L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre Dix-huit

 

 

L es pensées d’Eleanor étaient désordonnées tandis que Lord Carlton prit place à ses côtés. Au lieu de s’occuper de lui, elle revécut sa rencontre avec Lord Worthing. Il l’avait regardée d’une manière étrangement intense pendant un court instant et cela l’avait presque fait penser à du… désir. Mais, ensuite, il avait détourné son regard et elle se demanda si elle ne l’avait pas imaginé.

— Le rôle de Basilio devait être joué par Frangini, mais la doublure est plutôt bonne.

Cela attira l’attention d’Eleanor.

— Oui, j’ai été captivée, révéla-t-elle en se tournant pour offrir à Lord Carlton toute son attention. Êtes-vous ici avec votre sœur ?

— Non, je suis venu avec Miss Saint-Clair et sa famille. Nous sommes assis au milieu de cette rangée, là-bas.

Il indiqua la loge d’où Miss Saint-Clair les observait, avant qu’elle ne détourne le regard. À côté d’elle, dans la loge adjacente, se trouvait un gentleman aux cheveux sombres qui regardait Eleanor de manière étrange et continua à le faire, même une fois pris sur le fait. C’était un regard intense et interrogateur, qui lui donna la chair de poule.

— Lord Carlton…

Eleanor hésita, craignant d’attirer plus d’attention sur elle.

Comme elle ne continua pas, il l’incita :

— Qu’y a-t-il ?

— Pourriez-vous jeter un coup d’œil au gentleman assis dans la loge à la droite de Miss Saint-Clair, s’il s’agit bien de Miss Saint-Clair, la femme vêtue en jaune, et me dire de qui il s’agit. Je vous prie…

Elle arrêta Lord Carlton de la main.

— Ne le laissez pas savoir que vous le regardez.

Lord Carlton obéit en tournant son visage vers la scène, avant de balayer d’un regard l’audience dans son ensemble, faisant une pause sur le gentleman en question.

— Je crains ne pas avoir été des plus subtiles. Mais c’est le vicomte Delacroix. Il est reçu partout en société, même à l’Almack, à ce qu’on m’a dit, bien que nos chemins ne se soient jamais croisés. Sa famille est arrivée pendant la Terreur.

Eleanor se mordilla la lèvre tandis qu’elle digérait cette information et Lord Carlton se pencha vers elle.

— Puis-je demander pourquoi ? Dois-je me sentir menacé ?

Eleanor lui retourna un regard légèrement exaspéré.

— Monsieur, je vous en prie, ne vous jouez pas de moi.

Elle risqua un nouveau regard en direction de la loge et vit que Lord Delacroix la fixait toujours du regard. Il leva la main légèrement comme pour faire un signe, mais elle évita son regard avant qu’il ne le puisse.

— C’est seulement qu’il semble me fixer du regard et que nous n’avons pas été présentés.

— Il a dû entendre chanter vos louanges, Miss Daventry. Je ne vois pas d’autres raisons.

Le carillon résonna, signalant le lever de rideau. Lord Carlton se leva à demi, avant de se rasseoir et de lui murmurer :

— Cependant, il ne l’a pas entendu de ma bouche. Je répugne à dévoiler aux Babyloniens tous les trésors du temple.

Il se leva à nouveau et s’inclina sur sa main.

— Bonne soirée, Miss Daventry. Miss Ingram, votre humble serviteur.

Se tournant vers l’ami qui l’avait suivi dans la loge, il ajouta :

— Bower, y allons-nous ?

Aussitôt qu’ils furent partis, Frederick Ingram apparut et regarda autour de lui.

— Mère n’est pas encore de retour ? Elle doit s’attendre à ce que je la raccompagne.

Il fit volte-face et revint quelques minutes plus tard, accompagné de sa mère à l’instant où l’agitation de l’assistance redescendait à un bourdonnement silencieux. Le rideau s’ouvrit.

Le reste de l’opéra fut perdu pour Eleanor, trop occupée à réfléchir au drame qui se jouait dans sa propre vie. L’intérêt de Lord Carlton était trop marqué pour son confort. Ce n’était pas comme si quelque chose n’allait pas avec lui. Au contraire, de ce qu’elle avait pu en voir, il semblait sincèrement attaché à sa sœur et à sa mère. Il s’était montré à son avantage au musée avec les jeunes cousins de Phoebe. Plutôt bel homme — non que cela soit important. Aussi illogique que cela puisse être, son hésitation n’était basée que sur ses sentiments et le fait qu’il ne semblait pas déclencher des sentiments très remarquables en elle.

Quant à Lord Worthing, son intérêt semblait plus amical qu’amoureux et, en conséquence, elle avait tort d’y attacher de l’importance. C’était simplement que… Elle se sentait captivante quand il était près d’elle. L’espace d’un instant, elle s’autorisa à se souvenir de la sensation de son bras touchant le sien, de ses yeux cajoleurs et de la lueur dans son regard. Et lorsque Madame Catalani chanta son célèbre aria, le cœur d’Eleanor s’envola avec les notes.

 

LE LENDEMAIN À HOOKHAM, Eleanor parcourut les nouveaux titres, sourde aux supplications de Lydia de faire son choix et d’en finir avec cette échoppe. Elle avait déjà choisi le roman d’Ann Radcliffe, qu’elle n’avait pas eu le temps de finir au domaine de Worthing, et cherchait à présent un second livre. La bibliothèque des Ingram était vieille de plusieurs siècles et semblait ne contenir que de la prose latine et d’anciens manuels agricoles. Elle ne gâcherait pas cette opportunité de choisir un livre parmi une plus vaste sélection.

— J’ai besoin d’un nouveau bonnet avec une garniture coquelicot. Et je te rappelle que tu en as besoin d’un blanc. Nous n'avons que très peu de temps avant de devoir rentrer…

— Vas-y alors, dit Eleanor en attrapant un des livres et en tournant ses pages.

Ah, celui-ci contient plein de dialogues. Il est assurément bien.

Lydia la scruta, puis, vérifiant les alentours de l’allée déserte où elles se trouvaient, lança son attaque.

— Stratford est venu voir Ingram ce matin pendant que tu te promenais dehors et il a dit que tu souhaitais être gouvernante. Eleanor, d’où sort cette absurdité ?

Eleanor leva les yeux, surprise.

— Je t’ai dit que je ne me marierai pas à moins d’éprouver un véritable attachement. Pourquoi cela devrait-il te surprendre ?

Lydia se pencha pour croiser le regard d’Eleanor.

— Je suis surprise car tu sembles considérer une telle chose comme hors de ta portée. Tu as de nombreux galants.

— Je n’en ai besoin que d’un, Lydia.

Deux femmes entrèrent dans l’allée, bavardant des mérites de la dentelle de Bruxelles, et Eleanor fit un pas de côté pour les laisser passer.

— Tu en auras seulement un dans ce cas, rétorqua Lydia. Tu as le choix. Pourquoi devrais-tu envisager de devenir employée ?

— Je dois prendre ma vie en main selon mes propres conditions, lui dit Eleanor. Si je ne trouve pas quelqu’un qui me convient cette saison, je pourrais me rabattre sur un emploi jusqu’à ce que je trouve quelqu’un d’approprié.

Lydia secoua la tête avec une telle résolution qu’Eleanor en fut surprise.

— Non. Tu ne feras que t’éloigner de Londres où se trouvent de telles opportunités. Et, même si tu trouves une place à Londres, ta situation deviendra si distante de la bonne société qu’il te sera impossible d’y retourner. Ne fais pas cela, Eleanor.

Eleanor rencontra le regard de Lydia. Elle ne dirait rien pour essayer de la dissuader, mais Lydia n’avait pas d’inquiétude financière. Pour l’amour du ciel, qu’imaginait-elle qu’Eleanor ferait en attendant cette offre de mariage insaisissable ? Le découragement menaçait d’étouffer Eleanor comme une couverture humide, mais elle refusa d’y céder.

— J’y réfléchirai, dit-elle pour clore la discussion.

Lydia la serra dans ses bras.

— Fais-le. Je vais aller en face chez la modiste. Je n'en ai que pour quelques instants. Souhaites-tu m’attendre ici ?

Eleanor savait qu’une Lydia à la recherche d’un nouveau couvre-chef ne serait pas satisfaite avant d’en avoir vu au moins une vingtaine.

— Vas-y. Je serai très bien ici.

Après que Lydia eut quitté la bibliothèque, Eleanor poursuivit sa lecture, en se demandant si Lord Worthing se souviendrait de lui demander une danse à l’Almack comme il l’avait promis. Il ne semblait pas le type d’homme à oublier. Elle se somma d’étouffer tout espoir concernant Lord Worthing jusqu’à ce qu’il lui ait donné des raisons d’espérer.

Ah. The Absentee — un livre qui venait seulement de paraître. Faisant courir ses doigts sur la reliure en cuir bleu, elle décida d’emprunter la seule copie restante de la bibliothèque pendant qu’elle en avait l’occasion.

Le prenant avec elle, Eleanor trouva un siège et ouvrit, non le roman de Radcliffe qu’elle devait terminer, mais le nouveau de Mrs. Edgeworth. Elle tourna la première page et laissa l’agitation de la bibliothèque s’estomper tandis qu’elle lisait les premières pages, puis les deux premiers chapitres.

— Miss Daventry.

Eleanor fut arrachée de l’histoire profondément captivante et leva les yeux jusqu’à ce que le visage poupon de Mr. Weatherby apparaisse dans son champ de vision.

— Miss Daventry, c’est un plaisir de vous rencontrer. La première fois que cela arrive en dehors d’une salle de bal. Vous choisissez un livre, n’est-ce pas ?

Il semblait s’essayer à de nouvelles personnalités, le jeune homme nerveux et prompt à se confier ayant disparu. À sa place se trouvait un dandy vêtu de façon criarde et affectant l’indifférence.

— Toutes les jeunes filles aiment-elles lire ? lui demanda-t-il.

— Pas toutes les ladies, répondit Eleanor avec un sourire en pensant à Lydia.

Elle se leva pour le saluer.

— Mais celle-ci, au moins, aime lire. Vous le devez aussi, si vous êtes ici.

La main de Mr. Weatherby vola jusqu’à sa poitrine.

— Je ne peux pas vous mentir, Miss Daventry. Je ne suis pas un rat de bibliothèque. Seulement, mon ami vous a vu à travers la vitrine et désirait être présenté. Connaissez-vous Lord Delacroix ?

Avant qu’elle ne puisse exprimer sa surprise, le gentleman de l’opéra, dont les larges traits contrastaient avec ses membres minces, contourna Mr. Weatherby et s’inclina profondément.

— Me permettez-vous de faire les présentations ? continua Mr. Weatherby

— Bien évidemment, murmura-t-elle, évaluant le visage de Lord Delacroix en quête d’indices sur la raison de son désir de faire sa connaissance.

— Miss Daventry, dit le gentleman. Je suis enchanté de vous rencontrer. J’ai tellement entendu parler de vous.

— Vraiment ? demanda-t-elle, pas particulièrement ravie. Je ne suis généralement pas censée susciter grand intérêt.

— Oh, la personne qui a parlé de vous était très intéressée, lui dit-il avec un rictus mystérieux. Très intéressée, en effet.

Il fit une pause pour voir si elle allait le questionner d’avantage, mais, comme elle n’en fit rien, il s’éclaircit la gorge.

— Viendrez-vous au gala de Mrs. Maxwell ?

Eleanor répondit :

— Nous avons reçu des invitations, mais Lady Ingram ne pense pas que cela soit de bon ton puisque nous n’en sommes toutes deux qu’à notre première saison.

Lord Delacroix rebondit sur sa phrase avec un sourire espiègle.

— Comment cela ? Vous semblez si expérimentée, on pourrait difficilement se douter que vous en êtes à votre première.

Eleanor fronça les sourcils, mais Mr. Weatherby vint à son secours en rétorquant :

— Miss Daventry est l’image même de la modestie. Ne me faites pas regretter de vous avoir présentés.

Lord Delacroix fut momentanément réduit au silence avant de dire :

— Ma légèreté m’entraîne trop loin. Veuillez me pardonner. J’ose dire que nous nous rencontrerons de nouveau à l’Almack. À présent que nous avons été correctement présentés, puis-je réclamer une danse avec vous pour ce soir-là ?

Il réalisa une autre courbette élégante pour accompagner sa requête.

Le cœur d’Eleanor sombra à l’idée de converser avec lui pendant toute une danse, mais elle ne savait comment refuser. Avec soulagement, elle vit Lydia entrer dans la bibliothèque et lui faire signe, deux paquets en main.

— Les chapeaux ne sont pas encore prêts, annonça Lydia, mais j’ai trouvé des gants qui iront parfaitement avec ma tenue d’équitation et je les ai obtenus pour une bouchée de pain. J’aurais aimé t’y emmener, mais James nous attend. Es-tu prête ?

À cet instant, elle aperçut Mr. Weatherby et Lord Delacroix se tenant dans l’allée de livres.

— Je suis prête, dit Eleanor en s’avançant vers Lydia.

— Et ma danse ? l’appela Lord Delacroix.

Eleanor fit une pause.

— S’il reste de la place sur mon carnet de bal, lui donna-t-elle comme réponse.

Lydia fit un signe de tête en direction des deux gentlemen et ouvrit la voie vers l’extérieur. Eleanor ne put respirer à nouveau avant d'être assise hors de vue, contre les coussins rembourrés de la voiture de Lydia.

Avant même que la porte soit refermée, Lydia attaqua :

— Bonté divine, as-tu fait la connaissance de Lord Delacroix ? Qui vous a présentés ? Si c’était Mr. Weatherby, il n’aurait pas dû le faire. Lord Delacroix n’est pas perçu comme étant de bon ton, tu sais. Il est accepté à l’Almack en raison de ses liens avec la princesse Lieven et, à cause de cela, personne n’ose le contrarier. Mais il jouit d’une réputation de débauché. Aucune mère n’apprécie de le voir danser avec sa fille, même si sa fortune semble intacte, et cela malgré son amour pour les jeux de hasard.

Lydia fit une pause pour reprendre son souffle après ce monologue enflammé, mais Eleanor demeura silencieuse.

— Il t’a fait promettre une danse, n’est-ce pas ? continua-t-elle. Il est bel homme.

Eleanor leva les yeux, alarmée.

— Lydia. Non…

— Comment m’en empêcher ? Tu sais que j’ai un faible pour les hommes du style de Byron, avec des boucles sombres et des yeux bruns fondants.

Lydia sourit malicieusement et, comme Eleanor continuait à l’observer, un reproche au fond des yeux, elle se rétracta finalement avec un rire.

— Mais j’ai grandi à présent. Je me marierai certainement avec un homme respectable, comme le commandant Fitzwilliam.

Eleanor s’adoucit.

— Oh, l’aimes-tu bien ? Il est digne de confiance et… Et bon.

Lydia rétorqua :

— Non, je ne l’aime pas. Il est assez gentil, mais il ne me plaît pas. Ce sera un époux respectable, bien que guindé.

— Le penses-tu vraiment ? demanda Eleanor avec étonnement.

Lydia disait cela maintenant, mais Eleanor avait vu la façon dont elle regardait le commandant Fitzwilliam et était certaine qu’elle n’était pas dénuée d’affection pour lui.

— Ne crois-tu pas qu’il est quelqu’un dont l’attention ne vagabondera jamais, dont la demeure sera toujours bien tenue, dont les enfants n’auront jamais à endurer des épisodes de tempérament désagréable ?

— Oh, si tu l’aimes tant, tu devrais te marier avec lui, riposta Lydia avec aigreur.

Eleanor garda sagement ses pensées pour elle-même.

 

LE SOIR de la réception à l’Almack, Eleanor reçut un petit bouquet rose de la part de Lord Carlton et Lydia dut choisir entre trois fleurs : une pivoine blanche du commandant Fitzwilliam, un petit bouquet de fleurs jaunes de Lord Carmichael et un rouge d’un nouveau prétendant que Eleanor n’avait pas encore rencontré.

— Oh, je vais devoir porter la pivoine du commandant Fitzwilliam, dit Lydia mécontente. C’est la seule qui soit assortie à ma robe. Comment pouvait-il savoir que je porterais du pourpre ? On pourrait croire qu'il a envoyé des espions pour me suivre chez la modiste.

— Tu aimes les pivoines. Et, tu lui as dit ce que tu porterais lors de sa dernière visite matinale, lui rappela Eleanor d’un ton enjoué. Il n’a pas eu besoin d’espions, seulement d’une bonne capacité d’attention. Comment un homme peut-il écouter une femme parler autant de mode et en retenir les informations essentielles, je ne le sais pas.

Elle ne put s’empêcher de glousser.

— Peut-être est-ce pour cela que Lord Ingram dit qu’il est si prometteur. Il n’est distrait par aucune des feintes que les troupes ennemies mettent sur sa route. Il continue d’assiéger la forteresse.

— Serais-tu en train de me parler en métaphores, Eleanor ?

Lydia se tourna vers elle, les poings sur les hanches.

— Suis-je supposée être la feinte ou la forteresse ?

— Tu es les deux, lui assura Eleanor. Ta feinte est d’ennuyer ton audience avec des sujets tels que les toilettes, ce qui t’assure de ne retenir l’attention que des hommes les plus superficiels. Et ta forteresse est ton cœur et ce qui compte réellement pour toi, si seulement quelqu’un pouvait en briser les murs pour l’atteindre.

Lydia se racla la gorge tout en fronçant les sourcils.

— Voilà une flopée de sottises comme je n’en ai jamais entendu.

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