Le grand livre de l'hypnose

Grégory Tosti · Chapitre 68 sur 182

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Le grand livre de l'hypnose

Faire comme si

Sous l’effet de quelques suggestions habiles, et pour peu que le patient soit de bonne volonté en se prêtant à l’expérience, la main est capable de s’élever « toute seule » dans les airs, comme portée par un bouquet de ballons emplis d’hélium, qu’on aurait au préalable attaché avec une ficelle au poignet du patient. Ce dernier, souvent très surpris, ne peut qu’observer ou ressentir s’il a les yeux fermés, qu’il se passe en effet un mouvement d’élévation perçu comme indépendant de sa volonté – nous parlerons de mouvement automatique ou mouvement dissocié.

Les réponses motrices à une suggestion, également appelées réponses idéomotrices (le mouvement suit l’idée du mouvement), ont cette particularité d’être vécues comme indépendantes de la volonté consciente.

Les recherches en neuro-imagerie ont mis en évidence des modifications ciblées dans l’activité neurologique qui expliquent cette perception de la désactivation du « moi-je » en tant qu’agent de ce qui se passe.

Cette notion est fondamentale dans le cadre de l’hypnose de façon large, mais dans le contexte de l’induction par persuasion, c’est la prise de conscience de ce phénomène qui crée la persuasion que oui vraiment, il se passe quelque chose d’inhabituel.

La catalepsie, la réponse idéomotrice, est un phénomène caractéristique de l’expérience de l’hypnose.

Le thérapeute accompagnera de quelques suggestions l’expérience constatée, et le patient pourra glisser dans l’expérience hypnotique avec un grand confort.

 

Faire comme si

Il existe dans le langage courant depuis la fin du siècle dernier une expression anglo-saxonne qui illustre magnifiquement ce principe très utile en hypnose : Fake it untill you make it.

Cette phrase est une généralisation de l’expression d’Aristote : « agir de façon vertueuse rend vertueux ».

« Faire comme si » est une approche qui repose sur le principe selon lequel imiter un comportement lié à un état, a tendance à provoquer l’état lui-même.

Parce qu’un état A provoque une attitude B, on joue avec l’idée selon laquelle adopter volontairement l’attitude B tend à provoquer l’état A, même si celui-ci n’était initialement pas présent.

Expérimentez le « Faire comme si »

Fermez les yeux et imaginez que vous êtes dans une situation désagréable. Peut-être une

situation dans laquelle vous n’étiez vraiment pas sûr de vous. Pouvez-vous imaginer cela un

instant ?

À présent, pendant que vous imaginez cela, ressentez votre corps : portez une attention

particulière à la position de vos épaules, l’ouverture de votre thorax, le port de votre tête.

Bien.

À présent, je vous demande d’imaginer une situation (si possible vécue) dans laquelle vous êtes

vraiment sûr de vous et à l’aise. Une situation agréable à vivre. Prenez le temps de vivre

l’expérience.

À présent, portez attention à la posture et la sensation dans votre corps pendant que vous vivez

en imagination l’expérience.

Ressentez-vous la différence ?

Peut-être la posture est-elle plus droite, la tête fière, les épaules ouvertes, le thorax en avant ?

Peut-être avez-vous une sensation de plénitude ou de force dans l’abdomen ?

À présent, ouvrez les yeux, et prenez délibérément la posture que vous avez lorsque vous êtes

bien, heureux, confiant.

Maintenez-vous dans cette posture et ressentez-la dans tout votre corps.

Quelle humeur vous vient ?

Voyez-vous l’intérêt de cette expérience ?

Dans une étude qui peut paraître triviale mais qui n’en est pas moins utile, des chercheurs de l’université du Kansas se sont intéressés aux effets psychophysiologiques du sourire.

Dans leur étude, il a été demandé à des étudiants, sans leur expliquer le but de l’expérience, de mettre une baguette dans la bouche afin de simuler une expression faciale bien précise.

Puis, trois groupes ont été constitués : les étudiants du premier groupe tenaient une expression neutre. Le second un sourire forcé, et enfin le troisième groupe un sourire sincère qui inclut la stimulation des muscles autour de l’œil qui donne au regard ce caractère particulier lorsqu’on sourit de bon cœur.

Puis, il a été demandé à chaque groupe de s’acquitter de plusieurs tâches stressantes : dessiner une étoile de la main non dominante, plonger la main dans de l’eau glacée… Tout en conservant l’expression faciale pendant que l’on enregistrait certaines de leurs constantes physiologiques telles que le rythme cardiaque.

L’influence du sourire

Les résultats montrent que le sourire, même forcé, a une influence directe sur le stress. Une des hypothèses proposées repose sur le fait que l’action des muscles impliqués dans le sourire sincère ferait partie de la manière dont le cerveau évalue l’humeur. Mettre en action ces muscles tromperait en quelque sorte le cerveau qui interprèterait alors que l’on est heureux et de bonne humeur, alors que nous n’avons fait que simuler et adopter les traits de la joie sans même la ressentir vraiment. Tout se passe comme si le cerveau générait alors en retour l’émotion correspondante.

Donc, imiter sincèrement un comportement aurait dans certains cas l’effet de produire l’état qui aurait dû initialement créer le comportement imité. En hypnose, on pourra utiliser ce principe de bien des façons, mais dans le cadre de l’induction, elle se révèle très efficace pour travailler avec un patient dit « résistant ». Il s’agit simplement de demander au patient de bien vouloir jouer à un jeu pendant un petit moment : on lui demande donc de faire comme s’il entrait en transe.

Le thérapeute peut utiliser toute technique d’induction possible, en prenant le soin de rappeler en permanence au patient qu’il suffit de faire « comme si son bras devenait de plus en plus léger », « comme si les sons à l’extérieur de la pièce s’estompaient pour ne focaliser son attention que sur ma voix », « comme si les paupières devenaient soudain très, très, pesantes », ou encore « comme s’il ressentait une agréable vague de pesanteur allant de la tête jusqu’aux pieds ».

Cette expérience très ludique génère souvent beaucoup d’étonnement dans les ateliers d’hypnose, car certains élèves vivent souvent leur transe la plus profonde par le biais du « faire semblant ».

En y regardant de plus près, on peut voir dans le fait d’accepter de faire semblant à plusieurs reprises quelque chose du principe du yes set (Voir chapitre 15).

oui j’accepte de sentir la pesanteur ; oui j’accepte de fermer les yeux ; oui j’accepte de faire léviter mon bras.

La série de perceptions simulées a pour conséquence la perception réelle d’une détente.

Accepter les suggestions précédentes en simulant leur réponse ouvre la porte à l’acceptation de suggestions thérapeutiques proposées en tout dernier lieu.

C’est en partie la technique utilisée par les hypnotiseurs de music-hall lorsqu’ils demandent d’obéir sans réfléchir à leurs premières injonctions, sans y penser. À force de répondre aux injonctions de l’hypnotiseur de façon réflexe, la réceptivité à la suggestion augmentent considérablement jusqu’à la réalisation automatique de la dernière suggestion.

Chez les enfants, l’expérience du faire comme si est merveilleusement productive, car pour ces derniers, il existe une mince frontière entre le réel et le virtuel : le jeu fait partie de leur mode de fonctionnement spontané.

Voici un exercice qui peut être proposé aux tout-petits1.

Faites comme si vous é ez une peluche

Imagine que tu es une peluche.

Une peluche toute douce. Toute molle.

Elle a les bras tout mous. Des jambes qui bougent dans tous les sens.

Une tête qui se balance.

Et elle a l’air très détendue. Très confortable.

Si tu es d’accord, tu fais semblant d’être cette peluche toute molle.

Est-ce que tu crois que tu peux être aussi molle qu’elle ?

Aussi confortable ?

Je vais vérifier un bras… (on soulève le bras) c’est bien ! Le bras est tout mou !

Je vais vérifier l’autre bras… (on teste) mais c’est très bien ! Il est tout mou aussi !

Vraiment, vraiment tout mou ! Complètement mou !

Maintenant, si tu le veux bien, comme la peluche toute molle…

… Toi tu es tout mou. Tout mou !

Les jambes, le corps, et les bras, et la tête, et plus tu es comme la peluche toute molle…

… Plus tu es confortable.

Enfin, voici une illustration étonnante des effets du comme si chez l’adulte.

Un nouveau rôle, sur mesure

Pierre a 34 ans. Il consulte pour la troisième fois dans le cadre d’un sevrage tabagique.

Les deux séances d’hypnose préalablement réalisées n’ont donné aucun résultat. Suite à la

première séance, il s’est surpris à ne pas désirer fumer jusqu’au lendemain matin. Hélas, il a

vite repris le rythme de vingt cigarettes par jour. Malgré notre entretien, je ne parviens pas à

trouver d’élément qui pourrait nous orienter vers un travail préalable en hypnose, afin de

débloquer la possibilité de lâcher la cigarette.

Puis, Pierre me confie, pour la première fois depuis notre rencontre, qu’il y a un seul endroit où

il ne fume pas : son cours de théâtre. Passionné d’art dramatique depuis la petite enfance, il se

ressource régulièrement dans le jeu de scène où il devient – pour son plus grand plaisir –

quelqu’un d’autre, et où il peut lâcher les impératifs de sa vie professionnelle exigeante et

anxiogène.

Je propose alors à Pierre une expérience dans l’hypnose. Après une induction adaptée, je lui

propose de jouer un rôle : celui d’un homme de 34 ans qui déteste la cigarette, qui a en horreur

la cigarette ! Cet homme s’appelle Pierre. Je lui propose de vivre, en hypnose, une journée

habituelle de Pierre. Mais dans cette journée, le personnage est non-fumeur. Plus : il a tellement

horreur de la fumée de cigarette que la simple vue d’une cigarette le fait s’emporter dans une

tirade inspirée sur les méfaits du tabac et sur la bêtise de s’attacher à une plante vénéneuse.

Pierre sourit. Il joue le jeu et quitte la consultation, léger et amusé.

Nous nous revoyons quinze jours plus tard. Pierre n’a touché aucune cigarette. À partir du

moment où il est sorti de la séance, il a joué le rôle de Pierre le non-fumeur. Lorsque je lui

demande, intrigué, comment il s’y est pris pour résister à la tentation, il répond, presque surpris

de ma demande « Mais… J’ai fait comme si ! »

À chaque fois que l’envie de fumer l’a taraudé, Pierre s’est révolté contre lui-même, enflammé,

et s’est plongé dans le personnage. Il a joué le rôle comme seul un acteur sait le faire : avec

sincérité, pour que le public y croie.

Lorsqu’un collègue de travail lui proposait une cigarette à la pause, Pierre a fait comme s’il

avait horreur de la cigarette.

Le « faire comme si » a peu à peu remplacé l’ancien mode de fonctionnement, jusqu’à ce que

Pierre se libère naturellement de l’attachement à la cigarette, et n’ait même plus à penser à

jouer le rôle de Pierre-qui-déteste-la-cigarette.

Ce qui a le plus amusé Pierre dans cette expérience de modification perceptive, c’est cette façon

nouvelle qu’il a eue de partir en croisade contre la cigarette pour inciter ses collègues fumeurs à

arrêter à leur tour.

Enfin, pour conclure ce court chapitre sur les moyens d’induire l’hypnose, il faut retenir qu’il existe en pratique clinique un nombre infini de façons d’induire une transe hypnotique. Le principe de base reste l’absorption, la focalisation. Les thérapeutes avancés s’embarrassent rarement de techniques apprises et usent du langage hypnotique pour cibler d’emblée le problème à résoudre.

Les exercices présentés ne sont que des référentiels qui pourront être utilisés selon le contexte.

Pour achever cette courte liste je propose un exercice d’induction ludique très apprécié à tout âge, et pouvant également servir de pause autohypnotique.

Expérimentez l’induc on du ballon qui se dégonfle

Asseyez-vous.

Positionnez les mains comme si vous teniez un ballon invisible devant vous.

Observez ce ballon. C’est un ballon de baudruche.

Mettez-y la couleur que vous voulez.

Fermez les yeux.

Imaginez que vous continuez à observer ce ballon entre vos mains.

Observez maintenant, toujours avec l’œil de votre imagination, le petit nœud qui ferme votre

ballon.

Imaginez que par la force de votre pensée, le petit nœud se desserre, et laisse s’échapper un

petit filet d’air.

Absorbez-vous dans cette image : vous êtes en train d’observer un petit filet d’air qui s’échappe

de votre ballon.

Vous pouvez imaginer le bruit que ferait ce petit filet d’air pendant que la pression s’évacue de

votre ballon.

Continuez.

Si vous faites convenablement cet exercice, vous allez peut-être expérimenter un

rapprochement de vos deux mains pendant que vous restez fixé sur votre imagination. Vos deux

mains se rapprochent par de petites saccades qui vous semblent automatiques et indépendantes

de votre volonté.

En réalité, vos mains bougent parce qu’elles répondent à l’image que vous entretenez dans

votre esprit.

C’est ce que l’on appelle une réponse idéomotrice à une suggestion.

La suggestion est l’image du ballon qui se dégonfle. La réponse motrice est que les mains se

rapprochent parce que selon la logique de votre cerveau, le ballon se dégonfle progressivement.

Une fois que les mains se seront touchées, ce sera le signal que l’expérience est terminée, et

vous pourrez poser les mains sur les cuisses.

Cet exercice, de durée variable, peut être utilisé comme exercice d’autohypnose. Il peut aussi

permettre une expérience thérapeutique. On pourrait mettre quelque chose dans ce ballon : la

tension, la peur, une douleur etc. ; cela peut marcher. Tout peut marcher. Faites l’expérience.

C’est vous qui déciderez de quelle manière vous aurez envie de faire cette expérience.

Suivez votre intuition.

 

e qu’il faut retenir

L’induction est le premier pas dans l’hypnose.

L’induction repose toujours sur une focalisation de l’attention.

L’induction consiste à absorber le patient sur un élément.

L’induction permet de réduire les afférences sensorielles externes.

Il existe une infinité d’exercices d’induction.

Il est toujours possible et préférable de proposer une induction qui est adaptée au patient.

La confusion des sens permet de lâcher le contrôle et d’entrer dans l’hypnose.

 

1. Cet exercice est disponible sur le site http://www.reseau-lcd.org

OceanofPDF.com