L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre Trente-cinq
E leanor contint ses émotions sous un masque impassible jusqu’à ce qu’elle ait donné son ticket pour son manteau et se soit précipitée dehors. Ce n'est qu'alors que les larmes jaillirent et elle détourna le visage pour éviter d’être vue par le groupe joyeux montant les marches. Elle était vaguement consciente des odeurs âcres des rues de Londres au mois de juin et marcha un demi-pâté de maisons avant de réaliser qu’elle n’avait nulle part où aller. Même Lydia avait été sous le choc et sa mère — oh, Lady Ingram semblait fulminer. Lord Worthing… Des larmes chaudes coulèrent le long de ses joues quand elle pensa au choc et au dégoût qu’il avait dû ressentir après avoir tout entendu. C’était certainement l’histoire à dormir debout de Harriet qui avait mené sa condamnation.
Eleanor avança à l'aveuglette sur un autre pâté de maisons avant de ralentir le pas et se forcer à se concentrer sur ce qu’elle allait faire ensuite. Il serait impossible de s’imposer chez les Ingram plus longtemps. C'était certain. Elle considéra alors le peu en sa possession. Elle n’avait pas le temps de demander de l’argent à sa tante ou de rédiger une requête à la banque. Elle devait quitter la résidence Ingram immédiatement, avec seulement le strict nécessaire et, si possible, avant qu’elles ne rentrent du bal.
Il lui suffirait d’empaqueter un petit sac avec une seule robe de rechange, prendre une chambre dans un hôtel… Mais je n’ai pas de domestique ! Ils ne me recevront jamais… Elle n’eut pas l’opportunité de s’attarder plus sur ce dilemme qu’elle entendit une voix l’appeler. Un homme sortit de l’ombre d’un attelage arrêté à proximité. C’était Lord Delacroix.
Elle recula avec répulsion.
— Lord Delacroix, je suis désolée, je ne peux… Il m’est impossible de rester converser avec vous. Je dois rejoindre la demeure Ingram sans attendre.
— Madame, vous n’êtes pas accompagnée. Je ne peux vous permettre… Mon honneur de gentleman ne m’autorise pas à vous laisser continuer sans vous voir escortée en toute sécurité.
Eleanor fit une pause, mais se laissa emporter par son insistance.
— Miss Daventry, la résidence Ingram n’est pas à côté et il n’est pas convenable de marcher seule jusque là-bas. Vous n’avez pas à craindre que je profite de la situation. Je vois à présent que je m’étais fourvoyé sur votre caractère, ajouta-t-il face à son hésitation.
La vue de deux gentlemen, lourdement avinés, déshabillant du regard une femme à la morale douteuse décida l’affaire. Elle permit à Lord Delacroix de l’aider à monter dans sa voiture. Une fois à l’intérieur, elle se tassa contre un côté de la banquette, espérant qu’il allait prendre l’autre côté et conserver une distance respectable. A son grand soulagement, il le fit.
— Ne devrions-nous pas ouvrir une fenêtre ? demanda-t-elle. Afin que nous ne soyons pas en privé dans la voiture ?
— Et permettre à n’importe qui de voir que vous êtes seule avec un gentleman ? déclara Lord Delacroix en secouant la tête. Je ne peux le permettre. Cela menacerait votre réputation. J’ai donné pour instructions au cocher d’arrêter la voiture à l’angle de la résidence Ingram afin que vous puissiez descendre sans être vue.
— C’est aimable de votre part… Je n’avais pas les idées claires…
Eleanor fouilla son réticule en quête d’un mouchoir et le pressa contre ses yeux, les mains tremblantes d’une émotion réprimée.
— Je suis désolé que vous ayez souffert sous les yeux de la bonne société. Elle peut être cruelle, offrit Lord Delacroix avec amertume.
Eleanor le regarda avec surprise.
— Étiez-vous là-bas ? Comment avez-vous su ce qui s’est produit ?
Lord Delacroix sembla momentanément dérouté.
— J’ai seulement entendu les commérages avant de m’en aller. J’étais sur le départ.
— Alors comment m’avez-vous trouvée ici ? M’attendiez-vous ?
La suspicion lui fit froncer le front et Eleanor reprit son souffle avec difficulté.
— Comment pouvais-je savoir quelle direction vous alliez prendre ? Je suis parti parce que j’avais un rendez-vous à respecter, Mademoiselle.
Ses yeux se plissèrent et il fixa un point au-dessus des coussins rembourrés de la banquette.
— Mes intérêts reposent dans une tout autre direction.
Eleanor se mordit la lèvre, se demandant à quelle pauvre créature il faisait référence.
— Vous ai-je détourné de votre destination, monsieur ?
— Seulement par un léger détour. Cela ne mérite pas que l’on en parle.
Le silence s’installa.
Eleanor passa son inquiétude sur l’un des boutons de son manteau. Désormais, elle était bel et bien dans l’embarras. Elle ne trouverait pas de mari et, bien qu’elle ait renoncé à cette idée avant de démarrer sa saison londonienne, elle avait commencé à espérer et ressentait à présent cruellement cette absence de possibilité. Vous êtes le soleil…
Le souvenir du visage de Lord Worthing, alors qu’il prononçait ces mots, planait dans sa vision et Eleanor prit une vive inspiration sous l'effet d'une douleur si aiguë qu’elle lui volait ses sens. Il n’y aurait pas de mari austère à cajoler, pas d’enfants accrochés à ses jupons, pas d’âtre devant lequel s’asseoir et broder tandis qu’elle présiderait une famille joyeuse. Le fantasme bienheureux qu’elle n’avait que récemment osé imaginer était à présent en miette et sa perte était plus douloureuse que si elle n’avait jamais espéré du tout.
Il n’y aurait pas de revenus confortables provenant de la propriété héritée. Elle allait probablement travailler comme institutrice — dans le cas où même cette position ne lui soit pas refusée. Cette occupation, qui lui avait paru autrefois comme un choix naturel pour quelqu’un refusant de fonder un foyer sans amour et indépendance, semblait désormais affligeante. La propriété reviendrait au comte ou à son descendant, à sa mort. Eleanor secoua amèrement la tête à ces réflexions, bien qu’elle soit d’une disposition trop terre-à-terre pour envisager de se jeter dans la Tamise. Peut-être qu’avec un peu de chance, une souche virulente de grippe pourrait l’emporter.
L’attelage brinquebalait sur les pavés, avant de rejoindre un chemin plus régulier. Les bruits des rues cessèrent de pénétrer les sens d’Eleanor, et elle s’élança en avant pour écarter les rideaux de la fenêtre. Ses efforts furent bloqués par une main gantée agrippant la sienne; celle de Lord Delacroix, vivement tendue alors qu'il semblait nonchalamment assis.
— Je vous ai dit qu’il n’était pas convenable d’être aperçue dans une voiture seule avec un homme.
— Nous aurions sûrement déjà dû atteindre la résidence Ingram. Je ne la savais pas si éloignée, dit-elle, la voix tremblant légèrement.
— Nous l’avons atteinte, ma chérie, et nous l’avons laissée derrière. Nous sommes en route pour Douvres. J’ai d’autres plans, qui n’impliquent pas que vous récupériez vos possessions.
La main serrant toujours la sienne, Lord Delacroix ouvrit le rideau de son côté et jeta un coup d’œil par la fenêtre.
— L’autre rendez-vous… Votre autre intérêt… parla calmement Eleanor, se forçant à contrôler la peur qui montait en elle.
— … N’est pas venu.
La terreur remplaça le chagrin alors que ses mots glaçants prenaient tout leur sens.
— Le gentleman à Paris qui tient mon avenir entre ses mains a requis que j’amène une jeune et jolie Anglaise avec moi. Le destin m’a souri en vous plaçant sur ma route. Mon amie n’est pas venue, mais, en son absence, je pense que vous ferez l’affaire.
OceanofPDF.com