L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre Trente-sept
L es roues de l’attelage cahotaient et le mouvement de balancement ne fit rien pour calmer le désespoir accablant d’Eleanor. Heureusement, Lord Delacroix n’essaya pas de converser et elle eut droit à ses propres réflexions. Après deux heures sur la route, l’attelage s'arrêta brusquement et ses réflexions devinrent une piètre consolation. La terreur explosa en elle tandis qu’elle contemplait ce qu’il pourrait lui faire.
L’attitude de Lord Delacroix était inoffensive. Il descendit et échangea un mot avec le cocher, puis tendit une main pour l’aider à descendre. Elle l’ignora et ils se retrouvèrent dans la cour, qui était encore très animée, la soirée n’étant que peu avancée. Des lanternes étaient posées sur le banc à l’extérieur de la porte et il y avait des lumières dans les bougeoirs placés à des angles inhabituels dans la cour. Eleanor le suivit dans l’auberge, les yeux en quête d’opportunités pour s’échapper — mais, jusqu’ici, aucune qu’elle n’ait pu mettre en œuvre.
— Un petit salon privé pour ma sœur et moi, demanda Lord Delacroix à l’aubergiste qui les mena à travers la salle à manger bondée vers le fond de l’auberge.
— Vous avez de la chance, monsieur, dit l’aubergiste en s’inclinant avec déférence. Le gentleman qui avait réservé cette pièce n’est pas venu. Ma femme est en train de rôtir la volaille et il nous reste un cochon de lait du déjeuner, si cela vous convient. Dois-je vous apporter à manger et à boire ?
— Ce serait parfait, répondit Lord Delacroix, et un verre de limonade pour ma sœur.
Le propriétaire de l’auberge jeta un regard en biais à Eleanor et s’inclina avant de sortir, refermant la porte derrière lui.
— Asseyez-vous, dit Delacroix. Il est inutile de rôder près de la porte. En fait, vous dissiperiez les soupçons si vous agissiez naturellement. Je vous ai rendu service en disant que vous étiez ma sœur. Vous ne serez pas compromise avant que nous ne soyons suffisamment loin de l’Angleterre. Lorsque je vous amènerai en France, mon hôte vous donnera un autre type de vie. Dans tous les cas, que j’intervienne ou non, votre réputation est ruinée.
— Ma réputation ne sera pas ruinée, car je n’ai rien fait pour le mériter. Je trouverai un moyen de blanchir mon nom, déclara Eleanor, royalement.
Cependant, elle prit place comme il le lui avait ordonné, sachant que ses mots perdraient de leur substance à l’instant où il forcerait ses attentions sur elle.
Après ses directives, Lord Delacroix ne lui porta plus attention et elle n’était pas certaine de trouver cela réconfortant ou inquiétant. L’aubergiste arriva avec la nourriture promise et, alors qu’il s’inclinait pour sortir à nouveau, Eleanor remarqua le couteau posé à côté de son assiette, tandis que Lord Delacroix lui servait des patates bouillies et un morceau de viande.
Eleanor s’assit, droite comme une baguette, et, tandis que Lord Delacroix se penchait pour prendre une bouchée de son plat, elle fit glisser le couteau dans la manche de sa robe, utilisant son autre main pour boire sa limonade. Il finit jusqu’à la dernière goutte le contenu de son verre avant de le reposer d’un coup sec.
— Enlevez le couteau de votre manche et reposez-le sur la table. Il ne vous servira à rien et ne fera que me mettre en colère.
Les lèvres pincées, elle posa le couteau sur la table avec dignité.
LE CHEVAL du commandant Fitzwilliam patientait à la porte du manoir des Skeffington. Stratford sauta en selle et dirigea sa monture en direction de chez Ingram, espérant y trouver Eleanor. Avant qu’il ne puisse partir, un homme portant des couleurs ternes et un chapeau aux bords bas se glissa à côté de lui et s’empara de ses rênes. Alarmé, Stratford leva sa cravache, prêt à frapper.
— Tout doux, cam’rade. J’vous ai vu ‘vec l’étalon du commandant et j’dois parler ‘vec lui.
L’homme leva les yeux et Stratford put le voir clairement à la lumière des lampadaires.
— Comment connaissez-vous le commandant ? s’enquit Stratford, abaissant sa cravache.
L’homme ne semblait pas être une source de danger.
— M’a ordonné d’suivre Dela-croi. C’te vrai, m'sieur. J’vois qu’vous avez l’nez fin ; rien n’vous échappe. C’te à propos d’cet étranger, et l’commandant m’a ordonné d’vous trouver s’il n’était pas disponible.
— Que se passe-t-il ? demanda impatiemment Stratford. Qu’avez-vous à dire à propos de Delacroix ?
— L’gars a pris un transport direction Dover ‘vec une malle attachée d’ssus, si j’me trompe pas. L’ai suivi jusqu’Aymarket et pis il a pris une rosière qui n’semblait pas ravie.
— Une femme ! s’exclama Stratford. À quoi ressemblait-elle ?
— Robe verte, manteau jaunâtre…
Eleanor.
— Je dois partir, dit Stratford. Le commandant Fitzwilliam sortira sous peu accompagné de deux jeunes femmes. Je vous prie de ne pas les effrayer, mais d’essayer de le tenir informé de ma destination.
— J’le f’rai, Cap’taine.
Avant que l’homme ne puisse en dire plus, Stratford s’en alla.
Stratford pressa le cheval du commandant en direction de Cavendish Square et, après un ordre bref, ses chevaux bais furent harnachés au phaéton. Delacroix croule sous les dettes, pensa-t-il alors qu’il pressait ses chevaux aussi vite que le trafic londonien le permettait. Par conséquent, l’homme n’avait rien à perdre. Ils devaient avoir plus d’une heure d’avance et, bien que cela le rassure de faire le trajet avec ses baies, il ne pouvait être certain de les rattraper sans s’arrêter à chaque relais de poste ou auberge sur le chemin ; il ne devait pas les manquer. Le bateau lèverait l’ancre à marée haute et, s’il n’arrivait pas à les doubler avant que Delacroix ne parte pour la France, tout serait perdu.
Le phaéton de Stratford était bien plus léger que n’importe quel attelage, dans lequel Delacroix pouvait voyager, ce qui lui redonnait de l’espoir. Après une heure de chevauchée épuisante, il arriva au premier relais de poste et s’arrêta seulement le temps de s’assurer qu’aucun attelage n’était dissimulé à la vue. Il n’y en avait aucun et un seul coup d’œil lui suffit pour voir qu’aucune personne de qualité ne se trouvait à l’intérieur.
Stratford ne pensait pas qu’ils se seraient arrêtés si tôt sur la route. Delacroix devait être aussi impatient de rejoindre la côte que Stratford l’était de le trouver. Mais il ne pouvait prendre le risque de les manquer et il savait que Miss Daventry était une jeune femme pleine de ressources. Non, il devait s’arrêter à chaque auberge et relais de poste sur la route.
Alors qu’il continuait, le fait que ses pensées aient été toutes tournées vers Eleanor le percuta. Mais pourquoi Delacroix prenait-il le large maintenant ? Le service de renseignements de Fitz leur avait signalé que quelque chose se préparait et que cela se passerait ce soir ou le lendemain. Et, voici Delacroix en territoire ennemi et en partance pour la France. Cela devait être lui. Mais quel rôle jouait Eleanor dans tout ceci ? Stratford repéra une autre auberge sur la route et, bien qu’il l’ait presque dépassée, il tira sur les rênes et mit pied à terre.
Il fut récompensé de sa prudence. Sur le côté, se trouvait un attelage à l’arrêt, avec les armoiries de Delacroix; chevaux déharnachés et têtes enfoncées dans des seaux de nourriture. Il n’avait même pas essayé de les cacher. Le scélérat devait probablement penser que personne ne se lancerait à la poursuite d’Eleanor.
Le palefrenier s’était précipité vers lui aussitôt qu’il s’était arrêté et Stratford lui lança les rênes, glissant une pièce dans la main tendue de l’homme.
— Donnez-leur de l’eau fraîche et un coup de brosse, mais ne les dételez pas. Je ne reste pas.
Entrant dans la salle à manger bondée, il repéra la porte menant au petit salon privé et la rejoignit sans attendre. Le propriétaire se précipita vers lui pour l’arrêter.
— Monsieur, la pièce est occupée pour le moment. Vous n’étiez pas là à l’heure indiquée dans votre lettre.
Stratford le poussa sur le côté et ouvrit la porte d’un coup sec. Celle-ci s’entrechoqua contre le mur, révélant Miss Daventry assise en face de Lord Delacroix. Elle se leva et il n’eut que le temps de jeter un coup d’œil à son visage pâle et à ses yeux effrayés, avant de tourner son regard sur Delacroix.
— Le diable, dit-il avec fureur.
Miss Daventry se déplaça dans un coin de la pièce et il put entendre la peur et l’incertitude dans sa voix.
— Je suis heureuse que vous soyez venu, monsieur. J’ai été emmenée contre mon gré.
Pourquoi est-elle apeurée ? Je suis là maintenant.
Il ne lui accorda que le plus bref des regards, ne voulant pas détourner les yeux du gredin toujours assis à table. Il ne lui faisait pas confiance.
Lord Delacroix se leva et commença à applaudir.
— Bravo ! dit-il. Vous avez fait toute cette route seulement pour interrompre un charmant tête-à-tête. Maintenant que vous avez vu où en sont les choses, pourquoi ne retourneriez-vous pas à Londres ?
— Oh ho ! s’énerva Stratford ne pouvant contenir plus longtemps sa fureur ni ses mots. J’imagine que vous trouveriez cela fort commode, mais vous allez payer pour le mauvais traitement infligé à Miss Daventry. Et, pendant que je vous donne une leçon, monsieur, vous allez répondre à propos de la liste d’informations que vous avez volée au ministère de la Guerre et que vous avez l’intention de céder aux mains ennemies. Ne prenez pas la peine de nier.
— C'est donc à moi qu'il faut le reprocher, n’est-ce pas ? railla Delacroix levant les yeux au ciel avant de se rassoir. Bon Dieu.
Stratford fit une pause. Sa certitude que Delacroix était l’espion ne s’était raffermie qu’après que l’homme eut enlevé Eleanor. Avant cela, il n’avait pas été entièrement convaincu de la culpabilité de Delacroix, malgré des preuves plutôt solides du contraire. Peut-être que son affection pour Eleanor avait aveuglé son impartialité dans cette affaire et il fut pris d’un doute. Malgré cela, il devait aller au fin fond de l’histoire.
— Toutes les preuves vous désignent, dit-il. Votre départ de Londres coïncide avec la livraison d’informations à l’ennemi. Vous n’étiez pas à l’Almack la nuit où le document a été volé au quartier général. Et nos renseignements indiquent que l’espion en question est probablement de descendance française, accusa-t-il pointant son doigt en direction de Delacroix. Vous étiez présent quand Lord Ingram est tombé de cheval et je suis certain que, si vous êtes revenu, c’était pour finir le travail. Seulement, vous êtes arrivé trop tard !
Lord Delacroix leva les mains en l’air.
— Qu’allez-vous encore me jeter à la figure ? Avez-vous seulement pensé que je n’aurais pas fait une apparition ce matin-là si j’étais coupable de ce que vous m’accusez ? Que je ne serais pas aussi bête qu’une oie pour me faire attraper à proximité ?
— Votre apparition avait pour but d'écarter les soupçons. Un cas de double jeu. Vous revenez sur la scène, adoptez le rôle de l’ange miséricordieux et tous soupçons sur vos actions sont écartés.
Stratford dénoua sa cape et la jeta de côté, puis tira sur sa cravate.
— Dites-moi. Si vous êtes innocent, pourquoi fuyez-vous le pays avec Miss Daventry ? Pourquoi ne pas rester où vous étiez ?
— Ma situation devenait trop instable et, non… réfuta Delacroix en levant la main. Ce n’est pas parce que je craignais d’être pris pour un espion, bien que j’aie eu des soupçons quand Ingram a commencé à s'intéresser à mes affaires. Oui, évidemment que je savais qu’il me faisait suivre. J’ai aussi mes sources. Ma situation est instable parce que j’ai dilapidé ma fortune sans considération. Je suis au bout du rouleau, Worthing. Et, avec les yeux impitoyables de la bonne société déjà sur moi en raison de mon ascendance française, comme vous l’avez si gracieusement indiqué — qu’importe que je sois allé à l’école avec le reste d’entre vous et que j’ai passé l’intégralité de ma vie ici, faisant tout sauf verser mon sang pour ce pays, les dettes étaient plus que je ne pouvais en supporter. Je devais m’enfuir.
— Si vous n’espionnez pas… C’est bien trop dur à croire, insista Stratford en secouant la tête et regarda la sacoche en cuir à côté de l’assiette de Delacroix. La description, les mobiles.
— Les mobiles ! rétorqua Delacroix. Quand donc mes actions ont-elles un jour remis en question mon amour pour l’Angleterre ? Seul mon sang le remet en question. Mais j’ai été élevé sur le sol anglais, étudié dans des écoles anglaises, trouvé une pairie dans les clubs anglais. Il n’y a pas de mobile. A quand remonte cette nuit dont vous parlez où l'on a volé un papier au quartier général, au sein duquel je n’ai pas accès, puis-je vous le rappeler ?
— C’était le treize du mois de mai quand le reste de la bonne société était à l’Almack. Tout le monde était là-bas, excepté vous. Tous les indices concordent.
— Ah. L’Almack, riposta Delacroix âprement. Mon bon d’invitation a été révoqué pour cette assemblée illustre. Je suis allé jouer aux cartes à la place et vous pouvez demander à quiconque se trouvait au Boodle ce soir-là.
Stratford demeurait dubitatif, mais il en avait suffisamment appris pour faire une nouvelle pause.
— Tout vous désigne. Qui d'autre correspondrait aussi bien à la description ?
Lord Delacroix soupira.
— Je n’aime pas me mêler des affaires des autres, sauf si c’est pour sauver ma peau. Mais, avez-vous pensé à Mr. Braxsen ?
— Braxsen, répéta Stratford, perplexe. Mais il n'aurait aucune raison.
— Vraiment ? Né en tant que fils d’une révolutionnaire française sympathisante de Bonaparte ? Évidemment, ce n’est pas de notoriété publique. Les parents de sa mère ont choisi un royaliste Anglais pour être son époux et le père de Braxsen a essayé d’orienter les pensées du garçon vers des sentiers anglais plus appropriés. Mais les murmures d’une mère contribuent grandement à former l’idéologie d’un enfant.
— Mais il a pris part à la guerre, dit Stratford. Il s’est battu pour nous…
Il s’arrêta, se rappelant les détails de ses conversations avec Braxsen. Il n’était pas prédisposé à repartir pour la péninsule; il remettait en question la mort de son frère, faisant même allusion au fait qu'elle était survenue dans des circonstances suspicieuses.
— Braxsen a votre taille et votre couleur de cheveux, réfléchit-il doucement. Et il est arrivé à l’Almack un instant avant que les portes ne se ferment.
Tout à coup, tout devint clair.
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