Le grand livre de l'hypnose

Grégory Tosti · Chapitre 104 sur 182

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Le grand livre de l'hypnose

Une méthodologie du parler hypnotique

Un thérapeute inexpérimenté, peu sûr de lui, s’attend généralement à obtenir des résultats thérapeutiques avec les sujets les plus suggestibles. En revanche, un thérapeute sûr de lui, attentif, sachant manier le langage hypnotique et s’adaptant à son patient, rencontrera de nombreux succès par l’hypnose.

 

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Si c’est bien le langage hypnotique qui invite à l’expérience de l’hypnose, n’oublions pas que celle-ci aura débuté par la mise en relation de deux individus, et par la création d’un lien de qualité par l’accordage. C’est donc dès le premier contact, dès la première poignée de main, dès le premier regard échangé, que débute le processus hypnotique. Peut-être même pourrions-nous avancer, comme le propose Jean-Marc Benhaiem, que l’hypnose commence au moment même où le patient se décide à consulter, puisque c’est à cet instant qu’une potentialité de changement émerge.

 

Une méthodologie du parler hypno que

Dans ce chapitre, nous abordons l’ensemble des techniques qui permettent de faire l’hypnose. On pourrait nommer cela une méthodologie du parler hypnotique. Ici, « parler » est à entendre non seulement en termes de langage verbal (les mots, la façon de construire les phrases, la manière de formuler les suggestions, etc.) mais aussi en termes de langage paraverbal (l’intonation de la voix, les soupirs, les pauses, les silences, etc.) et de langage non-verbal (la position du corps, les gestes, le regard, etc.).

Nous allons passer en revue nombre de techniques mais aussi de principes qui sous-tendent la technique hypnotique. Ces outils de communication sont des outils enseignés en école d’hypnose thérapeutique. L’apprentissage du savoir-faire hypnotique est un passage obligé pour tout élève de l’hypnose médicale.

Puis, en fonction du thérapeute, de son histoire, de ses affinités, de sa personnalité, de son expérience, et de sa compréhension du phénomène hypnotique, chacun développe sa propre façon de faire de l’hypnose. Certaines approches sont plus directes, d’autres plus indirectes, et pourtant les résultats obtenus peuvent tout à fait être les mêmes. Une fois les techniques apprises et assimilées, on peut se passer de beaucoup pour n’en garder que certaines, et on se surprend à en créer de nouvelles propres à chacun. Chaque professionnel développe alors sa propre approche, sa propre manière de travailler. Et c’est alors qu’il développe la plus efficace des hypnoses.

Mais combien d’années de travail et d’étude de l’hypnose faut-il avant d’en arriver là !

En ce qui me concerne, de par ma formation et de par l’influence de mes professeurs, je considère que le travail dans l’éthique de l’explicite est le travail le plus fécond et le plus confortable pour le patient comme pour le thérapeute. Parce que nous vivons dans une société pluraliste dans laquelle chacun se réfère à un système de représentation qui lui est propre, adopter une posture explicite dans la relation est le moyen le plus efficace, parce que le plus respectueux du mode de représentation de l’autre, pour entreprendre une thérapie. En raison des croyances du patient comme celles du thérapeute, il n’est pas possible de partir de l’a priori selon lequel dans l’enceinte relationnelle thérapeutique, les mêmes valeurs, significations, enjeux, et systèmes de représentation sont partagés. Or, ce qui nous intéresse pendant la thérapie, c’est précisément le matériel perceptif amené par le patient, quel que soit son système de référence. En hypnose, nous cherchons à changer une perception. L’hypnothérapie ne s’intéresse pas à l’origine des choses.

Le thérapeute accompagne le patient vers un recadrage du symptôme. Recadrer signifie donner un autre sens. Nous pourrions dire que recadrer, c’est donner un autre sens à ce qui est. Pour ce faire, c’est le patient qui avancera pas à pas vers les changements qu’il suspectait mais qui restaient encore de l’ordre de l’inaccessible. La transe conduite par le thérapeute permet au patient d’actualiser les possibilités, et de ressentir comme vraies les choses qui l’étaient déjà sans qu’il le sache.

Il faudra pour cela à chaque instant de la thérapie s’ajuster sur ce que le patient semble pouvoir admettre comme possible, comme vraisemblable, comme probable, et s’en servir comme levier pour mettre à jour les potentialités qui étaient jusqu’alors ignorées. Et si le patient est incapable de percevoir autre chose que la perception sclérosée qui l’amène à consulter, on pourra compter sur l’émergence des alternatives expérientielles potentialisées par la transe pour trouver un point d’appui nouveau.

Voilà pourquoi il est nécessaire à tout moment de se laisser guider par celui qui vient consulter.

Nos idées en tant qu’hypnothérapeutes n’ont pas grand intérêt. Pire, elles risquent d’entraver le possible que le patient commencerait à entrevoir au travers de l’expérience hypnotique. Sclérosé par les dogmes et les systèmes de pensées, le thérapeute risque d’être aveugle à la voie qui s’ouvre au patient, en voulant absolument lui faire prendre le chemin que lui, professionnel de la thérapie, considère être le bon pour guérir. D’abord, la somme d’énergie pour amener le patient à le rejoindre dans son système de représentation sera considérable, et ensuite il y a fort à parier que le patient n’adhère pas à ce cadre qui n’est en rien fondé sur son propre système de représentation, sa propre histoire, ses propres forces, ses propres faiblesses.

En hypnose, le rôle du thérapeute consiste fondamentalement à se laisser déconcerter par toute possibilité présentée par le patient lui-même.

Pour pouvoir se laisser surprendre par la nouveauté, il va falloir que le thérapeute lui-même perde ses certitudes.

C’est parce que le thérapeute fait l’expérience de l’hypnose en même temps que le patient qu’il se débarrasse de ses certitudes et laisse apparaître le doute. Car la transe hypnotique, si l’on s’y abandonne, favorise le relâchement des associations. La plasticité des perceptions alors retrouvée fait naître le doute. Le doute est le vide à partir duquel va émerger le germe du changement. Car lorsqu’on doute, on est prêt à accueillir quelque chose de nouveau. C’est lorsqu’il n’y a plus de certitudes que quelque chose de neuf peut apparaître. C’est dans le doute que l’imagination se déploie à l’infini pour créer le nouveau. Alors, s’ouvre un chemin différent.

Lorsque le doute est installé, il n’y a plus de condamnation à répéter encore et encore les mêmes comportements, les mêmes peurs, les mêmes habitudes.

C’est le doute qui engendre la liberté.

Mais cette liberté, pour être réelle, doit naître de l’expérience du patient à chaque étape de la thérapie. Pour susciter que le patient aille dans le sens qu’il a lui-même suspecté, il faut idéalement que l’expérience hypnotique qui lui est proposée soit la moins structurée possible. Ou paradoxalement, qu’elle soit si bien structurée qu’elle laisse au patient une immense liberté favorable à l’émergence d’une nouvelle alternative qu’il suspectait peut-être sans le savoir. Bien entendu, une fois que le thérapeute aura vérifié l’authenticité de la démarche et que l’objectif de la cure hypnotique aura été déterminé, forme et fond de l’expérience seront façonnés d’instant en instant.

Ceci est vrai pour chacune des expériences d’hypnose que le patient fait. Voilà aussi pourquoi chaque expérience hypnotique est unique et non reproductible : à chaque fois, la donne est différente, les ressources réactualisées, et le champ des possibles un peu plus large.

Ainsi avance-t-on pas à pas, au rythme de chacun. Certains patients seront capables d’utiliser l’ouverture de l’hypnose pour réaliser une transformation radicale. D’autres prendront le temps de construire l’appui nécessaire avant de faire le grand saut, alors que d’autres plongeront tête première dans le bain de la métamorphose. Les séances uniques, qui changent radicalement la vie d’un patient, ne sont pas rares.

Le langage du thérapeute, qui accompagne le patient au point culminant de l’expérience se compose de mots qui bercent, de mots qui rassurent, mais aussi d’éléments non-verbaux et paraverbaux : un rythme, un ton, une attitude. Autant de fils qui permettent au thérapeute de tisser le contexte qui invite le patient à faire une expérience de modification perceptive.

En fonction de ce qui se vit au cœur de la séance, le rythme proposé par le thérapeute pourrait être tantôt énergique, tantôt lent, et le patient fait ce qu’il a à faire avec cet ensemble de choses étranges et parfois disparates grâce à la souplesse qui se développe par l’expérience même de la transe.

Parfois même, il se peut que la séance soit inaudible. Le thérapeute dit des mots que l’on n’entend pas. Mieux encore : certaines séances d’hypnose se font dans le silence le plus complet. Cela ne signifie pas que c’est le silence en lui-même qui guérit, cela signifie qu’à cet instant de la thérapie, le silence était l’élément nécessaire pour permettre au patient de réactualiser ses perceptions et mettre à jour de nouvelles potentialités.

À quel moment placer les mots qui guérissent ? À quel moment placer les gestes qui rassurent ? À quel moment proposer le silence propice à l’émergence de ses propres ressources ? Il n’y a hélas aucune règle en la matière.

Et nous voici devant le grand paradoxe de la technique hypnotique : au-delà des méthodes, des techniques de formulation, des suggestions, des protocoles de création de métaphores thérapeutiques, il n’existe pas de règles permettant de prescrire tel élément plutôt qu’un autre à tel moment de la séance.

La sensibilité du thérapeute

Il existe une chose qui ne peut être mise en protocole, mais qui peut sans aucun doute être développée : la sensibilité du thérapeute. La sensibilité du thérapeute permet de sentir où le patient se trouve à chaque étape, de sentir le contexte, de sentir les mouvements qui se font au cours de la thérapie comme on pourrait sentir le sens du vent changer, et c’est elle aussi qui permet de proposer ce qu’il convient de proposer au bon moment.

C’est cette sensibilité que les écoles d’hypnose tentent de développer en proposant aux thérapeutes en formation divers jeux et exercices destinés à éveiller la perception généralisée.