Le grand livre de l'hypnose

Grégory Tosti · Chapitre 50 sur 182

Pages du PDF

Le grand livre de l'hypnose

Illustration du processus hypnotique

En se laissant transformer par l’hypnose, Marie-Françoise s’est vue libérée de tout effort de

volonté pour entretenir sa nouvelle hygiène de vie. Elle a laissé faire l’hypnose. Bien entendu,

son mari était ravi qu’elle arrête de fumer, et l’hypnose aura été le parfait alibi pour achever un

mouvement qui s’était amorcé depuis sa première tentative de sevrage tabagique.

Ainsi, l’hypnose permet de prendre appui sur ce qui est déjà là, et d’amplifier le mouvement jusqu’à ce que le changement soit non seulement voulu, mais inévitable. Ce principe fondamental qui consiste à rendre le patient présent à ce qui est déjà, mais qu’il ignorait peut-être (ou au mieux suspectait) est utile dans le cadre de la thérapie elle-même. On fait de l’hypnose parce qu’il existe une potentialité au changement qui aura été perçue par le patient, mais aussi par le thérapeute, qui va prendre appui sur cette potentialité. Mais également à chaque étape du processus hypnotique, pour créer le phénomène hypnotique et le mener à son terme. C’est ce que l’on appelle la ratification (voir le chapitre 15, page 200).

 

oseph Delboeuf et la ra fica on

« L’hypnotiseur se trouve réduit à un simple statut de cause occasionnelle (…). Il n’interviendrait que pour donner au sujet la persuasion qu’il peut faire ce qu’il croyait ne pas pouvoir faire ou qu’il ne peut faire ce qu’il croyait pouvoir faire. Bref, l’hypnotiseur révélerait au sujet son pouvoir sur soi-même, il libérerait chez lui une puissance de l’esprit qu’il aurait eu trop tendance à méconnaître. »

(François Roustang, Qu’est-ce que l’hypnose, Ed Minuit)

 

L’astuce en hypnose consiste à prendre appui sur ce qui existe déjà. C’est certainement là la plus puissante des suggestions. L’embryon du changement, qui mène intuitivement le patient jusqu’à la consultation, sera le point d’appui qui permettra à la dynamique de la transformation de se mettre en mouvement.

 

Illustra on du processus hypno que

Le patient consulte.

Il est invité à s’installer convenablement. La plupart du temps, c’est un fauteuil qui lui est proposé, un siège ou un divan. Plus rarement, lorsque les circonstances l’exigent (une impossibilité physique transitoire ou durable), le patient pourra s’allonger sur un support adapté ou même rester debout.

Nous dirons qu’il est figé dans le problème qui l’amène à consulter un hypno-thérapeute. Nous dirons aussi que le patient est immobilisé par sa souffrance.

Il s’installe dans le fauteuil d’hypnose. Il est vigilant. Il raconte son histoire. Le thérapeute le rejoint dans l’ici et maintenant, une nécessaire disponibilité qui lui permet de percevoir ce qui se passe, d’évaluer où le patient se situe, quel est le contexte et quelles sont ses croyances, quelles sont ses forces… À ce propos, il peut être utile au préalable, avant de travailler sur le fond du problème, de passer par une étape d’attribution, c’est-à-dire de rendre au patient les forces dont il dispose mais qu’il ignorait. Ce serait une sorte de mise en condition pour mieux répondre ensuite à sa demande. Ainsi restituées, les forces lui permettront alors de se laisser glisser dans la résolution de ses difficultés. Parfois même, l’hypnose peut se résumer à cela : rendre au patient les forces qui sont les siennes, mais qu’il ignorait. Le changement se fait alors de lui-même.

Revenons à notre consultation.

Le patient s’est donc confié au thérapeute pour poser les fondements de sa demande. Dans son discours, le thérapeute, par sa vigilance totale et bienveillante, aura perçu un point d’achoppement qui lui semble peut-être correspondre au point névralgique qui tient le problème dans son entier.

Alors, c’est l’induction. On réduit les stimulations sensorielles externes, pour favoriser l’absorption. On tamise les lumières. On travaille idéalement dans un endroit calme, où la température est agréable. La fermeture des yeux n’est pas indispensable. Elle aide le patient à s’absorber et à se couper des distractions extérieures à sa perception, mais c’est lui qui décidera de faire ce qui le rend plus confortable.

Il est par exemple proposé de focaliser son attention sur quelque chose. Ce peut être un point, une sensation physique comme le contact du corps avec le fauteuil, mais ce peut être également une angoisse, une douleur, ou encore un souvenir agréable. Ce peut être, bien évidemment, d’emblée le point qu’il semble utile de travailler. On ne cesse d’ailleurs de s’émerveiller de voir les hypnotistes confirmés travailler d’emblée avec une acuité exemplaire sur l’essentiel du problème comme un maître zen esquisse un trait qui veut tout dire à la fois. Cette façon de faire demande des années d’expériences, et certainement une qualité propre au thérapeute, en plus d’une compréhension profonde du phénomène hypnotique.

Mais disons que nous prenons le temps de passer par une étape d’induction classique : Comment s’y prendre ? Pour induire l’hypnose, on peut par exemple accompagner les instructions de phrases paradoxales ne voulant rien dire, destinées à faire perdre les repères.

On laisse la confusion s’installer progressivement. Confusion des sens. Confusion de l’esprit. Le patient est comme fondu dans le siège, absorbé, coupé des afférences sensorielles externes.

C’est maintenant la phase de la dissociation. Elle permet de mettre de côté les habitudes, les croyances, les réflexes acquis, d’autres réflexes plus fondamentaux, pour retrouver une certaine liberté. La confusion, le flou créé par l’induction a permis au patient de quitter le contrôle, la raison, présents en début de processus. La confusion permet de laisser tomber les fonctionnements acquis et attendus du système nerveux. La confusion permet de créer un chaos dans les perceptions, à partir duquel va naître une nouvelle configuration de liens, selon Roustang.

Car cette focalisation n’est pas une focalisation qui ferme, comme ce peut être le cas dans la pathologie : c’est une focalisation qui ouvre explique Jean-Marc Benhaiem.

Au fur et à mesure que le patient s’absorbe, on peut observer différents signes tels que l’immobilité du corps, le ralentissement de la respiration, la perte de l’émotion, la perte du sens critique, de petits mouvements involontaires des muscles, une coloration différente de la peau. Le patient pourra aussi renseigner avec une certaine lenteur dans le phrasé : « Je me sens lourd… Dans le flou… ».

Situer le pa ent dans le processus hypno que

Demander au patient où il en est, c’est-à-dire laisser la liberté au patient s’il le désire, de renseigner le thérapeute sur ses perceptions, est le moyen le plus sûr de l’accompagner et de ne pas se perdre en conjoncture. Nombre de praticiens considèrent que la transe hypnotique est quelque chose de bien trop fragile pour risquer de l’interrompre en demandant au patient de formuler son expérience. En réalité, c’est parce que l’hypnose n’est pas un état, que le patient peut y faire des allers retours, tantôt plus profondément en transe, tantôt un peu plus présent. S’enquérir de ce que ressent le patient permet également d’user de la ratification pour l’accompagner plus avant dans l’expérience. Trop nombreux sont les thérapeutes qui continuent à procéder à une induction suivie d’un long monologue de leur part dans le but de « dispenser » les suggestions thérapeutiques au patient. Cela peut marcher, mais la meilleure des hypnoses est celle qui accompagne le patient pas à pas.

Puis l’on observe. On est attentif aux signes physiques mais aussi à ce qui se dit : « Il me vient une image… Une idée… C’est curieux… Je perçois telle chose… ». C’est fugitif. Comme un rêve. Ce n’est pas une élaboration mentale, une construction de la pensée logique. Ce n’est pas un raisonnement. C’est quelque chose qui vient dans une sorte de flottement, comme lorsqu’on entre dans une rêverie. Cela signe que le patient est vraiment dans l’expérience.

À ce stade du processus hypnotique, le thérapeute propose l’exercice qui lui semble le plus adapté à la situation. C’est le contexte, l’expérience du thérapeute, sa sensibilité, ce qu’il a perçu de l’histoire du patient, les forces qu’il aura soupçonnées, ou leur absence, qui l’amènera à proposer telle ou telle expérience hypnotique.

Le seul guide pour le thérapeute, une fois le processus en cours, est la perception du patient pendant l’expérience de l’hypnose. Et celle-ci est inestimable.

L’émergence de ces images nouvelles, de ces perceptions nouvelles, se réalise pendant la phase que François Roustang nomme perceptude. C’est l’étape de l’ouverture. L’étape de la résolution de problèmes. C’est un état de perception généralisée, de non-distinction, de non-différenciation. C’est l’état dans lequel les liens se défont : si l’on veut créer quelque chose de nouveau, changer quelque chose (un rapport à tel ou tel élément de notre vie), il faut d’abord que les liens préexistants se défassent pour en créer de nouveaux. Pour changer ces liens, sa perception, son point de vue, la raison n’est parfois pas suffisante. Il faut plutôt laisser agir quelque chose du corps. Il n’y a de changement complet que dans la mesure où il y aura incorporation de cette nouvelle perception.

 

itua on génératrice d’angoisse

Pour exemple, afin de percevoir différemment une situation génératrice d’angoisse, il faut relâcher les liens qui génèrent cette perception de sorte que l’on puisse se permettre de faire l’expérience de la situation d’une nouvelle manière. Cette nouvelle façon de percevoir, cette nouvelle tonalité, est quelque chose de l’ordre du corps car dans l’hypnose, faire l’expérience d’une situation revient à la vivre réellement. C’est le corps tout entier qui est embarqué dans l’expérience. Cela n’a rien d’une simple représentation mentale. C’est un nouveau positionnement qui se fait, par une perception alternative de l’être tout entier : cette émergence de la nouveauté est rendue possible par la perceptude.

 

Parce que dans cette phase de l’hypnose, le patient fait l’expérience d’une perception alternative, tout se passe comme si l’ancien mode de fonctionnement de l’individu était refondé, remodelé en un nouvel état d’être. On peut dire aussi que la perception est rafraîchie.

On se croyait condamné à répéter inlassablement le même comportement, à percevoir le contexte de la même façon, et voici que par l’hypnose on expérimente une nouvelle façon de se comporter, une nouvelle façon de percevoir les choses, qui sied mieux au contexte et le rend plus confortable.

C’est donc par l’expérience hypnotique que se réalise une véritable plastie mnésique. On parle aussi de réorganisation des liens.

Ces alternatives expérientielles sont toujours produites par le patient lui-même. Le thérapeute n’est là que pour le guider, en percevant le point névralgique sur lequel l’hypnose pourra s’exercer pour modifier la perception.

Ainsi, le thérapeute aura accompagné le patient au travers du processus hypnotique. Se rendre compte d’une immobilité, de quelque chose de figé, mettre de la confusion dans les sens pour que l’intellect lâche la volonté de faire quoi que ce soit, pour laisser émerger une indistinction, une non-différenciation. C’est de ce magma de possibles que naîtra une nouvelle perception, un nouveau positionnement par rapport à tel ou tel élément qui posait problème. S’il s’agit de lâcher prise, ce n’est que pour lâcher la volonté de contrôle en début de processus, afin d’accepter de quitter la cognition pour faire l’expérience du vide de l’ouverture. C’est par la perceptude que le vivant exprime son inégalable inventivité et procède à la rectification des liens avec les êtres et les choses.

Cela paraît simple.

Pourtant, chaque étape a ses règles qu’il vaut mieux connaître.

Intéressons-nous à présent en détail à chacune de ces phases.

 

e qu’il faut retenir

L’hypnose n’est pas un état.

L’hypnose est un processus.

Le processus hypnotique se découpe en phases successives.

Chacune des phases se caractérise par des signes cliniques qui peuvent être observés chez le patient.

La première phase est l’induction qui consiste à se focaliser sur un élément pour produire une confusion dans la perception.

La confusion permet de quitter la pensée critique qui entrave la capacité d’adaptation de l’individu.

La seconde phase est la dissociation, qui fait que le patient est à la fois ici et ailleurs.

La dissociation hypnotique ouvre sur la perceptude.

La perceptude est appelée également ouverture ou veille paradoxale, et représente l’état hypnotique à proprement parler.

La perceptude est le lieu dans lequel les perceptions acquièrent suffisamment de souplesse pour se réorganiser.

C’est par l’ouverture de l’hypnose que les modes de fonctionnement délétères sont refondés en de nouveaux modes de fonctionnement plus adaptés.

Pour faire l’expérience de l’hypnose, il faut passer par la mise en veille de l’esprit logique et rationnel.

 

OceanofPDF.com