L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre Dix

 

E leanor ne s’attendait pas à ce que sa première soirée soit un succès et, elle ne fut donc pas déçue. Lady Ingram n’avait émis aucune objection à ce que les filles participent à la petite assemblée — un événement des plus sélectifs — ne comptant pas plus de quinze partenaires se levant pour danser dans la salle de bal de Mrs. Jenkins. L’argument principal était que cela leur permettrait de s’entraîner pour leur propre bal de débutante qui se tiendrait la semaine suivante.

Son premier coup d’œil dans la salle lui confirma son soupçon que même une assemblée londonienne privée restait un événement intimidant. Mrs. Jenkins avait affreusement sous-estimé le nombre de personnes qui répondrait présent à son invitation. Il y avait près de soixante-dix personnes présentes, avec la jeune génération installée à la table des rafraîchissements et les adultes près du feu. La chaleur étant la bienvenue lorsqu’on arrivait tout juste du froid extérieur, mais l’air de la salle allait bientôt devenir étouffant.

Retournant à Lydia son sourire réconfortant, Eleanor redressa les épaules et la suivit dans la salle. Il n’y eut pas d’annonce formelle et personne ne la remarqua, bien qu’elle repérât plus d’une paire d’yeux attirées par son amie — les hommes avec intérêt et les femmes avec envie. Eleanor tira sur ses gants et lutta pour conserver une expression neutre. Au moins, le nombre de danseurs est égal, je n’ai pas à craindre de manquer de partenaires.

— Je connais plusieurs gentlemen présents ici depuis le berceau. As-tu vu le fringant gentleman à la veste bleu sombre là-bas ? chuchota Lydia, se penchant vers elle.

Eleanor acquiesça.

— Il s’agit de Lord Carlton; il s’intéresse à la politique, en plus d’être comte. Il a passé sa première année loin d’Oxford, pour s’occuper de sa mère dans leur domaine à la campagne. Tout le monde va essayer de lui mettre le grappin dessus maintenant qu’il est à Londres, mais je vais te présenter, comme il est ami avec mon cousin. Il est agréable à regarder, n’est-ce pas ?

— Il l’est, en effet, mais un peu jeune pour être à la recherche d’une épouse, ne crois-tu pas ?

Eleanor savait que Lord Carlton ne la remarquerait probablement pas avec Lydia à ses côtés. Elle le regarda faire le tour de la salle. Il semblait connaître tout le monde et prêtait une attention particulière aux femmes plus âgées, se tenant à bonne distance de celles de son âge.

Lydia haussa les épaules.

— Peut-être. Mais s’assurer de son intérêt sera un accomplissement dont tu pourras être fière.

Eleanor essaya de sourire, ses mains moites trahissant sa nervosité. Elle était reconnaissante de porter des gants. Mr. Braxsen choisit cet instant pour s’approcher, accompagné de son compagnon militaire à la tête cuivrée.

— Miss Ingram, dit Mr. Braxsen, puis-je demander votre main pour la première danse ? Vous me l’aviez promise, vous souvenez-vous ?

— Naturellement, Mr. Braxsen. Il est heureux que je sois fidèle à ma parole. J’aurais pu offrir cette danse plusieurs fois.

— Une femme fidèle à sa parole. C’est quelque chose.

Mr. Braxsen prit le carnet de bal que Lydia avait fait glisser de son poignet.

Le froncement de sourcils de Lydia disparut aussi vite qu’il était arrivé et elle prit Eleanor par le coude.

— Eleanor, tu te souviens de Mr. Braxsen et ce gentleman est…

Elle inclina sa tête en direction de son ami tel un oiseau curieux. Ce n’est pas étonnant que les hommes tombent sous son charme.

— Veuillez m’excuser, dit Mr. Braxsen. Voici le commandant Fitzwilliam. Fitz, permettez-moi de vous présenter Miss Lydia Ingram et sa compagne, Miss Daventry.

Une fois les présentations faites, le commandant Fitzwilliam quitta des yeux Lydia et s’inclina devant Eleanor.

— Quelqu’un a-t-il réservé votre seconde danse ? Je ne suis pas disponible pour la première, mais j’apprécierais particulièrement de danser avec vous si vous le souhaitez.

Eleanor offrit un sourire chaleureux au commandant et lui tendit son propre carnet.

— Les musiciens sont déjà en train d’accorder leurs instruments et mon carnet de bal est toujours vide. Alors, comme vous le voyez, vous me sauvez d’une complète humiliation.

Il inscrivit son nom et le lui retourna, des plis apparaissant sur sa mâchoire carrée.

— Je suis à votre service, Miss Daventry. Miss Ingram, puis-je vous réserver une danse ? Ajouta-t-il en se tournant vers Lydia et l’épinglant du regard.

Lydia avait scruté la salle et allait murmurer à l’oreille d’Eleanor, mais elle fut saisie par le regard franc posé sur elle.

— J’en serai charmée, Commandant Fitzwilliam. Ne serait-ce que pour remplir mon devoir en encourageant les hommes qui servent le roi.

— Et si cela n’était pas uniquement par sens du devoir, nous autres, pauvres soldats, pourrions oser espérer, répondit-il.

Il y avait une intensité espiègle dans son regard que Eleanor trouvait, personnellement, irrésistible. Cet homme n’avait peut-être pas de titre, mais il ne manquait pas de charme. S’il prenait Lydia pour cible, une séductrice endurcie, même elle pourrait succomber.

Lydia rit en retour, d’un tintement mélodieux.

— Vous aurez votre danse, Commandant, assura-t-elle en l’évaluant de plus près. Et pas seulement par sens du devoir.

Le commandant s’inclina et Mr. Braxsen lui mit une claque dans le dos alors que les deux hommes s’éloignaient.

— Vous essayez de me couper l’herbe sous le pied, Fitz.

— Lydia, murmura Eleanor d’une voix douce, il semblerait que vous ayez conquis l’un des deux, au moins. Le commandant Fitzwilliam n’est-il pas distingué dans son uniforme ? Il doit être en permission.

Lydia jeta un coup d’œil vers lui. « Le rouge ne lui sied pas » fut tout ce qu’elle trouva à dire. Mais son regard pensif la trahit.

Afin de dissimuler un excès de nervosité, Eleanor s’éventa et murmura :

— Il semble que je ne vais pas être forcée à faire tapisserie pendant toute la soirée.

— Quelle sotte !

Lydia enfonça son doigt dans son flanc, puis se pencha vers elle pour lui murmurer :

— Regarde là-bas. Stratford Tunstall se dirige dans notre direction. T’avais-je dit qu’il avait été rejeté ? Excepté qu’aujourd’hui, il est comte…

Il était là. Eleanor souhaitait interrompre Lydia, mais celle-ci continua avec entrain.

— C’est un vieil ami de la famille, de l’époque où il n’était que le fils d’un gentleman et d’une fille de commerçant. Même ma mère l’apprécie, bien qu’il ne lui fût pas possible d’étendre son invitation à sa mère.

Tandis que Lydia parlait, Lord Worthing se dirigeait vers elles, son regard résolu soutenant celui d’Eleanor. Son cœur battait la chamade et elle eut du mal à répondre.

— Lydia, ne te souviens-tu pas que mon tuteur était l’ancien comte de Worthing ? J’étais à Worthing pour la lecture du testament. Nous nous sommes rencontrés, bien entendu. Aucune présentation n’est nécessaire.

Ni désirable.

— Non, en effet ! Je suis sotte d’avoir oublié cela. Mais tu ne parlais pratiquement jamais de ton tuteur, alors je n’ai pas fait le rapprochement. Tout de même, c’est maladroit de ma part.

Ayant échangé un mot avec l’hôtesse, le comte s’avança à nouveau, les sourcils froncés.

— Il ne semble pas des plus heureux de nous voir, commenta Eleanor.

— Oh, c’est simplement Stratford, murmura Lydia. Il est si sévère. Il pense probablement que ma robe a une coupe trop prononcée.

Avant que Eleanor ne puisse répondre, le comte fut devant elles.

— Lydia, le comte s’inclina sur la main de Miss Ingram. Je vois que vous connaissez Miss Daventry.

Son regard soutint celui d’Eleanor et elle se força à le lui retourner.

— Je la connais en effet, monsieur, dit Lydia d’une voix traînante. Comme c’est aimable de nous honorer de votre présence maintenant que vous êtes comte.

Lord Worthing coupa court à son commentaire d’un seul regard.

— Ne jouez pas à la maligne, Lydia.

Lydia leva les yeux au ciel.

— Je suis loin de jouer à la maligne. C’est faire preuve d’humour, ce dont vous semblez avoir oublié l’usage. Fort bien. Eleanor passe la saison londonienne avec moi.

— Bonsoir, Miss Daventry, salua Lord Worthing en s’inclinant. Puis-je m’enquérir de l’état de la sœur souffrante de votre tante ?

— Je vous remercie. Elle est en voie de guérison. Elles se sont installées à Bath afin qu’elle puisse récupérer pleinement. Je suis reconnaissante envers Lady Ingram de me parrainer cette saison.

Je radote comme une nigaude ! Eleanor essaya de rassembler ses pensées désordonnées tandis que le comte, après un premier regard insistant, semblait maintenant éviter de la regarder directement.

— Vous ne pouvez mieux trouver que Lady Ingram pour obtenir une entrée partout où vous souhaiterez aller.

Lord Worthing se tourna pour faire un signe de tête à une connaissance. Il y eut un silence jusqu’à ce que les premiers accords d’un violon filtrent à travers la salle.

— Me feriez-vous toutes les deux l’honneur d’une danse ?

Il tendit sa main en direction du carnet de bal de Lydia.

— Mais certainement.

Lydia lui donna son carnet toujours attaché à son poignet et jeta un coup d'œil au-dessus de sa tête alors qu'il se penchait pour écrire son nom sur l’une des quelques lignes restantes.

— Regarde, Eleanor. Il y a le Duc de Marlborough. Oh! Et Mr. Braxsen qui vient réclamer sa danse.

Eleanor avait les yeux rivés sur les cheveux blond foncé de Lord Worthing tandis qu’il était courbé sur le carnet de Lydia. Cela lui donna le temps de calmer ses nerfs éprouvés et de réaliser qu’il n’était qu’un homme dont l’importance n’était en rien supérieure aux autres. Et en dépit de sa fâcheuse demande en mariage, Eleanor dut admettre que sa mâchoire solide et ses larges épaules étaient agréables à regarder. Lord Worthing se redressa et fit un pas de côté pour permettre à un serviteur de présenter un plateau de rafraichissements. Eleanor secoua la tête, mais le comte accepta un verre.

À la vue de son choix, les yeux d’Eleanor s’écarquillèrent de surprise et un sourire fit frémir ses lèvres.

— De la limonade, Lord Worthing?

Elle crut apercevoir un léger rougissement.

— Je suis assoiffé, dit-il.

Il but le verre d’une traite avant de le replacer sur le plateau.

— Miss Daventry, votre carnet de bal ?

Elle eut le souffle coupé lorsque leurs yeux se croisèrent de nouveau. Il n’est qu’un homme comme les autres. Elle lui tendit son carnet, détournant le regard tandis qu’il écrivait son nom pour un quadrille. Cela leur procurerait de meilleures conditions pour converser, les deux premières danses programmées étant des reel écossaises.

 

I L N’ Y avait qu’un seul autre nom sur le carnet de bal de Miss Daventry, remarqua Stratford, maintenant qu’il avait tourné son attention vers celui-ci au lieu de son visage qu’elle avait hâtivement détourné. Son profil était séduisant, avec un menton volontaire associé à un nez mutin, et une boucle de cheveux châtain clair encadrant sa joue. Avec seulement un nom, il semblait qu’il ne devait pas craindre qu’elle soit poursuivie par des coureurs de dot. Il fit retomber le carnet de Miss Daventry et le laissa pendre autour de son poignet.

— Worthing!

Lord Carlton vint à son côté; c’était un jeune dandy qui venait régulièrement à Londres pendant les congés scolaires.

— Vous n’avez pas mentionné que vous seriez présent ce soir lorsque je vous ai vu à Tattersalls.

Stratford toussota, jetant un regard furtif à l’homme, qui, bien que sympathique, ne possédait pas une once de discrétion.

— Je n’avais pas encore décidé de venir, mais j’ai appris la présence de certaines personnes à qui je souhaitais parler.

Il lança un regard plein d’espoir vers Miss Daventry, mais cette dernière regardait délibérément les couples qui dansaient. Cela n’allait pas être facile après tant de semaines, mais son honneur exigeait qu’il présente des excuses et la danse promise serait sa meilleure chance.

Avec une adresse naturelle, Lord Carlton posa une main sur son cœur et s’inclina devant les demoiselles.

— Miss Ingram, voulez-vous exaucer le désir de mon cœur et me présenter à votre amie ?

Lydia, flirtant de tout son art, offrit un rire délicat.

— Ne lui prête pas attention, Eleanor. D’après les rumeurs, Lord Carlton a entraîné mon cousin dans toutes sortes de combines pendant leurs années à Cambridge. Il semble qu’il soit enfin devenu respectable. Très bien, Lord Carlton, je vous présente ma très chère amie, Miss Daventry.

Les yeux de Lord Carlton s’écarquillèrent, feignant l’indignation.

— Vous me calomniez, Miss Ingram. C'était il y a deux ans et c'est maintenant chose du passé.

Il salua Mr. Braxsen qui arrivait pour réclamer la main de Lydia pour la danse, puis continua :

— Miss Daventry, me feriez-vous l’honneur de m’accorder une danse ce soir ?

— Bien évidemment, Lord Carlton.

La voix de Miss Daventry était douce lorsqu'elle lui tendit son carnet de bal. Stratford fut surpris par l’intérêt de Carlton et il examina minutieusement Miss Daventry. Peut-être était-ce sa taille si menue qui lui donnait envie de la protéger ou le fait qu’elle osait rencontrer le regard des gens avec franchise, sans être timide.

Stratford fronça les sourcils. Il l’avait peut-être jugée à l’abri des coureurs de dot trop tôt. Si Carlton, qui n’avait aucun besoin d’argent, était intéressé, il était impossible de prédire combien d’autres se manifesteraient. Carlton ne tarderait pas à se prendre d’affection pour elle.

Poursuivant sa conquête comme si Stratford n’existait pas, Carlton pencha la tête vers elle.

— Miss Daventry, la prochaine danse est une reel écossaise et personne ne vous l’a réservée. J’espère que vous ne serez pas choquée, mais je revendique cette danse ainsi que la dernière de la soirée.

Elle répondit avec un sourire propre à elle, les yeux brillants, et Stratford fut envouté. Il ne savait pas que son visage pouvait s’illuminer ainsi.

— Je vous remercie de m’épargner le déshonneur de demeurer assise pendant la première danse, Lord Carlton.

Les musiciens entamèrent le prélude et Miss Daventry plaça sa main sur le bras de Carlton afin de se joindre aux autres couples se positionnant pour la danse, laissant Stratford être la proie des regards pleins d’espoir de mères dont les filles étaient dépourvues de cavalier.

Quand Stratford put enfin réclamer sa danse avec Miss Daventry, il perdit presque son courage. Seule une détermination tenace à réparer son erreur le poussa à continuer. Ils prirent place dans l’assemblée de danseurs et, pendant qu’ils attendaient que la musique commence, il se pencha en avant, sachant que le bourdonnement bruyant des conversations garderait ses mots privés.

— Miss Daventry, laissez-moi, s’il vous plaît, vous présenter mes excuses pour vous avoir demandée en mariage.

Son sourire disparut avant qu’il le surprenne — il en était certain. Pourquoi trouverait-elle de l’humour dans des mots qui lui étaient si difficiles à prononcer ? Puis, après une minute de réflexion, la réponse le frappa. Ah. Je me suis excusé de l’avoir demandée en mariage et non pas de la manière dont je l’ai fait.

La danse avait commencé et, comme ils décrivaient des cercles, les mains jointes, elle répondit :

— Ce n’est pas nécessaire de votre part, monsieur. Comme j’imagine que cela ne se reproduira pas, nous pouvons tous deux prétendre que ce n'est jamais arrivé.

Ils changèrent de partenaires et, quand la danse les ramena ensemble, Stratford tenta maladroitement de dissiper le froncement de sourcils de Miss Daventry.

— Je n’ai pas pour habitude de demander la main d’une lady tout juste après l’avoir rencontrée. Ma seule autre expérience de demande en mariage a été faite après deux années de fréquentation. Il fit une pause. Comme vous le voyez, cette tentative ne fut pas non plus couronnée de succès.

Tout son corps semblait brûler d’embarras, une habitude avec elle. Il n’avait pas eu l’intention de lui dire cela.

— Lui avez-vous demandé sa main pendant que vous étiez ivre, monsieur ?

Un choc le traversa alors que la danse les séparait à nouveau. Il prit la main d’une autre lady de l’assemblée et se demanda ce que pouvait dissimuler ce ton. Miss Daventry était une demoiselle sortant tout juste de l’école — de l’âge de ses sœurs, mais ses mots fouettaient sa conscience déjà mise à mal.

Ils furent rassemblés par la musique et il fit appel à sa dignité.

— S’il vous plaît, veuillez accepter mes sincères excuses pour vous avoir demandée en mariage d’une manière aussi indigne. Comme vous l’avez dit, cela ne se reproduira plus.

La danse les sépara encore. Impossible de parler de cette façon. Qu’est-ce qui l’avait poussé à essayer ? Il prêtait à peine attention à sa partenaire, observant Miss Daventry engagée dans une conversation animée. Pourquoi était-elle si silencieuse avec lui ? Lorsqu’ils se rejoignirent pour la promenade, ses mots étaient maîtrisés.

— Je vous remercie pour vos excuses. Bien sûr, cela ne se reproduira pas. Nous n’avons pas besoin d’en dire plus.

Il regarda ses yeux baissés et quelque chose le força à insister.

— Pardonnez-moi, Miss Daventry, mais… Ai-je votre pardon concernant mon comportement peu galant ? C’est important pour moi.

La musique s’était arrêtée et elle retira sa main soudainement tremblante de son bras.

— Monsieur…

Sa voix rauque était difficile à entendre par-dessus la foule. Il se pencha et sentit la chaleur de son visage, son souffle lui chatouillant la joue. Une envie inattendue de poser sa main autour de sa taille s’insinua en lui. Peut-être qu’une fois la gêne entre eux dissipée, ils pourraient partager d’autres danses dans le futur. Une saison à Londres pouvait sans doute être plaisante.

Elle sembla lutter avec elle-même, pour finalement se mordre la lèvre, levant les yeux sur lui.

— Peut-être n’est-ce pas vraiment charitable de ma part, mais j’aimerais voir votre repentance avant de vous donner ma réponse.

L’étincelle dans ses yeux provoqua chez lui un rire surpris.

— La limonade n’était-elle pas une repentance suffisante ? demanda-t-il, un sourire aux lèvres avant de redevenir sérieux. Je comprends, je ferai amende honorable pour que vous ayez bonne opinion de moi.

Les partenaires de danse quittaient le parterre pour faire la place aux prochains et il prit son bras, conscient de sa proximité.

À cet instant, les voix s’amplifièrent et il leva les yeux. Une vision gracieuse et charmante vêtue de vert pâle venait d’entrer dans la salle, couronnée de boucles dorées et d’une délicate tiare en émeraude. Judith Broadmore. Elle avait donc, elle aussi, été invitée à cette assemblée sélective. Dorénavant, Stratford ne se fierait plus à cette description quand elle qualifierait une réception londonienne. Il ne serait pas venu, même pour présenter ses excuses, s’il avait su que cela le mettrait en contact direct avec Judith.

Miss Daventry l’étudiait, un pli entre les sourcils. Il devait dire quelque chose.

— Je crains de devoir partir. J’ai promis de rencontrer un ami pour le dîner et je suis en retard.

Les autres couples se rejoignaient pour la prochaine danse et Lydia, par bonheur, était toujours à l’écart, frappant la manche d’un gentleman de son éventail.

— Je vais vous conduire jusqu’à Lydia, lui dit-il.

À l’arrivée de Miss Broadmore, un sentiment de désarroi s’empara d’Eleanor. En robe de jour, Miss Broadmore était assez belle pour attirer tous les regards, mais, dans une robe de bal, elle était simplement éblouissante. Jamais Eleanor n’avait été aussi déçue par son manque de courbes, sa petite stature et ses cheveux bruns ordinaires.

La danse était finie et le bref aperçu qu’elle avait vu derrière la façade de Lord Worthing semblait à présent imaginaire. Ils furent une nouvelle fois aux côtés de Lydia et son visage avait revêtu son masque habituel tandis qu’il tournait les talons pour partir.

— Eh bien ! Si ce n’est pas du Stratford tout craché, souffla Lydia. Pas même un adieu convenable.

Le regard d’Eleanor suivit Lord Worthing tandis qu’il souhaitait une bonne soirée à leur hôtesse et partit sans se retourner. Il ignora Miss Broadmore en passant devant elle, mais Eleanor avait vu son expression lorsqu’il avait reconnu la femme. Elle était certaine que le regard qu’il avait jeté à cette Vénus était rempli de nostalgie.

Miss Broadmore le regarda aussi s’en aller. Puis, avec un déhanchement appuyé, elle le suivit.

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