suivrait. Elle finit cependant par marcher à l’allure qu’il avait imposée.

— Pensez-vous que vos parents vont réussir ? J’ai l’impression que Mr. Aston possède sa propre volonté et qu’il ne se mariera pas pour plaire à quelqu'un d'autre que lui.

Anna pouvait se remémorer plusieurs exemples parmi lesquels Mr. Aston n’en avait fait qu’à sa tête, particulièrement lorsqu’il s’agissait de porter une jeune femme qui était parfaitement apte à descendre par elle-même d’une charrette. Anna pressa les lèvres. Elle ne penserait pas à de telles choses. Manifestement, elle ne représentait que peu pour lui puisqu’il n’avait pas jugé bon de la mettre dans la confidence à propos de quelque chose d’aussi basique que sa véritable identité.

— Harry est têtu, mais il finira par céder, dit Lord Brookdale. Il sait ce qu’il doit à sa famille. Je crois qu’il est entré dans sa profession actuelle par rancune et que ce n’est rien de plus qu’un stratagème pour attirer l'attention sur lui. Il a toujours été comme cela ; toujours à chercher des moyens pour se démarquer du reste de la famille.

Avant qu’Anna ne puisse enregistrer le rejet des souhaits et de la passion de Mr. Aston, le marquis tapa sa canne sur le sol en cailloux, se tournant comme pour admirer le paysage ou choisir une autre direction pour leur balade. Il donnait l’impression de ne pas avoir d’autres ambitions que de passer l’après-midi à se promener avec elle, mais elle ne savait que trop bien quoi en penser. Elle connaissait sa réputation.

Comme pour confirmer ses craintes, il se concentra sur Anna avec toute la force de son regard perçant.

— Mais parlons de sujets plus intéressants. Quelle raison vous a-t-elle mené dans ce lieu aussi retiré ? Vous, ma chère, êtes assurément un diamant de la plus belle eau et n'avez pas votre place dans un village aussi arriéré que Avebury.

Ces mots furent accompagnés par un sourire séduisant qui était plus envoûtant qu'Anna ne voulut l’admettre.

— Si j’étais un diamant de la plus belle eau, monsieur, vous auriez certainement trouvé le moyen de faire ma connaissance à Londres, où même la crème de la bonne société doit être considérée comme composée de mortels inférieurs. Mais, pour répondre à votre question, je rends visite à Emily Leatham, qui est une amie de longue date. Il s'agissait initialement d’une courte visite pour passer le temps jusqu’à ce que sa mère arrive, mais je ne peux la quitter alors qu’elle se trouve dans une situation aussi difficile, expliqua-elle après s'être ressaisie.

— Vous vous en demandez trop, Miss Tunstall. Vous devez savoir que Mrs. Leatham peut très bien s’occuper d’elle-même. Il s’agit d’une femme adulte, après tout. J’imagine que vous ne demeurerez pas ici longtemps ?

Il s’était remis à marcher et Anna le suivit aveuglément.

Elle sentit à la fois la justesse et l’irritation de ses mots. Il était vrai que, même si Emily était une bonne amie, le sacrifice qu’Anna faisait pour elle était généralement quelque chose que l’on ne faisait que pour sa famille. Le ton de Lord Brookdale était plaisant et mesuré, mais il contrastait fortement avec la gentillesse dévouée de Mr. Aston. Jamais Anna n’aurait pu imaginer qu’elle préférerait la conversation d’un curé de campagne à celle d’un marquis distingué. Cette pensée lui donna des frissons et elle commença à craindre pour sa santé mentale.

Pensez donc ! Hier, j’attendais presque une demande en mariage. Merci Seigneur qu’il ne soit pas venu. Ce fait nouveau ne peut être que le destin intervenant pour me sauver d’un chemin désastreux.

Anna changea le cours de leur conversation.

— Vous dites que c’est l’inquiétude pour Mr. Aston qui vous a amené ici, une préoccupation concernant la situation de votre frère. Mais je ne crois pas que ce soit la seule raison qui vous ait conduit ici. Vous me semblez être un homme qui fait exactement ce qui lui plaît, sans prendre en considération un quelconque devoir filial ou les sentiments d’un autre, même d’un frère bien aimé.

Anna prononça ces derniers mots avec un haussement de sourcil ironique, pensant avoir pris la mesure de la situation. Elle avait aussi la nette impression de jouer avec le feu.

S’il saisit l’ironie, il ne le montra pas.

— Vous avez lu en moi. Il est vrai que je ne serais pas venu si le voyage ne correspondait pas à mon propre objectif d’échapper à un complot d’entremise que mes parents souhaitaient voir se réaliser. Mais, tant que je suis là, autant m'amuser. J’ai appris que Cranfield et Faure sont dans la région et à présent je découvre que vous êtes là aussi. Peut-être que mon séjour ne sera pas aussi contraignant que je l’avais initialement imaginé.

Le regard de Lord Brookdale avait été fixé devant lui, mais, ayant fini sa tirade, il se tourna vers elle pour lui adresser un regard entendu. Cela provoqua en elle le désir de relever le défi, même si elle ferait bien d’agir avec prudence. Il y avait quelque chose d’attirant chez le marquis, malgré sa nature assurément égoïste. Peut-être pouvait-il être domestiqué. Peut-être pouvait-elle aussi se divertir pendant qu’elle se trouvait à Avebury plutôt que de se morfondre à attendre qu’un curé de campagne aux yeux bruns se déclare. Dans tous les cas, cela ne pouvait pas faire de mal d’essayer.

— Eh bien, vous arrivez à temps pour la réception chez les Allinthridge qui se tiendra vendredi soir. Ce sera similaire à la compagnie que vous côtoyez à Londres, excepté, peut-être, de l’absence de tous les dandies et dévoyés que vous fréquentez habituellement.

Elle lui décerna un sourire serein et il rit d’une façon si naturelle qu’il sembla presque humain.

— Ma réputation me précède, dit Lord Brookdale. Mais ne pensez pas que vous pouvez m’asticoter à volonté sans découvrir en retour que ma morsure est tout aussi féroce.

Il le dit aimablement, en riant même, mais elle ne douta pas un instant de la véracité de son propos.

Anna ne pouvait peut-être pas se jouer de cet homme aussi facilement qu’elle le pensait. Elle se débrouilla pour hausser à nouveau un sourcil interrogateur et adressa une réponse légère qui dissimula son léger tremblement intérieur.

— Je n’ai aucunement l’idée d’asticoter, monsieur. Je suis seulement ici pour tenir compagnie à mon amie. Ne devrions-nous pas faire demi-tour ? Je crois qu’Emily sera contente de mon retour et je suis plus que certaine, étant donné le talent prodigieux de votre frère en tant que curé d’Avebury, qu’il a déjà réussi à lui communiquer les mots de force et de réconfort dont elle a besoin.

— Sans le moindre doute.

Lord Brookdale lui sourit alors qu’il s’emparait de son bras une nouvelle fois et elle ressentit la pleine force de sa séduction. Ce n’était pas étonnant qu’il laisse une traînée de cœurs brisés derrière lui. À son grand soulagement, il suivit la proposition d’Anna et se retourna pour revenir vers la maison avec elle.

Elle entretint une conversation légère à propos des habitants d’Avebury ce qui lui permit de maîtriser ses pensées désordonnées. Au cours du bavardage sans importance, son esprit tournait autour de l’énigme que représentaient les deux fils du duc de Kirby. Ils atteignirent la maison au moment même où Mr. Aston en sortait.

— J’avais raison, dit-elle d’une voix basse. Votre frère est plutôt efficace.

— Je ne doute pas que vous ayez raison sur beaucoup de choses, murmura Lord Brookdale en se penchant en avant

Ce n’étaient pas ses paroles sans importance, qui l’attiraient. C’était la manière possessive dont il l'avait dit qui la tiraillait d'une manière qu'elle n'aimait pas et à laquelle elle ne pouvait pas résister.

Mr. Aston n’avait pas son sourire habituel ni son comportement amical, mais Anna non plus.

— Eh bien, Hugh, dit-il, continues-tu avec moi pour rendre visite au maire ou rentres-tu à pied ?

— Je crois que j’ai déjà été gratifié de la meilleure compagnie que Avebury ait à offrir et je n'essaierai pas de la surpasser. Je vais donc rentrer. En revanche, puis-je te suggérer, cher frère, de rendre visite à Lord Allinthridge tant que je suis présent ? Ils souhaiteront que je leur présente mes respects, d'autant plus que tu leur dois ta cure.

Anna vit un muscle se contracter dans la mâchoire de Mr. Aston. Bien qu’elle ne ressente pour l’instant pas de charité à son encontre, elle ne le blâmait pas. Il y avait quelque chose de provocateur dans la manière de s’exprimer de son frère, qui était complètement absent lorsque ce dernier s’adressait à elle. Il manquait de respect et se posait comme infiniment supérieur à son jeune frère. Anna ne savait pas comment Mr. Aston faisait pour le supporter. Malgré tout, elle trouvait que Lord Brookdale avait du charme à revendre. Au moins, la vie à Avebury serait plus divertissante avec lui.

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