L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre Dix-neuf

 

L a première impression que se fit Eleanor sur l’Almack fut celle de la déception. Les salles étaient moins somptueuses que prévu et en piteux état, nota-t-elle quand la dernière bouffée d’air venue de l’extérieur se fut dissipée et qu’elle se retrouva enfermée avec la masse étouffante. Une gorgée de la limonade au sirop d’orgeat que Lord Ingram lui apporta ne fut en rien revigorante et les couples tournoyant sur la piste de danse submergèrent ses sens.

Une lueur d’espoir arriva avec Lord Worthing qui, l’apercevant, s’éloigna de ses sœurs pour s’avancer doucement à travers la salle. Il s’adressa à elle d’un air grave avec un « Miss Daventry » et une courbette, mais ses yeux ne quittèrent pas son visage. Il ne se tourna vers Lydia qu’après avoir reçu un petit coup de coude de cette dernière.

— Eleanor et moi n’avons pas encore notre carnet de bal rempli, Stratford. Vous devez nous solliciter pour une danse.

Lord Worthing leva les yeux au moment où un groupe bruyant de freluquets fit son entrée, provoquant un froncement de sourcils de la part de Lady Castlereagh qui se précipita vers la porte. Il sembla sourd à l’allusion de Lydia, tandis qu’il faisait signe à une connaissance et Lydia, sa requête sitôt oubliée après avoir été faite, s’éloigna pour saluer une amie.

Eleanor, seule avec Lord Worthing, retint sa respiration — il ne me le demandera pas — jusqu’à ce qu’il tourne son regard souriant vers elle et qu’elle ressente la pleine force de sa chaleur.

— Miss Daventry, puisque Lydia n’est pas restée pour recevoir mon invitation à danser, voulez-vous venir saluer mes sœurs ? Ma tante a plaidé une indisposition et je suis leur seul chaperon pour la soirée.

Eleanor prit son bras et ils firent doucement le tour de la salle.

— Vos sœurs sont chanceuses de vous avoir. Quand je pense au peu d’intérêt que vous aviez de venir à Londres…

Elle lui sourit avec malice.

— J’aurais pu difficilement y échapper, dit-il avec un petit rire rauque. Je venais seulement de rentrer de la péninsule et j’étais en plein déni à propos de mes devoirs familiaux.

— C’est compréhensible, monsieur.

Eleanor suivit Lord Worthing à travers la foule et exhala un soupir de soulagement quand il la conduisit dans un endroit avec moins de monde.

Il la tira sur le côté et pencha sa tête près d’elle pour lui demander :

— Quelle est votre opinion de l’Almack ?

— Que la plus légère excitation se transformera en une charge certaine et qu’une fois la foule dispersée je devrais pouvoir lentement me détacher du sol.

Lord Worthing rit ouvertement.

— Vous êtes plutôt petite, lui fit-il remarquer.

— Il est rare que l’on ne me rappelle pas ce fait, répliqua-t-elle avec modestie, mais les coins de sa bouche se retroussèrent.

— Je veillerai à ce que vous soyez à l’abri, lui dit-il. Laissez-moi m’en occuper.

Eleanor était consciente du bonheur qui bouillonnait en elle et elle fit tout son possible pour le contenir. Il n’avait rien dit de plus que ce que la galanterie exigeait et elle ne voulait rien y lire de spécial. Dans un effort pour garder ses espoirs intacts, elle dirigea la conversation sur lui.

— À présent que vous êtes revenu en Angleterre et que vous vous êtes familiarisé avec le domaine, lui demanda-t-elle, êtes-vous plus à l’aise en tant que comte de Worthing ?

Cependant, il la prit par surprise en s’esclaffant et envoya ses efforts à vau-l’eau en redirigeant la conversation sur elle.

— Souhaitez-vous me demander si je possède de meilleures manières ? Le verdict n’est pas encore établi. Vous et moi sommes à présent en bons termes, mais je ne me souviens pas avoir obtenu votre pardon. Une fois que ce sera fait, j’oserai alors répondre par l’affirmative.

Elle le rejoignit dans son rire, mais, alors qu’il la conduisait vers ses sœurs, elle commença à craindre plus que jamais qu’il ne lui dérobe son cœur.

FRANÇOIS DELACROIX ÉTAIT ARRIVÉ avant Eleanor Daventry et cherchait une opportunité pour s’entretenir avec elle. Il vit Worthing l’escorter en direction de sa famille avant d’aller discuter avec Lady Sefton. Même un idiot comprendrait ce que cela voulait dire et il n’était point idiot. Si Worthing s’apprêtait à présenter Miss Daventry à ces dames, c’était pour que la jeune lady obtienne l’autorisation de valser avec lui. Eh bien ! Delacroix connaissait aussi une patronnesse et peut-être pouvait-il couper l’herbe sous le pied du comte pour la première danse. Il repéra la princesse Lieven et jugea qu’elle ne verrait pas de désagrément s’il demandait à lui parler maintenant.

 

— Bonsoir, Princesse, la salua-t-il en s’inclinant sur sa main.

— Oui, bonsoir. Que puis-je pour vous ?

Ses yeux se rétrécirent tandis qu’elle inspectait la salle.

Ce n’était pas un début prometteur, alors il décida d’aller directement à l’essentiel.

— Princesse, me présenteriez-vous à Miss Daventry qui se tient près de Lord Worthing ? Je souhaite valser avec elle et je n’ose lui en faire la requête avant d’avoir reçu votre permission.

— Delacroix, je ne suis pas contente de vous, riposta la princesse de sa manière brutale.

Elle jeta un sourire cassant à Dunhill, qui dansait une reel écossaise avec un tel enthousiasme qu’il en devenait absurde. Il la saluait sur la touche, inconscient du spectacle qu'il donnait.

Lord Delacroix savait que cela lui en coûtait de devoir accepter son admission à l’Almack simplement parce qu’il était apprécié des autres femmes et cela lui donna une satisfaction perverse de voir que tout ne se déroulait pas comme elle l’entendait.

— Princesse, mais qu’ai-je fait ? l’implora-t-il. Qu’ai-je fait pour vous déplaire ? Vous savez que votre opinion me tient à cœur.

Elle tourna une épaule osseuse vers lui.

— Des ragots se sont propagés sur votre déroute dans un établissement de jeux malfamé mercredi soir et cela incluait également des rumeurs de tricherie. Je ne vous ai pas introduit en société pour ce genre de choses.

Il lui retourna un regard suppliant.

— Princesse, en toute franchise, j’ai manqué de chance dernièrement de la pire des façons, se plaignit-il en tirant sur ses gants. Mais si tricherie il y avait eu, cela aurait été démontré. Toutes les charges ont été abandonnées et je suis encore solvable. Je suis toujours… honorable.

— C’est une mauvaise manie que d’être dépendant des jeux de hasard. Les gens prennent exemple sur nous pour dicter les principes du monde. Je risque de regretter de vous avoir élevé au sein de la haute société.

La princesse Lieven leva son menton et ses yeux le mirent au défi.

— Je ne vous déshonorerai pas, je le promets.

Delacroix observa sa contenance rigide et décida de tenter sa chance.

— Allez-vous me présenter à Miss Daventry ?

— Je ne connais pas de Miss Daventry et ne lui ai pas offert de bon d’invitation. Bonne soirée, monsieur.

Lord Carlton avait aussi remarqué Worthing se promener avec Miss Daventry, ainsi que son arrêt auprès de Lady Sefton. Il vit une opportunité avec Lady Jersey, qui venait de souhaiter bonsoir au président de la Chambre.

— Bonsoir, Lady Jersey, lui dit-il en s’inclinant. Recueillez-vous la sagesse cette fois ou la transmettez-vous ?

Lady Jersey lui offrit un sourire indulgent et une réponse évasive.

— Lord Carlton, vous êtes né pour être politicien, si toutefois un homme peut l’être. Dois-je vous prendre sous mon aile ?

— Très certainement. Avec vous pour me défendre, je suis certain de réussir, lui répondit Carlton gaiement.

Mais Lady Jersey lui adressa un regard calculateur.

— Vous êtes un peu jeune pour la politique, mais il y en a eu d’autres qui ont débuté au même âge. Certains plus jeunes. Cela ne plaît-il pas à votre mère ? Ni la guerre ? Ni la politique ?

Son ton était juste assez moqueur pour taquiner Lady Carlton sans pour autant l’insulter.

— Elle n’aime ni l’une ni l’autre, soupira Carlton en regardant les couples tourbillonner devant lui. Mais, évidemment, je choisirai mon propre chemin lorsque la voie sera libre.

Il jeta un coup d’œil à Miss Daventry, qui parlait à présent avec les sœurs de Lord Worthing, et il vit que Worthing n’était plus avec elles.

— Évidemment que vous le ferez, jeune homme.

Lady Jersey accepta un verre de limonade d’un plateau qui passait.

— Je crois que vous feriez bien de vous marier jeune avant de vous embarquer en politique. Ce ne sont pas tous les hommes qui sont prêts à choisir une épouse aussi jeune, mais vous êtes né pour exercer des responsabilités. Et vous étiez ainsi avant même de cesser de porter des culottes courtes. Votre femme doit être assez gracieuse pour évoluer dans les plus hauts cercles et assez intelligente pour les guider.

Elle suivit son regard et ses yeux se rétrécirent avec sagacité alors qu’elle les posait sur le groupe et se fixait sur Miss Daventry.

— Et qui est cette femme que vous avez choisie ? Je suppose qu’elle est la raison pour laquelle vous êtes venu me parler ce soir.

— Elle s’appelle Miss Daventry, une héritière aux revenus modérés et qui possède grâce et intelligence, lui dit-il, les yeux brillants.

— Ah. La pupille de Lord Worthing.

Carlton lui jeta un regard surpris, mais Lady Jersey poursuivit :

— Je suppose que votre cour est sérieuse. Sa fortune n’est pas à mépriser, mais, bien entendu, vous n’en avez pas besoin. Elle ne possède pas la beauté de certaines des autres débutantes, pourtant vous l’avez choisie entre toutes.

— N’est-elle pas considérée comme une beauté ? Je ne l’avais pas remarqué, affirma-t-il en regardant en direction des musiciens qui entamaient une valse. J’avais pour espoir que vous me rendiez service et me présenteriez à elle afin que je puisse réclamer sa main pour cette danse.

Lady Jersey ouvrit son éventail.

— En politique, il y a un temps pour faire des discours passionnés et un autre pour s’activer derrière la scène si vous souhaitez que votre mission soit couronnée de succès. C’est quelque chose que vous aurez à apprendre. Je pense que vous arrivez trop tard.

Elle fit signe de son éventail en direction de Lady Sefton qui parlait avec Miss Daventry, puis posa la main de la jeune fille sur le bras de Lord Worthing avec un sourire bienveillant. Carlton serra les dents tandis que Lord Worthing conduisait Miss Daventry sur la piste de danse.

 

I NGRAM ÉTAIT PLONGÉ dans ses pensées depuis son arrivée à l’Almack. Il devait rencontrer pour la première fois le cavalier de Le Marchant dans une semaine et il devait encore trier les renseignements à envoyer. Cela pourrait être judicieux de faire des duplicatas, mais cela représentait une charge de travail énorme qu’il ne pouvait déléguer à personne. Une voix bruyante près de son oreille le tira de sa contemplation et il devint conscient de son entourage.

Remarquant que Anna Tunstall ne dansait pas, il l’approcha.

— Anna, me feriez-vous l’honneur de cette valse ?

— Pourquoi pas ? Il serait injuste que Miss Daventry soit la seule d’entre nous à danser la toute première valse de la soirée. Elle est ici sur invitation spéciale seulement parce qu’elle connaît votre famille. Ce n’est pas comme si elle était un membre de la bonne société depuis longtemps.

— Vous ne l’appréciez pas ?

Ingram posa son bras autour de la taille d’Anna, mais fronça les sourcils en réponse à ses mots.

— J’aurais pensé que vous éprouveriez de la compassion pour elle. Elle n’a pas de protecteurs.

— Excepté vous, corrigea Anna. Ce n’est pas contre elle, en soi. Je n’apprécie pas qu’elle nous ait été imposée par le vieux comte. Et qu’elle ait hérité d’une partie du domaine qui finira de façon inopportune dans les mains d’un inconnu. À moins que son futur époux ne soit Mr. Amesbury. Mais je ne le lui souhaite pas.

— Moi non plus.

Ingram lui adressa un sourire vague tandis qu’il la conduisait autour de la salle, l’esprit ailleurs.

Ils avaient tourbillonné dans la salle deux fois sans converser et il se rendit compte de son écart de conduite quand Anna lui sourit et leva les yeux vers les siens, avec un éclat de pure malice.

— Eh bien, Ingram. Avez-vous des histoires de liaisons scandaleuses à partager avec moi ou dois-je vous régaler de ce que je sais ? Gilly s’est enfin débarrassée de son oiseau de paradis et elle lui a demandé une somme qui va assurément le mettre sur la paille…

— Anna !

Les pas d’Ingram vacillèrent.

— Ce discours n’est pas convenable. Je vous remercierai de ne pas entretenir ce type de conversation avec ma sœur.

Anna leva un sourcil hautain, mais ses yeux étaient joyeux.

— Comme vous le voudrez, monsieur.

Elle suivit deux de ses pas.

— Mais je tiens ces nouvelles de sa bouche à elle. ajouta-t-elle

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