L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre Trente-huit

 

 

S tratford était désormais convaincu que Braxsen était son homme et il peinait à croire qu'il avait manqué ça. Braxsen, toujours négatif à propos de sa carrière militaire, avait même essayé de jeter de la poudre aux yeux de Stratford en insinuant que Delacroix était peu recommandable, simplement parce qu’il était français. Il s’était complètement laissé berner. Il devait informer Ingram et Fitz le plus rapidement possible et rejoindre Braxsen avant qu’il ne puisse transmettre les informations ou disparaître.

Pour le moment, il avait une affaire plus urgente à régler. Stratford s’avança d’un pas vers Delacroix.

— Pourquoi Miss Daventry ? Pourquoi ruiner sa vie ? demanda-t-il en regardant dans la direction d’Eleanor, affligé en pensant à ce qu’elle avait enduré. Après les circonstances de cette nuit, ce n’est peut-être pas un futur des plus facile qui l’attend, mais elle est solide.

Derrière lui, Eleanor émit ce qui ressemblait à un sanglot étouffé et Delacroix rit d’une voix discordante.

— C’est ce que vous dites. Mais, comme vous pouvez le voir, Worthing, elle mangeait son dîner calmement avant que vous n’interveniez. Je dirais donc que vous êtes de trop, monsieur.

Stratford retourna la table, l’envoyant percuter Lord Delacroix. Il attrapa le vicomte par le cou, le souleva et lui mit un coup de poing dans l’œil. Delacroix tomba en arrière dans un bruit fracassant.

Delacroix au sol, Stratford se précipita vers Eleanor.

— Avez-vous souffert d’une façon ou d’une autre ? l’exhorta-t-il en lui attrapant les bras des deux mains. Laissez-moi vous emmener d’ici.

Tremblante, elle tomba au creux de ses bras et la sensation de son corps contre le sien le prit presque de court.

— Je n’ai subi aucun mal permanent. Oh ! hurla-t-elle. Derrière vous !

Stratford se retourna et vit Delacroix debout, une épée à la main. Le vicomte ne perdit pas de temps avant de se ruer sur Stratford, qui sortit sa propre épée de son fourreau en moins d’une seconde. Il y eut un affrontement puissant tandis que les deux hommes s'affrontèrent.

Eleanor se déplaça doucement vers la porte, les yeux écarquillés, pétrifiée par la scène devant elle.

— Il est temps d’en finir ! vociféra Stratford, donnant un coup d’épée vers l’avant qui s’acheva par une parade de l’adversaire.

Il se remit en position avant que Delacroix ne puisse contre-attaquer. Pense, se réprimanda-t-il violemment. Ne réagis pas, mais pense. Planifie tes mouvements. Il voyait maintenant son adversaire plus clairement et il scruta la pièce à la recherche de ce qui pourrait avantager ou bien entraver son combat. Un récipient de sauce brisé gisait au sol à côté de la table. Le verre de Delacroix s’était renversé et une flaque s’était formée. Une chaise au sol, l’autre encore debout. Un buffet qui pouvait être incliné…

Stratford commença à se battre sérieusement. Les épées se heurtèrent, encore et encore, sans qu’aucun des opposants ne fasse preuve de la moindre faiblesse. Il bloqua un coup, mais sans résultat, et ressentit une douleur cinglante dans son bras gauche. Eleanor couvrit sa bouche avec un cri de surprise.

Sachant qu’il se fatiguerait aisément en raison de sa blessure, Stratford devait mettre rapidement fin au combat. Il fit reculer son adversaire avec des coups d’épée brefs et incessants jusqu’à ce que Delacroix se retrouve à un cheveu de la sauce renversée près de la table. Comme il l’espérait, Delacroix recula et glissa, le bras tenant son épée tombant dans la foulée au lieu de bloquer le coup de Stratford. Ce dernier enroula sa lame autour de celle de Delacroix, envoyant cette dernière valdinguer sur le sol, puis il appuya la pointe de son épée contre le cou de Lord Delacroix.

— Vous êtes vaincu, annonça Stratford, sa poitrine se gonflant et s’abaissant tandis qu’il reprenait son souffle.

Lord Delacroix leva ses deux mains en signe de reddition et reconnut le dénouement de leur combat d’un signe de tête.

Stratford baissa sa lame. Il s’avança vers la table, les yeux toujours braqués sur Delacroix, et jeta un coup d’œil dans la sacoche en cuir de ce dernier. Il n’y avait rien dedans à l’exception de quelques billets et des bijoux.

— Je vous suggère de vous en aller. Que vous alliez en France ou retourniez à Londres m’importe peu. Ne faites circuler aucune rumeur impliquant le nom de Miss Daventry et je resterai à l’écart de vos affaires.

Delacroix tendit la main vers son épée tandis qu’il se levait, la récupéra et la rangea dans son fourreau. Il baissa les yeux et grommela de mécontentement.

— La sauce a taché mes bas et je ne pourrai pas les changer avant d’atteindre le port. Je présente une apparence plus qu’indécente.

Stratford continua à le tenir fermement à l’œil alors que l’homme s’avançait vers Eleanor.

— Je vous souhaite une bonne soirée, Mademoiselle.

Delacroix fit une courbette ironique et, après un signe de tête pour Stratford, s’en alla.

Quand la porte du petit salon privé s’ouvrit sur la salle à manger et que Lord Delacroix fit sa sortie, le brouhaha de la salle principale se fit entendre et le propriétaire se précipita dans la pièce.

— Monsieur. Oh ! … Et de la vaisselle cassée. Nous tenons un établissement correct, monsieur, et vous lui avez porté atteinte avec votre combat. Qui va restaurer ma réputation ?

Stratford n’était pas d’humeur à jouer la comédie.

— Je vous paierai les dommages. À présent, sortez, ordonna-t-il, propulsant le propriétaire hors de la pièce.

Une fois qu’il eut fermé la porte derrière celui-ci, il rejoignit Eleanor à grands pas et prit ses mains dans les siennes.

Elle lui permit de les tenir seulement pendant un instant avant qu’elle ne remarque le sang.

— Votre bras ! s’exclama-t-elle et, se tournant vers le buffet, elle trouva une serviette propre pour attacher en bandage autour de son bras. Cela fera l’affaire jusqu’à ce qu’on puisse l’examiner.

Ensuite, elle leva la main jusqu’à son visage et ses doigts effleurèrent sa joue.

Stupéfait par la douceur de son toucher, Stratford se laissa bercer par le sort qu’elle lui avait jeté. Il voulait parler, il répugnait lui laisser le moindre doute sur ses sentiments pour elle, mais ils devaient partir. Il ne voulait pas faire sa demande en mariage alors qu’elle était dans une position si vulnérable. Un jour, elle en viendrait peut-être à se demander si la charité n’avait pas été la seule motivation derrière cette demande. Et plus ils demeuraient ainsi, seuls et non mariés, plus le risque de scandale entacherait son nom.

— Je dois vous ramener à Londres, dit-il. Je ne sais comment le faire sans vous exposer à des critiques inutiles, mais le plus sûr est de vous accueillir dans ma demeure, où mes sœurs pourront veiller à vos besoins. Et je parlerai à Lady Ingram dans la matinée.

Eleanor tremblait des pieds à la tête et espérait que cela n’était pas visible. Le tourbillon d’émotions qu’elle venait d’expérimenter — exaltation et soulagement quand Lord Worthing était entré dans la pièce, effroi de la tentative d’enlèvement — s’avérait être de trop pour conserver son sang-froid. Bien que le comte ait réagi quand elle lui avait touché le visage, s’appuyant contre sa main et fermant les yeux, ses émotions étaient désormais dissimulées et elle se demanda si elle ne les avait pas tout bonnement imaginées.

Il aida Eleanor à monter dans le phaéton, sa main tremblant dans la sienne, avant qu’il ne grimpe de l’autre côté et ne lance une pièce au jeune garçon d’écurie patientant à côté. Il s’empara des rênes et ils partirent. L’attelage possédait de si bonnes suspensions que Eleanor put lentement se détendre et apaiser ses pensées alors qu’ils filaient sur les routes de campagne.

Aucun d’entre eux ne parla pendant un long moment et Eleanor se demanda s’ils allaient faire l’intégralité du trajet retour sans échanger une seule parole. Était-il en colère contre elle à cause du scandale ? À peine se fit-elle cette réflexion malheureuse que le comte retrouva sa voix.

— Je sais que vous devez ressentir un certain choc après les évènements de cette nuit, mais ce sentiment passera, promit Lord Worthing la regardant dans l’obscurité et elle rencontra son regard avant qu’il ne se tourne à nouveau vers l'avant. Pour le reste de mes jours, je me souviendrai de cette soirée. Je me souviendrai…

Lord Worthing s’arrêta brusquement de parler et déglutit

— Que je suis arrivé à temps pour vous sauver. Je me souviendrai que Dieu m’a accordé la réponse à ma prière. Poursuivit-il la voix trébuchante.

Il redevint silencieux et poussa ses chevaux à presser le pas.

Eleanor regarda, elle aussi, droit devant elle ; un poids en moins. Jamais n’aurait-elle pu imaginer que la soirée se finirait de cette manière ; que Lord Worthing ne lui tiendrait pas rigueur pour le scandale, mais qu'au contraire, qu’il se précipiterait pour la sauver. Elle ressentit la chaleur émise par son corps et elle se raccrocha à cette sensation.

Ils continuèrent ainsi ; les émotions semblant trop lourdes pour les mots. Après ce qui sembla un temps assez court, ils arrivèrent à Londres sans encombre, puis à Cavendish Square. La lumière d’une lampe brûlant dans le salon était visible à travers les volets. Il tira sur les rênes et les chevaux, épuisés, s’arrêtèrent docilement.

— Eleanor, dit-il en prenant sa main. Je vais tout arranger pour vous avec Lady Ingram, et… Avec tout le monde.

Les larmes montèrent aux yeux d’Eleanor. Elle ne s’attendait pas à ce qu’elles arrivent si longtemps après que le danger eut disparu. Cela devait être dû au choc, mais elle pensa que cela pouvait aussi provenir de la lueur d’espoir qui refusait d’être étouffée. Pourquoi l’espoir la ferait-il pleurer ? Elle ne le savait pas.

— Si Lady Ingram accepte de me recevoir, dit-elle. Je dois la remercier pour son hospitalité et la supplier de fermer les yeux sur les évènements de cette nuit. Et cela, seulement si elle vous croit quand vous lui dites que je ne suis pas en faute.

— Elle me croira, dit Lord Worthing d’un air sombre.

Quand ils atteignirent la porte d’entrée, le majordome était déjà en poste. Anna et Phoebe jaillirent du salon; Phoebe s’avança sans attendre.

— Eleanor, dit-elle en la prenant dans ses bras.

Les larmes d’Eleanor menacèrent une nouvelle fois de couler.

— Venez, la pressa Phoebe. Je vais demander à la cuisinière de vous préparer un verre de lait chaud. J’ai fait en sorte que la chambre à côté de la mienne soit préparée pour vous, ainsi qu’un bain, qui attend seulement que le reste de l’eau chaude soit monté.

Anna semblait enracinée sur place.

— Je suis heureuse que Stratford soit arrivé à temps, dit-elle alors que Phoebe et Eleanor la dépassèrent.

Eleanor tourna son visage vers elle.

— Je vous remercie.

 

STRATFORD SE DÉSHABILLA LENTEMENT, conscient que Eleanor se trouvait seulement au bout du couloir. Il était terrassé de fatigue et, à ce titre, ses pensées s’embrouillaient les unes avec les autres. Je l’ai rejointe à temps. Je l’ai rejointe à temps. Mais il s’était trompé à propos de l’implication de Delacroix. Cela ne lui ressemblait pas d’avoir tort.

Pourtant, Delacroix n'était pas innocent. Stratford se rappela comment Eleanor avait bondi de sa chaise; le soulagement inscrit sur tout son visage. Et Delacroix, ce vaurien, pensait le prendre au dépourvu et l’abattre. Il avait dû en effet être désespéré. Delacroix avait-il pensé que Stratford essayerait de mettre fin à sa fuite s’il n’avait été question que d’un endettement ? Ou son objectif premier avait-il été d’enlever sa victime ?

Il chassa Delacroix de son esprit. Il était trop tard pour ruminer tout cela et il avait besoin de voir Ingram à la première heure demain matin avant de s’attaquer à Braxsen. Maintenant qu'il y pensait, il ferait mieux d’emmener le commandant Fitzwilliam. Fitz était pleinement impliqué et savait de quoi il retournait, bien qu’il n’ait pas non plus percé à jour Braxsen.

Stratford s’endormit, ne pensant ni à Braxsen ni à Delacroix, mais à des yeux couleur ambre qui, il l’espérait une fois qu’il se serait occupé de cette affaire urgente, seraient levés vers lui, tandis qu’elle lui dirait le seul mot qui importait vraiment. Oui.

 

LE MATIN SUIVANT , Stratford se réveilla trop tôt pour accomplir directement sa mission. Il ne serait jamais reçu à la demeure Ingram à cette heure et il se résigna à prendre son petit déjeuner. Il s’habilla avec soin, se demandant quand il verrait Eleanor aujourd’hui et comment elle s’en sortirait après l’épreuve terrifiante qu’elle avait vécue.

Il venait seulement de s’asseoir pour prendre son petit déjeuner quand Anna entra. L’observant en silence, elle choisit un siège en face de lui alors que le valet entrait et déposait un pot de café à côté d’elle. Elle tendit la main vers un scone.

— Tu as réussi, observa-t-elle.

Il opina.

Elle attendit qu’il dise quelque chose, mais, comme ce ne fut pas le cas, elle coupa son scone en deux et le recouvrit de crème.

— Penses-tu que ta Miss Daventry se soit remise du choc ?

— Elle n’était pas blessée quand je l’ai trouvée en compagnie de Delacroix et j’ai… convaincu Lord Delacroix de poursuivre sa route jusqu’à Douvres sans elle. Mais, non, je ne suis pas certain qu’elle se soit entièrement remise des récents évènements.

— Alors, elle est respectable dans ce cas ? demanda Anna, le visage inhabituellement grave.

Il acquiesça, sa gorge se contractant.

— Elle a toujours été respectable, Anna.

Elle accepta sans sourciller la réprimande implicite.

— Stratford, j’ai mené ma petite enquête hier soir avant que nous ne partions de la demeure Skeffington et je crois que c’est Lord Delacroix qui a lancé la rumeur.

— Avec Judith, ajouta Stratford en acquiesçant une nouvelle fois.

— Alors, tu es au courant, souligna-t-elle. Il s’est réuni avec Judith pour parler et, après cela, elle est passée de groupe en groupe jusqu’à ce que la salle entière soit en ébullition avec la nouvelle. Mais le dégât n’était pas complet jusqu’à ce qu’elle ait parlé avec Harriet Price, qui lui a donné cette information. Je ne peux que supposer que Harriet — dont tout le monde sait qu’elle a manqué le début de la saison à cause d’une immonde poussée de boutons ! Je gardais cette information pour une occasion particulière où elle pourrait faire le plus de dommage. Elle est vraiment une vipère malveillante.

Stratford regarda sa sœur avec curiosité.

— Anna, si je ne te connaissais pas aussi bien, je pourrais penser que tu soutiens Eleanor, ce qui serait un acte bien singulier dans la mesure où tu n’accordes ton affection à personne sans une bataille durement gagnée.

— Il n’est simplement injuste que la société puisse ruiner la réputation d’une jeune lady parfaitement décente en raison du caprice de deux ou trois personnes qui n’ont pour attributs que leur propre méchanceté. Dans ce cas, j’ai la preuve que Harriet Price n’est pas l’innocente jouvencelle qu’elle laisse paraître, car elle a été suffisamment stupide pour accorder ses faveurs à John Fortescue dans les buissons des jardins de Vauxhall — et non, cher frère, je n’étais pas présente et ne te dirais pas de qui je tiens cette information, répliqua-t-elle en souriant.

Jusqu’à maintenant, je n’ai jamais pensé faire preuve de cruauté au point de l’exposer. Mais elle a jeté le gant et je mangerai mon bonnet si, après une petite discussion avec elle, elle ne reconnaît pas publiquement son erreur sur ce qu'elle a cru voir cette nuit-là. Et une fois que Harriet aura capitulé, Judith devra faire de même ou passer pour une cruche. Alors oui, je suis d’accord pour soutenir ton Eleanor.

Elle sembla satisfaite d’elle-même.

— Nous savons tous les deux qu’elle est ton Eleanor, tu sais. Tu devras juste la convaincre d’ignorer tes défauts.

— Les mots d’une sœur, dit Stratford en se levant.

Il la rejoignit et lui embrassa la joue.

— Mais tu as parfaitement raison. Je vais la supplier pour obtenir sa main autant de fois que cela sera nécessaire.

— Implore d’abord son indulgence, lui conseilla Anna.

Stratford lui adressa un sourire las.

— Je vais tenter ma chance avec Lady Ingram et voir si elle changera d’avis une fois qu’elle connaîtra les faits.

— Ne trahis pas Lydia ! interpella Anna

— Pour quel genre d’homme me prends-tu ? Si j’arrive à la faire changer d’avis, je suis certain que nous pourrons étouffer le scandale.

Stratford avait sa main sur la poignée de porte quand Anna reprit la parole.

— Comme je connais Lady Ingram, elle ne changera pas d’avis. Cependant, je ne suis pas moi-même sans influence. Tu ris, protesta Anna, mais c’est la vérité ! Vois par toi-même si je ne retourne pas cette situation en notre faveur. Phoebe a Eleanor bien en main. Laisse-moi m’occuper du reste.

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