L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre 7

 

— Fichtre !

Emily prononça ce mot avec une telle intensité qu’Anna ignora sa signification dans le regard pesant qui l’accompagnait, en s’avançant à la place vers la porte.

Non découragée, Emily la rejoignit.

— Comme il est aimable de la part de Mr. Aston de s’assurer que nous n’étions pas trop troublées par les Bow Street Runners. Il aurait très bien pu s’enquérir de notre bien-être à la réception de ce soir.

Anna haussa les épaules.

— Je suis certaine que Mr. Aston a bien trop de prévenance pour aborder un sujet aussi délicat dans un lieu public. Il s'appuie sûrement sur sa formation de curé pour bien s’occuper de nous.

Pourquoi Mr. Aston était-il venu ? Était-ce pour la voir, elle, comme Emily semblait le penser, ou était-ce parce qu’il craignait de la contrarier en parlant de cette affaire en public ?

— Non pas qu’il put nous apporter une aide réelle ou des informations utiles. Il n’a pu qu’indiquer qu’ils allaient continuer leur enquête, ce que nous savions déjà. Mr. Mayne a la situation bien en main. Ce n’est pas comme si Mr. Aston avait des relations avec des personnages importants qui pourraient veiller à ce que l’affaire soit correctement menée, ajouta Anna en tournant la poignée de porte avant de s'avancer dans le couloir. Seulement alors aurait-il été d'une réelle utilité.

— Anna, la réprimande gentiment Emily alors qu’elles se dirigeaient vers leurs chambres pour s’habiller. Tes attentes sont bien trop élevées.

Anna refusa de fournir un effort particulier sur son apparence pour le curé local et il ne fallut pas longtemps pour s'habiller. Alors que le palefrenier amenait les chevaux, elle examina de plus près Emily dont la robe de soirée épousait la forme de son corps et révélait un ventre toujours plus proéminent.

— Ma chère, es-tu certaine de la date d’arrivée de ton bébé ? Tu donnes l’impression de pouvoir donner naissance d’un instant à l’autre.

— Le médecin a dit que c’était pour septembre, donc ça doit être ça. Dans tous les cas, je ne peux pas laisser John manquer la naissance de sa fille.

Anna sourit.

— Non, tu ne le peux certainement pas. Même s’il est convaincu que c’est un fils. Quand compte-t-il revenir ? J’espère que ce sera avant que tu sois confinée à demeure. Penses-tu que nos chemins se croiseront ?

— C’est possible. Si mes couches devaient arriver avant l'arrivée de ma mère ou de John, je te demanderai de m'assister dans la salle de travail. Tu pourras me tenir la main, proposa Emily en ébauchant un sourire espiègle. Tu es si facile à lire, très chère. N’aie aucune crainte. Je suis consciente qu’une telle chose serait inappropriée, en plus d’être bien au-delà de ce que tu peux supporter. Ma mère arrivera une semaine après ton départ, si le bébé décide de faire une apparition précoce. John a l’espoir d’être ici en septembre et je suis persuadée qu'il le sera. Dans tous les cas, continua Emily d’un air joyeux, tous les signes de sa prémonition lugubre ayant disparu, j’attends d'un moment à l'autre une lettre de sa part m’annonçant que son bateau a amarré à Portsmouth. Il enverra certainement des nouvelles plus précises de son retour à ce moment-là, s’il n’apparaît pas en personne entre temps.

Anna suivit Emily dans la voiture et prit place face à elle.

— Il ne nous reste plus qu’à nous divertir. Que cette soirée soit réservée aux réjouissances et à l’amusement. Sais-tu qui sera présent ?

— Oh… Tu veux dire, qui sera présent à part Mr. Aston ?

Les lèvres d’Emily s’ourlèrent.

— Je ne pense pas du tout à Mr. Aston, se défendit Anna. Pourquoi le ferais-je ? Tu dois savoir que je suis bien trop indolente et attachée à la bonne société pour envisager un tel mariage.

— Et pourtant, je ne pense pas que sa cour soit sans espoir. Commenta Emily infusant sa voix d’un léger air chantant à sa voix.

Anna renifla.

— Je ne m’étais jamais rendu compte que tu pouvais être aussi imperméable à la raison, mais persiste dans des espoirs futiles si tu le dois.

La demeure Rigby était plus grande qu’Anna ne s’y attendait pour une maison de campagne qui n’était pas leur propriété principale. Elle avait une belle structure de forme carrée, construite en pierres grises parfaitement taillées. Des deux côtés de la porte d’entrée se trouvaient quatre fenêtres doubles surmontées par un second étage identique. En entrant, Anna et Emily furent dirigées vers la salle de bal sur leur gauche, où une ligne d’invités attendant de présenter leurs respects s’étendait jusque dans le couloir.

— Je peux voir pourquoi les Rigby prennent de grands airs. Leur demeure est splendide, murmura Anna se penchant vers Emily.

Emily n’eut que le temps de lui adresser un regard entendu avant qu’elles se tiennent devant leurs hôtes.

— Mrs. Leatham, Miss Tunstall.

Mrs. Rigby leur adressa un salut royal de la tête.

— Je pense que vous connaissez Sir Lewis Faure et Mr. Cranfield, qui sont en visite de Londres.

Elle fit un geste en direction des deux gentlemen se tenant dans la salle de bal et Anna sursauta en entendant ces noms qui circulaient assez souvent parmi les langues de la bonne société londonienne.

— Certes, oui, nos chemins se croisent fréquemment à Londres. Que font-ils ici ?

Anna n’eut pas à se poser la question très longtemps, car dès que Mr. Cranfield la repéra, il donna un coup de coude à Sir Lewis, qui fit une pause dans sa conversation avec Miss Rigby.

— Miss Tunstall, si vous avez le moindre problème pour vous dénicher des cavaliers, vous n’aurez qu’à vous adresser à moi, l’interpella Miss Marianne de sa place dans la ligne de réception avant de jeter un coup d’œil à Mr. Cranfield et à Sir Lewis. Je serais heureuse de veiller à ce que vous ne manquiez aucune danse, puisque je connais tout le monde ici présent.

Anna commençait à penser qu’elle avait désormais une meilleure compréhension du caractère de Marianne.

— Vous êtes trop bonne, répondit-elle.

Son sourire pour Miss Rigby lui vint plus facilement, surtout lorsqu'elle crut déceler un air d'exaspération sur son visage. Emily et Anna entrèrent dans la salle de bal où elles rejoignirent les deux gentlemen londoniens.

Mr. Cranfield fit une révérence de grande envergure, son parfum floral submergeant Anna.

— Miss Tunstall, imaginez mon choc de vous trouver ici à Avebury. Je n’aurais jamais pensé que vous aimeriez être aussi loin de Londres, où j’imaginais que vous auriez fort à faire pour aider Worthing dans les préparatifs du mariage, commenta Mr. Cranfield avant de taper sa canne sur le sol en laissant son regard balayer l’assemblée. Rien d’autre à faire que d’aller de l’avant maintenant que le moulin à ragots a arrêté de tourner autour de Miss Daventry.

Les lèvres d’Anna se contractèrent en une ligne fine. Mr. Cranfield venait de faire référence à sa future belle-sœur, dont la réputation avait été injustement salie par toute la société londonienne jusqu’à ce qu’Anna intervienne. Elle savait mieux que quiconque pourquoi le moulin à ragots avait arrêté de débiter des médisances à l’encontre d’Eleanor et elle ne put résister à la satisfaction de s’enquérir du sort des deux instigatrices principales.

— Et, avez-vous vu Miss Price ? Ou Miss Broadmore ? Elles étaient plus que catégoriques dans leurs affirmations, demanda Anna en souriant gentiment.

Malgré le regard d'avertissement de Sir Lewis, Mr. Cranfield poursuivit allègrement :

— C’est étrange maintenant que vous le mentionnez. Elles se sont toutes deux retirées de la bonne société en toute hâte. La famille de Miss Price a décidé de partir pour une visite prolongée dans leur propriété de Cardiff sans projet de retour immédiat. Et Miss Broadmore a contracté un mariage assez soudainement, expliqua-t-il en tirant distraitement sur les bords de sa chemise, un air perplexe au visage, elle qui avait toujours été si pointilleuse sur les candidats au mariage. Honnêtement, je suis bien mécontent de ne pas savoir pourquoi Miss Broadmore s’est décidée pour Mr. Ponsonberry.

— Mr. Ponsonberry ? En effet.

Comme la puissante est tombée de son piédestal ! pensa Anna avec satisfaction. C’était précisément le type de nouvelles qui lui avait manqué depuis son départ de Londres. M. Ponsonberry était un personnage timide et malléable, deux fois plus âgé que Judith Broadmore et peu susceptible de faire un jour parler d'elle en haut lieu. Il était également peu surprenant que Harriet Price se soit sentie forcée de s’enfuir quand sa propre bagatelle avec John Fortescue, l’un des débauchés de Londres, avait été mise au grand jour. La tentative coordonnée de Harriet et de Judith pour détruire la réputation d’Eleanor Daventry, celle que le frère d’Anna avait choisie d’épouser, ne pouvait perdurer une fois qu’Anna eut décidé de soutenir la cause d’Eleanor. Cela n’avait requis que quelques mots murmurés dans les bonnes oreilles.

C’était une contre-attaque plus qu’efficace. Comme je savais que ce serait le cas, pensa-t-elle. Je suis faite pour régenter la bonne société.

— Qui est Mr. Ponsonberry ?

Anna fut ramenée au présent, une société bien éloignée de la toile vicieuse londonienne, par la question gaiement posée par Mr. Aston, dont le regard franc la cloua sur place. Bien qu’elle l’eût vu quelques heures plus tôt, son pouls s’accéléra brusquement quand elle se tourna et le trouva ici.

— Personne d’importance, répliqua-t-elle en inclinant la tête tout en lui adressant un bref sourire afin d’amoindrir le piquant de ses mots.

Il était impensable pour elle de prêter une attention particulière à Mr. Aston lors qu'il y avait de beaux londoniens à Avebury.

— Quelle affaire vous a amené dans ce village ? Comment l’avez-vous trouvé ? s’informa Anna en se retournant vers Mr. Cranfield et Sir Lewis

— Je pourrais vous retourner la question, répondit Mr. Cranfield. Lewis, ici présent, possède un pavillon de chasse dans la région et je suis venu en quête de distractions, dit-il, son regard se posant en premier sur Miss Marianne puis sur Anna avant d’ébaucher un sourire insipide, si heureusement diverti.

Miss Marianne, toujours en train d’accueillir les invités, jetait des regards jaloux à leur groupe. Anna soupira intérieurement. Mr. Cranfield héritera un jour d’un beau patrimoine, mais il n’a pas deux sous de jugeote. Vous pouvez l’avoir.

Mr. Aston s’avança et remplit le petit espace entre Mr. Cranfield et Anna jusqu’à ce qu’elle fût forcée de lui prêter attention.

— Avez-vous fait la connaissance de Mrs. Leatham ? demanda-t-il à Mr. Cranfield d’une voix plus dure que celle qu'elle n'avait jamais entendue de sa part.

Anna se demanda si de la jalousie se cachait derrière ce ton ferme quand la question pénétra ses sens. Emily ! Avec un sursaut de culpabilité, Anna se souvint de son amie, qui avait patienté à son côté et qui avait sûrement besoin d'un endroit où s'asseoir et de quelque chose à boire.

— Oh, oui, lança Anna, soucieuse de réparer son moment d’inattention. Permettez-moi de vous présenter Mrs. Leatham, chez qui je réside. Elle était autrefois Miss Emily Randall, fille du secrétaire du Premier ministre, et désormais mariée à John Leatham, un capitaine de frégate en méditerranée.

Elle décerna un sourire éclatant aux deux gentlemen de Londres.

— Très heureuse de faire votre connaissance, dit Mr. Cranfield.

Miss Rigby, s’étant séparée de sa famille qui recevait à présent les retardataires, toucha légèrement le bras de Sir Lewis.

— Le capitaine Leatham était aussi intéressé par notre projet d’ouvrir une école à Haggle End. En avez-vous parlé avec lui ? demanda-t-elle d’un doux murmure à peine audible.

Sir Lewis secoua la tête et se pencha pour lui répondre.

Les yeux d’Anna se rétrécirent à la vue de l’échange. Si Miss Rigby n’est pas prudente, elle pourrait faire fuir son soupirant. Je ne crois pas que Mr. Aston soit du genre à partager l’affection de sa promise.

Alors même qu’Anna se laissait aller à cette réflexion mesquine, elle dut reconnaître en privé que, non seulement, elle ne croyait pas une minute que Miss Rigby soit engagée dans un flirt avec Sir Lewis, ou que Mr. Aston était intéressé par Miss Rigby. Anna ressentit un tiraillement au cœur ; une prise de conscience, qui lui fit se demander si Mr. Aston était intéressé par elle.

Apparemment, Mr. Aston ne pensait aucunement à Anna puisqu’il mena à bien le service dont elle aurait dû s’acquitter en premier.

— Mrs. Leatham, puis-je vous escorter jusqu’à l’une des chaises dans le coin le plus éloigné ? Je pense que vous pourrez profiter de l’air frais là-bas et je vous apporterai un verre de limonade.

— J’aimerais cela par-dessus tout.

Emily plaça sa main sur le bras de Mr. Aston et sourit à Anna d’une manière gracieuse qui ne fit qu’amplifier la culpabilité de cette dernière. Ils se tournèrent vers le fond de la pièce et Anna se força à refaire face aux deux invités londoniens.

— Allez-vous rester tout l’été ? demanda Anna aux hommes. Quand reprendrez-vous la route pour Londres ?

— Nous serons ici jusqu’en octobre, je suppose, quand il pourrait y avoir des choses à faire à Londres, pas vrai, Lewis ?

Mr. Cranfield encouragea son ami qui émit un murmure de consentement.

— J’espère que nous aurons le plaisir de vous rencontrer souvent, dit Sir Lewis.

— Cet été à Avebury s'annonce plus prometteur que l'an dernier, déclara Miss Rigby. Déjà, les réceptions organisées ne manquent pas et, étant donné le nombre d’invitations qui ont été faites depuis votre arrivée, je pense que nous devons vous remercier.

Anna sourit à l’humour tranquille de Miss Rigby et estima que seul Sir Lewis l’avait perçu.

Le regard d’Anna dériva sur Mr. Aston qui conversait avec Lord Allinthridge. Bien qu’il ne soit rien de plus qu’un curé de campagne, il avait réussi à éclipser le gentleman londonien avec son manteau noir taillé sur mesure et sa cravate blanche nouée avec goût sous sa belle mâchoire carrée. Elle se força à retourner à la conversation en cours.

— Ce sera un plaisir, j’en suis certaine.

Miss Marianne avait fini de badiner avec l’un des retardataires et ne perdit pas de temps à rejoindre leur cercle.

— Miss Tunstall, je vois que vous avez rencontré nos invités, dit-elle. Mr. Cranfield, les danses vont débuter après le service des sandwiches. J’espère que vous serez prêt à vous lever pour toutes les femmes désirant danser. Et vous aussi, Sir Lewis.

Mr. Cranfield avait découvert les vitres réfléchissantes de la porte et s'y examinait. Sir Lewis complimenta Miss Marianne sur les musiciens, demandant s’il s’agissait du groupe dont il avait entendu parler et qui pouvait être engagé à Calne.

L’attention d’Anna vagabonda à nouveau alors qu’elle examinait les visages dans la pièce, se fixant finalement sur M. Aston, adossé contre une arche en pierre, son regard fixé sur elle. La soudaineté de ce dernier lui fit l’effet d’un éclair brûlant et elle détourna rapidement les yeux.

À sa droite, Emily était assise, engagée dans une conversation avec Lady Allinthridge. Anna jeta un nouveau coup d’œil à Mr. Aston, et constata que son attention n’avait pas déviée. Alors que leurs regards se rencontraient, il s’éloigna du mur d’une poussée et se tint droit. Une sensation des plus étranges emplissait Anna quand il la regardait de cette manière. Elle était déterminée à ne pas se laisser attirer.

Pourtant, de leur propre chef, ses pieds commencèrent à tracer leur chemin à travers la salle. Sa présence ne me dissuadera pas, se convainquit Anna. Je souhaite simplement converser avec Emily et Lady Allinthridge. Je ne ferais aucune tentative particulière pour lui parler.

Anna sentit les yeux de Mr. Aston sur elle pendant tout le long de la salle de bal, jusqu’à ce qu’elle rejoigne Emily. Sans un mot, elle lui tourna le dos et prit place à côté de son amie, attendant que celle-ci finisse sa conversation. Pendant tout ce temps, elle sentit le poids du regard de Mr. Aston dans son dos.

Finalement, Emily interrompit sa conversation et regarda Anna avec inquiétude.

— Tu sembles troublée, ma chère. Quelque chose te préoccupe ?

Mr. Aston était venu se placer à côté d’Anna, si bien qu'elle ne pouvait décemment pas exprimer la raison pour laquelle elle était décontenancée, non pas qu’elle aurait dit quoi que ce soit sur Mr. Aston, même s’il n’y avait personne dans la salle à l’exception d’elle et d’Emily. Mon comportement est grotesque.

— Non, non, je vais parfaitement bien, répondit-elle. N’étais-tu pas étonnée de voir Sir Lewis et Mr. Cranfield ici ?

— J’étais au courant que Sir Lewis avait une propriété ici parce qu’il avait rendu visite à mon mari l’automne dernier. Je n’avais jamais rencontré Mr. Cranfield avant ce soir, mais, bien sûr, j’avais entendu parler de lui. C’est l’invité de Sir Lewis, n’est-ce pas, Mr. Aston ?

— Oui, en effet, acquiesça-t-il en s'avançant d’un pas. Ils sont des amis de l’époque de Harrow et Oxford, et nous avons renouvelé nos liens amicaux une fois à Londres.

Ce sont des amis de Mr. Aston ? pensa Anna avec stupeur. Elle n’avait pas réalisé que les gentlemen se connaissaient avant aujourd’hui ni que la position sociale de Mr. Aston était telle qu’il pouvait revendiquer une telle connaissance.

— À quel point les connaissez-vous ? s’enquit Mr. Aston, en regardant Anna intensément.

Anna ignora la question ; la réponse n’avait rien d’intéressant. Elle les connaissait comme elle connaissait tous les gentlemen de la bonne société : à un niveau purement superficiel. Bien que, évidemment, cela pouvait changer à la minute où elle décidait qu’une relation avec quelqu’un valait la peine d’être approfondie. Ce qui pouvait être n’importe qui… Sauf Mr. Aston.

— Si vous les connaissez de Londres, je suis surprise que nos chemins ne se soient pas croisés là-bas, dit-elle à la place.

— Je n’étais pas à Londres à la même époque que vous, je le crains, répondit Mr. Aston en souriant d’une façon désarmante. Et, quand j’y étais, je ne fréquentais pas beaucoup la bonne société. Je poursuivais mon apprentissage à ce moment-là.

Emily et Lady Allinthridge avaient cessé leur conversation, et Anna commençait à avoir mal au cou à force de regarder Mr. Aston depuis sa position assise. Néanmoins, elle persévéra dans une conversation pour laquelle elle ressentait de l’intérêt.

— Cela ne vous manque-t-il pas ? De ne pas sortir dans la bonne société ? Il y a tant de divertissements dont vous pouvez profiter là-bas, dit-t-elle en baissant les yeux pour regarder autour d'elle. Et c’est un endroit tellement à l’écart.

Mr. Aston patienta jusqu’à ce que le regard d’Anna lui revienne, l’attirant à lui comme s’il n’y avait qu’eux deux dans la pièce. Emily s’était détournée et était à présent penchée pour demander quelque chose à Lady Allinthridge, offrant à Mr. Aston et à Anna un peu d’intimité.

— Non, je suis heureux ici. Miss Tunstall, voulez-vous faire le tour de la salle avec moi ? demanda-t-il tout à coup. Je crains que ce mode de conversation soit inconfortable pour vous, car vous devez toujours lever la tête vers moi. Mais il n’y a pas de chaise disponible que je pourrais déplacer pour m’asseoir à vos côtés.

Anna posa sa main sur le coude qu’il avait recourbé et lui permit de l’aider à se lever. Ce n’est pas de la galanterie étudiée, pensa-t-elle quand elle vit l’intention dans son regard. Il le fait par esprit purement chevaleresque, je crois.

Mr. Aston l’attira plus près tandis qu’ils s’avançaient à travers la foule. La chaleur de sa présence et ses yeux brillants quand il les tourna vers elle firent fuir toute pensée rationnelle. Il s’agissait d’une sensation désarmante qui lui donnait envie de s’en prendre à quelqu’un, en particulier, Mr. Aston.

— J’ai toujours su que j’étais un homme de la campagne, expliqua Mr. Aston, ne semblant pas affecté par leur proximité. Je n'ai jamais eu l'intention d’être un gentleman du beau monde. J’apprécie la compagnie de mes amis de la bonne société, mais, quant aux innombrables bals et réceptions, je ne peux en aucun cas les tolérer.

— Aucune inclination pour la politique, dans ce cas ? La politique est une vocation intéressante. Vous pouvez influencer le gouvernement et la société, parfois au cours d’une simple réception à demeure.

Anna avait trouvé sa voix, mais à peine les mots prononcés, elle sentit qu’elle avançait en terrain dangereux. En effet, cela pourrait donner l’impression qu’elle s’en préoccupait, comme si ce que Mr. Aston faisait de sa vie pouvait avoir un impact sur son futur. La graine de frustration qui avait germé, simplement par le fait qu’Anna eut été affectée par cet homme, prit racine quand elle s’aperçut qu’elle avait perdu la capacité de conserver la tête froide avant de parler.

— J’ai peut-être été induit en erreur au début de ma carrière, répondit-il, mais je ne pense pas avoir été destiné à autre chose que le travail ecclésiastique. Je ne le fais pas parce qu'aucune autre vie ne m'est offerte. Je le fais parce que cela me tient à cœur.

Mr. Aston indiqua les couples se tenant sur le parquet ciré de la salle de bal, comme s’il était certain de sa réponse avant de poser la question.

— Un groupe est en train de se former. Voulez-vous danser avec moi ?

Anna jeta un coup d’œil à Emily, qui n’avait cessé de les observer, son regard perspicace ne ratant rien.

— J’en serais ravie, répondit Anna, sa bouche figée en une ligne fine.

Que pouvait-elle faire d’autre ? Elle ne pouvait pas refuser, car elle n'avait pas d'autres danses promises. De plus, s’avoua-t-elle avec agacement, il était sans équivoque la personne la plus fascinante de la salle avec qui danser.

Mr. Aston et elle prirent place dans le rang et, quand la musique commença, il ne fut plus possible pour eux de converser. Chaque fois que leurs mains se rejoignaient, il s’emparait de son regard et elle était impuissante à résister à l’étincelle d’attraction qui en résultait.

Cependant, à présent qu’elle était libérée de leur conversation intime, Anna eut du temps pour réfléchir. Elle put examiner ce qu'il y avait dans son cœur. Clairement, je ne suis pas intéressée par la poursuite de ma relation avec Mr. Aston. Il ne fréquente pas la bonne société. Il l’a dit lui-même. Pouvez-vous imaginer ? Une vie dans ce petit village à s’occuper des pauvres ? Elle frissonna.

Les pas de Mr. Aston étaient gracieux alors qu’il tournoyait avec elle à son bras et son attention s'étendait au-delà des autres couples avec lesquels ils dansaient. Anna ne se souvenait même pas de leurs noms.

Lorsque la musique toucha à sa fin, Mr. Aston s’arrêta et lui fit face en s’inclinant. Alors qu’il la conduisait hors de la piste de danse, la guidant à l’écart de Mr. Cranfield et de Sir Lewis, il l’attira plus près de lui d’une façon familière contre laquelle elle voulut protester, mais ne trouva pas les mots pour le faire.

— Miss Tunstall, dit-il alors qu’ils s’approchaient de l’endroit où était assise Emily. Je viendrai vous rendre visite cette semaine.

Il ne demanda pas l’autorisation. Il considéra simplement son consentement comme acquis, comme si elle était l’une de ses paroissiennes et lui son guide ecclésiastique.

Je serai occupée. Je serai de sortie. Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Tout en Anna aurait dû se révolter, mais elle ne put qu'acquiescer.

— Avec plaisir, Mr. Aston.

Quelle nigaude !

Écœurée par elle-même, Anna retourna s’asseoir auprès d’Emily, à présent seule. Elle n’eut pas le temps de réfléchir au tourbillon d’émotions qui faisait rage en elle, car elle fut immédiatement sollicitée pour la prochaine danse ainsi que pour les cinq suivantes. Il ne pouvait y avoir un grand nombre de danses puisqu’il n’y avait pas suffisamment de gentlemen présents, mais elle fut sollicitée pour chacune d’entre elles.

Miss Rigby, remarqua-t-elle, avait été invitée deux fois par Sir Lewis et finalement par Mr. Aston. Anna fronça les sourcils. Peut-être la trouve-t-il à sa convenance.

Quand vint l’heure du départ, elle se tourna avec reconnaissance vers la porte d'entrée. Cela avait été, dans l’ensemble, une soirée plutôt insipide.

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