Le grand livre de l'hypnose

Grégory Tosti · Chapitre 93 sur 182

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Le grand livre de l'hypnose

Les échelles de profondeur de la transe

Peut-être pourrions-nous simplement avancer qu’un patient entrant dans une transe profonde est un patient qui sait s’abandonner facilement. Et donc un patient qui sait lâcher le contrôle avec une certaine aisance. Or, comme nombre de pathologies sont liées à un excès de contrôle, ces patients sauront laisser faire les choses facilement, de sorte que le corps s’autorégule naturellement.

Ainsi, le patient qui sait aller profondément dans la transe saura aussi guérir plus facilement.

C’est certes un raccourci facile, mais qui a le mérite d’expliciter pourquoi certains patients semblent lâcher leur symptôme seulement après avoir fait l’expérience d’une transe profonde, là où d’autres n’auront besoin que d’un état hypnoïde.

Il est aujourd’hui communément admis par les spécialistes de l’hypnose qu’une hypnose légère ou moyenne constitue le support de travail le plus confortable pour le patient comme pour le thérapeute. Pourtant, la profondeur de la transe a inspiré de nombreux hypnologues depuis la naissance de l’hypnose, et on trouve aujourd’hui encore certains hypnotistes persuadés que la profondeur conditionne la qualité du travail thérapeutique.

 

Les échelles de profondeur de la transe

En 1896, Albert de Rochas (1837-1914), militaire et administrateur français qui fut l’auteur d’ouvrages sur les phénomènes paranormaux, rédige un ouvrage intitulé Les États profonds de l’hypnose consacré, comme son nom l’indique, exclusivement à l’étude des phénomènes hypnotiques obtenus par approfondissement d’une transe. On peut y lire une curieuse classification de ces phénomènes. Successivement il décrit : l’état de crédulité, la léthargie, la catalepsie, la léthargie à nouveau, le somnambulisme, la léthargie encore et enfin ce qu’il nomme l’état de rapport. De Rochas consacre son étude à l’expérimentation des phénomènes caractérisant chaque phase, et de l’utilité insolite de ces états (notamment de « communication via l’éther », permettant la communication médiumnique). On retrouve là combien le contexte de l’époque conditionne l’étude, l’analyse et les conclusions du phénomène de la transe hypnotique. On note l’intérêt de De Rochas pour les phénomènes médiumniques, et combien une grande part de son ouvrage est consacrée à l’étude de ces phénomènes, faisant de l’hypnose un moyen d’accéder aux états propices à la « communication via l’éther ».

C’est Bernheim qui rapporte, dans l’ouvrage Hypnotisme, suggestion, psychothérapie, l’une des premières échelles de mesure de l’hypnotisabilité et de la profondeur de transe débarrassées des oripeaux de l’occultisme : c’est l’échelle proposée par Liébeault en 1903.

Il est d’usage de considérer aujourd’hui qu’il existe trois niveaux de profondeur de la transe. On distingue l’hypnose légère, l’hypnose moyenne et l’hypnose profonde. Ces trois niveaux de profondeur sont exposés dans l’échelle de Davis et Husband (1931), et pour être tout à fait exact, cinq niveaux d’hypnose y sont décrits : le niveau 0 est le stade « réfractaire », c’est-à-dire l’absence de signes cliniques de la transe. Le niveau 1 est l’état hypnoïde. On y retrouve les symptômes suivants, eux-mêmes classés par ordre de profondeur. On commence à observer la relaxation, puis le battement des paupières, la fermeture des yeux, et enfin la relaxation physique complète.

 

Niveaux de profondeur de la transe

La transe légère s’accompagne des symptômes suivants : la catalepsie oculaire, la catalepsie des membres, la catalepsie rigide, l’anesthésie (insensibilité à un stimulus douloureux exercé sur le bras ou la main par exemple).

La transe moyenne, dans laquelle on peut observer une amnésie partielle de l’expérience hypnotique, une anesthésie posthypnotique, des changements de personnalité, l’exécution possible de simples suggestions posthypnotiques, des illusions kinesthésiques, et enfin une amnésie totale.

La transe profonde, considérée comme le dernier stade de l’hypnose, dans laquelle s’observent : une capacité à ouvrir les yeux sans modifier la transe, la réponse à des suggestions posthypnotiques

fantaisistes, un somnambulisme complet, des hallucinations visuelles, auditives, positives, posthypnotiques, une amnésie posthypnotique systématisée, des hallucinations visuelles et auditives négatives.

 

Bien entendu, l’hypnose profonde présente un intérêt lorsqu’il est nécessaire de se dissocier complètement du réel et je pense ici bien évidemment à la chirurgie sous hypnose : plus le patient est plongé dans un virtuel (donc une transe profonde) plus ce virtuel sera vécu comme réel. C’est justement ce qui nous permet de réaliser les chirurgies locales ou régionales sous hypnose. Notons que dans ce cadre, l’utilisation de drogues analgésiques à très faible dose potentialise les effets de l’hypnose et favorise certainement l’approfondissement de la transe, faisant gagner un temps précieux à l’anesthésiste hypnotiste.

Enfin, certainement que l’état d’hypnose profond présente un intérêt expérimental, ne serait-ce que pour continuer à cerner l’action de l’hypnose sur le cerveau, c’est-à-dire dans les conditions du laboratoire, dans un cadre éthique scientifique clairement défini.

Comment accéder à ces divers états ? Comment approfondir un état hypnotique ?

Tout simplement par les différentes techniques d’induction existantes. Une fois une transe légère installée, l’hypnose peut être approfondie : spontanément par le patient (il suffit qu’il se laisse glisser un peu plus avant dans l’hypnose, accompagné par la voix du thérapeute), ou par des suggestions appropriées, qu’elles soient directes ou indirectes.

Enfin, il est intéressant de préciser qu’une des techniques d’approfondissement de la transe hypnotique, pouvant aider le patient à expérimenter le passage de l’état d’hypnose léger à l’état d’hypnose moyen par exemple, consiste à fragmenter une induction. Cela revient à proposer une induction, puis à éveiller tout à fait le patient, puis à reconduire une induction, puis l’éveiller à nouveau, puis à proposer à nouveau une induction, etc. À chaque fois que le patient retourne à la transe, celle-ci a tendance à se faire naturellement plus profonde.

Encore une fois, dans le cadre d’une hypnothérapie à visée psychothérapeutique, ou destinée à installer un soulagement rapide et immédiat (comme dans le cadre de la douleur chronique ou d’un état de somatisation), les états de transe de légère à moyenne sont suffisants.

Mieux : parce que l’hypnose thérapeutique se veut une technique qui rend au patient sa liberté, en ce sens que le patient participe pleinement à son soulagement et si possible apprend quelque chose pendant la séance qu’il pourrait intégrer dans son quotidien, il n’est pas nécessaire qu’une transe profonde s’installe. D’abord, elle demandera plus de temps et d’entraînement pour le patient qui devra passer par les premiers stades de la transe et vaincre ses appréhensions pour se laisser aller suffisamment. Ensuite parce que dans la transe profonde, les phénomènes d’amnésie spontanée, qui sont plus fréquents, n’ont pas d’utilité dans le cadre de l’autonomisation et peuvent même constituer un obstacle : comment peut-on espérer reproduire une expérience dont on ne se rappelle pas la dynamique ?

Enfin, dernier obstacle, vouloir atteindre une transe profonde revient à poser une contrainte pour le patient comme pour le thérapeute. Cet objectif devient alors le préalable à la guérison, et empêche de consacrer son temps et son énergie à ce qui est vraiment important.

Mais même si l’hypnose est bien trop complexe et subtile pour être réduite à la mesure de la suggestibilité ou de la profondeur de la transe, on doit reconnaître tout l’intérêt de l’hypnose expérimentale : c’est qu’elle permet bien sûr de poser des bases scientifiques à la compréhension et la reproduction du phénomène.

Depuis quelques années seulement, l’hypnose bénéficie de nouveaux outils d’exploration qui ouvrent un champ nouveau dans l’étude du phénomène hypnotique : les techniques de neuro-imagerie et l’étude de la neuro-phénoménologie de la conscience, qui permettent d’étudier le lien entre le fonctionnement des différentes aires cérébrales et les activités de la conscience.

 

e qu’il faut retenir

La mesure de la suggestibilité comme la mesure de la profondeur de la transe, n’ont d’intérêt que dans le cadre de l’hypnose expérimentale.

La suggestibilité est l’aptitude à répondre à une suggestion donnée.

La profondeur de la transe serait particulièrement corrélée à l’importance de la dissociation.

Il existe des échelles de mesure de la suggestibilité qui sont utilisées dans le contexte de l’hypnose expérimentale.

L’étude de la suggestibilité nous donne un éclairage sur le rôle de l’influence dans notre société.

On peut approfondir l’hypnose en fragmentant l’induction.

 

1. Erickson M., De la nature de l’hypnose et de la suggestion, Ed. Satas, 2009.

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