Le grand livre de l'hypnose

Grégory Tosti · Chapitre 157 sur 182

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Le grand livre de l'hypnose

Quels traitements ?

Ces avancées considérables permettent de rendre compte de l’effet réel des suggestions sur les réseaux cérébraux impliqués dans le traitement de l’information de la douleur. On sait donc que les dimensions sensori-discriminatives (l’intensité de la douleur) et la composante émotionnelle (pénibilité de la douleur) sont accessibles par divers exercices antalgiques en hypnose.

Dans le contexte de la douleur chronique, l’hypnose permet également d’agir sur la composante cognitive, en travaillant sur la représentation subjective et la croyance du patient quant à sa maladie, son évolution, et ses capacités d’adaptation.

Enfin, l’hypnose permet d’influencer également la composante comportementale, en faisant prendre conscience des gestes ou des comportements inadaptés, et en aidant à instaurer un mode de fonctionnement plus confortable.

 

Quels traitements ?

On retrouve aisément dans la littérature l’ensemble des exercices possibles en hypnose pour changer la douleur.

 

LE DÉPLACEMENT DE LA DOULEUR

Cet exercice consiste à inviter le patient à déplacer la sensation douloureuse vers une autre partie du corps. Ce déplacement peut s’accompagner spontanément ou volontairement d’une modification de certains des caractères de la douleur : par exemple, une douleur de l’épaule peut se déplacer vers l’avant-bras et se transformer en tension.

 

LA SUBSTITUTION DE LA DOULEUR PAR UNE AUTRE SENSATION

Si la douleur est une brûlure, on pourrait transformer cette sensation par une sensation de froid intense. On cherche une sensation accessible par le patient et on l’invite à la substituer à la douleur initiale. La sensation peut être désagréable ou pénible, mais l’essentiel est qu’elle soit beaucoup plus acceptable que la douleur initiale.

 

L’ANALGÉSIE LOCALE

Cette technique consiste à créer soi-même une anesthésie de la zone douloureuse, sous hypnose. On peut imaginer une injection, une pommade, une perfusion, ou bien une application de chaleur ou de glace sur la zone douloureuse.

 

LA DISTORSION TEMPORELLE

Cette dernière consiste à faire perdre au patient la notion du temps, en l’accompagnant dans l’hypnose, ou en apprenant des techniques d’hypnose pour faire en sorte que « dix minutes peuvent paraître une seule, ou une journée peut paraître une heure ». Cette technique est en pratique peu utilisée de nos jours.

 

LA DISSOCIATION CORPORELLE

Elle consiste à utiliser les principes de dissociation de l’hypnose pour accompagner le patient dans un environnement virtuel, comme on peut le faire dans le contexte d’un soin aigu. Bien entendu, cette technique ne présente l’avantage que de soulager momentanément le patient de sa douleur, le temps du « voyage ».

On pourra proposer cet exercice comme un moyen de s’évader à des instants choisis, pour réaliser des pauses autohypnotiques aux moments de la journée propices.

Cette technique n’est pas dénuée d’intérêt en ce sens qu’elle rend au patient la capacité de gérer lui-même la douleur, aux moments voulus, et sans prise médicamenteuse.

 

EXPLORATION DU SENS DE LA DOULEUR

Il ne s’agit pas d’analyser la douleur d’un point de vue psychanalytique, mais plutôt de comprendre quel est le mode de représentation du patient pour le modifier. Par exemple, un patient pourrait entretenir la croyance que la douleur ressentie est une punition méritée suite à une mauvaise action. L’hypnose lui permet de lâcher cette représentation et de faire la paix avec lui-même. La sédation de la douleur est alors immédiate.

 

AMNÉSIE

Cette approche consiste à faire oublier au patient qu’il a mal. En pratique, on utilise peu aujourd’hui les techniques d’amnésie qu’elles qu’en soient les indications.

 

L’ABAISSEMENT DU SEUIL DE LA DOULEUR

Une série d’exercices permettent de travailler sur l’augmentation ou l’abaissement de la sensation douloureuse. Le patient réalise qu’il lui est possible de « parler avec elle », pour reprendre l’expression de Gaston Brosseau. Il est possible aussi d’inviter le patient à se représenter le seuil de perception de la douleur et de l’augmenter, de sorte que les sensations ne deviendront pénibles que pour une intensité plus forte de la douleur. Par exemple, l’exercice du gant utilise l’imagination pour créer une analgésie locale et plus spécifiquement pour augmenter le seuil de perception douloureuse. Ainsi, la main est comme recouverte d’un gant de protection et malgré une stimulation douloureuse, la sensation perçue n’est qu’un désagrément.

 

LA DISTRACTION

Cette technique, qui est apparentée à l’hypnose puisqu’elle consiste en une réorientation de l’attention, est très couramment utilisée en pédiatrie. Son principe est très simple puisque l’exercice consiste à porter son attention ailleurs plutôt que sur la douleur. Nombreux sont les patients douloureux chroniques qui ont développé spontanément des stratégies de distraction : « c’est bizarre docteur, quand je regarde un bon film, je n’ai plus mal », « dès que je me mets à travailler, j’oublie ma douleur », ou encore « quand j’ai mal, je me mets à peindre ; c’est la seule chose qui me soulage ».

En pédiatrie, on peut proposer à l’enfant de faire des bulles avec le matériel adéquat pendant qu’un soin est réalisé. Ou bien demander à l’adolescent de jouer à un jeu vidéo dont l’histoire se passe dans la neige et le froid pendant qu’on soigne ses brûlures.

Expérimentez l’exercice proposé, « le gant magique »

Étape préalable : demandez à un ami de pincer le dos d’une de vos mains. Notez la douleur

entre 0 et 10.

Répétez l’opération et notez à nouveau.

Étape 1 : induction.

Étape 2 : imaginez que vous entourez votre main d’une coque de protection. Ce peut être de la

résine, du caoutchouc, un bandage, du carton, un tissu épais et fibreux…

Attendez de bien avoir l’impression que vraiment, votre main est protégée.

Étape 3 : toujours dans l’hypnose, demandez à votre ami de vous pincer à nouveau.

Notez la douleur.

Si l’exercice a été bien pratiqué, vous devriez observer une diminution de la douleur ressentie.

Étape 4 : si vous souffrez quelque part, posez votre main sur cette zone et imaginez que

l’anesthésie diffuse de votre main à cette zone.

Attendez de ressentir un soulagement.

Étape 5 : après avoir enlevé en imagination la protection de votre main, vous pouvez revenir

ici et maintenant.

On utilisera l’ensemble des outils de la technique hypnotique pour produire les effets désirés. On pourra ainsi faire appel à la suggestion directe ou indirecte, à l’imagerie mentale, aux techniques idéomotrices, à la projection dans le futur ou au contraire au travail sur la présence en temps réel.

Quelle que soit la technique utilisée, le principe du traitement de la douleur chronique par l’hypnose repose toujours sur les grands principes thérapeutiques (voir la Troisième partie, pages 230 à 245).

 

ÉLARGIR LA PERCEPTION

Dans le contexte de la douleur chronique, la durée et la permanence de la douleur captent l’attention du patient de façon insidieuse. Si la douleur est permanente, elle envahit le quotidien, elle change les activités et influe sur le comportement. La douleur devient alors le point focal qui va générer une transe négative chez le patient. La perception devient floue, l’environnement n’est plus pris en compte. Le champ de l’attention est restreint à la douleur, ce qui provoque les modifications perceptives aggravant la douleur car cette fixité conduit à une immobilisation des sens. Ainsi, il n’est pas rare qu’une douleur persiste alors que la cause de celle-ci a été éradiquée. Travailler sur l’élargissement des perceptions peut alors avoir des effets impressionnants et jouer un rôle clé dans la prise en charge thérapeutique.

Pour y voir plus clair, et pour aller mieux, on proposera des exercices qui consistent à élargir à nouveau le champ de l’attention et à ne plus laisser la douleur occuper le premier plan. En remettant du mouvement dans le faisceau de l’attention, la perception s’ouvre, et une modification thérapeutique peut s’envisager.

 

LA TECHNIQUE DE L’IMAGINATION

Comme imaginer équivaut à faire pour une partie du cerveau, les exercices d’imagination des mouvements sont les bienvenus dans les cas d’algodystrophie ou de douleurs provoquées par une dissociation du membre par rapport au reste du corps. Dans le contexte des douleurs de membre fantôme, cette technique permet également de refaire travailler la perception du membre absent – mais toujours perçu – et de réintégrer ces perceptions de façon beaucoup plus confortable.

 

LÂCHER LE CONTRÔLE

Les patients douloureux chroniques subissent un quotidien pénible qui épuise leurs forces nerveuses. Bien malgré eux, ils sont projetés dans une bataille inégale dans laquelle ils luttent contre la douleur pour pouvoir avancer et accomplir les gestes de la vie quotidienne. Hélas, dans ce désir d’avancer malgré la souffrance, ils développent une tension permanente qui termine d’épuiser leurs réserves d’énergie. Tout se passe comme si en voulant garder le contrôle de leur quotidien, il se produisait un emballement du contrôle que les patients ne parviennent plus à lâcher, même dans un contexte où ils pourraient ne serait-ce qu’un instant, déposer les armes.

Beaucoup de patients souffrent de cet excès de contrôle qui tend les muscles, rend l’esprit hypervigilant, perturbe le sommeil, et empêche la récupération des forces nerveuses.

Il ne s’agit pas de tout lâcher, il s’agit de réapprendre au patient à choisir les moments où le contrôle est nécessaire, et à désactiver celui-ci lorsqu’il est temps de reprendre quelques forces.

Souvent, le simple fait de s’installer dans l’idée de « ne pas dépenser d’énergie » permet de constituer de précieuses réserves d’énergie que le patient utilisera quand il en aura le plus besoin.

Expérimentez « ne rien faire pendant cinq minutes »

Restez cinq minutes à ne rien faire.

Ne rien faire, cela consiste avant toute chose à ne pas dépenser d’énergie, à chercher à vous

relaxer.

Vous n’avez pas à vous détendre.

Vous n’avez pas à faire le vide.

Vous n’avez rien à faire pendant cinq minutes.

Pouvez-vous faire cette expérience ?

Cet exercice, proposé par Gaston Brosseau2 donne des résultats remarquables dans nombre de pathologies douloureuses chroniques.

La possibilité de réaliser l’expérience sur de courtes périodes permet de l’intégrer à une pratique quotidienne, invitant ainsi le patient à s’autonomiser, et à appréhender la possibilité de lâcher progressivement le contrôle.

Les objections le plus souvent rencontrées sont : « je ne peux pas me détendre », « je ne peux pas rester immobile, faut que ça bouge », « j’ai toujours mal » ou encore « je ne vois pas l’intérêt ».

Cet exercice n’invite pas à la détente. Bien au contraire, il est indiqué de ne pas chercher à se détendre. Si l’on cherche à se relaxer malgré les consignes, c’est que l’on n’est pas présent au thérapeute : on interprète l’expérience, ou pire encore, on refuse de suivre la consigne, pourtant très simple.

 

À noter

À aucun moment on ne recommande l’immobilité. Si le besoin de bouger un membre survient, ou de gratter une région du corps, cela est permis. L’essentiel est de réaliser l’expérience de sorte à bien ressentir qu’on ne dépense aucune énergie à essayer de se relaxer. Le principe est de ne rien faire. Il est possible de rectifier sa position tout en continuant négligemment à ne rien faire.

 

Il n’est pas demandé pendant cette expérience de travailler spécifiquement sur la douleur. Cet exercice permet de travailler sur un principe susceptible de diminuer la douleur. Mais ce n’est pas le but de l’expérience. Si douleur il y a, cela n’empêche en rien de faire l’expérience puisqu’à aucun moment il n’est requis de calmer quoi que ce soit. Si, par exemple, il existe une contracture, il s’agit de ne rien faire pour supprimer la contracture. La consigne encore une fois est des plus simples : ne rien faire.

Enfin, si le patient ne voit pas l’intérêt d’une telle expérience, c’est que :

soit il est tout à fait capable de se mettre dans cette condition

régulièrement et fréquemment, et ne ressent aucunement en quoi cet exercice est utile ;

soit il n’a pas réellement fait l’expérience de ne rien faire.

Car cinq minutes passées à ne rien faire, ne rien détendre, ne rien calmer, ne rien résoudre, procure un bien-être immédiatement perceptible. On a l’impression que – paradoxalement aux consignes – quelque chose s’est relâché en profondeur. C’est une impression fort agréable qu’il est difficile d’ignorer, présente dès que l’exercice est réalisé convenablement.

Il est fortement recommandé de réaliser cette expérience, et de la répéter le nombre de fois nécessaire à l’obtention d’un résultat intéressant.

 

RÉASSOCIER

Réassocier, dans le contexte de la douleur chronique, consiste à réassocier chaque partie de son corps, et en premier lieu les parties dysfonctionnelles.

Cela implique une série d’exercices destinés à reprendre contact avec les parties du corps que l’on avait mises de côté en raison de la colère ou du ressentiment que l’on éprouve, à voir ces morceaux de nous fonctionner « contre notre propre bien ».

Par exemple, on entend fréquemment parler de « la jambe » ou de « ce bras » lorsque les patients nomment la partie du corps qui les fait souffrir. Il ne leur semble pas admissible de se réapproprier cette part d’eux-mêmes et ils n’utilisent spontanément pas le « mon » ou le « ma » car la simple reformulation « ma jambe » et « mon bras » génère un sentiment de rejet perceptible, qu’il sera intéressant de travailler en hypnose.

Hélas, si cette mise à l’écart du membre déficient dure, elle s’accompagne d’une perturbation de la perception de ce dernier. On réalise alors que le patient semble ne plus « sentir » la région comme il serait attendu : par exemple, les limites d’un genou douloureux peuvent paraître modifiées, la position exacte d’une main dans l’espace paraît difficile à déterminer les yeux fermés, le ventre devient cotonneux à l’endroit où il y a une cicatrice… Autant de modifications perceptives qui ne s’expliquent pas anatomiquement par les lésions existantes.

On pourra alors, en hypnose, proposer toutes sortes de métaphores pour « reconnecter » l’organe malade au reste du corps. Ou pour « dissoudre » la partie qui souffre dans la totalité du corps. Ou encore, s’il est difficile pour le patient d’éprouver de la bienveillance pour l’organe défaillant, on pourra l’entraîner à considérer la partie dysfonctionnelle avec la plus totale indifférence, et l’inciter à faire tomber l’exigence de bon fonctionnement ou de guérison.

Comme l’installation d’une pathologie chronique s’accompagne souvent d’une nécessaire réorganisation de la vie (limitation fonctionnelle, fatigabilité, etc.) un autre exercice de réassociation consisterait bien sûr à demander au patient de prendre place dans sa vie telle qu’elle se présente. On usera de toutes sortes d’exercices pour inviter le patient à se poser dans sa vie telle qu’elle est maintenant, avec tous les changements que cela suppose, et de s’y installer pleinement jusqu’à la revendiquer sereinement.