L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre 6

 

 

Anna se tourna vers Mr. Aston avec surprise.

— Je détecte un passé mystérieux. Comme c’est surprenant ! Vos paroissiens sont-ils au courant ?

M. Aston rit et, d’un mouvement fluide, la guida autour d’une pierre sur le chemin. Anna était habituée aux gestes de galanterie des membres de la bonne société, mais la sienne semblait provenir d’une veine protectrice. Cette prise de conscience causa une envie indéfinissable dans son cœur. La sensation était des plus déplaisantes. Elle préférait son cœur intact.

— Mes paroissiens savent très peu de choses de ma vie passée et je préfère qu'il en soit ainsi, confia Mr. Aston. Non, non, ce n’est pas ce que vous pensez. Je n'ai rien à me reprocher. Je souhaite seulement être jugé sur mes propres mérites en tant que curé et en tant qu’homme, poursuivit-il quand elle se tourna vers lui avec stupéfaction.

Elle n’était pas convaincue et cela devait se voir parce qu’il rit à nouveau, ses deux fossettes donnant un air juvénile à son beau visage.

— J’ai marché dans les pas d’un médecin pendant deux ans, convaincu que je devais faire de la médecine. Au profond désespoir de mes parents, pourrais-je ajouter. J’ai commencé à éprouver un changement de cœur à l’âge de vingt-trois ans et c’est à ce moment que je suis devenu diacre. J’ai alors assisté un prêtre dans une paroisse londonienne avant d’être pleinement ordonné un an plus tard.

— Et vos parents considèrent-ils votre profession cléricale plus acceptable ? demanda Anna en se demandant ce qui l’avait poussé à changer de voie.

— Difficilement, répondit-il. Je pense qu’ils préféreraient que je sois un gentleman-farmer.

— Eh bien, c’est une vocation louable si l'on a la chance d'avoir un petit domaine produisant suffisamment de revenus.

Anna emprunta le chemin qui menait au manoir, étrangement réticente à mettre fin à sa conversation avec Mr. Aston. Il lui lâcha le bras pour lui permettre de marcher devant lui sur le chemin qui se rétrécissait.

— J’implore votre pardon si j’apparais excessivement pieux, Miss Tunstall, mais toute vocation est louable.

Mr. Aston s’exprimait avec beaucoup de sérieux et cela lui rappela que, malgré sa nature facile et sa capacité à trouver de l’humour en toute situation, sa vocation lui tenait à cœur. Comme elle était peu habituée à une telle chose !

— J’ai suivi le médecin et ai appris beaucoup de choses utiles dans mon rôle d'homme d’Église. Parfois, le médecin est incapable d’assister des patients parce qu’il se trouve dans une ville voisine. Je peux alors intervenir pour les services de moindre envergure, particulièrement pour les plus pauvres de mes fidèles, continua Mr. Aston.

— Et, le médecin assiste-t-il les pauvres aussi volontiers que de ceux qui peuvent plus facilement lui témoigner leur gratitude ?

Anna repensa à l’attention soutenue du médecin et avec quel entrain il avait prescrit une grande quantité de médications — pour mieux étoffer sa facture, pensa-t-elle.

— Fort heureusement, pour l’harmonie de notre relation, il le fait, en effet, dit-il en se tournant vers elle. Et vous montrez, en posant une telle question, la sincérité présente dans votre cœur.

Anna ouvrit les yeux en grand.

— Ne me conférez pas d’attributs aussi nobles. Je vous assure que vous êtes bien loin du compte.

Mr. Aston leva les mains, reconnaissant la pique.

— Loin de moi l’idée, assura-t-il. Je peux voir que vous êtes plutôt égocentrique.

Avant qu’elle ne puisse enregistrer le papillonnement de ses lèvres, il s’empara à nouveau de son coude pour la conduire sur une minuscule passerelle qui traversait le ruisseau et menait au manoir.

Anna fut obligée de rire.

— Peut-être quelque part entre les deux. Ni altruiste ni égoïste.

— Et peut-être que moi aussi, je me situe quelque part entre l’altruisme et l’égoïsme. J’ai assurément été accusé des deux, car j’ai découvert que, même s'il convient d’honorer ses parents, je n’ai pas été capable de respecter leurs vœux concernant ma profession. Cependant, je dirais, pour défendre mes professions tant passées que présentes, que toutes deux, médecin et curé, ont le même objectif : guérir. J’ai simplement choisi de consacrer ma vie à la guérison qui est plus durable.

Ils atteignirent bientôt la porte d’entrée.

— Hum, marmonna Anna, pas vraiment satisfaite.

C’était en effet pieux, mais elle fut incapable de se moquer de lui. Mr. Aston n’était pas quelqu’un qu’elle pouvait laisser s’insinuer dans son cœur. De cela, elle en était entièrement convaincue. Mais quand il prit sa main dans la sienne et s’inclina dessus, le geste intensifia sa prise de conscience. Elle le trouvait attirant, malgré l’inflexibilité de son esprit lui disant que ce n’était pas le cas. C'était une chance qu'elle ne reste pas plus de quelques semaines à Avebury. Mr. Aston la rendait bien trop mal à l’aise pour son propre bien.

— Je vous souhaite une bonne journée dans ce cas, dit Anna en lui tendant la main.

— Bonne journée, répliqua-t-il, s’inclinant sur sa main et se tournant pour partir comme s’il n’avait attendu que cela pour être libéré.

Il se dirigea vers les écuries où le palefrenier faisait sortir ses chevaux.

Cela la dérouta. Bien qu’Anna eût mis fin à la conversation, l’empressement abrupt de Mr. Aston à agir en ce sens la conduisit à penser que, peut-être, elle s’était fourvoyée en percevant un intérêt de sa part.

Tant mieux, pensa-t-elle. Mais, dans son esprit, elle ressassa la conversation, lui accordant plus de poids qu’elle n’aurait voulu l'admettre.

Quand Anna entra dans la maison, elle sentit immédiatement un changement dans l’atmosphère. La maison était aussi calme qu'une tombe. Anna était là depuis exactement une semaine et les pièces étaient toujours inondées de lumières et d’air frais, avec des domestiques s’affairant sans discontinuité. Avant de partir pour sa promenade, Anna avait remarqué que Emily n'était pas tout à fait elle-même. Anna était maintenant déterminée à la chercher et à en déterminer la cause.

Elle trouva Emily dans le salon, les rideaux tirés.

— Ma chère, commença Anna en s'approchant pour tirer les rideaux sur les tringles et laisser le soleil illuminer la pièce. Quelle est la cause d’une telle morosité ?

Elle prit place sur un siège en face d’Emily.

Le visage de cette dernière était blême lorsqu’elle rencontra le regard d’Anna.

— J’ai une étrange prémonition, Anna.

Sa voix était à peine plus audible qu’un murmure.

Anna était généralement impassible face aux prémonitions et aux fantaisies que les gens pensaient avoir, mais le visage blanc d’Emily et son ton sombre déclencha un frisson de peur en elle. Peut-être que la peur d’Anna découlait du fait qu’Emily avait toujours été aussi insouciante qu’elle-même et que ce changement de comportement était de mauvais augure. Peut-être n’était-ce que le danger qu’Anna sentait peser sur son propre cœur, auquel il serait inconcevable de céder. Mais elle ne pouvait se débarrasser de ce pressentiment aussi facilement qu’elle l’aurait souhaité.

— Sottise, répondit-elle d’une voix vivifiante. Il n’y a rien de tel. Quelle prémonition penses-tu avoir eue ?

Emily tritura les franges de la couverture qu’elle avait jetée sur ses jambes.

— Il est arrivé quelque chose à John.

— Tu ne peux savoir cela, assura Anna en pressant légèrement le bras d’Emily et la forçant à croiser son regard. Tu dois penser à ta fille pour t’occuper les pensées sur quelque chose de plus positif. Les prémonitions ne sont que des sensations ; ce ne sont pas des preuves.

Anna aperçut un éclair de reconnaissance dans les yeux d’Emily, comme si ses mots avaient atteint leur but. Elle appuya son argument.

— Pourquoi ne pas sonner pour le thé, avant de rencontrer la cuisinière pour discuter du souper comme tu le fais toujours ? Tu dois être debout et faire quelque chose si tu ne souhaites pas tomber dans une crise de lamentations. En parlant de cela…

Anna n'arrivait pas à croire qu’elle s’apprêtait à suggérer une telle chose quand elle savait que cela impliquait de recevoir les familles du village qui n'avaient aucun intérêt pour elle.

— Pourquoi ne pas organiser notre propre réception ? Ou, peut-être, pourrions-nous planifier un déjeuner en plein air dans l’un des endroits à visiter des environs ? Stonehenge se trouve-t-il très loin ?

Comme l’Anna l’avait espéré, Emily sembla se raviver à l’idée.

— Je n’avais pas pensé à organiser une réception si près de mon accouchement, mais un pique-nique est une très bonne idée. Je pense que je peux toujours m’en charger s’il se tient rapidement, dit Emily, l’expression maussade quittant ses yeux.

Anna regarda l’amélioration avec satisfaction.

— C'est exactement ce qu'il faut, décida Emily après qu’elles eurent discuté des possibilités de menu pour leur pique-nique.

Elle se tint debout avec la plus légère des difficultés, considérant son ventre qui s’arrondissait.

— Tu as raison, Anna. Je vais me débarrasser de ces pressentiments ridicules, car c’est tout ce qu’elles sont. Laisse-moi sonner la cuisinière pour du pain et des fruits, car il est près de deux heures de l’après-midi et je suis affamée.

 

Les Bow Street Runners arrivèrent finalement vendredi, le jour où se tenait la soirée chez les Rigby, une réception que Harry attendait avec impatience parce qu’il y reverrait Miss Tunstall. Il était en train de biner les légumes dans le petit carré de jardin avec Tom Wardle quand il vit deux hommes, grossièrement vêtus, entrer dans sa propriété. Tom dut comprendre après un seul coup d’œil qui ils étaient, parce qu’il sursauta nerveusement, une réaction instinctive à la présence d’hommes de loi, Harry en était certain. Il tendit la main pour le rassurer avant de s’avancer pour les saluer.

— Messieurs, lança-t-il d’une voix cordiale. Je pense savoir pourquoi vous êtes ici. Pourquoi ne discuterions-nous pas de nos affaires à l’intérieur ? Et, comme j’ose imaginer que vous avez eu une chevauchée éreintante, je vais sonner pour des rafraîchissements.

Le gentleman trapu prit la parole :

— Que’que chose d’plus fort m’ira bien. Jimmy, lui, prendra l’thé.

Harry ne fut pas dérangé par leur manque de déférence ; il avait ses raisons de vouloir demeurer civil. Il entra dans la maison avec les deux hommes à sa suite.

— Nous avons deux visiteurs, Mrs. Foucher, et nous aurons besoin d'une de vos boissons maison et d'une tasse de thé.

La jeune cuisinière partie faire ce que Harry lui demandait, et ce dernier montra la voie jusqu’à la bibliothèque.

— Souhaitez-vous tous deux vous asseoir ? offrit-il en faisant face à ses invités. Nous nous attendions à votre arrivée. Je dois vous demander comment vous avez su qu'il fallait venir ici alors que la lettre provenait de Mr. Mayne ?

Le plus costaud semblait être le porte-parole de la paire.

— Walte Meade, c’est mon nom, et lui-là, c’est Jimmy Howe. C’te diable de ruffians, eh ben, ont criblé d’balles trois att’lages en une semaine, et pouvez dire qu’on a les mains pleines. Z’étions à la baraque d’Mrs. Leatham et v’là qu’elle dit qu’nous d’vons voir l’curé parce qu’c’est vous qu’avez découvert Miss Tunstall.

Harry ressentit un éclair de déception à la pensée de ne pas avoir été là pour soutenir Miss Tunstall lors de son entretien. Il décida rapidement de lui rendre visite avant la soirée afin de voir comment elle s’en sortait.

— Que souhaitez-vous savoir ? Comment puis-je vous être utile ?

Mr. Meade accepta le verre que la domestique lui tendit et prit une longue gorgée avant de s’essuyer la bouche sur sa manche.

— Y a eu un paquet d’vols sur la route de King Road dans l’coin et z’avons nos raisons d’croire qu’les crapules sont des gars connus dans l’patelin. On s’demandait si vous z’aviez pas une p’tite idée, demanda-t-il en jetant un regard affûté à Harry en se touchant le nez du doigt.

— P’tête qu’les paroissiens ont vendu la mèche ‘vec leur curé. P’tête qu’vous savez qui est l’coupable.

— Messieurs, dit Harry en haussant un sourcil. Vous pouvez difficilement vous attendre à ce que je bafoue la confiance de mes paroissiens et rende publics des péchés ayant été confessés en privé.

Meade ne sembla pas embarrassé par la réprimande.

— Ben, z’avions espéré qu’vous le pourriez…

— Ce ne sera jamais le cas, déclara Harry en secouant la tête. Cependant, je pourrais vous rassurer à ce sujet. Personne n’a jamais rien confessé de la sorte. Alors, si c’est en effet quelqu’un du coin, et j’ai du mal à croire une telle chose, connaissant mes propres paroissiens, ils ne m’ont pas confessé cet acte, ajouta-t-il après un instant de réflexion

— Y avait que’qu’un dans l’coin quand vous… J’dirais, avez trébuché sur l’att’lage ?

Les mots de Meade surprirent Harry, puis un éclair de culpabilité le traversa. Il savait reconnaître la tentation à la dissimulation. Il voulait protéger ses paroissiens, pas les livrer à des hommes de loi qui avaient l'air d'avoir eux-mêmes quitté des professions plus sombres.

— Eli Smith était là-bas avant moi. Je ne pense pas qu’il ait quelque chose à voir avec le vol, répondit Harry avec réticence.

Il était à moitié conscient d’avoir omis de mentionner Tom, dont il avait croisé le chemin juste avant. Mais Tom n’était pas techniquement sur la scène du vol.

Mr. Howe nota le nom dans son calepin.

— Qu’avait à dire Miss Tunstall quand vous l’avez pressée pour des détails ? demanda Harry.

Il s’agissait d’une tentative pour faire diversion, mais Harry ne pouvait résister à l’envie de dire son nom, comme si le mentionner pouvait la rapprocher de lui.

— Le maire r’layait nos questions et Miss Tunstall l’a donné une description des individus pour qu’nous entendions.

Mr. Meade et son associé se concertèrent du regard.

— L’a dit c’mment l’visages des lascars étaient couverts sous des mouchoirs et dit comme quoi y’en avait un troisième qu’était pas ‘vec les autres. A appelé l’un deux « Ambrose » q’vant qu’on la mouche, façon d’parler. L’lascar qu’a mis l’bras autour d’elle dégageait pas l’odeur d’une rose, elle a dit, mais que peut-on faire d’cette information, j’peux pas dire.

Harry pouvait presque se l’imaginer dire cela et, malgré son inquiétude, il dut se retenir de sourire.

— Un troisième gentleman, dites-vous ? Pense-t-elle qu’il s’agit de l’individu qui l’a assommée ?

Les hommes acquiescèrent, mais ne proposèrent rien de plus.

— Alors avez-vous des pistes, Messieurs ? Une idée de ce qui est arrivé à la domestique qui a été emportée ? Et les bijoux de Miss Tunstall ? demanda Harry.

— Je ne peux dire que nous en ayons. Nous avons trouvé le cocher alors qu’il s’apprêtait à monter dans une diligence pour Londres. Il nous a donné une meilleure description du bandit, mais il a pris ses jambes à son cou avant de pouvoir voir le second individu aborder Miss Tunstall et ne sait rien du troisième, s’exprima Jimmy Howe pour la première fois, un homme petit et propre sur lui, en fermant le calepin qu’il avait utilisé pour prendre des notes.

Mr. Howe rangea le calepin dans son manteau et Harry se demanda la raison pour laquelle ce n’était pas M. Howe le porte-parole puisqu’il était, à l’évidence, le plus éduqué des deux.

Mr. Howe sembla lire dans ses pensées, parce qu’il lui adressa un bref sourire avant de se pencher en avant sur sa chaise.

— Je préfère que Mr. Meade parle jusqu’à ce que j’aie le temps d’évaluer les personnes et de découvrir ce que leurs manières et leurs discours irréfléchis révèlent.

— Et comme c’est à Calne qu’nous restons, ajouta Mr. Meade, le front plissé, on a p’us qu’notre part pour zieuter.

Harry sentait de la méfiance à travers leurs regards furtifs et de tout ce qu’ils n’avaient pas révélé. S’ils ne se méfiaient pas de lui, leur méfiance était dirigée à l’encontre de l’innocence de ses paroissiens. Sur ce, il n’avait rien à ajouter, ni, il semblerait, rien de nouveau à apprendre.

Il se leva.

— Vous savez où me trouver si vous avez besoin d’une assistance supplémentaire, offrit-il avant de faire une pause, enfin, n’importe quoi qui ne rentre pas en conflit avec mon engagement d’homme d’Église.

Mr. Meade et Mr. Howe se levèrent également et suivirent Harry à l’extérieur, où ils prirent congé. Harry s’appuya contre la porte, les observant détacher leurs chevaux. Il y avait donc trois hommes au total. Deux qui avaient d’abord attaqué Miss Tunstall et un autre, arrivé plus tard, et qui apparaissait être celui l’ayant blessée. Il était étrange qu’elle n’ait pas mentionné le nombre de personnes en décrivant l’incident et que l’un d’entre eux était arrivé après. Mais Harry devait admettre qu’il avait été bien trop déstabilisé par la force de l’attraction qu’il avait ressentie pour demander plus de détails.

Harry se frotta le visage dans ses mains. Il avait besoin de réfléchir clairement à tout ça. Qui était Ambrose ? Harry avait-il eu tort de croire qu’Eli Smith était innocent ? Frustré, il se tourna pour aller chercher son chapeau et ses gants afin de se mettre en route pour rendre visite au manoir Durstead.

Alors qu’il s’apprêtait à traverser les écuries, il croisa Tom Wardle et tendit la main pour l’arrêter.

— Ces Runners pensent que quelqu’un du coin a prêté main-forte aux bandits de grand chemin. Il y avait un troisième homme qui n'était pas avec les deux premiers. Quel est votre avis sur la question ?

— Comment dire, monsieur.

Tom ne croisa pas totalement le regard de Harry, mais ce n’était pas inhabituel. Depuis que Tom était entré à son service, il n’avait jamais semblé capable de se débarrasser de la conscience ou de la culpabilité de son passé.

— Je crois qu’nostre bourgade est aussi honeste qu’une autre.

— Je suis d’accord avec vous, dit Harry. Et je l'ai dit aux Runners. Mais je ne pense pas que cela les ait satisfaits et je suspecte qu’ils resteront dans la région. Ils pourraient même souhaiter vous parler.

Harry se tourna vers la route, impatient d’arriver au manoir avant qu’il ne soit trop tard. Emily et Anna allaient certainement se préparer pour la soirée sous peu, où il espérait les revoir.

— Moy, monsieur ?

Au ton angoissé de Tom, Harry se retourna.

— Eh bien, vous, car vous travaillez pour moi et que je suis celui qui a découvert l’incident. En fait, vous connaissez la région et ses habitants, et vous n’étiez pas très loin de l’endroit. Peut-être avez-vous vu quelque chose quand vous étiez en visite à Haggle End ?

Harry énonça sa dernière phrase sous la forme d’une question, mais Tom secouait déjà la tête.

— Non, monsieur. J’ai vu point d’chose.

Harry fit une pause, souhaitant que Tom se confesse s’il avait une raison de le faire. Il avait souvent prêché le pardon, l'homme ne devait pas avoir peur. L’attention soutenue de Harry sembla provoquer une réaction chez Tom parce qu’il érafla sa botte sur le sol avant de rencontrer le regard de Harry.

— J’crains solement qu’ces individus causent des soulcis per chez nos. Précis’ment quand les choses commençaient à changer.

Harry pouvait compatir. Ce même problème l’inquiétait aussi, particulièrement au moment où le taux de présence à l’église n’avait jamais été aussi élevé. Ils n’avaient aucun besoin de bandits de grand chemin installés dans les alentours et tentant les membres les plus faibles de la congrégation vers une vie de crime.

Il fit ses adieux à Tom, en réfléchissant à la manière dont il pourrait les exhorter à résister au mal et à faire le bien dans son prochain sermon. Il continua à pied jusqu’à atteindre le manoir Durstead. Alors qu’il se tenait devant le heurtoir, il hésita, se demandant s’il était en train de s’immiscer dans la vie privée des femmes de la demeure. En effet, il pouvait tout aussi facilement les consulter à propos de la visite des Runners au cours de la soirée. Il se consola en se disant qu’elles ne souhaiteraient certainement pas discuter d’un sujet aussi privé dans un lieu public.

Le majordome le fit entrer immédiatement, et dès que Harry pénétra dans la pièce, ses yeux se posèrent sur Miss Tunstall. Mrs. Leatham se leva et vint le saluer.

— Vous avez entendu la nouvelle que les Bow Street Runners nous avaient rendu visite, peut-être ? Mr. Mayne les a amenés et est resté afin d’éviter à Miss Tunstall un interrogatoire direct.

— Ils m’ont informé que vous me les aviez envoyés après leur visite chez vous. J’aurais souhaité être présent pour vous aider toutes deux, bien que je sois content que le maire l’eût été, confirma Harry reportant son regard sur Miss Tunstall. J’avais espéré qu'après une semaine, vos bijoux, au moins, seraient retrouvés. Mais apparemment, il y a eu une série de vols qui ont retardé leur visite jusqu'à maintenant.

Mrs. Leatham avait regagné son siège, encourageant Harry à s’installer sur celui étant le plus proche de Miss Tunstall. Ce fut elle qui reprit le fil de la conversation.

— Je ne suis pas si préoccupée par mes bijoux. Je n’avais emporté que ce que je pouvais accepter de me séparer pour ce voyage, car il faut être réaliste.

— C’est sage. Je n’aurais pas aimé vous voir affligée par la perte d’un objet de grande valeur.

— Non, confirma Miss Tunstall joignant ses mains sur ses genoux. La valeur n’était pas si grande, même si j’aimerais, évidemment, qu’ils me soient rendus. Je souhaite seulement que les voleurs soient arrêtés pour éviter à d'autres de subir le même sort.

— Les Runners continueront à enquêter jusqu’à ce qu’ils obtiennent une piste prometteuse, je n'en doute pas, assura Harry en se frottant le menton. Ils pensent que quelqu'un du coin les a aidés, ce que j'ai du mal à croire.

— Impossible ! s’exclama Mrs. Leatham.

— C’est ce que je leur ai dit, confirma Harry, en accord avec Mrs. Leatham et lui adressant un sourire d’approbation.

Elle n’était arrivée à Avebury que trois mois avant lui, mais son époux avait grandi ici et elle avait rapidement fait sienne sa maison et ses habitants.

Harry reporta son regard sur Miss Tunstall et il se demanda si elle pourrait un jour faire de même. Pourrait-elle quitter Londres pour une vie paisible à Avebury ? Il n’en était pas certain. Le silence s’installa dans la pièce et les pensées de Harry dérivèrent vers la façon dont il pourrait tenter l’enchanteresse Miss Tunstall de prolonger son séjour.

— Mr. Aston, dit Mrs. Leatham. Serez-vous présent à la réception de ce soir ?

Cela attira son attention.

— Oui, je ne voudrais pas manquer ça. Et vous ? Y allez-vous ?

Harry savait qu’il semblait impatient malgré lui.

— Nous avons l’intention d’y aller, Mr. Aston, dit Mrs. Leatham lui souriant d’un air malicieux. Nous pourrions même y être à temps s’il nous est permis de nous apprêter.

Le regard de Harry vola vers l’horloge en similor sur le manteau de cheminée.

— Grands dieux, s’exclama-t-il en bondissant sur ses pieds. Je n’avais pas réalisé l’heure.

Il vit les yeux de Miss Tunstall scintiller d’amusement.

— Je suis seulement venu pour vous informer de leur visite au presbytère, mais je m’en vais de ce pas, car je peux voir qu’il est bien plus tard que ce que je pensais.

Les deux femmes se levèrent, trop bien élevées pour dire quoi que ce soit qui puisse aggraver son malaise, mais Harry n'en souffrait pas moins. Cela faisait de nombreuses années qu’il n’était plus un écolier timide. Néanmoins, quand il quitta le manoir Durstead, ce fut pourtant l’impression qu’il eut.

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