L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre 30
Les pas de Harry résonnèrent dans sa demeure pratiquement vide. Mrs. Foucher n’était restée que la nuit pour mettre de l’ordre dans la cuisine. Elle avait assuré à Harry qu’elle avait suffisamment bien formé la domestique de cuisine, Abigail, pour qu’elle prenne la relève, du moins jusqu’à ce que Harry trouve une personne lui semblant plus appropriée. Elle était partie avant que l’esprit de Harry ne puisse saisir la soudaine apparition de son époux depuis longtemps disparu. Désormais, seuls se faisaient entendre les bruits distants de la domestique et le frottement des bottes des garçons d'écurie qui avaient repris certaines des corvées de Tom dans les champs.
Il n’avait pas vu Tom depuis bientôt une semaine et ne pouvait conclure qu’une chose de son absence : il était coupable de quelque chose, même s’il n’avait pas pris part à toutes les vilenies des bandits de grand chemin. Il s’agissait de la seule conclusion logique, et pourtant Harry avait du mal à le faire. Il devait y avoir une autre raison pour que Tom reste à l'écart. Son absence pesait sur Harry, rendant la maison encore plus vide.
Mais Harry n’était pas sot et ne pouvait pas se leurrer. C’était avant tout la perte d’espoir de remporter le cœur d’Anna qui le désemparait plus que tout. Même s’il devrait être prêt à la bannir de son cœur après ce dont il avait été témoin, il existait suffisamment de graines de doute, quant à savoir si elle avait embrassé son frère de son plein gré, malgré ce que Hugh avait dit. Dieu seul savait combien il était probable que son frère revendique quelque chose qui ne lui appartenait pas et laisse les répercussions se résoudre par elles-mêmes.
Un bruit annonçant un visiteur le sortit de sa rêverie et il répondit lui-même à la porte. Le maire se tenait de l’autre côté, son cheval attaché à un anneau à proximité.
— Ne souhaitez-vous pas entrer ? demanda Harry, plus par courtoisie que par véritable envie.
— Je ne vais pas vous retenir, Aston. J’ai promis à George que je l’emmènerais chasser et j’aime tenir parole. Je suis seulement venu vous dire que les Runners ont attrapé leurs hommes.
Un éclair de peur traversa Harry. Tom.
— Ce sont de bonnes nouvelles, effectivement. Provenaient-ils du Wiltshire comme les Runners s’y attendaient ? D’Avebury ? demanda-t-il en tentant de garder une voix égale.
Le maire acquiesça.
— Oui et ils ont été faciles à identifier comme étant les bandits de grand chemin en raison du pistolet qu’ils avaient volé à Lord Ramsworth.
— Comment cela se pourrait-il alors qu’ils l’ont laissé derrière eux ? demanda Harry. Qu’a dit Lord Ramsworth ? Je suppose que les Runners l’ont interrogé.
— Ils ont essayé, mais Lord Ramsworth a trépassé en Inde il y a trois ans. Son successeur n'a aucun intérêt pour une propriété délabrée, alors ce ne fut d'aucune aide. Mais le lien les a conduits à se concentrer plus particulièrement sur les habitants de Haggle End et ceux de ses environs.
Harry eut une nouvelle pensée pour Tom, mais fut rassuré par les mots suivants Mr. Mayne.
— En fin de compte, ils ont eu un coup de chance. La patrouille de la route est tombée par hasard sur un vol en train de se produire et, comme la patrouille était en plus grand nombre, ils ont rapidement maîtrisé les deux criminels. Jerry Madling et Ambrose Bailey étaient les deux hommes. Originaires de Haggle End, comme les Runners le suspectaient. Ils ont assuré travailler seuls et Jerry avait sur lui d’autres objets appartenant à Ramsworth, ce qui a permis d’établir un lien entre les deux vols, dit le maire avant de méditer sur ces informations pendant une minute. Non pas qu’ils eurent besoin d’une preuve, car ils ont attrapé les hommes sur le fait. Mais cela clôt l’affaire qui nous a tous troublés pendant un certain temps.
— Mon esprit est soulagé, dit Harry. Je vous remercie d’être venu m'annoncer la nouvelle.
Mr. Mayne regarda au loin, la mâchoire contractée.
— Ces deux-là seront pendus pour ce qu’ils ont fait. Mais je ne peux pas dire qu’ils ne l’ont pas mérité, pas après avoir tué une victime innocente en plus de terroriser la moitié des habitants de la région d’où ils sont originaires au cours de cette dernière année.
Le maire s’en alla peu après en laissant Harry songeur face aux nouvelles. Donc, Tom était innocent. Du moins, il le semblait l'être, bien qu'il ait pu participer à tout cela et manquer d'être attrapé. Harry se demanda si les Runners allaient rester dans la région dans l’espoir de l’attraper. Si seulement Harry pouvait l’interroger lui-même.
Il se retira dans le calme de sa bibliothèque, s’asseyant, le regard fixé sur le jardin et les prés visibles par la fenêtre. Il resta ainsi pendant un certain temps, son esprit ne se concentrant sur rien en particulier. À l’instant même où il pensa qu’il devrait aller se promener pour s’occuper, Tom traversa les prés de l’autre côté de la fenêtre et s’arrêta pour échanger quelques mots avec le garçon d'écurie, qui lui tendit le râteau.
Harry bondit de sa chaise et se hâta dehors, sautant par-dessus les rangées de légumes où Tom avait déjà commencé à travailler.
— Vous êtes revenu.
Tom retira rapidement son chapeau, ses yeux sur le sol.
— Ouy.
— Les Runners sont-ils partis ? Est-ce la raison pour laquelle vous êtes revenu ? demanda-t-il à Tom. Savez-vous qu’ils ont attrapé les criminels ? enchaîna Harry, comme il ne recevait pas de réponse,
Il étudia le visage de Tom, cherchant un indice sur le fonctionnement de son cerveau. N’étant pas un homme très réservé, Harry n’arrivait pas à comprendre ce qui rendait Tom si hermétique.
Tom fronça les sourcils.
— Z’ont été attrapés, hein ? demanda-t-il en manipulant le sarcloir avec nervosité. Non, savais point. Suis venu même si prenais un risque, voyant comme j’paraissais coupable, bien qu’j’aie remis l’arme dans la cambre des Runners, d’même qu’mon mouchoir. Suis revenu parc’qu’Miss Tunstall avait raison quand elle a dit que j’ne devrais point partir.
Le choc avec lequel Harry accueillit cette déclaration fut considérable.
— Miss Tunstall ? Quand l’avez-vous vue ?
— Elle a suivi ma sœur, Béatrice, et j’étais là.
Tom avait levé son regard du sol et lança un regard en coin à Harry pour voir comment il prenait la nouvelle. Ce dernier eut l’impression que le monde touchait à sa fin.
— Béatrice est votre sœur ? Tout ce temps, vous saviez où elle se trouvait ? demanda Harry en prenant l’outil des mains de Tom et le laissant tomber sur le sol. Tom, je pense qu’il serait préférable que vous repreniez depuis le début.
Et c’est ce que fit Tom. Quand il arriva au moment où il avait frappé la tête d’Anna par erreur, Harry tressaillit. Comme sa tendre tête avait dû avoir mal. Elle a été chanceuse de survivre. Il se souvint de la façon dont elle lui était apparue égarée. Cela lui rappela comment il l’avait tenue dans ses bras et à quel point elle était douce alors qu’il la tenait contre sa poitrine.
Tom se frotta le visage, laissant des traînées de saleté sur l’une de ses joues.
— Suis terriblement désolé à propos d’ça. Mais Miss Tunstall a dit comme quoi elle avait pardonné Béatrice d’avoir pris ses babioles, Béa a dit ça à moy ; étais parti à c’moment-là, en p’us d’dire qu’nos devrions point revenir aux jours anciens. Alors, ai pris sur moy d’revenir travailler.
Anna a cherché Tom ? Elle avait pardonné à Béatrice le vol de ses bijoux et l’avait ensuite encouragée à rester sur le droit chemin ? Harry avait la tête qui tournait, et les battements de son cœur s’accélérèrent en apprenant cette information récente. Peut-être n’avait-il pas entièrement essayé de comprendre Anna. Peut-être y avait-il encore de l’espoir.
— Tom, ces voleurs. Les connaissiez-vous ?
Tom le regarda alors droit en face.
— Ouy. Fais les quatre cents coups avec eux. Nos étions amis d’pis l’enfance, Jerry, Ambrose et moy. Essayé d’les faire changer por l’mieux après vos avoir rencontrés, mais z’écoutaient point. Avons pris des voies différentes à la fin.
Le regard de Tom en disait long ; la tristesse d’avoir perdu ses amis et la crainte de leur sort, le regret de ne pas avoir été capable de les aider à changer de voie.
Harry se rapprocha et posa sa main sur l’épaule de Tom.
— Vous n’avez pas idée de mon degré de reconnaissance au fait que vous soyez de retour. Les terres du presbytère se délabrent plus vite que l’on ne pourrait l’imaginer sans un serviteur aussi diligent.
Un sourire s’épanouit sur les traits de Tom avant de s’évanouir tout aussi rapidement. Harry laissa Tom à son travail et entra pensivement dans la maison, où il s’apprêtait à retourner dans la bibliothèque. Il s’arrêta. N’avait-il pas terni le nom d’Anna, même si ce fut seulement dans son esprit ? Quand allait-il donc s’amender ?
Que faisait-il encore là ?
— Jasper, cria-t-il. Je dois me raser et je vais avoir besoin d’une pile de cravates. Il n’y a pas de temps à perdre, ajouta Harry. Quand le serviteur se précipita dans le couloir depuis les escaliers arrière.
Quand Harry prit la route pour le manoir Durstead, il était fraîchement rasé, vêtu d’un pantalon crème, de bottes de hussard polies et d’une veste bleu espagnol que Weston avait confectionné pour lui. Il n’avait pas réalisé jusqu’à ce qu’il soit correctement apprêté à quel point il s’était autorisé à être peu soigneux dans sa tenue, une négligence que son père lui avait toujours inculquée comme étant inexcusable. Le duc n’aurait pas changé de conduite même en raison d’un cœur brisé.
Harry trouva Anna assise sur le banc derrière la demeure Leatham. Elle était penchée en arrière sur ses mains et ses yeux étaient braqués sur la prairie qui se dressait jusqu’à rencontrer le ciel au loin. La colline était flanquée des deux côtés par une rangée d’arbres, mais la prairie étirée au centre semblait toucher le ciel de sorte que les nuages paraissaient se former dans l’horizon avant de prendre leur envol. Cela avait toujours été une vue splendide.
Elle ne l’avait pas remarqué et il se tint debout pendant une minute, s’absorbant de la vision qu’elle donnait. Peut-être aurait-il dû prendre le temps de préparer un discours, car, alors qu’il était là, il ne savait pas par où commencer. Pouvait-il simplement implorer son pardon et lui dire qu’il l’aimait ? Qu’il l’avait aimée depuis l’instant où elle avait ouvert les yeux dans sa charrette et s’était tournée vers lui ?
Anna ne sembla pas entendre le bruit de ses bottes sur les cailloux alors qu’il se rapprochait. Ou elle l’ignorait. Harry fut forcé d’annoncer son arrivé.
— Puis-je m’asseoir ?
En guise de réponse, Anna se déplaça sur le banc et lui adressa un regard furtif. Elle l’avait donc entendu.
— Certainement.
L'accueil peu chaleureux fit sombrer le cœur de Harry. Il commença à penser qu’il était arrivé trop tard jusqu’à ce qu’il voie les doigts d’Anna trembler alors qu’elle les serrait sur ses genoux. Il s’assit et regarda devant lui, cherchant ses mots. Les nouvelles inattendues que Tom avait partagées concernant sa visite à Haggle End lui avaient donné l'audace de venir, mais cela ne voulait pas dire qu’il osait espérer que la bataille fut gagnée. Anna Tunstall, comme il était venu à l’apprendre, n’était rien de moins qu’imprévisible.
— De quelle réunion vous avez été témoin hier ! commença Harry.
Elle lui offrit un bref sourire avant de détourner à nouveau le regard.
— Le retour de John est stupéfiant et je suis enchanté pour Mrs. Leatham. Je trouve le retour de Mr. Foucher encore plus troublant, je dois le dire. Compte tenu de la durée de leur séparation et de l’anéantissement de tout espoir, c’est véritablement comme si les morts étaient revenus à la vie.
— Ça l’est, répliqua Anna avec le plus léger des sourires, cette fois de réminiscence. Et qu’il apparaisse avec le capitaine Leatham est au-delà de tout. Comme les coïncidences sont parfois cocasses. Cela laisse presque croire qu’un grand dessein est à l’œuvre.
Harry fut si soulagé qu’Anna se soit suffisamment détendue pour parler qu’il manqua presque la nuance de ce qu’elle dit. Puis, il réalisa enfin.
— Vous me taquinez, Anna. Vous êtes bien plus dévote que vous ne le laissez croire. Cela ne correspond pas à votre notion de dignité que de faire étalage de votre cœur.
Elle ne réagit pas à l’utilisation désinvolte de son nom, ce qui lui donna le courage de poursuivre.
Mais il devait encore faire preuve de délicatesse. Le malentendu entre eux avait été trop important et, il suspectait, était empli de récriminations injustes de sa part.
— Le grand dessein, soupira Harry. Un grand dessein et, parfois, il est tel qu’il permet de réaliser les désirs les plus sincères de notre cœur, dit-il après avoir jeté un rapide coup d'œil à son visage
Anna leva le nez à ses mots.
— Arrêtez de parler ainsi, autrement nous pourrions être accusés d’être pieux.
La touche de taquinerie dans sa voix ne lui avait pas échappé ni, et cela le remplit de regret, le voile d’humidité qui lui monta aux yeux.
— Un trait de caractère des plus déplorables chez un curé, commenta Harry dans une tentative de conserver une certaine légèreté.
Anna fixa ses yeux droits devant elle et retomba dans le silence. Cela n’allait pas fonctionner, pas comme cela.
— Voudriez-vous… Voudriez-vous marcher un peu avec moi ? Je trouve que je ne peux pas rester assis plus longtemps et j’aimerais beaucoup profiter de votre compagnie.
Anna leva ses yeux sur lui tandis qu’il se levait et tendait sa main. Elle l’accepta et lui permit de l’aider à se mettre debout. Après un instant à couper le souffle, ils commencèrent à marcher. Harry s’empara de sa main et la plaça sur son bras, et elle ne résista toujours pas. Leur proximité et leur familiarité pendant qu’ils déambulaient dans l’allée le confortaient.
— Je ne me suis pas excusé d’avoir caché la nature de la position de ma famille alors que nos sentiments l’un pour l’autre devenaient manifestes, commença-t-il.
Ses yeux étaient baissés et il la sentit frissonner à ses côtés. Il souhaitait enrouler son bras autour de sa taille, mais se retint.
— Et je ne me suis jamais excusé de ne pas avoir demandé à entendre votre version des faits quand mon frère vous a embrassé. Je suis conscient…, continua-t-il puis il inspira vigoureusement tandis qu’ils continuaient de se promener, j’ai conscience que ce dernier point était particulièrement injuste puisque moi, mieux que quiconque, sais quel scélérat mon frère peut être. Je vous ai accusé injustement, n’est-ce pas, Anna ? Vous ne désiriez pas ce baiser ?
Anna resserra sa prise sur le bras de Harry, comme inconsciemment, même si cela s’accompagna d’un tremblement plus prononcé.
— Je ne suis pas innocente, Harry.
La force de ses mots, associée à son nom sur ses lèvres, le désorienta presque.
— J’ai encouragé les avances de Lord Brookdale en représailles, car j’étais en colère contre vous. Mais j’ai depuis longtemps, très longtemps, regretté la folie de cette manœuvre, car mes sentiments pour votre frère n’ont jamais été profonds, continua-t-elle avant qu’il ne puisse réagir ni répondre.
Elle s’arrêta brusquement de parler et Harry arrêta leur progression pour se tourner vers elle.
— Je suis celui qui est en faute, Anna, et non vous. Permettez-moi de rectifier mes erreurs sans attendre. Je fais le serment de ne plus rien vous dissimuler à l’avenir et je ne douterai plus jamais de vos intentions.
Anna secoua la tête et reprit sa marche, son expression dissimulée par le bord de son bonnet.
— De telles promesses sont plutôt difficiles à tenir et un serment n’a pas lieu d’être. En conséquence, qu'il soit dit que je ne vous en voudrais pas si un moment de doute vous submerge ou si vous souhaitez garder quelque chose privé.
Le cœur de Harry commença à battre à tout rompre. Anna s’exprimait comme s’ils avaient un futur. Après des semaines à tenter de soumettre ses désirs, c’était comme si, désormais, Harry avait chevauché trop longtemps sur un sentier étroit et arrivait soudainement dans une clairière où il pouvait galoper à toute vitesse. C’était le moment.
Il prit une profonde inspiration.
— Les hommes et les femmes ont tendance à garder des secrets quand ils ne se connaissent pas suffisamment ; c’est tout à fait naturel. Mais quand une certaine intimité a été établie, un homme et sa… Un homme et une femme désirent alors qu’aucun secret ne les sépare, dit-il en jetant un regard rapide à Anna. Je ne désire aucun secret entre nous et j’espère le retour de l’intimité que nous partagions. En réalité, si vous me permettez l’audace, j’espère que cette dernière s’intensifiera.
Anna ne parla pas, mais ses pas ralentirent. Je dois seulement le dire. Harry la saisit par le bras et la tourna gentiment face à lui, patientant jusqu’à ce qu’elle lève les yeux sur les siens.
— Anna, voulez-vous m’épouser ?
Anna resta complètement immobile.
— Juste comme cela ? Sans tirades poétiques ?
Il la regarda tandis qu’une lueur d'espièglerie apparaissait dans ses yeux. Elle le taquinait.
Elle lui était revenue. Son Anna qui le taquinait, le provoquait et avait fait de sa vie à la fois une misère vivante et un paradis sur terre, dépendant habituellement, réalisa-t-il, du degré de ses propres péchés. Harry secoua la tête, les commissures de sa bouche se soulevant avec l’espoir se trouvant à portée de main.
— Je ne peux vous offrir une tirade poétique pour quelque chose qui m’importe autant.
Quand elle ne répondit pas, Harry sut qu’il n’avait pas dit tout ce qu'il avait à dire. Elle méritait une explication.
— Je ne me suis pas déclaré quand j’en avais l’intention. Vous vous y attendiez, je crois, mais ensuite mon frère est arrivé. Et, une fois qu’il était ici, cela m’a rappelé à quel point vous aimiez la bonne société, ajouta-t-il avant de faire une pause pour étudier son visage afin de voir ce qu’il révélerait. Mon amour, je me suis retenu parce que je craignais qu’en me déclarant je vous forcerais à choisir.
Le visage d’Anna ne révélait rien et Harry ne put que continuer aveuglément. Il prit sa main et la garda dans la sienne.
— vous avez toujours désiré une vie à Londres, n’est-ce pas ? Régenter le beau monde, comme vous l’avez dit, au côté d’un homme en politique ; une position dans laquelle je ne doute pas que vous puissiez non seulement réussir mais exceller. Ma déclaration, je le croyais, vous aurait forcée à choisir entre votre rêve et une vie avec moi. L’amour n’est pas fait pour être égoïste. Je ne pouvais vous forcer à rester à Avebury, où j’ai bien l'intention de rester, si c’est au détriment de votre bonheur. Alors, je me suis abstenu.
Anna resta silencieuse et il en fut heureux, car il n’avait pas fini.
— Mais ensuite, je suis devenu si malheureux sans vous. Je pensais… Eh bien, je ne vous ai jamais demandé si vos rêves avaient changé et si, peut-être, une vie avec moi vous plairait plus qu'avant, continua Harry en se rapprochant sans la laisser se soustraire à son regard. Je ne vous ai jamais demandé si accepter ma déclaration vous rendrait plus heureuse que toute poursuite que vous aviez envisagée autrefois.
— C’est le cas, dit doucement Anna.
— C’est le cas, répéta Harry son souffle se figea dans sa poitrine. C’est le cas ?
Anna hocha la tête, ses lèvres s’incurvant en un sourire, le premier vrai sourire qu’il voyait depuis que son frère était apparu sur le pas de sa porte ; un sourire qui atteignait ses yeux. C’était trop. Précipitamment, Harry l’attira à lui et embrassa ses lèvres dans une expérience grisante, douce et tendre et ce jusqu’à ce qu’Anna réponde avec un empressement qui le stupéfia.
La pensée que c’était lui qui avait éveillé une telle passion en elle incita Harry à approfondir le baiser, stupéfait devant le chatoiement de toutes ses facettes qui scintillait l’une après l’autre tel un joyau. Comment les gentlemen de la bonne société avaient-ils pu ignorer cette femme ? Dieu merci, les gentlemen de Londres avaient négligé cette femme. Harry embrassa ses joues et son nez. Ensuite, il réclama à nouveau ses lèvres et Anna accueillit ses baisers avec tout autant d'enthousiasme.
Puis, il pensa qu’il devrait probablement s’arrêter. Avec réticence, Harry s’écarta, exalté par la joie et souriant sottement, il en était certain.
— Miss Tunstall, c’était un « oui », n’est-ce pas ?
Anna posa ses mains sur ses hanches.
— Mr. Aston, c’était un oui.
— Je suppose que mon comportement n’était pas vraiment en accord avec celui d’un curé.
Harry regarda vers le ciel dans une fausse contemplation, mais ressentit tout de même un élancement d’incertitude.
— J’ai pour espoir que lorsque nous serons mariés, Mr. Aston, ce ne sera pas toujours le cas. J’espère que vous ne serez pas toujours un curé, mais parfois simplement un homme. C’est ce dont votre congrégation a besoin, particulièrement quand ils font quotidiennement face aux limites de leur propre humanité.
Anna lui souriait et ses mots étaient taquins, mais Harry fut frappé par leur véracité.
— Alors, vous devrez me le rappeler, dit-il.
Incapable de résister, il l’embrassa à nouveau et, cette fois, passa ses bras autour de sa taille, la soulevant pour la faire tournoyer.
— C’est une question de fierté, expliqua-t-il. Je veux m’assurer que vous soyez correctement grisée après avoir reçu le baiser d’un homme qui ne possède pas grande expérience, mais suffisamment d’enthousiasme pour compenser.
Anna rit.
— Il n’y avait aucun besoin de me faire tournoyer. J’étais proprement grisée.
— Alors, ce n’était que pour vous tenir dans mes bras.
Harry soutint son regard et sourit largement. Il prit une profonde inspiration et une pensée le traversa.
— Nous devrions le dire à quelqu’un, dit-il en commençant à avancer.
Il la conduisit en direction du manoir Durstead, le bras d’Anna dans le sien, s’arrêtant à nouveau, comme pour se tourner vers le presbytère.
— Mais à qui ? Je pense que les Leatham sont occupés et nous n'avons pas de membres de la famille avec qui partager la nouvelle se trouvant dans la région.
— Si nous ne trouvons personne qui se trouve un tant soit peu concerné par la question, nous pourrions attraper le prochain passant sans méfiance et le forcer à nous souhaiter d’être heureux, murmura Anna.
Harry rit.
— Je crois que cela fera parfaitement l’affaire.
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