L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre 17

 

 

Alors que Harry revenait de ses visites matinales, il se demandait s’il devait confronter Hugh et rendre sa position claire concernant Miss Tunstall. Elle n’était pas disponible pour son frère. Cependant, que ce dernier soit déjà au courant de la direction du cœur de Harry semblait plus que probable, considérant la conversation présumée qu’il avait eue avec Mrs. Foucher et le visage excessivement expressif de Harry. Il y avait de grandes chances que Hugh joue au galant avec Miss Tunstall simplement parce qu’il voulait gagner.

Il venait seulement d’entrer dans sa bibliothèque, où Hugh était une fois de plus confortablement assis dans le fauteuil de Harry, quand son valet de pied annonça la visite des Bow Street Runners. Le maire avait prévenu Harry ce matin que les Runners viendraient en visite depuis une ville voisine, bien qu’il eût précisé à Harry qu’ils avaient des soucis plus pressants à Calne.

— Hugh, peux-tu nous donner une minute, je te prie ?

Harry savait que son frère préférait que l’on s’adresse à lui en tant que Brookdale quand il se trouvait en présence d’autres personnes, mais Harry ne désirait pas lui accorder ce plaisir. Il ne put s'empêcher de se réjouir en réponse au regard irrité que Hugh lui lança avant de se diriger lentement vers la porte. Son frère ferait mieux de se rappeler qu’il ne s’agissait pas de sa maison ni de sa bibliothèque. Peut-être qu'alors il partirait plus rapidement.

— Je vous en prie, prenez place, dit Harry à ses invités quand ils furent seuls. Je suppose que vous avez des nouvelles. Vous ne seriez pas ici autrement.

— Pourriez dire qu’avons des n’velles, dit Mr. Meade. Ou pourriez dire qu’avons des questions.

Harry ne comprenait pas ce qu’ils voulaient savoir de plus, car il pensait que leur première entrevue avait été minutieuse. Il s’adossa dans le fauteuil confortable que son frère venait récemment de libérer.

— Eh bien, sont-ce des questions ou des nouvelles ? demanda-t-il. Les deux ne sont pas la même chose.

Mr. Howe, le plus intelligent des deux, prit la parole.

— En cherchant une seconde fois dans la zone où Miss Tunstall a été attaquée, nous avons trouvé un mouchoir rouge attaché à un buisson.

Il tendit l’objet sale et déchiré pour que Harry l’observe.

— Savez-vous à qui cela pourrait appartenir ?

Harry l’étudia. Il ressemblait à celui que Tom Wardle portait, bien que, en y pensant, il ne l’ait pas vu sur Tom récemment. Mais, d’un autre côté, c’était une pièce de vêtement ordinaire qui pouvait appartenir à n’importe qui.

— J’en ai vu plusieurs similaires, répondit-il. C’est une chose plutôt commune, vous savez.

— Sans vouloir vous manquer de respect, Mr. Aston, pouvez-vous nous indiquer quelqu’un en particulier à qui pourrait appartenir ce morceau de tissu ?

Mr. Meade se pencha en avant.

— Qu’est-ce qui vous fait dire que le mouchoir appartient à quelqu’un du village et non à l’un des voleurs ? répliqua Harry, un esprit de défense des plus pauvres de sa congrégation surgissant dans sa poitrine.

— Nous ne pouvons pas dire avec certitude, dit Mr. Howe, que les deux ne sont pas une seule et même personne.

La question n’avait pas encore trouvé de réponse et Harry fut tenté de mentir. Il semblait ridicule de jeter Tom en pâture aux loups simplement parce qu’il avait un passé, particulièrement quand Harry était certain de son innocence. Cependant, il abhorrait toutes formes de malhonnêteté et il devait avoir suffisamment confiance en l'innocence de Tom pour prendre le risque.

— Mon propre employé en a un similaire, répliqua-t-il. Comme peut-être tous les hommes de la région. Si vous voulez mon avis, il n’y a aucune raison de considérer cela comme une preuve crédible.

— Sans vous manquer d’respect, mais vous f’riez mieux d’nous laisser faire not’e travail d’la manière qu’nous savons la bonne.

Mr. Meade rangea la preuve dans la poche de son manteau.

Mr. Howe observait Harry attentivement et dut voir l’irritation que ce dernier n’avait pas été capable de dissimuler.

— Enfin, Walt, dit-il. Cela ne se fait pas d’insulter le fils d’un duc.

Harry leva les yeux, surpris.

— Oui, monsieur. Nous avons reçu des réponses du bureau de Londres à nos demandes de renseignements sur tous les villageois, y compris le curé d’Avebury. Votre honnêteté concernant Tom Wardle est appréciée, comme votre confiance en son innocence. Mais, comme mon associé l’a dit, nous devons poursuivre l’enquête de la manière qui nous semble adéquate, continua Mr. Howe

Harry n’était pas ravi de la référence à sa famille provenant d’une source inattendue, mais ce ne serait pas la dernière fois. Bientôt, l’ensemble du village converserait de son lien avec la pairie et les gens le regarderaient avec une fausse révérence qu’il ne méritait pas. En revanche, si cela pouvait aider Tom, alors Harry se reposerait sur sa position sociale.

— J’ai toute confiance en l’innocence de Tom. Notre relation n’est pas de longue date, mais il n’a été rien d’autre qu’un serviteur exemplaire. Avez-vous des nouvelles quelconques sur des suspects potentiels ?

— Rien. Nous savons seulement qu’il est probable que les vols se poursuivent jusqu’à ce que nous attrapions les coupables. Il y en a eu plusieurs autres depuis que la voiture de Miss Tunstall a été attaquée sur la route et dont deux, je crains de le dire, ont été d’une nature plus violente que la sienne. Nous recherchons toujours Béatrice Slyfeel, la domestique qui voyageait avec Miss Tunstall et qui semble avoir totalement disparu.

Mr. Howe ferma son calepin, dans lequel il griffonnait toutes ses observations glanées, signalant ainsi à Harry qu’ils avaient ce qu’ils étaient venus chercher. Il espérait qu’ils étaient satisfaits en ce qui concernait Tom.

Harry se leva.

— Très bien, si c’est tout, je vais vous reconduire.

Alors que Harry regardait les Runners sortir par le petit portillon en bois qui délimitait l’avant de sa propriété, il pensa à aborder le sujet des vols avec Tom. C’était en revanche une tâche difficile et il n’arrivait pas à trouver un moyen de le faire sans donner à Tom l’impression qu’il ne lui faisait pas confiance. Parce qu’il lui faisait confiance. Cela faisait peut-être de Harry un être naïf, son frère le penserait certainement, mais, s’il voulait rester fidèle à ses propres principes, alors tout le monde méritait une seconde chance.

Après réflexion, il décida de ne pas troubler Tom en évoquant leur visite. Finalement, ce ne fut pas nécessaire. Tom fit le tour du presbytère et vint se tenir près de Harry sur le pas de la porte.

— C’taient ces Runners, encore.

Il regardait fixement les deux invités s’éloignant et non Harry. Sa posture était voûtée, comme s’il craignait un coup.

— Z’ont trouvé quelque chose ?

Harry secoua la tête.

— Ils ont découvert un mouchoir rouge accroché aux branches d’un buisson dans les environs, mais il pourrait appartenir à n’importe qui. Vous en possédez un vous-même, ajouta-t-il.

Le regard de Tom tomba sur ses pieds, lui donnant un air coupable.

— J’espère qu’ils vont les dénicher. Mais j’espère pour aultant qu’quiconqu’ils sont, z’obtiennent comme moy la chance d’commencer une nuvelle vie.

Sur ces mots, Tom s’inclina et se dirigea en direction des écuries. Harry fut convaincu une nouvelle fois de son innocence et pensa que, après tout, peut-être ses encouragements continuels pour que Tom reçoive la grâce avaient atteint le cœur de son serviteur.

Dès le lendemain, tout Avebury était au courant du titre de Harry. À leur honneur, la majorité des familles ne changèrent pas de comportement à son égard, comme l’avait prédit Mrs. Leatham. Mais pour certaines, notamment la famille Rigby, leur attention fut plus prononcée. Harry le ressentit dès qu'il rejoignit la réception chez Lord et Lady Allinthridge le vendredi soir quand Mrs. Rigby mit un terme à la conversation qu’elle entretenait pour venir le saluer alors qu’il passait la porte.

— Monsieur Aston, quel homme sournois vous êtes, dit Mrs. Rigby. Et dire que nous pensions que vous étiez un simple gentleman. Mais non, un aristocrate. Avebury a beaucoup de chance de vous avoir comme curé.

Cela demanda à Harry toute sa volonté pour ne pas répondre de la manière dont il le souhaitait, une manière qui ne serait en aucune façon chrétienne.

— J’ai toujours souhaité être connu pour celui que je suis, répondit-il d’un ton affable, et non en raison de l’identité de ma famille. J’espère que cela ne changera rien auprès de mes paroissiens.

Mrs. Rigby ne sembla pas avoir entendu.

— Et votre frère se joindra-t-il à nous ? Ah ! Là-bas ! Je pense l’avoir repéré. J’ai confiance en vous pour faire les présentations afin qu’il se sente libre de se mêler parmi nos meilleures familles.

Elle se mit sur la pointe des pieds, la plume de sa coiffe effleurant le visage de Harry, tandis qu’elle scrutait par-dessus la foule et suivait l’avancée de son frère.

— Certainement. Peut-être puis-je commencer par vos filles et vous, proposa Harry avec malice.

Il savait que c’était ce que souhaitait le plus Mrs. Rigby et il pensa qu’il pouvait également se rendre agréable à son frère. Miss Marianne était une charmeuse patentée.

— Oh, certes, oui, dit Miss Marianne s'avançant à ses mots. Je suis sûre que nous serons toutes reconnaissantes de faire sa connaissance.

Rien ne vaut le moment présent, pensa Harry. Il fit un signe à son frère, qui se déplaça sans précipitation, et se chargea des présentations. Fidèle à lui-même, Hugh, ayant vu que Marianne Rigby était avenante et mûre pour un badinage amoureux, ne perdit pas de temps à en commencer un. Bien ! pensa Harry. Peut-être qu’il laissera Miss Tunstall tranquille désormais.

En parlant de Miss Tunstall, où se trouvait-elle ? Il n’avait que trop tardé à avoir une conversation avec elle. Il devait savoir ce qu’elle pensait de son changement apparent de statut. Il ne savait pas si Mrs. Leatham l’accompagnerait ce soir et il n’avait pas osé aller chercher Miss Tunstall pour voir si elle viendrait par elle-même. Eh bien, il l’aurait fait, mais il n'en avait pas eu l'occasion avant que son frère n'arrive et n’occupe toute son attention.

Ce fut donc avec une profonde satisfaction qu’il repéra à la fois Miss Tunstall et Mrs. Leatham arriver à la réception dix minutes plus tard. Il ne perdit pas de temps pour les rejoindre. S’inclinant devant les deux, il s’adressa à Mrs. Leatham en premier.

— Vous êtes venue. J’admire votre force d’âme. J’espère que ce sera une soirée fortifiante et que la foule ne vous causera pas plus de désagréments. Comment vous portez-vous, Miss Tunstall ?

Miss Tunstall ne répondit pas et elle ne sembla d’ailleurs pas heureuse de le voir. Ce fut Mrs. Leatham qui répondit.

— Lady Allinthridge m’a promis une pièce silencieuse où nous ne serons qu’un petit nombre. Miss Tunstall m’a pressée de venir et je ne peux que penser qu’elle a eu raison. Jusqu’à ce que nous recevions plus de nouvelles, je dois m'efforcer de garder le moral afin de demeurer forte pour l’enfant.

— Votre époux serait fier de vous.

Harry s’exprima par réflexe, son regard sur Mrs. Leatham, mais ses pensées demeuraient fixées sur l’accueil glacial de Miss Tunstall. Un regard d’espoir suivi par du désespoir illumina le visage de Mrs. Leatham et Harry réalisa qu’il était l’auteur d’un tel espoir trompeur. Comment son époux pourrait-il être fier d’elle s’il était mort ? C’était ce que récoltait Harry pour avoir suivi l’inclination égoïste de son cœur. Il était furieux contre lui-même, mais, après un court laps de temps, il décida de ne pas essayer de rectifier son erreur.

— Oh, Mrs. Mayne se trouve là-bas, dit Mrs. Leatham quand une pause embarrassante s’installa entre eux. Celle-là même que je souhaite voir. Veuillez m’excuser.

Avec un sourire qui semblait forcé, elle s’en alla et Harry se retrouva seul avec Miss Tunstall.

Il se rapprocha d’un pas et attira son regard, mais ne fut pas encouragé par ce qu’il y vit.

— Je n’avais pas osé espérer vous voir ici, mais il semble que Mrs. Leatham se sente mieux.

— Était-ce l’une des facéties dont vous parliez, monsieur ?

Le visage de Miss Tunstall présentait une expression aimable, mais son ton de voix était froid. Elle était allée directement à l’essentiel. Il lui accorderait cela.

— Je vous en prie, dit Harry. Ne vous adressez pas à moi en me donnant du « monsieur ». J’ai assumé cette profession, j’ai même choisi de quitter la société londonienne précisément pour éviter une telle prétention.

— Mais il ne s’agit pas d’une prétention.

Il n’avait jamais entendu Miss Tunstall user d’une voix aussi dure. Même quand il n’avait été qu’un étranger à ses yeux, elle lui avait réservé plus de chaleur dans son regard, plus de taquinerie dans sa voie.

— C’est une partie de qui vous êtes. Je suis surprise que vous l’ayez caché à tout le monde dans le village et que même Sir Lewis et Mr. Cranfield se soient abstenus de le mentionner. Emily m’a dit qu’elle n’était pas au courant.

— Pas tout le monde. Lord Allinthridge est au courant, bien sûr, puisqu’il m’a attribué la cure et, bien qu’il ne pensât pas que le secret durerait longtemps, il était d’accord de le garder à ma demande. Je crois que Lewis et Cranfield auraient laissé échapper la nouvelle, mais je leur ai demandé de ne pas le faire. À ma grande stupéfaction, ils m’ont écouté. Ils l’ont probablement vu comme une autre de mes facéties.

— Alors, c’est une facétie.

Miss Tunstall arqua un sourcil.

Harry secoua la tête, laissant échapper un soupir de frustration. Elle devrait être heureuse que la question de statut ne le préoccupe pas. Quiconque se souciant un tant soit peu de l’authenticité le ferait.

— Cette époque est révolue. J’ai toujours subi la pression de mes parents pour jouer un rôle dans la société qui ne m'intéressait guère. Je suis aussi différent de ma famille que faire se peut et, si ce n’était pour la ressemblance physique, on douterait que j’appartienne vraiment au duché. Vous devriez être heureuse de la découverte. Mieux vaut qu’une personne décide de dissimuler sa pairie sous le manteau plutôt qu’un imposteur prétendant être quelqu’un, ajouta-t-il, ne pouvant résister à partager ce qui occupait ses pensées.

— Je n’aime pas être prise pour une sotte, Mr. Aston. Si vous m’aviez considérée comme digne de votre estime en tant que connaissance, vous me l’auriez dit.

Une connaissance ? Était-ce tout ? Leur bref interlude fut interrompu par Lord Allinthridge, qui venait juste de finir de saluer le dernier de ses invités.

— Eh bien, Mr. Aston, le secret est révélé, comme je vous l'avais dit. Je suis seulement surpris que cela ait duré aussi longtemps.

— Oui, vous m’aviez prévenu.

Harry garda son regard sur Miss Tunstall un peu plus longtemps, mais elle détourna son visage. Il lutta pour tenir le découragement à distance. Il n’avait certainement pas gagné cette manche.

Hugh montrait des signes qu’il comptait se désengager auprès de Miss Marianne et Harry n’avait pas besoin d’entendre la conversation pour savoir qu’il opérait de façon à ce qu’elle ne se sente pas froissée. Il savait aussi que cela voulait dire que son frère allait probablement se diriger vers eux pour réclamer l’attention de Miss Tunstall.

— Cependant, je n’aurais pu m’attendre à ce que mon frère se rabaisse au point de venir à Avebury simplement pour me rendre visite, ajouta Harry d’un air distrait.

Il leva les yeux et aperçut l’étincelle de surprise sur le visage de Lord Allinthridge provoquée par le fait que Harry ait exprimé publiquement son hostilité envers son frère.

— Bien sûr, c’est toujours un plaisir de recevoir la visite de sa famille, s’empressa-t-il de corriger.

Oh, bonté divine. C’est de pire en pire. Je devrais bientôt renoncer à ma position une fois que le véritable état de mon cœur sera révélé. Lui qui pensait avoir échappé aux liens oppressants de sa famille en fuyant à Avebury.

Miss Tunstall était restée tandis qu’il tenait sa conversation avec Allinthridge et, quand Hugh les rejoignit, elle leva son visage pour lui sourire. L’humeur de Harry se flétrit un peu plus.

— Miss Tunstall, vous êtes ravissante.

Son frère se pencha pour s’emparer de sa main et s’inclina dessus, comme s’ils étaient les deux seuls dans la pièce. Qu'il soit maudit !

— Vous êtes de loin la femme la plus enchanteresse de cette soirée.

Harry ressentit une certaine satisfaction quand Miss Tunstall répondit d’un ton réservé. Il y avait beaucoup de gens prêts à se plier à la volonté de son frère.

— Comme vous êtes flatteur, monsieur, et comme il est gratifiant d’entendre ces mots de votre bouche, mots qui, j’en suis sûre, n’ont jamais été adressés qu’à moi.

— Je peux entreprendre un peu de badinage expérimenté, mais je peux voir avec vous que cela ne fonctionnera pas. Mon devoir est seulement d’offrir des mots sincères, rétorqua son frère, sans perdre le nord.

— Je t’applaudis, mon frère. Car ce serait bien la première fois que tu es sincère, dit Harry d’une voix sèche en les observant.

C'était maintenant au tour de Miss Tunstall de regarder Harry avec surprise. Il sentit une rougeur lui grimper au cou. Son frère ne faisait pas ressortir ce qu’il y avait de meilleur en lui. Il se comportait comme un enfant boudeur devant elle. Cette soirée s’avérait être un véritable désastre !

Quand il suivit la foule pour le dîner et prit place en face de Miss Tunstall et de Hugh, d’où il fut témoin de leurs têtes penchées l’une vers l’autre pour converser, il pensa que c'était le bouquet de cette soirée désastreuse.

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