L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre 8

 

Alors qu’Anna et Emily attendaient sur le perron que le cocher amène l’attelage, Anna crocheta son bras à celui d’Emily.

— C’est merveilleux d’avoir deux gentlemen londoniens avec nous, dit Anna. Mr. Cranfield est plus que divertissant, ne trouves-tu pas ?

C’était la meilleure tentative de diversion d’Anna et, si elle avait été de meilleure humeur, Emily aurait vu clair dans son jeu.

Emily adressa un hum évasif et Anna fit un nouvel essai :

— Lorsque nous étions en train de prendre l’air ensemble, Lady Allinthridge m’a raconté qu’il avait congédié pas moins de cinq valets au cours de cette année parce qu’ils n’ont pas été capables de polir ses bottes de manière satisfaisante.

— Un gentleman divertissant, répliqua Emily sobrement.

L’absence de légèreté qui accompagnait habituellement leur raillerie amena Anna à se demander si, peut-être, Emily avait changé.

— Les conversations et la gaieté du beau monde ne te manquent-elles pas ici ? demanda-t-elle ne pouvant plus résister.

— John me manque, répondit Emily en lui pressant le bras.

Ce fut au tour d’Anna de se taire Garder une façade courageuse coûte cher à Emily, pensa Anna. Ce n’était pas facile de la maintenir. Après une minute de silence, Emily regarda Anna dans la lumière tamisée des lanternes, son humour restauré, tout du moins, pour le moment.

— Tu étais en pleine conversation avec notre Mr. Aston, dit-elle.

Anna adressa à Emily un regard de patience étudié. C'était le problème d'avoir une meilleure amie qui remarquait tout, même quand elle était mélancolique.

— J’essayais simplement de faire preuve de politesse. Rien de plus, ajouta-t-elle quand le silence s’étira.

Dans l’ombre, Anna pouvait sentir, plutôt que voir, le sourire qui planait sur les lèvres d’Emily. Elle l’ignora.

Finalement, l’attelage apparut et le valet de pied ouvrit la porte et aida Anna à grimper dedans. Anna aida ensuite Emily à s'asseoir sur son siège.

— Je suis assise sur quelque chose, s’exclama Emily. Il y a quelque chose ici.

Anna tendit la main vers l'objet posé sur le siège et découvrit une pochette en velours vert familière.

— Mes bijoux ! s’écria-t-elle en dénouant les liens en soie. Et mes pièces de monnaie. Rien ne manque. Qui l’a trouvé et comment a-t-il su qu’il fallait le déposer ici ?

Des frissons lui parcoururent le cou à l'idée qu'un étranger puisse la suivre si facilement.

L’attelage avança et Emily coulissa la fenêtre pour interpeller le cocher. Ils s’arrêtèrent sans tarder et ce dernier apparut à la porte.

— Ouy, Madame ?

— Martin, nous avons trouvé ceci sur la banquette. Avez-vous vu quelqu’un ? Étiez-vous tout le temps à l’attelage ? demanda Emily qui examinait la pochette.

— Ouy, Madame. Cument dire, j’pense…

Emily le transperça du regard.

— Martin, je ne vais pas vous réprimander, mais veuillez m’indiquer combien de temps vous avez laissé l’attelage sans surveillance et si vous avez vu quelqu’un s’en approcher.

Les épaules du cocher s’avachirent.

— J’ai tujurs été avoc l’att’lage excepté por voir Peggy dans la cuisine. C’est p’t-estre bien alors qu’il est venu, Madame.

Emily soupira.

— Très bien, dit-elle. Je suppose que nous pouvons maintenant être certains que le voleur connait Avebury, s’il savait qu’il fallait poser les biens volés dans notre attelage, et nous savons quand le voleur a eu cette occasion. Mais la question désormais est « Pourquoi ? ».

Le matin suivant, alors qu’Anna et Emily prenaient leur petit-déjeuner en silence, chacune perdue dans leurs pensées, la domestique apporta des lettres posées sur un plateau en argent. Emily s’empara des siennes et congédia la domestique une fois qu’elle en eût tendu une à Anna. Elle provenait de sa sœur, Phoebe. Elle l’ouvrit avec des mains impatientes.

Ma très chère Anna,

Comment s’est passé ton voyage jusqu’à Avebury ? Tu étais étonnamment succincte concernant les détails dans ta dernière lettre et je m’attends à ce que tu sois plus prolixe dans la prochaine. Il y a sûrement autre chose à dire que la nature morose de Béatrice Slyfeel et les draps non aérés du relais de poste. Comment se porte Emily ? Transmets-lui mon affection et dis-lui que nous attendons avec impatience des nouvelles de l’heureux événement.

Ici, à Worthing, comme tu peux l’imaginer, nous sommes en pleine effervescence avec la préparation du mariage de Stratford et Eleanor. En revanche, une chose très regrettable est arrivée. Te souviens-tu de la robe sélectionnée par Eleanor, celle qui, de l'avis de tous, lui allait à merveille ? Eh bien, figure-toi que l’une des chèvres de Mr. Purcell s’est échappée et a déambulé dans notre cour juste au moment où la robe y était suspendue pour sécher. Et elle a mangé la robe, si tu peux t’imaginer cela ! La chèvre, cela va sans dire. Cesse de rire ; comme je te connais, c’est ce que tu fais. Car, en définitive, c’est plutôt tragique. C’est tellement dommage que cela arrive après que toutes les perles eussent été cousues. Je sais que tu te félicites d’avoir trouvé une autre activité afin de ne pas prêter main-forte au perlage ; sans quoi tout ton travail aurait été en vain. Et, à présent, seul le nôtre l'est. Eleanor a géré la débâcle avec une grande présence d’esprit, mais nous avons désormais besoin d’acquérir une nouvelle robe confectionnée en toute hâte.

Cependant, ne pense pas que nous allons à Londres pour le faire. Tante Shae est tombée malade et elle m’a implorée avec grande insistance de m'occuper d'elle à plein temps si elle veut avoir l’espoir de se rétablir. Elle a ajouté que tu ne devais en aucun cas hâter ton retour à cause d’elle, car elle apprécie le calme. Elle est certaine que tu seras enchantée de prolonger ta visite chez ta chère amie pour quelques semaines supplémentaires le temps de sa convalescence. Eleanor, comme tu le sais, n’est pas une grande causeuse et si tante Shae fait référence au fardeau de ton bavardage, je te laisse le soin d’en décider.

Anna pouvait entendre la taquinerie dans les mots de sa sœur et savait qu’elle essayait d’adoucir le fait qu’Anna ne soit pas désirée. La lettre continuait.

Cependant, je crains d’être tristement froissée. Il est approprié qu’Eleanor demeure avec sa tante dans la maison douairière, ainsi elle peut être à portée de main pour les préparations du mariage, mais je sens qu’il m’incombe de lui apporter tout le soutien que je peux lui fournir en tant que future belle-sœur. Mrs. Bailey a déniché quelqu’un du village pour accomplir toutes les tâches dont je ne peux plus me charger, tu connais tous les projets qui me tiennent à cœur, et mon temps est plutôt pris par ma lecture pour tante Shae. En plus, je dois lui mentionner au compte-gouttes tous les détails relatifs au mariage de telle façon à ce qu’elle ne ressente pas le besoin de bondir du lit, à son détriment. Non pas qu’elle n’eût jamais ressenti le besoin de bondir du lit pour quoi que ce soit, même pour son propre mariage, si l’on en croit les histoires de notre mère…

Anna rit.

— Dieu du ciel, s’exclama soudain Emily qui avait lissé sa lettre devant elle, les sourcils froncés par l’inquiétude.

— Que se passe-t-il ? demanda Anna.

— J’ai de mauvaises nouvelles, dit Emily en levant les yeux. Ma mère m’écrit pour m’informer qu’elle ne pourra pas venir à la date prévue. Peut-être même pas pour la naissance. Les enfants de ma sœur ont attrapé la scarlatine et mère craint d’apporter l’infection, expliqua-t-elle en soupirant. Sans mentionner qu’elle devra rester et soutenir ma sœur qui n’est pas vraiment d’une grande aide dans ce type de situation. Pauvre Charlotte.

Anna étudia Emily, son esprit s’activant.

— Es-tu en train de dire que tu n’auras aucune aide une fois que je serai partie ? Quand as-tu dit que le capitaine Leatham était censé revenir ?

— John a seulement dit que ce serait dès qu’il pourra partir au début de l’automne et il a promis de me donner plus d’informations dès qu’il en aurait. Je suis seulement surprise de n’avoir encore rien reçu. Je devrais recevoir de ses nouvelles d'un jour à l’autre, car ils ont dû jeter l’ancre à Portsmouth. Ce sera un soulagement que de l’avoir de retour sur le sol anglais, même si ses fonctions le gardent là-bas pour encore deux semaines avant qu’il puisse se rendre au nord pour me rejoindre.

Emily fronça les sourcils et baissa à nouveau les yeux sur la lettre de sa mère.

— J’ai peur pour les enfants de ma sœur, évidemment, mais je suis abattue à la pensée que ma mère ne sera pas présente pour m’aider.

Anna suspectait que le destin se jouait d’elle. Quoi d’autre pouvait expliquer l’arrivée d’une lettre déclarant que sa présence n’était pas requise à Worthing en même temps qu’une autre adressée à Emily, indiquant qu'il fallait absolument qu'Anna reste ?? Elle essaya de gagner du temps.

— Ta mère ne dit-elle pas quand elle pense pouvoir être disponible ?

Emily secoua la tête.

— Je ne suis pas certaine qu’elle-même le sache. Je pense que ces cas durent plusieurs semaines surtout qu'ils attendent de voir qui d'autre va succomber à la maladie. Ma mère l’a attrapé quand elle était enfant, mais ce n’est pas le cas de ma sœur. Bien entendu, la condition de ma sœur doit primer sur la mienne, mais je ne vois pas comment trouver le courage de traverser seule mon enfermement.

Elle tourna des yeux troublés vers Anna.

Anna était loin d’être confiante à propos de sa décision, mais elle s’exclama impulsivement :

— Je peux rester, s’exclama Anna impulsivement, toujours aussi peu confiante dans son choix.

Emily étudia le visage d’Anna avant de secouer la tête.

— Non. Je sais combien tu as envie de retourner à Worthing, puis à Londres. La difficulté que cela a été de te persuader de venir dans un lieu aussi éloigné que l’est Avebury en est une parfaite démonstration, dit-elle avec l’ombre d’un sourire. Je ne peux pas te demander cela.

— Mais je n’irai plus à Londres parce que ma tante est souffrante et ne peut s’y rendre. J'irai seulement à Worthing pour aider à la préparation du mariage, expliqua Anna en jetant un coup d’œil à la lettre contenant l’écriture soignée de sa sœur. Cependant, je crois que Phoebe a la situation bien en main.

Demeurer ici serait un sacrifice, mais peut-être pas autant que d’aller chez son frère où la présence rassurante de Phoebe était requise partout et celle d’Anna nulle part, sans mentionner le fait qu’elle devrait chuchoter et marcher sur la pointe des pieds pour ne pas déranger tante Shae. Au moins, avec Emily, elle pouvait être d’une réelle utilité, même si cela impliquait de résider plus longtemps qu’elle ne l’avait initialement prévu dans ce village campagnard.

— Néanmoins, tu trouveras qu’il n’y a pas pire ennui que d'être ici et je ne te le demanderai pas, insista Emily en secouant la tête d’un air décidé. Je vais demander à Lady Allinthridge de me rendre visite plus souvent. Et à Hester, également. Tout ira bien.

Anna, n’ayant pas le courage d'insister sur quelque chose qu’elle était loin d’être sûre de vouloir faire, garda le silence. Elle lut le reste de la lettre de Phoebe, mais le silence dans la pièce s’alourdissait.

— Je suppose que je dois répondre à cette lettre, puis nous pourrons peut-être faire une promenade.

Anna savait que sa voix était faussement enjouée, mais elle repoussa au loin tout sentiment de culpabilité qu’elle ressentait à l’idée de ne pas avoir insisté pour offrir son aide. Emily accepta d’aller se promener et Anna se réfugia dans sa chambre.

Elles étaient assises dans le salon, après leur sortie qui avait grandement restauré le moral d’Emily, quand la cloche résonna, annonçant des visiteurs. Miss Rigby entra la première, suivie par Sir Lewis et Mr. Cranfield. Emily se leva pour les saluer, permettant aux gentlemen de s’incliner sur sa main, puis sur celle d’Anna.

— Hester, s’exclama Emily en lui adressant un sourire chaleureux. Êtes-vous venus ensemble ?

— C’est dû au fruit du hasard, répondit Miss Rigby. Pour être parfaitement honnête, je suis venue discuter de la soirée de la veille, ajouta-t-elle avec une franchise engageante.

Ses yeux scintillèrent quand elle échangea un regard avec Emily et Anna. À présent, nous n’aurons pas la possibilité de converser librement.

Mr. Cranfield prit place sur l’invitation d’Emily et Sir Lewis suivit son exemple.

— Vous pouvez être sûre de pouvoir parler de tout ce que vous souhaitez, Miss Rigby, dit Mr. Cranfield, mais j’ose dire que les robes des ladies et même les tenues des messieurs laissaient fortement à désirer. Je suppose qu’il ne faut pas s’attendre à ce que Avebury puisse espérer égaler la dernière mode à Londres.

Sir Lewis échangea un regard amusé avec Miss Rigby avant de dire :

— Je proclame le succès de votre soirée, Miss Rigby. Je ne m’étais pas attendu à rencontrer une assemblée aussi diverse dans un village de campagne. La salle de bal, si grande soit-elle, était comble.

— Je suis heureuse que vous le pensiez. Vous êtes habitué à la bonne société londonienne et votre louange doit donc être estimée à sa juste valeur, répondit Miss Rigby en s’empourprant légèrement. Avant dimanche, je ne vous avais encore jamais vu à Avebury, bien que j’aie entendu parler de vos liens avec le voisinage. Depuis combien de temps possédez-vous le pavillon de chasse à Beckhampton ? Y séjournez-vous souvent ou préférez-vous Londres ?

Contrairement à Mr. Cranfield qui s’était avachi, Sir Lewis s’assit droit sur sa chaise dans une pose qui semblait prête à anticiper tout projet à venir.

— Mon père a acheté le pavillon de chasse. Ce dernier se trouve donc dans la famille depuis quelques décennies. Je suis le plus souvent à Londres et c’est seulement depuis que je possède la propriété, cela fait deux ans maintenant, que j’ai commencé à rechercher le calme et la solitude de la campagne, dit-il en souriant gentiment alors qu’il se tournait pour faire face à Miss Rigby. Bien que je n’eusse pas pour habitude de venir régulièrement à Avebury, je pense que cela va changer maintenant que Mr. Aston est là.

Anna observa le sourire de réponse de Miss Rigby et se demanda pendant un instant si elle n’ambitionnait pas un rang plus élevé que femme de curé. Cependant, Anna devait lui rendre justice maintenant qu’elle commençait à mieux la connaître. Miss Rigby ne lui paraissait pas être une personne qui s’intéressait à un homme simplement parce qu’il était titré ou fortuné. Pardi ! Anna pensa alors que cette révélation la frappait. Mr. Aston n’est ni titré ni fortuné, et elle a de la tendresse pour lui.

Emily posa une main dans son dos et se décala sur son siège, dans un geste inconscient indiquant à Anna que la visite lui était exigeante.

— Ce village m’a conquise, dit Emily. Si vous m’aviez dit, il y a deux ans, que je vivrais autre part qu’à Londres, je ne suis pas certaine que je l’aurais cru. Mon affection pour Leatham m’a permis de ne pas seulement déménager ici, mais d’en venir à aimer le lieu. Un cœur engagé peut embrasser de nombreux changements, ajouta-t-elle en braquant un regard éloquent sur Anna qui l’ignora.

— Et vous, Mr. Cranfield ? demanda Anna en lui souriant car il avait beau être beau parleur, elle était sûre qu'il soutenait son point de vue. Comment trouvez-vous le village d’Avebury ? Je crois que vous êtes autant épris de Londres que moi.

— Oh, je trouve que pour un court moment, se rendre à la campagne n’est pas aussi horripilant que ce que l’on pourrait croire. Mais je serai heureux de retourner à Londres dès que ma pension me sera versée. On m’a informé que Schultz tente de faire un nouveau motif pour une cape avec dix-huit plis !

Quand Anna rencontra le regard d’Emily, il lui fut difficile de conserver une contenance de façade et fût reconnaissante de l’arrivée du majordome. Il se tint debout devant sa maîtresse, et Anna, qui était la plus proche, discerna ses mots à peine audibles.

— Un cavalier vient d’arriver avec une missive urgente.

L’homme tendit à Emily une lettre scellée.

Un coup d’œil à l’écriture et les mains d’Emily commencèrent à trembler. Elle se mit debout et réussit à conserver une voix calme pour parler.

— Gentlemen, Hester, j’espère que vous m’excuserez pendant que je m’occupe de cela. Anna, voudrais-tu bien t’occuper des invités ?

Anna acquiesça et essaya de repousser le mauvais pressentiment qui lui gonflait le cœur. Elle savait que les lettres urgentes contenaient rarement de bonnes nouvelles. Que ce soit par habitude des mondanités ou par pur égoïsme, Mr. Cranfield dirigea la conversation sur le sujet d’un jeune parent de Lady Allinthridge qu’il connaissait et qui avait enflammé les langues de Londres par sa récente escapade. Anna essaya de suivre, mais ses pensées étaient toutes tournées vers son amie. La mère d’Emily écrivait-elle à nouveau pour l’informer de nouvelles plus sinistres ? Était-ce à propos du navire de John ?

Le silence s’installa après que Mr. Cranfield s’arrêta de parler et Miss Rigby se mordit la lèvre. Finalement, Sir Lewis se pencha en avant, son chapeau en main, et se leva, imité par Miss Rigby.

— Je ferais bien de partir, dit Miss Rigby. Je suis venue à pied et je crois qu’une averse se prépare.

De son côté, Mr. Cranfield ne fit montre d’aucun signe indiquant qu’il comptait s’en aller. Sir Lewis fut plus coopératif.

— Miss Rigby, peut-être pourrais-je vous raccompagner avec mon carrick. Jules, cela vous dérange-t-il d’attendre ? Vous pourriez marcher jusqu’à la maison d’Aston et m’attendre là-bas. Il ne réside pas très loin.

Heureusement, Mr. Cranfield sembla enfin prêt au départ.

— C’est exact. Je suis sûr que Harry n’a rien de mieux à faire et sera heureux de nous voir, hein ?

Ils firent leurs adieux à Anna et elle se précipita dans la bibliothèque où Emily était assise, pleurant sur la lettre froissée entre ses mains.

— Que se passe-t-il ?

Comme son amie ne répondit pas, Anna s’agenouilla à côté d’elle.

— Emily, dis-moi ce qu’il s’est passé. Je dois savoir. Comment sinon puis-je te venir en aide ?

Emily lui tendit la lettre et Anna la lissa et tenta de donner un sens aux lignes croisées, écrites en petits caractères et tachées de larmes. Elle ne comprenait pas pourquoi il fallait tant de mots pour transmettre un message aussi dévastateur.

— Le navire de Leatham manque à l’appel, dit Anna levant finalement les yeux.

Emily opina.

— Emily, c’est loin d’être une cause perdue, assura Anna en se redressant et enroulant son bras autour des épaules d’Emily. Cette lettre démontre seulement que le navire n’a pas rencontré le Marmion à leur rendez-vous au port. Cela ne veut pas dire qu’il est perdu. Cela ne veut pas dire que tout est perdu. Ma chère, tu dois garder espoir.

— Il n’y a plus d’espoir, gémit Emily. John ne m’aurait pas laissée m’inquiéter. Il aurait trouvé un moyen de communiquer avec moi. Tout est perdu.

Elle recommença à pleurer et, au bruit des sanglots, un sentiment d'effroi s’empara d’Anna. Il ne s’agissait pas d’un problème qu’elle pouvait arranger avec quelques mots bien placés dans la bonne oreille.

Après avoir essayé de consoler Emily pendant dix minutes et se sentant complètement impuissante face à la situation, Anna traversa la pièce et ouvrit la porte, déclenchant une effervescence d’activités chez les domestiques se trouvant de l’autre côté. L’une d’elles s’avança rapidement pour connaître sa demande, l’inquiétude visible sur le visage. Quand le service à thé arriva, Anna porta le plateau jusqu’à la table. Elle versa une tasse contenant du lait et une cuillère supplémentaire de sucre et la tendit à Emily.

— Quoi qu'il arrive, ma chère, tu dois rester forte pour ton bébé. Bois.

Les yeux d’Emily fixaient vaguement un point devant elle et Anna passa un bras autour de son dos et porta la tasse à ses lèvres.

— Bois. Tu ne feras qu’abîmer ta robe si tu n’ouvres pas les lèvres et je sais comme tu prends garde à être économe.

Sa tentative d’humour maladroite ne suscita aucune réponse, bien que Emily obéît. Après qu’elle eut pris quelques gorgées, Anna reposa la tasse et s’empara des mains de son amie avant de les frictionner.

— Je vais t’aider. Tu n’es pas seule.

Il semblait qu’Emily ne l’avait pas entendu, mais, son regard se concentra finalement sur le visage d’Anna et elle acquiesça.

Je vais devoir trouver la force quelque part pour cela, pensa Anna, une palpitation sourde battant derrière ses paupières. Cela va être la tâche la plus ardue que je n’ai jamais accomplie. Malgré ses craintes, Anna devait garder l’espoir et inciter Emily à faire de même. C’était le seul moyen pour elle de passer ce jour et tous les suivants. Peut-être que le navire avait simplement dévié de son cap et qu’une lettre était en route pour expliquer l’incident.

C’était avec cette explication qu’Anna rassurerait son esprit.

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