L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre Neuf
— S tratford ! Nous sommes arrivées. Le bruit de pas d’une jeune lady montant l’escalier en pierre résonna à travers les pièces.
— C’est plus grand que notre dernière maison et mieux situé, mais on ne se sent pas tout à fait chez soi. En revanche, tu vas fêter ton accession au titre ici. Nous serons si distingués.
— Anna, ralentissez, ma chère. Vous courez et criez comme une gamine, et peu élégante de surcroît. Que vont penser vos prétendants ?
La voix affectionnée, mais indolente, de leur tante n’avait que peu de contrôle sur sa nièce, et tandis qu'Anna, essoufflée, continuait à jeter un regard sur l'escalier imposant, la tante demanda :
— Stratford, auriez-vous l’obligeance de sonner le valet pour du thé ? Nous avons eu un voyage des plus fatigants à travers la ville.
Elle lui présenta une joue douce et potelée pour qu’il l’embrasse.
Phoebe, dix-neuf ans, un fac-similé de sa sœur, mais possédant plus de grâce que ne se le rappelait Stratford, vint à la rescousse.
— Aimeriez-vous vous asseoir, tante Shae ? Je pense que le boudoir doit être de ce côté.
Stratford ouvrit la porte et leur fit signe d’entrer.
— En effet. James, apportez un plateau de thé pour ma tante et mes sœurs. Vos robes sont-elles enfin prêtes ? Si je ne vous connaissais pas mieux, je penserais que vous essayiez d’éviter une visite à Worthing, ajouta-t-il se tournant vers Phoebe.
— C’est le cas d’Anna seulement, répliqua la jumelle la plus réservée. J’étais des plus impatientes de découvrir le domaine, mais elle ne cessait de trouver des défauts à ses robes.
Anna lui tira la langue. Manifestement, pensa Stratford, Anna ne s'était pas rendu compte qu’elle aussi, avait dix-neuf ans.
— Ce n’était pas le moment de partir à la campagne, rétorqua Anna. Il faut une éternité pour préparer sa saison et nous étions chanceuses de demeurer avec les Jervil jusqu’à ce que la maison soit prête.
Elle arpenta la pièce tandis que sa tante et sa sœur trouvèrent des places pour s'asseoir.
— Qui est le gentleman sur ce tableau ? Il semble désapprobateur et il doit donc s’en aller.
— C’est le troisième comte. J’avais l’intention de remplacer le tableau, mais peut-être devrait-il rester. Tu as besoin de désapprobation pour rester dans le droit chemin et cela m’épargnera des soucis. Ah, je vous remercie, James.
Stratford fit un geste en direction de la table à côté de sa sœur.
— Ma tante, une fois que vous aurez fini votre thé, je vous montrerai la maison.
Son regard se déplaça sur le papier peint en feutre rouge rubis.
— Nous devrons redécorer, mais il vaudrait mieux laisser la comtesse s’en charger.
— La comtesse !
Anna lui sourit avec une innocence feinte.
— Qui est-elle ? Vas-tu, de même, prendre part à la saison ?
— Occupe-toi donc de tes affaires, rétorqua Stratford avec douceur. Tu as bien assez à faire. Comme apprendre à tenir ta langue.
Tout ce qu’il obtint en réponse fût un sourire suffisant.
— Stratford, tu n’as pas répondu à une seule question de mes lettres sur le bal que nous allons donner.
Phoebe se pencha en avant et versa du thé dans une tasse pour sa tante, avant de la lui tendre.
— Nous voulons l’organiser assez tôt dans la saison afin que les invités n'aient pas à choisir parmi plein d'invitations, mais pas si tôt que cela et que personne ne soit là.
— Je suppose que nous devrons en discuter, mais ne m’importune que sur les questions de dépenses, si tu me le permets, répliqua Stratford. Vous devrez vous occuper du reste sans mon aide.
Anna se retourna.
— Puis-je voir la salle de bal ? Où se trouve-t-elle ?
— Bois d’abord ton thé, Anna, ordonna Stratford, tandis qu’il accepta une tasse de sa sœur.
Anna leva les yeux au ciel en entendant son ton condescendant, mais obéit à la demande.
Servant à sa sœur, puis à elle-même une tasse de thé, Phoebe mélangea une cuillerée de sucre dans chacune.
— Quelles sont les nouvelles du domaine ? Tu ne nous as rien raconté de la lecture du testament dans ta lettre, seulement que tu arriverais en ville mardi.
— Suite à votre rappel acerbe que ma présence était immédiatement requise pour vous escorter à toutes les assemblées mondaines, je m’en suis tenu à l’essentiel.
Stratford s’adossa contre le manteau de cheminée.
— On aurait pu penser que tu ignorais ton devoir, Stratford.
Les mots de sa plus jeune sœur étaient empreints d’humour, mais ses yeux bleus le scrutèrent inconfortablement.
— Tante Shae peut nous chaperonner, mais nous avons besoin d’une présence masculine. As-tu tout oublié pendant tes trois années à l’étranger ?
Stratford changea de jambe d’appui.
— Je ne peux pas oublier ce que je ne connais pas. Je ne suis… pas habitué à l’absence de notre père.
Il s’arrêta brusquement et fit tournoyer le thé dans sa tasse.
Les yeux de Phoebe scintillèrent.
— Nous sommes heureuses que tu sois de retour, Stratford.
Après une pause, elle continua :
— Parle-nous de Worthing.
— Oui, le domaine tombe-il en ruine ? demanda Anna en tournant les pages de La Belle Assemblée tout en laissant son thé refroidir.
— Ma tante, je vous ai dit que nous aurions dû choisir la parure de robe avec les boutons de roses blanches. Regardez comme il est à son avantage avec le damas de soie.
Phoebe patienta pendant que son frère sirotait son thé.
— Il n’y a pas eu de surprises, admit-il. Enfin, à l’exception d’une seule. La pupille de feu le comte va hériter de la parcelle de terre la plus prometteuse et je vais être obligé d’utiliser mes propres ressources pour redonner à certaines parties de Worthing leur gloire d’antan.
Phoebe haussa les sourcils.
— L’intégralité du domaine n’était-elle pas comprise dans l'héritage?
— Tout sauf cette parcelle, en plus de quelques biens légués aux sœurs de l’ancien comte.
Il s’empara du tisonnier en fer et donna des petits coups sur une bûche tombée trop près de la grille.
— Que fera le jeune homme de ces terres ? Est-il d’accord pour te la vendre ?
Phoebe regarda sa sœur afin de voir si elle suivait, mais Anna était toujours absorbée par le magazine.
— C’est une dénommée Miss Eleanor Daventry qui en a hérité.
Stratford ne put résister à l’envie de jeter un coup d’œil pour voir comment ses sœurs prenaient cette nouvelle surprenante.
— Une Miss Eleanor Daventry ! Mais elle ne fait même pas partie de la famille !
Le regard d’Anna vola vers sa sœur, avant de se poser sur Stratford. Elle n’avait rien manqué de la discussion.
— Qui est-elle ? Pourquoi était-elle sa pupille ?
— Je ne connais pas les détails, mais j’ai cru comprendre que son père et notre oncle étaient amis. Elle avait besoin d’un héritage, mais je ne comprends pas pourquoi elle s’est vu léguer cette parcelle de terre.
Stratford remit le tisonnier dans l’anneau avec une force exagérée.
— Voudriez-vous découvrir la maison ?
Phoebe aida leur tante à se lever tandis qu’Anna se faufilait près de son frère.
— Tu n’as qu'à l’épouser, Stratford. Cela résoudra tous les problèmes et tu pourras garder intacte la propriété familiale.
Elle se mit sur la pointe des pieds pour pouvoir le regarder en face, avec un sourire espiègle et trop perspicace pour son confort. Il s’enfut avant qu’elle ne puisse deviner ses pensées.
— C’est un laideron, dans ce cas ? lui demanda Anna après son départ abrupt.
Sa tante et sa sœur jumelle suivirent Stratford par la porte, mais Anna resta ancrée sur place.
— C’est cela alors ? Elle a le visage en forme de pudding ?
— Elle est tolérable, riposta Stratford par-dessus son épaule, sachant que son visage rougissait maintenant pour de bon et sachant aussi qu’il était un sacré menteur.
Cela paraîtra étrange si je ne leur dis pas qu’elle demeure avec Lydia. Avec une vantardise qu’il ne se connaissait pas, il ajouta :
— Vous allez la rencontrer bien assez tôt. Elle est une amie d’école de Lydia et elle séjourne à la demeure Ingram pour la saison.
— Vraiment ? demanda Anna, interdite.
Stratford savait qu'il était impossible d'esquiver les questions d’Anna quand elle avait cette expression sur le visage. Aussitôt qu’ils eurent fini le tour de la maison, il prit une retraite stratégique, informant les dames de son intention de se rendre chez White.
Phoebe l’appela :
— J’aurai dès demain une liste de questions en rapport avec le bal.
— J'aurai aussi des questions, ajouta Anna, une lueur espiègle dans les yeux.
LYDIA NOUA SOLIDEMENT son bonnet sous son menton, avant de tirer le bras d’Eleanor, envoyant ses propres rubans de guingois.
— J’ai reçu une réponse de Mrs. Baillot et elle nous attend pour deux heures. Je suis impatiente de te vêtir avec quelque chose de plus approprié. Si je dois poser mon regard sur une autre robe aussi terne, je pourrais être tentée d’en venir à utiliser mes ciseaux.
Eleanor gloussa et récupéra son bras pour renouer son chapeau de paille.
— Pourquoi tant de hâte ? Je ne recevrai pas mes robes avant une semaine, alors je ne vois pas le besoin de me précipiter…
Elle prit la voix de leur ancienne directrice d’école.
— …Tel un garçon manqué.
Lydia sourit d’un air suffisant.
— Je suis pratiquement certaine qu’il y aura une robe que quelqu’un aura commandé et ne sera pas venu chercher. Tu repartiras donc de la boutique avec une nouvelle toilette aujourd’hui. En conséquence, nous pourrons toutes deux assister à la réception de Mrs. Jenkins demain soir.
— Peut-être, dit Eleanor, pas encore prête à venir grossir les rangs des débutantes.
Lydia avait raison. Madame Baillot avait une robe toute faite à la taille idéale pour Mademoiselle, un article oublié parmi un trousseau substantiel pour une lady qui s’était déjà retirée dans le Norfolk. Bien que la robe convienne, Lydia mis son bon goût à profit pour choisir des tissus à draper sur Eleanor, qui auront un effet plus saisissant pour sa garde-robe restante. Eleanor n’aurait pas choisi d’elle-même le crêpe Apollo doré, mais la transformation visible devant le miroir était encourageante.
— Je le savais. Eleanor, cette couleur est parfaite sur toi.
Lydia enlaça Eleanor par-derrière, avant d’aller examiner d’autres rouleaux de tissu dans les nuances lavande.
— Il nous en faudra certainement une autre en lilas pâle, pour après le bal de présentation. Et une en ivoire, bien sûr.
Madame Baillot encouragea les dépenses de Lydia en murmurant des approbations.
— Nous devons retirer quelques longueurs sur le bas, puis nous vous l’apporterons cet après-midi, dit-elle en examinant Eleanor de la tête au pied. Oui, je suis d’accord. Miss Maxwell va prendre les mesures pour une tenue d’équitation, une toilette de jour, une autre pour la promenade… ajouta-t-elle en se tournant vers Lydia.
— Je pense commencer avec deux robes de promenade, annonça Lydia. Où sont les tissus pour les robes de soirée ? J’ai plusieurs idées provenant de gravures de mode…
Eleanor, stupéfaite, laissa toute liberté à Lydia pour décider du nombre de robes dont elle allait avoir besoin, la stoppant seulement pour lui dire qu’elle ne voulait pas la rose — vous avez raison, mademoiselle, cette couleur n’ira pas — et permit à Miss Maxwell d’enrouler le ruban à mesurer autour de sa taille, de ses bras et de son buste afin de noter ses mensurations.
Après deux heures de ce traitement, le premier pas à l’extérieur ressembla à une libération et Eleanor voulut rire.
— Je craignais d’être enterrée sous une montagne de tissus et qu’on ne me retrouve pas avant trois jours.
— Eh bien ! C’est seulement parce que tu en avais besoin d’autant, répondit Lydia.
Elle fit une pause sur le bord de la route pour interpeller le cocher.
— Un dernier arrêt avant de rentrer à la maison, mais nous pouvons nous y rendre à pied. Cela ne nous prendra pas plus d’une minute.
— N’en as-tu pas assez ? grogna Eleanor tandis que Lydia la tirait en avant.
— Non. Je t’ai promis une escapade dans la boutique sur New Bond et nous allons la faire. Il y aura probablement foule si nous y retournons demain matin et tu as besoin d’accessoires pour ta nouvelle robe. Je viens à l’instant de voir des gants avec des boutons en perle…
Elle s’arrêta et tira Eleanor près d’elle pour lui murmurer à l’oreille :
— Vois-tu cette femme là-bas ? Avec les cheveux blonds ?
Eleanor ne pouvait pas la manquer. Elle était vêtue à la dernière mode, dans une robe blanche drapée de mousseline et un spencer bleu pâle de la couleur de ses yeux. Elle riait à la remarque d’un gentleman — un dandy de la bonne société, si on pouvait le qualifier de tel — montrant deux rangées de dents parfaites, blanches et nacrées. Je serai toujours démodée à côté d’une femme comme elle, pensa Eleanor sombrement.
— Cela, révéla Lydia, est une des femmes cupides les plus terribles de Londres, Judith Broadmore. Elle a rejeté notre ami Stratford, bien que personne en dehors de la famille n’ait eu connaissance de leur engagement. Je suis certaine que c’est ce qui a causé sa retraite des affaires de son père et à s'en aller rejoindre l’armée.
Eleanor ressentit une douleur étrange dans la poitrine. Elle savait à qui Lydia faisait référence, mais ne put trouver le courage de lui rappeler leur lien. Elle devrait alors dire son nom à voix haute. À la place, elle demanda :
— Cela ne ruinerait-il pas sa réputation ?
— Tu oublies que personne n’était au courant. Stratford est un gentleman et a gardé leur engagement secret à sa demande. Puis, elle a changé d’avis parce qu’il n’avait pas de titre. Du moins, c’est ce que m’a raconté Anna. Je parie que Judith regrette sa précipitation maintenant. Il vient d’hériter d’un comté.
Lydia haussa un sourcil face à ce petit commérage de choix. Et Eleanor eut seulement le temps de penser : Elle ne se souvient pas que je l’ai déjà rencontré, avant que Lydia ne continue à déblatérer.
— Si tu veux mon avis, elle tentera à nouveau sa chance avec lui, comptant sur leur ancien attachement. Il se languissait d’amour pour elle. Et regarde-la maintenant. Elle est de toute évidence de retour dans la chasse aux bons partis. Je crains que notre Stratford ne soit trop bon et qu’il ne retombe dans ses filets.
Oh. La bouche d’Eleanor forma le mot, mais elle n’eut l’opportunité de répondre avant qu’un gentleman quelconque, de surcroît émacié et portant un gilet rose et une expression d'ennui, ne s’incline devant Lydia.
— Miss Ingram, la salua-t-il. Vous avez admirablement bien grandi.
— Monsieur Braxsen, s’exclama Lydia, ses révélations murmurées oubliées. Je ne vous ai pas vu depuis des années. Mon frère ne vous a-t-il pas jugé digne de ma compagnie ou y a-t-il une autre raison à votre absence ?
— Seul mon départ pour l’Espagne pouvait me tenir éloigné de votre charme, lui répondit Mr. Braxsen, avec un badinage plus accompli que sincère. J’étais à la guerre avec mon régiment au cours de ces deux dernières années.
— Eh bien ! Dans ce cas, j’ose espérer que vous nous gratifierez de votre présence pendant votre séjour en ville.
Eleanor sentit la sincérité dans la réponse légère de Lydia. Feu Lord Ingram avait été général de division et Lydia respectait les hommes en service.
— J’imagine que vous ne manquerez aucune réception cette saison, dit Mr. Braxsen, maintenant que vous êtes une débutante.
— En parlant de cela, je ne suis pas seulement une débutante. De fait, laissez-moi vous présenter Miss Eleanor Daventry, qui résidera chez moi pour la saison. Nous ferons notre entrée en société dans une semaine et je m’assurerai que vous receviez une invitation. Et bien que n’ayant pas été officiellement introduites, cela ne nous empêchera pas d’assister à l’assemblée chez Mrs. Jenkins demain soir. Aurons-nous le plaisir de vous y croiser ?
— Si vous me promettez la première danse, je viendrai, répliqua Mr. Braxsen.
Derrière lui, un gentleman roux en uniforme militaire, dont les traits saisissants n’étaient pas tout à fait harmonieux, mais donnaient envie d'y regarder à deux fois, descendit les escaliers de l’imposant bâtiment en pierre. Il sembla surpris de voir Mr. Braxsen là. Néanmoins, après sa surprise initiale, il fixa, non pas Mr. Braxsen, mais Lydia. Eleanor se demanda si Lydia le connaissait, mais son amie semblait inconsciente du regard posé sur elle.
Une fois la danse promise, Mr. Braxsen fit demi-tour pour rejoindre l’autre gentleman et Eleanor lia son bras à celui de Lydia. La lady cupide de Lord Worthing , Stratford, avait à présent été rejointe par un second admirateur et Eleanor fut subjuguée par son sourire.
— Donc, nous irons chez Mrs. Jenkins, n’est-ce pas ? demanda Eleanor, mais elle n’écouta pas la réponse de Lydia.
Ses pensées étaient occupées par un comte qui avait autrefois aimé — aimait toujours ? — cette femme au point de se fiancer avec elle. Il avait ensuite demandé Eleanor en mariage, mais pas par amour. Et, bien que cela ne puisse pas réellement être considéré comme une demande en mariage, c’était suffisant pour signifier que Lord Worthing avait été rejeté deux fois.
STRATFORD SE DIRIGEA d’un pas vif vers le club, salua au passage une connaissance étonnée, sans cependant s’arrêter. Son arrivée au White fit sensation, une fois sa présence remarquée. Il lui suffit de saluer un confrère dégingandé avec un épi sur la tête, répondant au nom de « Finch », et un autre gentleman haut en couleurs, répondant de son côté au nom de « Gerry », pour que tout le monde se retourne, lui serre la main et lui tape dans le dos.
Il serra la main de Gerry, le félicitant pour son mariage, et lui demanda comment il avait quitté la péninsule. Il ne leur fallut pas longtemps pour en venir à l'histoire qui les avait réunis : leur manœuvre réussie contre l’armée française à Bussaco. Ils rirent au souvenir de la confusion de Masséna lorsque la brigade de Hill avait franchi la crête et, comme le dit Gerry en s’essuyant les yeux, « il découvrit que nous étions encore plus nombreux de l’autre côté » ! Après cette bataille, leurs brigades avaient pris des chemins différents et cela avait été la dernière fois qu’ils s’étaient croisés.
— J’ai entendu que vous veniez d’hériter d’un comté. À présent, nous ne devons pas seulement tolérer votre présence au White, mais, à l’évidence, vous y accueillir.
Les mots cyniques de Gerry étaient démentis par son expression amusée.
— Si les membres du White sont si inconstants, je ferais mieux d'aller chez Brooke.
C’était une vieille plaisanterie. Personne ne pouvait expliquer l’acceptation de Stratford par la paierie alors que son père ne possédait pas de titre et que la famille de sa mère était dans le commerce. Mais dès ses premiers jours à Eton, puis à Cambridge, tout le monde l’appréciait et personne n’avait contesté l’invitation. Il était certain que son amitié de longue date avec Ingram avait pesé dans la balance, mais s’il avait pensé que son ajout à la pairie changerait quoi que ce soit pour ceux qui comptaient, il aurait tourné ses affections ailleurs.
À cet instant, Mr. Braxsen le repéra et vint le voir, l’expression moqueuse.
— Ne serait-ce pas Lord Worthing ? Et dire que j’avais espéré vous surpasser dans l’armée. Je ne savais pas que vous étiez en lice pour une pairie.
Son ton était enjoué, mais Stratford sentit qu’il y avait une part de vérité dans ses mots.
— Avec un oncle et deux cousins en ligne devant moi, c'était une possibilité trop éloignée pour que j'en parle. Et vous ? Avez-vous vendu votre charge ?
— Je suis en permission, répondit Braxsen.
Il tourna la tête vers un gentleman à l’allure sportive et impeccablement vêtu, riant et faisant une joute verbale avec le plus léger des accents.
— Regardez par là-bas, dit-il avec un ricanement. Comment l’un des hommes de Bonaparte a-t-il pu atterrir ici ?
— Oh, je suppose qu’il est arrivé au cours de l’année quatre-vingt-neuf avec sa famille.
Stratford frôla du doigt sa montre à gousset et regarda la foule.
— Cela ne vous dérange pas, alors ? Pour ma part, je ne supporte pas de les voir ici, dit Braxsen.
Les murs en cuir noir et les bruits du club s’effacèrent alors que Stratford se souvint de sa première rencontre rapprochée avec l’ennemi. Un garçon au visage blême, qui ne pouvait pas avoir plus de dix-sept ans, tremblant seul dans une étable, ses hauts-de-chausses mouillés de terreur. Le garçon avait mis ses bras en bouclier devant son visage pour se protéger des rayons du soleil se répandant à travers les interstices du plancher en bois.
— Vas-y. Cache-toi. On sera parti avant l’aube, lui avait dit Stratford en français.
Sur le champ de bataille, en masse, les Français étaient les ennemis. Mais en tant qu’individus, ils saignaient rouge comme lui.
— Non, répondit fermement Stratford à Braxsen. Ce sont des pions entre les mains de Bonaparte et de Murat. S’il…
Stratford fit un mouvement brusque de la tête vers le Français.
— … a été accepté au White, c’est que sa loyauté doit être exceptionnelle.
— Worthing ! appela Amesbury de sa table, interrompant une conversation que Stratford n’avait que trop hâte de finir. Vous êtes arrivé en ville bien tôt.
Stratford adressa un signe de tête en guise d’adieu à Braxsen et prit place à côté d’Amesbury.
— Je suis venu tôt, en effet. C’est la seconde saison de mes sœurs et, malgré mon désir de rester au domaine, je suis responsable de la réouverture de la maison et du lancement de leur bal.
Amesbury acquiesça et un court silence s’ensuivit avant qu’il inspire.
— Ma foi, je voulais vous dire…
Il fit une pause pour prendre son verre et s’adossa avec une nonchalance étudiée.
— Avez-vous déjà vu Miss Daventry à Londres ?
— Non, je viens à peine d’arriver. Pourquoi cette question ?
Stratford regarda par la fenêtre, alors qu’une soudaine pluie battante incita les passants à se précipiter en quête d’un abri.
— Ma foi, je voulais donc vous dire… répéta Amesbury d’un air absent.
Il y eut une autre pause tandis qu’il tapotait le bord de son lorgnon sur la table.
— J’aimerais que vous le fassiez, dit Stratford. Me dire ce que vous avez à me dire, clarifia-t-il lorsque Amesbury lui adressa un regard confus.
Amesbury retint sa respiration avant de lui annoncer :
— Je me disais que je pourrais tenter ma chance avec Miss Daventry.
Stratford haussa les sourcils.
— Je pensais que vous désapprouviez sa parentèle et tout ce que cela implique. Vous aviez même trouvé difficile de vous asseoir près d’elle au cours du déjeuner.
— Oui, mais j’y ai réfléchi depuis.
Rassemblant ses arguments, son ami se resservit un verre.
— Sa lignée ne peut être si douteuse si votre oncle avait accepté d’être son tuteur. Et le fait qu’elle possède le hameau de Munroe est un atout pour mon domaine. Si je lui présente mes lettres de noblesse, je suis sûre que celles-ci seront bien reçues.
Stratford sentit la bile lui monter à la gorge.
Amesbury ne s’arrêta pas là.
— À moins que, bien sûr, vous…
Sa voix s’amenuisa alors qu’il questionna Stratford du regard.
— Non, non, bien sûr que non, déclara Stratford. Comme vous me l’avez rappelé, je dois être prudent dans le choix de ma comtesse.
Amesbury ne perçut pas le ton sarcastique.
— Vous avez raison sur ce point. Cependant, je n’ai de mon côté pas besoin de chercher plus loin que la fille d’un gentleman avec un bon héritage.
Amesbury resserra sa cravate autour de son cou maigrelet.
— Vous pourrez tenter votre chance avec elle cette semaine, l’informa Stratford d’un ton saccadé. Je tiens de source sûre, d’Ingram en personne, qu’elle sera présentée au bal de Lady Ingram lorsque celle-ci introduira en société Lydia.
— Miss Lydia Ingram. Pour sa part, elle ferait une épouse convenable pour un comte, songea Amesbury.
— Lydia est une sale gamine, répondit Stratford vivement. Elle ne se mariera qu’avec quelqu’un qu’elle pourra mener par le bout du nez.
Écartant Lydia Ingram de son esprit, ses pensées dérivèrent vers les yeux ambrés d’une femme qui demeurait chez elle.
Amesbury avait les yeux fixés droit devant lui, planifiant déjà, semblait-il, son assaut auprès de Lydia ou de Miss Daventry, ou de quiconque qui le voudrait. Stratford regarda autour du club à la recherche de visages perdus de vue depuis longtemps, qui pourraient lui apporter une forme de soulagement. Il ne se sentait décidément pas dans son assiette.
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