Oeuvres de Champlain
Brief Discours
DES CHOSES PLUS REMARQUABLES
QUE SAMMUEL CHAMPLAIN DE BROUAGE
A reconneues aux Indes Occidentalles
Au voiage qu'il en a faict en icelles en l'année mil vc iiij.xx xix.
& en l'année mil vjc.j. 30 comme ensuit.
Note 30: (retour) En l'année 1599 et en l'année 1601. Dans le manuscrit original,
ces deux dates, écrites d'une manière assez peu usitée, sont presque illisibles. La
traduction anglaise de la société Hakluyt porte: in the years one thousand five
hundred and ninety-nine to one thousand six hundred and two. Mais quiconque
examinera le manuscrit avec attention, se convaincra qu'il faut lire: 1599 et 1601,
comme nous le figurons ici dans le titre. Du reste, ce sont les seuls chiffres qui
s'accordent avec le texte.
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yant esté employé en l'armée du Roy qui estoit en Bretaigne soubz
messieurs le Mareschal d'Aumont31 32 , de St Luc , & Mareschal de
Brissac 33, en qualité de Mareschal des logis de la dicte armée durant
quelques années, & jusques à ce que Sa Majesté eust en l'année 1598,
reduict en son obeissance ledict païs de Brestaigne, & licencié son armée,
me voyant par ce moyen sans aucune charge ny employ, je me resolus, pour
ne demeurer oysif, de trouver moyen de faire ung voiage en Espaigne, y
estant pratiquer & acquérir des cognoissances pour par leur faveur &
entremise faire en sorte de pouvoir m'enbarquer dans quelqu'un des navires
de la flotte que le Roy d'Espaigne envoye tous les ans aux Indes
Occidentalles, affin d'y pouvoir m'y enbarquer34 des particuliarités qui n'ont
peu estre recongneues par aucuns Françoys, à cause qu'ils n'y ont nul accès
libre, pour à mon retour en faire rapport au vray à Sa Majesté. Pour donc
parvenir à mon desseing, je m'en allay à Blavet35, où lors il y avoit garnison
d'Espaignolz, auquel lieu je trouvay ung mien oncle nommé le Cappitainne
Provençal, tenu pour ung des bons mariniers de France, & qui en ceste qualité avoit esté entretenu par le Roy d'Espaigne comme pillotte général en
leurs armées de mer. Mon dict oncle ayant receu commandement de
monsieur le Mareschal de Brissac de conduire les navires dans lesquels l'on
feist embarquer les Espaignols de la garnison dudict Blavet, pour les
repasser en Espaigne, ainsi qu'il leur avoit esté promis, je m'enbarquay avec
luy dans ung grand navire du port de cinq cents thonneaux, nommé le St
Julian, qui avoit esté pris & arresté pour ledict voiage, où estant partis
dudict Blavet au commencement du moys d'aoust, nous arrivasmes dix
jours après proche du cap Finneterre 36, que nous ne peusmes reconnoistre à
cause d'une grande brume qui s'éleva de la mer, au moyeu de laquelle tous
nos vaisseaux se separerent, & mesme nostre admirande de la flotte se
pensa perdre, ayant touché à une roche, & pris force eau, dans lequel navire
& à toute la flotte commandoit le général Soubriago37, qui avoit esté envoié
par le Roy d'Espaigne à Blavet pour cest effect: le lendemain le temps
s'estant esclarcy, tous nos mariniers se rejoignirent ensemble, & feusmes
aux isles de Bayonne en Gallice, pour faire radouber ledict navire admiral
qui s'estoit fort offensé.
Note 31: (retour) Jean d'Aumont, né en 1522, et crée maréchal en 1579 par Henri
III; il périt d'un coup de mousqueton, le 19 août 1595.
Note 32: (retour) François d'Espinay de Saint-Luc, beau-frère du maréchal
d'Aumont. Il fut nommé, en 1596, grand-maître de l'artillerie, et fut tué d'un
boulet de canon le 8 septembre 1597.
Note 33: (retour) Charles de Cossé-Brissac, second du nom, maréchal de France,
auquel Louis XIII donna le titre de duc en 1612.
Note 34: (retour) Enquérir.
Note 35: (retour) Blavet, dernier poste occupé par les Espagnols en Bretagne, fut
rendu à la France par le traité de Vervins, en juin 1598. Cette forteresse
(aujourd'hui Port-Louis) était située à l'embouchure de la rivière de Blavet.
Ruinée pendant les guerres de la Ligue, elle fut rebâtie avec les anciens
matériaux, et fortifiée de nouveau par Louis XIII, Qui lui donna son nom.
Note 36: (retour) Voir Planche I.
Note 37: (retour) Nom évidemment défiguré. (Note de M. de Puibusque.)
Ayant sejouré six jours auxdictes isles, feismes voille, & allasmes
reconnoistre le cap de Sainct Vincent troys jours après: ledict cap est figuré
en la page suivante38.
Le dict cap estant doublé nous allasmes au port de Callix 39, dans lequel
estant entrés, les gens de guerre furent mis à terre, après laquelle descente
les navires françoys qui avoient esté arrestés pour traict furent congédiez &
renvoyez chacun en son lieu, hors mis ledict navire sainct Julian, qui ayant
esté reconnu par ledict Soubriago général ung fort navire & bon de voille,
fust par luy arresté pour faire service au Roy d'Espaigne, & par ainsy ledict
cappitaine Provençal mon oncle demeura tousjours en iceluy, &
sejournasmes audict lieu de Callis un moys entier, durant lequel j'eu le
moyen de reconnoistre l'isle dudict Callis, dont la figure en suit 40.
Note 38: (retour) Voir Planche II.
Note 39: (retour) Cadix.
Note 40: (retour) Voir Planche III.
Partant dudict Callix nous fusmes à St Luc de Baramedo41, qui est à l'entrée
de la riviere de Siville, où nous demeurames troys moys, durant lesquels je
feus à Siville, en pris le dessin, & de l'autre, que j'ay jugé à propos de
representer au mieux qu'il m'a esté possible en ceste page & en la
suivante42.
Note 41: (retour) San-Lucar de Barameda.
Note 42: (retour) Voir Planches. IV et V.
Pendant les troys moys que nous fusmes de sejour audict St Luc de
Baramedo il y arriva une patache d'advis, venant de Portoricco, pour
advertir le Roy d'Espaigne que l'armée d'Angleterre estoit en mer avec
desseing d'aller prendre ledict Portoricco: sur lequel advis ledict Roy
d'Espaigne, pour le secourir, fist dresser une armée du nombre de vingt
vaisseaux & de deux mille hommes, tant soldats que mariniers, entre
lesquels navires celuy nommé le St Julian fust reteneu, & fust commandé à
mon oncle de faire le voiage en iceluy, dont je receus une extresme joye, me
promettant par ce moien de satisfaire à mon desir, & pour ce je me resolus
fort aisement d'aller avec luy, mais quelque diligence que l'on peut faire à
radouber, avitaller & esquipper lesdicts vaisseaux, avant que pouvoir estre
mis à la mer, & sur le point que nous debvions partir pour aller audict
Portoricco, il arriva des nouvelles par une patache d'advis qu'il avoit esté pris des Anglois, au moien de quoy ledict voiage fust rompu à mon grand
regret pour me voir frustré de mon esperance.
Or en mesme temps l'armée du Roy d'Espaigne, qui a accoustumé d'aller
tous les ans aux Indes, s'appareilloit audict St Luc, il vint de la part dudict
Roy ung seigneur nommé Domp Francisque Colombe, Chevalier de Malte,
pour estre général de ladicte armée, lequel voiant nostre vaisseau appareillé
& prest à servir, & sachant par le rapport qu'on luy avoit faict, qu'il estoit
fort bon de voille pour son port, il resolut de s'en servir, & le prendre au
fraict ordinaire, qui est ung escu pour thonniau par mois, de sorte que j'eus
occasion de me resjouir voiant naistre mon esperance, d'autant mesme que
le Cappitaine Provençal mon oncle ayant esté reteneu par le général
Soubriago pour servir ailleurs, & ne pouvant faire le voiage, me commist la
charge dudict vaisseau pour avoir esgard à iceluy, que j'acceptay fort
volontiers, & sur ce nous fusmes trouver ledict sieur général Colombe pour
savoir s'il auroit agréable que je fisses le voiage, ce qu'il me promist
librement, avec des tesmoignages d'en estre fort aise, m'ayant promis sa
faveur & assistance, qu'il ne m'a depuis desniés aux occasions.
La dicte armée fist à la voille au commencement du mois de janvier de l'an
1599, & trouvant tousjours le vent fort aigre, dans six jours nous
reconusmes les illes Canaries.
Partant desdictes illes Canaries nous allasmes passer par le goulphe de Las
Damas, aiant vent en pouppe, qui nous continua de façon que deux mois six
jours après nostre partement de St Luc nous eusmes la veue d'une ille
nommée La Defeade, qui est la première ille qui faut que les pillottes
recognoissent nesessairement pour aller en toutes les autres illes & ports des
Indes. Ceste ille est ronde, assez hault en mer, & contient en rond sept
lieues, plaine de bois & inhabitée, mais il y a bonne radde à la bande de
l'est.
De la dicte Ille nous feusmes à une autre ille nommée La Gardalouppe, qui
est fort montaigneuse, habitée de sauvages43, en laquelle il y a quantité de
bons ports, à l'un desquels nommé Nacou nous feusmes prendre de l'eau, &
comme nous mettions pied à terre veismes plus de trois cents sauvaiges qui
s'en fuirent dedans les montaignes sans qu'il fust à nostre puissance d'en
attrapper un seul, estant plus disposts à la course que tous ceux des nostres qui les voulurent suivre. Ce que voiant, nous en retournasmes dans nos
vaisseaux après avoir pris de l'eau & quelques refreschissements, comme
chair & fruicts de plaisans goust: ceste ile contient environ vingt lieux de
long & douze de large, dont la forme est telle que la figure suivante44.
Note 43: (retour) Le premier établissement à la Guadeloupe fut fait par les
Français en 1635, par les sieurs DuPlessis et Olive. (Note de l'éd. Soc. Hakl.)
Note 44: (retour) Voir Planche VIII.
Apres avoir demeuré deux jours audict port de Nacou, le troisiesme jour
nous nous remismes à la mer, & passasmes entre des iles que l'on nomme
Las Virgines, qui sont en telle quantité que l'on n'en a peu dire le nombre au
certain; mais bien qu'il y en a plus de huict cents descouvertes, elles sont
toutes desertes & inhabitées, la terre fort haulte, plaine de bois, mesmes de
palmes & ramasques qui y sont communes comme les chesnes & ormeaux
par deçà: il y a grande quantité de bons ports & havres entre lesdictes illes
qui sont icy aucunement figurées 45.
Note 45: (retour) Voir Planche IX.
D'icelles illes nous feusmes à l'isle de La Marguerite 46, où se peschent les
perles: dans cette ile y a une bonne ville que l'on appelle du mesme nom La
Marguerite. Elle est fort fertille en bleds & fruicts. Il sort tous les jours du
port de ladicte ville plus de trois cents canaulx qui vont à une lieue à la mer
pescher lesdictes perles à dix ou douze brasses d'eau. Ladicte pesche se faict
par les naigres esclaves du Roy d'Espaigne, qui prennent ung petit panier
soubs le bras, & avec iceluy plongent au fond de la mer, & l'enplissent
d'ostrormes qui semblent d'huistres, puis remontent dans ledict port se
descharger au lieu à ce destiné, où sont les officiers dudict Roy qui les
reçoivent47.
Note 46: (retour) Voir Planche XI.
Note 47: (retour) Voir Planche X.
De ladicte ille nous allasmes à Portoricco 48, que nous trouvasmes fort
desolé, tant la ville que le chatiau ou forteresse qui est fort bonne, & le port
bien bon & à l'abry de tous vents fors de nordest qui donne droict dans
ledict port. La ville est marchande: elle avoit esté puis peu de tems pillée des Anglois, qui avoient laissé des marques de leur veneue. La plus part des
maisons estoient brûlées, & ne s'y trouva pas quatre personnes outre
quelques naigres qui nous dirent que les marchands dudict [lieu] avoient
esté la plus part enmenés prisonniers par les Anglois, & les autres qui
avoient peu s'estoient sauvés dans les montaignes, d'où ils n'avoient encor
osé sortir pour la prehension qu'ils avoient du retour des Anglois, lesquels
avoient chargé tous les douze navires dont leur armée estoit composée, de
sucres, cuirs, gingembre, or & argent, car nous trouvasmes encor en ladicte
ville quantité de sucres, gingembre, canisiste49 50 , miel de cannes &
conserve de gingembre que les Anglois n'avoient peu charger. Ils
emportèrent aussy cinquante pièces d'artillerie de fonde qu'ils prindrent
dans la forteresse en laquelle nous fusmes, & trouvasmes toute ruinée & les
ranparts abbatus. Il y avoit quelques Indiens qui s'y estoient retirés, & qui
commencoient à relever lesdicts ranparts: le général s'informa d'eux comme
ceste place avoit esté prise en sy peu de temps. L'un d'iceux, qui parloit
assez bon espaignol, luy dict que le gouverneur dudict chasteau de
Portoricco ny les plus anciens du païs ne pensoient pas que à deux lieux de
là y eust aucune descente, selon le rapport qui leur en avoit esté fait par les
pillottes du lieu, qui asseuroient mesmes que à plus de six lieux du dict
chasteau il n'y avoit aucun endrois où les ennemis peussent faire descente,
ce qui fust cause que ledict gouverneur se tint moins sur ses gardes, en quoy
il fust fort deceu, car demye lieue dudict chasteau, à la bande de l'est, il y a
une descente où les Anglois mirent pied à terre fort commodément, laissant
leurs vaisseaux qui estoient du port de deux cents, cent cinquante & cent
thonneaux en la radde en ce mesme lieu, & prindrent le temps sy à propos
qu'ils vindrent de nuict à ladicte rade sans estre apperceus, à cause que l'on
ne se doubtoit de cela. Ils mirent six cents hommes à terre avec dessainct de
piller la ville seulement, n'ayant pas pensé de fere plus grand effet, tenant le
chasteau plus fort & mieux gardé. Ils menèrent avec eux troys
couleureinnes pour batre les deffences de la ville, & se trouverent au point
du jour à une portée de mousquet d'icelle, avec ung grand estonnement des
habitans. Lesdicts Anglois mirent deux cents hommes à ung passage d'une
petitte riviere qui est entre la ville & le chasteau, pour empescher, comme
ils firent, que les soldats de la garde dudict château qui logeroient en la ville
ny les habitans s'en fuiant n'entrassent en iceluy, & les autres quatre cents
hommes donnèrent dans la ville, où ils trouverent aucune resistance51 de
façon que en moins de deux heures ils furent maistres de la ville: & ayant sceu qu'il n'y avoit aucuns soldats audict chasteau ny aucunne munition de
vivre à l'occasion que le Gouverneur avoit envoyé celles qui y estoient par
commandement du Roy d'Espaigne à Cartagenes, où l'on pensoit que
l'ennemy feroit dessente, esperant en avoir d'autres d'Espaigne, estant le
plus proche port où viennent les vaisseaux, les Anglois firent sommer le
Gouverneur, & firent offrir bonne composition s'il se vouloit rendre, sinon
qu'ils luy feroient esprouver toutes les rigueurs de la guerre, dont ayant
crainte ledict Gouverneur, il se rendict la vie sauve, & s'enbarqua avec
lesdicts Anglois, n'osant retourner en Espaigne. Il n'y avoit que quinze jours
que lesdicts Anglois estoient partis de ladicte ville où ils avoient demeuré
ung mois: après le partement desquels, lesdicts Indiens s'estoient raliés, &
s'eforçoient de reparer ladicte forteresse, attendant l'arrivée dudict général,
lequel fit faire une information du récit desdicts Indiens, qu'il envoya au
Roy d'Espaigne, & commanda aux dicts Indiens qui portoient la parolle
d'aller chercher ceux quî s'estoient fuis aux montagnes, lesquels sur la
parolle retournèrent en leurs maisons, recevant tel contentement de voir
ledict général & d'estre delivrés des Anglois, qu'ils oublièrent leurs pertes
passées. Ladicte ille de Portoricco est assez agréable combien qu'elle soit un
peu montaigneuse, comme la figure suivante le montre52.
Note 48: (retour) Voir Planche XII.
Note 49: (retour) Canijiste, de Caneficier, nom donné, dans les Antilles, au
Cassia (Cassia fistula, LINN.) le Keleti des Caraïbes, qui produit le Cassia nigra
du commerce. (Ed. Soc. Hakl.)
Note 50: (retour) La mélasse.
Note 51: (retour) La traduction de la Société Hakluyt rend ces mots «aucune
résistance» par no résistance, ce qui fait un contre-sens; car aucune résistance,
sans la négative ne, équivaut à quelque résistance, ou certaine résistance. C'est ce
qui explique pourquoi l'éditeur trouve Champlain en contradiction avec d'autres
auteurs. (Narrative of Champlain's Voyage to the Western Indies, p. 10, note I.)
Note 52: (retour) Voir Planche XII.—«La ville de Porto-Rico fut fondée en
1510. Elle fut attaquée par Drake et Hawkins en 1595, mais les Espagnols,
informés de leur approche, avaient fait de tels préparatifs, que Drake fut forcé de
se retirer, après avoir brûlé les vaisseaux espagnols qui étaient dans le havre. En
1598, George Clifford, comte de Cumberland, fit une expédition, pour s'emparer
de l'île. Il débarqua ses hommes secrètement, et attaqua la ville; quand, suivant
les rapports espagnols, il rencontra de la part des habitants une vigoureuse
résistance; le rapport de Champlain d'après des Témoins oculaires qui en avaient
été les victimes, est bien différent. (Voir la note précédente.) «Mais en peu de
jours, la garnison de quatre cents hommes se rendit, et toute l'île se soumit aux
Anglais. La possession de l'île étant jugée de grande importance, le comte adopta
la cruelle mesure d'exiler les habitants à Carthagene, et, en dépit des
protestations et remontrances des malheureux Espagnols, le plan fut mis à
exécution; il N'en échappa que fort peu. Cependant les Anglais se trouvèrent
bientôt dans L'impossibilité de garder l'île; une griève maladie emporta les trois
quarts des troupes. Cumberland, déçu dans ses espérances, retourna en
Angleterre, laissant le commandement à Sir John Berkeley. La mortalité, faisant
de jour en jour de plus grands ravages, força les Anglais à évacuer l'île, et les
Espagnols, bientôt après, reprirent possession de leurs demeures.—Le rapport
que fait Champlain de l'état de l'île après le départ des Anglais, et de la couardise
du gouverneur, est curieux; il y a cependant quelque confusion dans ses dates, et
relativement à la durée de l'occupation de l'île par les Anglais.» (Ed. Soc. Hakl.)
Ladicte ille est emplye de quantité de beaux arbres, comme cèdres, palmes,
sappins, palmistes, & une manière d'autres arbre que l'on nomme
sonbrade.53, lequel comme il croit, le sommet de tes branches tombant à
terre prend aussy tost racine, & faict d'autres branches qui tombent &
prennent racine en la mesme sorte, & ay veu tel [de] ces arbres de telle
estendue qu'il tenoit plus d'une lieue & quart: il n'apporte aucun fruict, mais
il est fort agréable, ayant la feuille semblable à celle du laurier, un peu plus
tendre.
Note 53: (retour) De l'espagnol sombra, «ombre feuillue.» Ficus americana
maxima, le Clusea rosea de Saint-Domingue, ou Figuier maudit marron, (Ed.
Soc. Hakl.)—Voir Planche XIII.
Il y a aussy en ladicte Ile quantité de bons fruicts, à sçavoir plantes 54,
oranges, citrons d'estrange grosseur, citroulles de la terre qui sont très
bonnes, algarobbes55 56 57 , pappittes , & un fruict nommé coraçon, à cause
qu'il est en forme de coeur, de la grosseur du poing, de couleur jaulne &
rouge, la peau fort delicatte, & quand on le presse il rend une humeur
odoriferente, & ce qu'il y a de bon dans ledit fruict est comme de la
bouillye, & a le goust comme de la crème sucrée. Il y a beaucoup d'autres
fruicts dont ils ne font pas grand cas, encores qu'ils soient bons: il y a aussy
d'une racine qui s'appelle cassave 58, que les Indiens mangent en lieu de
pain. Il ne croit ne blee ny vin dans toute ceste ile, en laquelle il y a grande
quantité de caméléons, que l'on dict qu'ils vivent de l'air, ce que je ne puis
asseurer, combien que j'en aye veu par plusieurs fois: il a la taiste assez
pointue, le corps assez long pour sa grosseur assavoir ung pied & demy, &
n'a que deux jambes qui sont devant, la queue fort pointue, meslée de
couleurs grise jaunastre. Le dict cameleon est cy representé 59.
Note 54: (retour) Fruit du Plantanier, appelé aux Canaries Plantano,—Voir
Planche XIII.
Note 55: (retour) Algaroba, ou Algarova, nom donné par les Espagnols à
certaine espèce d'Acacia du nouveau monde, à cause de sa ressemblance avec
l'algarobe, caroubier ou fève de Saint-Jean, dont la gousse fournit une excellente
nourriture pour les bestiaux. (Ed. Soc. Hakl.)—Voir Planche XXXVI.
Note 56: (retour) Pappitte—Curica papaya (LINN.), papayer. (Ed. Soc. Hakl.)
Note 57: (retour) Coraçon. Anona muricata, ou Corassol, de l'espagnol corazon,
coeur, ainsi nommé de la forme du fruit. Quelques écrivains font dériver ce nom
de Curaçoa, supposant que la graine fut apportée par les Danois. Le nom donné
dans le pays était memin. (Ed. Soc. Hakl.)—Voir Planche XIV.
Note 58: (retour) Cassava.—Jatropha Manihot. (Ed. Soc. Hakl.)—Voir Planche
XXXIII.
Note 59: (retour) Voir Planche XV.
Les meilleures marchandises qui sont dans ladicte Ile sont sucres,
gingembre, canisiste, miel de cannes, tabaco, quantité de cuirs, boeufs,
vaches & moutons: l'air y est fort chaud, & y a de petits oyseaux qui
resemblent à perroquets, que l'on nomme sus le lieu perriquites, de la
grosseur d'un moineau, la queue ronde, que l'on apprend à parler, & y en a
grande quantité en ceste ile60: laquelle ile contient environ soixante dix
lieus de long, & de large quarante lieus, environnée de bons ports & havres,
& gist est & ouest. Nous demeurâmes audict Portoricco environ un moys: le
général y laissa environ troys cents soldats en garnison dans la forteresse,
où il fist mestre quarante six pièces de fonte verte qui estoient à Blavet.
Note 60: (retour) Voir Planche XVI.
Au partir dudict Portoricco nostre général separa nos galions en troys
bandes: il en retint quatre avec luy, en envoya troys à Petronella & trois à la
Neufve Espaigne, du nombre desquels estoit le navire où j'estois, & chacun
galion avoit sa patache. Ledict général s'en alla à Terre-Ferme, & nous
costoyames toute l'ille de St Domingue de la bande du nord, & fusmes à
ung port de ladicte ile nommé Porto Platte, pour prendre langue s'il y avoit
en la coste aucuns vaesseaux estrangers, parce qu'il n'est permis à aucuns
estrangers d'y traffiquer, & ceux qui y vont courent fortune d'estre pendus
ou mis aux galleres & leurs vaisseaux confisqués: & pour les tenir en plus
grande crainte d'aborder ladicte terre, le Roy d'Espaigne donne liberté aux naigres qui peuvent descouvrir ung vaisseau estranger, & en donner advis
au général d'armée ou gouverneur, & y a tel naigre qui fera cents cinquante
lieus à pied nuict & jour pour donner semblable advis & acquérir sa liberté.
Nous mismes pied à terre audict Porto Platte, & fusmes environ une lieue
dans la terre sans trouver aucune personne sinon un naigre qui se preparoit
pour aller donner advis; mais nous rencontrant, il ne passa pas plus outre, &
donna advis à nostre admirande qu'il y avoit deux vaisseaux françois au port
de Mancenille, où ledict admirande se resolut d'aller, & pour ceste effect
nous partismes du dict lieu de Porto Platte, qui est un bon port, à l'abry de
tous vents, où il y a troys, quatre & cinq brasses d'eau, comme il est icy
figuré 61.
Note 61: (retour) Voir Planche XVII.
Du dict port de Platte, nous vinsmes au port de Mancenille, qui est icy
representé 62, auquel port de Mancenille sceusmes que lesdicts deux
vaisseaux estoient au port aux Mousquittes 63, près la Tortue, qui est une
petitte isle ainsy nommée qui est devant l'enboucheure dudict port, auquel
estans arivés le lendemain sur les trois heures du soir, nous apperçumes les
dicts deux vaisseaux qui mettoient à la mer pour fuir de nous, mais trop
tard: ce qu'eux recognoissans, & qu'ils n'avoient aucun moien de fuir, tous
l'esquippage de l'un des vaisseaux qui estoit bien une lieue dans la mer,
abandonnèrent leur dict vaisseau, & s'estant jetté dans leur bateau se
sauverent à terre: l'autre navire alla donner du bout à terre & se brisa en
plusieurs pièces, & en mesme temps l'esquippage se sauva à terre comme
l'autre, & demeura seulement ung marinier qui ne s'estoit peu sauver à
cause qu'il estoit boiteux & ung peu malade, lequel nous dit que les dicts
vaisseaux perdeus estoient de Dieppe. Il y a fort belle entrée au dict port de
Mousquitte de plus de deux mille pas de large, & y a ung banc de sable à
ouvert, de façon qu'il faut ranger la grand terre du costé de l'est pour entrer
audict port, auquel il y a bon ancreage: & y a une isle dedans où l'on se peut
mettre à l'abry du vent qui frappe droict dans le dict port. Ce lieu est assez
plaisant pour la quantité des arbres qui y sont: la terre est assez haulte; mais
il y a telle quantitté de petites mouches, comme chesons ou coufins qui
piquent de si estrange façon, que sy l'on s'endormoit & que l'on en fust picqué au visage, il esleveroit au lieu de la piqueure des bussolles enflés de
couleur rouge, qui rendroient la personne difforme.
Note 62: (retour) Voir Planche XVIII.
Note 63: (retour) Voir Planche XIX.
Ayans apprins de ce marinier boiteux pris dans ledict navire françois, qu'il y
avoit traize grands vaisseaux tant françois, anglois que flaments, armés
moitye en guerre moitye en marchandise, nostre admiral se resolut de les
aller prendre au port St Nicolas, où ils estoient, & pour ce se prépara avec
trois galions du port de cinq cents thonneaux chacun & quatre pataches, &
allasmes le soir mouiller l'ancre à une radde que l'on nomme Monte Cristo,
qui est fort bonne & à l'abry du su, de l'est & de l'ouest, & est remarquée
d'une montaigne qui est droit devant ladicte radde, sy haulte que l'on la
descouvre de quinze lieux à la mer: la dicte montaigne fort blanche &
reluisante au soleil, & deux lieux autour dudict port est terre assez basse,
couverte de quantité de bois, & y a fort bonne pescherye & ung bon port au
dessoubs du dict Monte Cristo, qui est figuré en la page suivante 64.
Note 64: (retour) Voir Planche XX.
Le lendemain matin nous feusmes au cap St Nicolas pour y trouver les dicts
vaisseaux, & sur les trois heures nous arrivasmes dans la baye dudict cap, &
mouillasmes l'ancre le plus près qu'il nous feust possible, ayant le vent
contraire pour entrer dedans65.
Note 65: (retour) Voir Planche XXI.
Ayant mouillé l'ancré nous apperceusmes les vaisseaux desdicts marchands
dont nostre admirante se pesiouit fort, s'asseurant de les prendre. Toutte la
nuict nous fismes tout ce qu'il estoit possible pour essayer d'entrer dans
ledict port, & le matin veneu l'admirante print conseil des cappitaines &
pillottes de ce qui estoit à faire: ils luy dirent qu'il falloit juger au pire de ce
que l'ennemy pouroit faire pour se sauver, qu'il estoit impossible de fuir
sinon à la faveur de la nuict, ayant le vent bon, ce qu'ils ne se hazarderoient
pas de fere le jour, voiant les sept vaisseaux d'armes, & qu'aussy s'ils
vouloient faire resistance qu'ils se tiendroient à l'entrée dudict port, leurs
navires amarés devant & derrière, tous leurs canons d'une bande & leurs hauts bien pavoisés de cables & de cuirs, & que s'ils se voioient avoir du
pire, ils abandonneroient leurs navires & se jetteroient en terre, pour à quoy
remédier ledict admirante debvoit faire advancer ses vaisseaux le plus près
du port qu'il pourroit pour les batre à coups de canon, & faire désendre cent
des meilleurs soldats à terre pour empescher les ennemis de s'y sauver. Cela
fust resolu, mais leurs ennemis ne firent pas ce que l'on avoit pensé: ains ils
se préparèrent toute la nuict, & le matin veneu ils se mirent à la voille,
vindrent pour nous gaigner le vent droict à nos vaisseaux, contre lesquels il
leur falloit necessairement passer. Cette resolution fist changer de courage
aux Espaignols & adoucir leurs rodomontades: ce fust donc à nous à lever
l'ancre avec telle promptitude que dans le navire de l'admirande l'on couppa
le câble sur les escubbiers, n'ayans loisir de lever leur ancre: ainsy nous
fismes aussy à la voille, chargeants & estants chargés de canonnades. En fin
ils nous gaignerent le vent, nous ne laissant pas de les suivre tout le jour &
la nuict ensuivant jeusques au matin que nous les vismes à quatre lieux de
nous: ce que voiant notre admirante il laissa ceste poursuitte pour continuer
nostre route; mais il est bien certain que s'il eust voulu il les eust pris, ayant
de meilleurs vaisseaux, plus d'hommes & de munitions de guerre: & ne
furent les vaisseaux estrangers preservez que par la faute de courage des
Espaignols.
Durant ceste chasse, il ariva une chose digne de rizée qui mérite d'estre
recitée. C'est que l'on vist vue patache de quatre ou cinq thonneaux mellée
parmy nos vaisseaux: l'on demanda plusieurs foys d'où elle estoit, avec
commandement d'amener leurs voilles; mais l'on n'eust aucune responce,
combien que l'on luy eust tiré des coups de canon, ains allans tousjours au
gré du vent, ce qui meut nostre amirande de la faire chasser par deux de nos
pataches, qui en moins de deux heures furent à elle & l'abordèrent, criant
tousjours que l'on amenast leurs voilles sans avoir aucune response, ny sans
que leurs soldats voulussent se jeter dedans, encores que l'on ne vist
personne sur le tillac. En fin leur cappitainne de nos pataches, qui disoient
que ce petit vaisseau estoit gouverné par ung diable, y firent entrer par
menaces des soldats jusques à vingt, qui n'y trouverent rien, & prindrent
seulement leurs voilles & laisserent le corps de ceste patache à la mercy de
la mer. Ce rapport faict à l'admirante, & la prehension que les soldats
avoient eu donna matière de rire à tous.
Laissant ladicte Ille St Domingue, nous continuasmes nostre route à la
Neufve Espaigne. Ladicte Isle sera figurée en la page suivante66.
Note 66: (retour) Voir Planche XXII.
La dicte isle de St Domingue est grande, ayant cent cinquante lieues de long
& soixante de large, fort fertille en fruicts, bestail & bonnes marchandizes,
comme sucre, canisiste, gingenbre, miel de cannes, coton, cuir de boeuf &
quelques foureures. Il y a quantité de bons ports & bonnes raddes, &
seullement une seulle ville nommée l'Espaignolle67, habitée d'Espaignolz; le
reste du peuple sont Indiens, gens de bonne nature & qui ayment fort la
nation françoise, avec laquelle ils trafficquent le plus souvent qu'ils peuvent
en fere, toutesfois c'est à desçu des Espaignolz. C'est le lieu aussy ou les
François traffiquent le plus en ces quartiers là, & là où ils ont le plus
d'accès, quoy que peu libre.
Note 67: (retour) Aujourd'hui Saint-Domingue.
Ceste terre est assez chaude, en partie montaigneuse; il n'y a aucunne mines
d'or ny d'argent, mais seullement de cuivre 68.
Note 68: (retour) Voir Planche XXIII.
Partant donc de ceste isle, nous allasmes costoyer l'isle de Cuba, à la bande
du su, terre assez haulte. Nous allasmes reconnoistre de petites isles qui
s'appellent les Caymanes 69, au nombre de six ou sept: en trois d'iscelles il y
a trois bons ports, mais c'est ung dangereux passage, pour les basses &
bancs qu'il y a, & ne faict bon s'y advanturer qui ne sçait bien la routte.
Note 69: (retour) Voir Planche XXV.
Nous mouillasmes l'ancre entre les isles, & y fusmes ung jour: je mis pied à
terre en deux d'icelles, & vis ung très beau havre fort agréable. Je cheminay
une lieue dans la terre au travers des bois qui sont fort espais, & y prins des
lappins70 qui y sont en grande quantité, quelques oiseaux, & un lézard gros
comme la cuisse, de couleurs grise & feuille morte.
Note 70: (retour) Voir Planche XXIV.
Ceste isle est fort unie, & toutes les autres de mesmes: nous feusmes aussy
en terre en l'autre qui n'est pas sy agréable, mais nous en apportasmes de
très bons fruicts, & y avoit telle quantité d'oiseaux, qu'à nostre entrée il s'en
leva tel nombre qu'à plus de deux heures après l'air en estoit remply, &
d'autres qui ne peuvent voller, de façon que nous en prenions assez
aisement: ils sont gros comme une oye, la teste fort grosse, le bec fort large,
bas sur les jambes, les pieds sont comme ceux d'une poulle d'eau. Quand les
oyseaux sont plusmés, il n'y a pas plus gros de chair qu'une turtre, & est de
fort mauvais goust71. Nous levasmes l'ancre le mesme jour au soir avec fort
bon vent, & le lendemain sur les trois heures après midy nous arivasmes à
ung lieu qui s'appelle La Sonde 72, lieu très dangereux, car à plus de cinq
lieues de là ce ne sont que basses, fors ung canal qui contient... 73 lieues de
long & trois de large. Quand nous fusmes au milieu du dict canal, nous
mismes vent devant, & les mariniers jetterent leurs lignes hors pour pescher
du poisson dont ils pescherent si grande quantité que les mariniers ne
pouvoient fournir à mettre dans le bord des vaisseaux: ce poisson est de la
grosseur d'une dorée 74, de couleur rouge, fort bon sy on le mange frais, car
il ne se garde & saumure, & se pourit incontinent. Il faut avoir tousjours la
sonde en la main en passant ce canal, à la sortye duquel l'une de nos
pataches se périt en la mer sans que nous en peussions sçavoir l'occasion:
les soldats & mariniers se sauverent à la nage, les uns sur des planches,
autres sur des advirons, autres comme ils pouvoient, & revindrent de plus
de deux lieues 75 à nostre vaisseau, qu'il trouverent bien à propos, & les
fimes recepvoir par nos bateaux qui alloient au devant d'eux.
Note 71: (retour) Voir Planche XXIV.
Note 72: (retour) Voir Planche XXVI.
Note 73: (retour) Lacune dans le ms. D'après la carte de l'auteur, ce canal a plus
de trente lieues de long.
Note 74: (retour) Sparus aurata (LINN.), Brame de mer. Celui de Bahama
s'appelle «porgy.» (Ed. Soc. Hakl.)
Note 75: (retour) M. de Puibusque et le traducteur de la Société Hakluyt ont
trouvé ici une lacune; la feuille du manuscrit original n'était que repliée.
Huict jours après nous arivasmes à St Jean de Luz 76, qui est le premier port
de la Neufve Espaigne, où les gallions du Roy d'Espaigne vont tous les ans pour charger l'or, l'argent, pierreries & la cochenille, pour porter en
Espaigne. Ce dict port de St Jean de Luz est bien à quatre cents lieues de
Portoricco. En ceste isle il y a une fort bonne forteresse, tant pour la
situation que pour les bons ramparts, bien munie de tout ce qu'il luy est
necessaire, & y a deux cents soldats en garnison, qui est assez pour le lieu.
La forteresse comprend toute l'ille, qui est de six cents pas de long & de
deux cents cinquante pas de large: outre laquelle forteresses y a des maisons
basties sur pilloties dans l'eau, & plus de six lieues à la mer, & ne sont que
basses qui est cause que les vaisseaux ne peuvent entrer en ce port s'ils ne
sçavent bien l'entrée du canal, pour laquelle entrée faut mettre le cap au
surouest, mais est bien le plus dangereux port que l'on sçauroit trouver, qui
n'est à aucun abry que de la forteresse du costé du nord, & y a aux muralles
de la forteresse plusieurs boucles de bronze où l'on amare des vaisseaux qui
sont quelque fois sy pressez les ungs contre les autres, que quand il vente
quelque vent de nord, qui est fort dangereux, que les dicts vaisseaux se
froissent, encor qu'ils soient amarés devant & derrière. Le dict port ne
contient que deux cents pas de large & deux cents cinquante de long. Et ne
tiennent ceste place que pour la commodité des gallions qui viennent
comme dit est, d'Espaigne, pour charger les marchandises or & argent qui se
tirent de la Neufve Espaigne.
Note 76: (retour) Voir Planche XXVIII.—Évidemment, il est question du fort et
château de Saint-Jean d'Ulloa; mais portait-il ce nom quand Champlain y alla, ou
bien Champlain a-t-il confondu Saint-Jean de Luz avec San Juan d'Ulloa? c'est
un point contesté. Dans les cartes de Mercator et de Hondius, Amsterdam 1628,
10e édition, Saint-Jean d'Uloa est placé sur le vingt-sixième degré de latitude
nord, à l'embouchure de la rivière De Lama (Rio del Norte). Villa-Rica est mis à
la place actuelle de Vera-Cruz; mais il n'y est fait aucune mention soit de Saint-
Jean d'Ulloa, soit de Saint-Jean de Luz; et, dans le Voyage de Gage 1625, cette
ville est appelée San Juan d'Ulhua, autrement Vera-Cruz. «Le vrai nom de la
ville est San Juan d'Ulhua, autrement Vera-Cruz, de celui du Vieux havre de
Vera-Cruz, qui en est à six lieues. Mais le havre de l'ancien Vera-Cruz, ayant été
trouvé trop dangereux pour les vaisseaux, à cause de la violence du vent de nort,
fut entièrement abandonné par les Espagnols, qui se retirèrent à San Juan
d'Ulhua, où leurs navires trouvèrent bon ancrage, grâce à un rocher qui sert de
forte défense contre les vents; et, pour perpétuer la mémoire de cet heureux
événement, qui arriva le Vendredi-Saint, ils ajoutèrent au nom de San Juan
d'Ulhua, celui de la Vraie-Croix, emprunté au premier havre, qui fut découvert le
Vendredi-Saint de l'année 1519.» (Gage, Voy. Mexico, 1625.)—Ed. Soc. Hakl.
Il y a de l'autre costé du chasteau, à deux mille pas d'iceluy en terre ferme,
une petite ville nommée Bouteron 77, fort marchande. A quatre lieues du dict
Bouteron il y a encores une autre ville qui s'appelle Verracrux78, qui est en
fort belle situation & à deux lieues de la mer.
Note 77: (retour) Voir Planche XXVIII.
Note 78: (retour) «Lavelle Croux,» dans la carte. Planche XXVII.
Quinze jours après nostre arrivée au dict St Jean de Luz, je m'en allay avec
congé de nostre dict admiral, à Mechique 79, distant dudict lieu de cent
lieux tousjours avant en terre. Il ne se peult veoir ny desirer ung plus beau
païs que ce royaulme de la Nove Espaigne, qui contient trois cents lieues de
long & deux cents de large.
Note 79: (retour) Mexico.
Faisant ceste traverse à Meschique, j'admirois les belles forests que l'on
rencontre, remplie des plus beaux arbres que l'on sçauroit souhaitter,
comme palmes, cèdres, lauriers, oranges, citronneles, palmistes, goujaviers,
accoyates, bois d'ebene80 81 82 , Bresil , bois de campesche, qui sont tous
arbres communs en ce pays là, avec une infinitté d'autres différentes sortes
que je ne puis reciter pour la diversité, & qui donnent tel contentement à la
veue qu'il n'est pas possible de plus, avec la quantité que l'on veoit dans les
forests d'oiseaux de divers plumages. Apres l'on rencontre de grandes
campaignes unies à perte veue, chargées de infinis trouppeaux de bestial,
comme chevaux, mulets, boeufs, vaches, moutons & chevres, qui ont les
pastures tousjours fraîches en toutes saisons, n'y ayant hiver, ains un air fort
tempéré, ny chaud ny froid: il n'y pleut tous les ans que deux fois, mais les
rozées sont sy grandes la nuict que les plantes en sont suffisamment
arrozées & nourries. Outre cela, tout ce pays là est décoré de fort beaux
fleuves & rivieres, qui traversent presque tout le royaulme, & dont la
pluspart portent batteaux. La terre y est fort fertille, rapportant le bled deux
fois en l'an & en telle quantité que l'on sçauroit desirer, & en quelque saison
que ce soit il se trouve tousjours du fruicts nouveaux très bons dans les
arbres, car quand un fruict est à maturité, les autres viennent & se succedent
ainsy les ungs aux autres, & ne sont jamais les arbres vuides de fruicts, &
tousjours verds. Sy le Roy d'Espaigne vouloit permettre que l'on plantast de
la vigne au dict royaulme, elle y fructiffiroit comme le bled, car j'ay veu des
raizins provenans d'un cep que quelqu'un avoit planté pour plaisir, dont chacun grain estoit aussy gros qu'un pruniau, & long comme la moitye du
poulce, & de beaucoup meilleurs que ceux d'Espaigne. Tous les
contentements que j'avois eus à la veue des choses sy agréables n'estoient
que peu de chose au regard de celuy que je receus lors que je vie ceste belle
ville de Mechique, que je ne croiois sy superbement bastye de beaux
temples, pallais & belles maisons, & les rues fort bien compassées, où l'on
veroit de belles & grandes boutiques de marchands, plaines de toutes sortes
de marchandises très riches. Je crois, à ce que j'ay peu juger, qu'il y a en
ladicte ville douze à quinze mil Espaignols habitans, & six fois autant
d'Indiens, qui sont crestiens aussy habitans, outre grand nombre de naigres
esclaves. Ceste ville est environnée d'un estang presque de tous costés, hors
mis en ung endroit qui peut contenir viron trois cents pas de long, que l'on
pourroit bien coupper & fortiffier, n'ayant à craindre que de ce costé, car de
tous les autres il y a plus d'une lieue jusques aux bords dudict estang, dans
lequel il tombent quatres grandes rivieres qui sont fort avant dans la terre, &
portent batteaux: l'une s'appelle riviere de Terre-Ferme, une autre riviere de
Chille, l'autre riviere de Caiou, & la quatriesme riviere de Mechique, dans
laquelle se pesche grande quantité de poissons de mesmes especes que nous
avons par deçà, & fort bon. Il y a le long de ceste riviere grande quantité de
beaux jardins & beaucoup de terres labourables fort fretille 83.
Note 80: (retour) Voir, plus loin. Planche LVI. Le traducteur de la Société
Hakluyt a rendu par good Bresil ces mots bois d'ebene Bresil. Il a lu sans doute
bois de bon Bresil.
Note 81: (retour) Coesalpinia. Il y a deux espèces de bois de Brésil employés
dans la teinture: Coes. Echinata (LAMARCK), et Coes. Sappan (LINN.) Le
premier est le Brésil, ou Brasillette de Pernambouc, grand arbre qui croît
naturellement dans l'Amérique du Sud, employé dans le commerce pour la
teinture rouge. Le second se retrouve dans l'Inde, où l'on s'en sert pour le même
usage, et il est connu dans le commerce sous le nom de Brasillette des Indes, ou
bois de Sappan. Plusieurs auteurs ont avancé que le nom de Brésil a été donné à
ce bois de teinture parce qu'il vient du Brésil; malheureusement pour cette
théorie, ce mot était employé bien avant la découverte du pays qui porte le même
nom. «Le Brésil, dit Barros, porta d'abord le nom de Sainte-Croix, à cause de la
croix qui y fut érigée; mais le démon, qui perd, par cet étendard de la croix,
L'empire qu'il a sur nous et qui lui avait été enlevé par les mérites de Jésus-
Christ, détruisit la croix, et fit appeler ce pays Brésil du nom d'un bois de couleur
rouge. Ce nom a passé dans toutes les bouches, et celui de la sainte croix s'est
perdu, comme s'il était plus important qu'un nom vînt d'un bois de teinture, plutôt
que de ce bois qui donne la vertu à tous les sacrements, instruments de notre
salut, parce qu'il fut teint du sang de Jésus-Christ qui y fut répandu.» Il est donc
évident que le nom de Brésil fut donné au pays par les Portugais, après la
découverte de Cabrai, à cause de la quantité de bois rouge qui y abonde. (Ed.
Soc. Hakl. en substance.)
Note 82: (retour) Hoematoxyllum Campechianum. (LINN.) Ed. Soc. Hakl.
Note 83: (retour) Voir Planche XXIX.
A deux lieues dudict Mexique il y a des mines d'argent que le Roy
d'Espaigne a affermés à cinq millions d'or par an, & s'est reservé d'y
emploier ung grand nombre d'esclaves pour tirer à son proffis tous ce qu'ils
pouront des mines, & outre tire le dixiesme de tout ce que tirent les
fermiers, par ainsy ces mines font de très bon revenu audict Roy d'Espaigne
84.
Note 84: (retour) Voir Planche XXX.
L'on receulle audict païs quantité de cochenille qui croist dans les champs,
comme font les pois de deçà, & vient d'un fruict gros comme une nois, qui
est plain de graine par dedans. On le laisse venir à maturité jusques à ce que
ladicte graine soit seche, & lors on la couppe comme du bled, & puis on la
bat pour avoir la graine, dont ils resement après pour en avoir d'autre. Il n'y
a que le Roy d'Espaigne qui puisse faire servir & receullir ladicte
cochenille, & faut que les marchands l'achaptent de ses officiers à ce
commis, car c'est marchandise de grand prix & a l'estime de l'or & de
l'argent.
J'ay faict: icy une figure de la plante qui apporte la dicte cochenille 85.
Note 85: (retour) Voir Planche XXXI.—«Cactus Opuntia. La croyance que la
cochenille était la graine d'une plante subsistait encore longtemps après la
conquête du Mexique. Dans le dessin que Champlain nous donne de cette plante,
les graines sont figurées exactement comme les insectes s'attachent aux feuilles
pour s'en nourrir. La jalousie du gouvernement espagnol, et le sévère monopole
qu'il faisait de ce produit, empêchèrent qu'on en connût la vraie nature et son
mode de propagation, et donnèrent naissance à diverses fables et conjectures.»
(Ed. Soc. Hakl.)
Il y a ung arbre au dict pays que l'on talle comme la vigne, & par l'endroit
où il est tallé il distille une huille qui est une espece de baume, appellée
huille de Canime, du nom de l'arbre qui se nomme ainsy 86. Ceste huille est
singulliere pour toutes playes & couppures, & pour oster les douleurs, principallement des gouttes. Ce bois a l'odeur du bois de sappin. L'once de
la dicte huille vault en ce pays là deux escus. Le dict arbre est icy figuré 87.
Note 86: (retour) Canimé, ou Animé. Johnston en distingue deux espèces:
l'animé Oriental, et l'animé Occidental, appelé, dit-il, par les Espagnols Canimé,
Moquin-Tandon (Botanique Médicale) en distingue aussi deux espèces: 1° le
Courbaril diphylle, Hymenoea Courbaril (LINN.), qui fournit une grande
quantité de résine transparente, appelée résine animé occidentale, ou Copal
d'Amérique; 2° le Courbaril verruqueux, Hymenoea verrucosa (GAERTN.),
résine animé orientale, vulgairement appelée Copal d'Orient.
Note 87: (retour) Voir Planche XXXII.
Il y a ung autre arbre que l'on nomme cacou, dont le fruict est fort bon &
utille à beaucoup de choses, & mesmes sert de monnoye entre les Indiens,
qui donnent soixante pour une realle. Chacun fruict est de grosseur d'un
pinon & de la mesme forme, mais il n'a pas la cocque sy dure: plus il est
vieux & milleur est. Quand l'on veut achapter des vivres, comme pain,
chairs, fruicts, poissons ou herbes, ceste monnoye peult servir, voire pour
cinq ou six pièces l'on peult avoir de la marchandise pour vivre des Indiens
seulement, car il n'a point cours entre les Espaignols, ny pour achapter
marchandise autre que des fruicts. Quand l'on veult user de ce fruict, l'on le
reduict en pouldre, puis l'on en faict une paste que l'on destrempe en eau
chaude, où l'on mesle du miel qui vient du mesme arbre, & quelque peu
d'espice, puis le tout estant cuit ensemble, l'on en boit au matin, estant
chauffé, comme les mariniers de deçà prennent de l'eau de vye, & se
trouvent sy bien après avoir beu de ceste eau, qu'ils se pourroient passer
tout ung jour de manger sans avoir grand appétit. Cest arbre a quantité
d'espinnes qui sont fort pointues, que quand on les arrache il vient ung fil,
l'escorche du dict arbre, lequel l'on file sy delyé que l'on veult, & de ceste
espine & du fil qui y est attaché, l'on peult coudre aussi proprement que
d'une esguille & d'autre fil; les Indiens en font du fil fort beau & fort delyé,
& neantmoins sy fort, qu'un homme n'en pourroit pas rompre deux brins
ensemble, encores qu'ils soient delyés comme cheveux. La livre de ce fil,
nommé fil de pitte 88, vaut en Espaigne huict escus la livre, & en font des
dantelles & autres ouvrages: d'avantage de l'escorche dudict arbre l'on faict
du vinaigre fort comme celuy de vin, & prenant du coeur de l'arbre qui est
mouelleux, & le pressant, il en fort du tresbon miel, puis faisant seicher la
mouelle ainsi esprainte au soleil, elle sert pour allumer le feu. Outre plus
pressant les feuilles de cest arbre, qui sont comme celles de l'olivier, il en sort du jut dont les Indiens font un breuvage. Ledict arbre est de la grandeur
d'un olivier, dont vous en verrez icy la figure 89.
Note 88: (retour) Champlain décrit ici évidemment le Cacao et le Metl, ou
Maguey (Aloes Pitta, Aloes disticha, Agave Americana), auquel se rapporte
presque toute la dernière partie de sa description, excepté «les feuilles qui sont
comme celles de l'olivier.» (Ed. Soc. Hakl.)
Note 89: (retour) Voir Planche XXXIII.
J'ay cy devant parlé d'un arbre qui s'appelle gouiave 90, qui croist fort
communement audict pays, qui rend ung fruict que l'on nomme aussy
gouiave, qui est de la grosseur d'une pomme de capendu 91, de couleur
jaulne, & le dedans semblable aux figues verdes; le jut en est assez bon. Ce
fruict a telle propriété, que sy une personne avoit ung flux de ventre, & qu'il
mangeast dudict fruict sans la peau, il seroit guery dans deux heures, & au
contraire à ung homme qui seroit constipé, mangeant l'escorche seulle sans
le dedans du fruict, il luy lâchera incontinent le ventre, sans qu'il soit
besoing d'autre médecine.
Figure du dict arbre 92.
Note 90: (retour) «Psidium (LINN.) Sa qualité est de resserrer le ventre, estant
mangé vert, dont aussi plusieurs s'en servent contre le flux de sang; mais estant
mangé meur il a un effet tout contraire.»—De Rochefort, Hist. des Antilles, etc.,
1658. (Ed. Soc. Hakl.)
Note 91: (retour) «Espèce de pomme commune en Normandie, principalement
au pays de Caux.» (Ed. Soc. Hakl.)
Note 92: (retour) Planche XXXIV.
Il y a aussy ung fruict qui s'appelle accoiates93, de la grosseur de grosses
poires d'hiver, fort verd par dessus, & comme l'on a levé la peau, l'on trouve
de la chair fort espaisse que l'on mange avec du sel, & a le goust de
cherneaux, ou nois vertes: il y a ung noyau dedans de la grosseur d'une nois,
dont le dedans est amer. L'arbre où croit ledict fruict est icy figuré,
ensemble ledict fruict94.
Note 93: (retour) «Ahuacahuitl, nom indigène, dont on a fait par corruption
Agouacat, l'Avogade ou Avogada des Espagnols.» (Ed. Soc. Hakl.)
Note 94: (retour) Planche XXXV.
Aussy il y a d'un fruict que l'on nomme algarobe95, de la grosseur de prunes
Dabtes, long comme cosses de febves, qui a une coque plus dure que celle
de la casse, de couleur de chataigner. L'on trouve dedans ung petit fruict
comme une grosse febve verte, qui a ung noiau, & est fort bon. Il est icy
figuré 96 97 . J'ay veu ung autre fruict qui s'appelle carreau , de la grosseur du
poing, dont la peau est fort tendre & orengée, & le dedans est rouge comme
sang, & la chair comme de prunes, & tache où il touche comme les meures,
il est de fort bon goust, & dit-on qu'il est tresbon pour guérir les morceures
de bestes venimeuses 98.
Note 95: (retour) Voir plus haut, page 15.
Note 96: (retour) Planche XXXVI.
Note 97: (retour) Le fruit d'une des variétés du Cactus Opuntia, le Nuchtli des
Mexicains, appelé par les Français raquette, à cause de la forme de ses feuilles.
«Ce que nos François appellent raquette à cause de la figure de ses feuilles: sur
quelques-unes de ces feuilles, longues & herissées, croist un fruict de la grosseur
d'une prune-datte; quand il est meur, il est rouge dedans, & dehors comme de
vermillon. Il a ceste propriété, qu'il teint l'urine en couleur de fang aussi tost
qu'on en a mangé, de sorte que ceux qui ne savent pas ce secret, craignent de
s'estre rompu une veine, & il s'en est trouvé qui, aians apperceu ce changement,
se sont mis au lit, & ont creu estre dangereusement malades.»—De Rochefort,
Voyage aux Antilles, etc., 1658. (Ed. Soc. Hakl.)
Note 98: (retour) Planche XXXVII.
Il y a encore d'un autre fruict qui se nomme serolles 99, de la grosseur d'une
prune, & est fort jaulne, & le goust comme de poires muscades 100.
Note 99: (retour) De l'espagnol Ciruela, prune. (Ed. Soc. Hakl.)
Note 100: (retour) Planche XXXVIII.
J'ay aussy parlé d'un arbre que l'on nomme palmiste, que je representeray
icy 101, qui a vingt pas de hault, de la grosseur d'un homme, & neantmoins
sy tendre que d'un bon coup d'espée on le peut couper tout à travers, parce
que le dessus est tendre comme un pied de chou, & le dedans plain de
mouelle qui est très bonne, & tient plus que le reste de l'arbre, & a le goust
comme du succre, aussy doux & meilleur: les Indiens en font du breuvage
meslé avec de l'eau, qui est fort bon.
Note 101: (retour) Planche XXXIX.—«Au temps de Champlain, il n'y avait de
connues que deux espèces de Palmistes (excepté le cocotier, que l'on appelait
Palmiste par excellence): le Palmiste franc, Areca oleracea (LINN.), et le
Palmiste épineux, Areca spinosa (LINN.)» (Ed. Soc. Hakl.)
J'ay veu d'un autre fruict que l'on nomme cocques102, de la grosseur d'une
nois d'Inde, qui a la figure approchant de la teste d'un homme, car il y a
deux troux qui representent les deux yeux, & ce qui s'avance entre ces deux
troux semblent de nez, au dessoubs duquel il y a ung trou ung peu fendu
que l'on peult prendre pour la bouche, & le hault dudict fruict est tout crespé
comme cheveux frisez: par lesdicts troux il sort d'une eau dont ils se servent
à quelque médecine. Ce fruict n'est pas bon à manger; quand ils l'ont
cueilly, ils le laissent seicher & en font comme de petittes bouteilles ou
tasses comme de nois d'Inde qui viennent du palmé 103.
Note 102: (retour) «Le Cocos lapidea de GAERTNER, dont le fruit est plus petit
que le coco ordinaire, et dont on fait de petits vases ou tasses, etc.» (Ed. Soc.
Hakl.)
Note 103: (retour) Planche XL.
Puisque i'ay parlé de palmes 104, encor que ce soit ung arbre assez commun,
j'en representeray icy une figure 105. C'est un des plus haults & droicts
arbres qui se voient, son fruict, que l'on appelle nois d'Inde, vient tous au
plus hault de l'arbre, & sont grosses comme la teste d'un homme, & y a une
grosse escorce verte sur la dicte nois, laquelle escorce ostée, se trouve la
nois, de la grosseur de deux poings ou environ: ce qui est dedans est fort
bon à manger, & a le goust de cerneaux, il en sort une eau qui sert de fart
aux dames 106.
Note 104: (retour) «Cocos nucifera.» (Ed. Soc, Hakl.)
Note 105: (retour) Planche XLI.
Note 106: (retour) «C'est ceste eau qui, entre ses autres vertus, a la propriété
d'effacer toutes les rides du visage, & de luy donner une couleur blanche &
vermeille, pourveu qu'on l'en lave aussi-tost que le fruict est tombé de l'arbre.»—
(De Rochefort.)
Il y a un autre fruict qui s'appelle plante 107, dont l'arbre peult avoir de hault
vingt ou vingt cinq pieds, qui a la feuille sy large qu'un homme s'en pourroit
couvrir. Il vient une racine dudict arbre où sont en quantité desdictes plantes, chacun desquelles est de la grosseur du bras, longue d'un pied &
demy, de couleur jaulne & verd, de très bon goust, & sy sain que l'on en
peult manger tant que l'on veult sans qu'il face mal 108.
Note 107: (retour) La Banane.
Note 108: (retour) Planche XLII.
Les Indiens se servent d'une espece de bled qu'ils nomment mammaix 109,
qui est de la grosseur d'un poys, jaulne & rouge, & quand ils le veulent
manger, ils prennent une pierre cavée comme ung mortier, & une autre
ronde en forme de pillon, & après que le dict bled a trempé une heure, ils le
meullent & reduisent en farine en ladicte pierre, puis le petrissent & le font
cuire en ceste manière: ils ont une platine de fer ou de pierre qu'ils font
chauffer sur le feu, & comme elle est bien chaude, ils prennent leur paste &
l'estendent dessus assez tenue, comme tourteaux, & l'ayant fait ainsy cuire,
le mangent tout chaud, car il ne vault rien froid ny gardé 110.
Note 109: (retour) Ou Maïs.
Note 110: (retour) Planche XLIII.
Ils ont aussy d'une autre racine qu'ils nomment cassave, dont ils se servent
pour faire du pain, mais sy quelqu'un en mangeoit de cru, il mourroit111.
Note 111: (retour) Planche XLIV—Voir, ci-dessus, p. 15.—«Pour faire la
Cassave, qui est le pain ordinaire du pays, après avoir arraché le Manyoc, on
ratisse ses racines comme on fait les naveaux, lorsqu'on les veut mettre au pot;
puis on esgruge toutes ses racines sur des râpes de cuivre percées... & attachées
sur des planches dont on met le bas dans un vaisseau; & appuyant le haut contre
l'estomac, l'on frotte à deux mains la racine dessus la râpe, & tout le marc tombe
dans le vaisseau... Quand tout est égrugé ou rapé, on le met à la presse dans des
sacs de toile, & on en exprime tout le suc, en sorte qu'il ne demeure que la farine
toute seiche... Le suc qui en sort est estimé du poison par tous les habitans, &
mesme par tous les autheurs qui en ont écrit...» (Du Tertre, Hist. des Antilles.)
Il y a d'une gomme qui se nomme copal112, qui sort d'un arbre qui est
comme le pin; ceste gomme est fort bonne pour les goustes & douleurs 113.
Note 112: (retour) «Rhus Copallinum (LINN.) Les Mexicains donnaient le nom
de copal à toutes les résines et gommes odoriférantes. Le Copal par excellence
est une résine blanche et transparente, qui coule d'un arbre dont la feuille
ressemble à celle du chêne, quoique plus longue; cet arbre s'appelle copal-
quahuitl, ou arbre qui porte le copal. Ils ont aussi le copal-quahuitl-petlahuae,
dont les feuilles sont les plus grandes de l'espèce, et semblables à celles du
sumac, le copal-quauhxiotl, à feuilles longues et étroites; le tepecopulli-quahuitl,
ou copal des montagnes, dont la résine est comme l'encens du vieux monde
appelé par les Espagnols incensio de las Indias, et quelques autres espèces
inférieures.» (Ed. Soc. Hakl.)
Note 113: (retour) Planche XLIV.
Il y a aussy d'une racine que l'on nomme patates 114, que l'on fait cuire
comme des poires au feu, & a semblable goust aux chastaignes 115.
Note 114: (retour) «Il y a huit ou dix sortes de patates, différentes en goust, en
couleur & en feuilles. Pour ce qui regarde les feuilles, la différence est petite; car
elles ont presque toutes la forme de coeur... Il suffit d'en nommer les plus
communes, qui sont les Patates vertes, les Patates à l'oignon, les Patates
marbrées, les Patates blanches, les Patates rouges, Les Patates orangées, les
Patates à suif, les Patates souffrées...» (Du Tertre, Hist. des Antilles.)
Note 115: (retour) Planche XLIV.
Il y a audict pays nombre de melons d'estrange grosseur, qui sont très bons,
la chair en est fort orangée, & y en a d'une autre sorte qui ont la chair
blanche, mais ils ne sont de sy bon goust que les autres. Il y a aussy quantité
de cocombres très bons, des artichauts, de bonnes lettues, qui sont comme
celles que l'on nomme rommainnes, choux à pome, & force autres herbes
potagères, aussy des citrouilles qui ont la chair orengée comme les melons.
Il y a des pomes qui ne sont pas beaucoup bonnes, & des poires d'assez bon
goust, qui sont creues naturellement à la terre. Je croy que qui voudroit
prendre la paine d'y planter des bons fruittiers de par deçà, ils y viendroient
fort bien116.
Note 116: (retour) Planche XLV.
Par toute la Nove Espaigne il y a d'une espece de couleuvres 117, qui sont de
la longeur d'une picque & grosse comme le bras, la teste grosse comme ung
oeuf de poulle, sur laquelle elles ont deux plumes. Au bout de la queue elles
ont une sonnette qui faict du bruit quand elles se traînent: elles sont fort
dangereuses de la dent & de la queue, néantmoins les Indiens les mangent,
leur ayant osté les deux extrémités 118.
Note 117: (retour) «Champlain parle évidemment da Serpent à sonnettes
(Crotulus); mais il paraît l'avoir confondu avec le serpent à cornes (horned
snake), à cause des plumes de la tête.» (Ed. Soc. Hakl.)
Note 118: (retour) Planche XLVI.
Il y a aussy des dragons d'estrange figure, ayants la teste approchante de
celle d'un aigle, les ailles comme une chauvesouris, le corps comme ung
lézard, & n'a que deux pieds assez gros, la queue assez escailleuse, & est
gros comme ung mouton: ils ne sont pas dangereux, & ne font mal à
personne, combien qu'à les voir l'on diroit le contraire 119.
Note 119: (retour) Planche XLVII.
J'ai veu ung lézard de sy estrange grosseur, que s'il m'eust esté recité par
ung autre, je ne l'eusse pas creu, car je vous asseures qu'ils sont gros comme
ung quart de pippe. Ils sont comme ceux que nous voions icy quand à la
forme, de couleur de verd brun, & vert jaulne sous le ventre; ils courent fort
viste, sifflent en courant; ils ne sont poinct mauvais aux hommes, encore
qu'ils ne fuient pas d'eux sy on ne les poursuit. Les Indiens les mangent &
les trouvent fort bons120.
Note 120: (retour) Planche XLVIII.—«Probablement Lacerta Iguana (LINN.)»
(Ed. Soc. Hakl.)
J'ay veu aussy par plusieurs fois, en ce païs là, des animaux qu'ils appellent
des caymans, qui sont, je croy, une espece de cocodrille, sy grands, que tels
des dicts caymans a vingt cinq & trente pieds de long, & est fort dangereux,
car s'il trouvoit ung homme à son advantaige, sans doute il le devoreroit: il a
le dessoubs du ventre jaulne blanchastre, le dessus armé de fortes escailles
de couleur de verd brun, ayant la teste fort longue, les dents estrangement
aiguës, la geulle fort fendue, les yeux rouges, fort flamboiant: sur la teste il
a une manière de coronne. Il a quatre jambes fort courtes, le corps de la
grosseur d'une barique: il y en a aussy de moindres. L'on tire de dessoubs
les cuisses de derrière du musq excelent, ils vivent dans les estangs &
mares, & dans les rivieres d'eau doulce. Les Indiens les mangent 121.
Note 121: (retour) Planche XLIX.
J'ay aussy veu des tortues d'esmerveillable grosseur, & telle que deux
chevaux auroient affaire à en traîner une. Il y en a qui sont sy grosses, que
dedans l'escaille qui les couvre trois hommes se pourroient mettre & y
nager comme dedans ung batteau: elles se peschent à la mer, la chair en est
très bonne, & resemblent à chair de boeuf. Il y en a fort grande quantité en
toutes les Indes: l'on en voit souvent qui vont paistre dans les bois122.
Note 122: (retour) Planche L.
Il y a aussy quantité de tigres 123, des fourreures desquels l'on faict grand
estat: ils ne se jettent poinct aux hommes sy on ne les poursuit.
Note 123: (retour) Planche LII.—«Tigris Americana (LINN.)—Jaguar.» (Ed.
Soc. Hakl.)
Il se void aussy au dict pays quelques sivettes 124 qui viennent du Pérou, où
il y en a quantité. Elles sont meschantes & furieuses, & combien que l'on en
voye icy ordinairement, je ne laisse pas d'en faire icy une figure 125.
Note 124: (retour) «Viverra Civetta (LINN.) Le Gato de Algalia des Espagnols.»
(Ed. Soc. Hakl.)
Note 125: (retour) Planche LI.
Il vient du Pérou à la Nove Espaigne une certainne espece de moutons, qui
portent fardeaux comme chevaux, plus de quatre cents livres à journée. Ils
sont de la grandeur d'un asne, le col fort long, la teste menue, la laine fort
longue, & qui resemble plus à du poil comme à celuy des chevres qu'à de la
layne: ils n'ont point de cornes comme les moutons de deçà. Ils sont fort
bons à manger, mais ils n'ont pas la chair sy delicatte comme les nostres 126.
Note 126: (retour) Planche LIII.—Le Llama.
Le pays est fort peuplé de cerfs, biches, chevreux, sangliers, renars, lievres,
lappains, & autres animaux que nous avons par deçà, dont ils ne sont
aucunement différends 127.
Note 127: (retour) Planche LIV.
Il y a d'une sorte de petits animaux 128 gros comme des barbots, qui voilent
de nuict, & font telle clarté en l'air, que l'on diroit que ce sont autant de
petittes chandelles. Sy l'on avoit trois ou quatres de ces petits animaux, qui
ne sont pas plus gros que des noisettes, l'on pourroit aussy bien lire de nuict
qu'avec une bougie.
Note 128: (retour) «Fulgora suternaria (LINN.)» (Ed. Soc. Hakl.)
Il se voict dans les bois & dans les campaignes grand nombre de chancres
129 , semblables à ceux qui se trouvent en la mer, & sont aussy
communément dans le païs comme à la mer de deçà.
Note 129: (retour) «Gecarcinus, Cancer ruricolor (LINN.)» (Ed. Soc. Hakl.)
Il y a une autre petite espece d'animaulx faicts comme des escrevisses, hors
mis qu'ils ont le derrière devestu de coquilles, mais ils ont ceste proprietté
de chercher des coquilles de limassons vuides, & logent dedans ce qu'ils ont
de descouvert, traisnant tousjours ceste coquille après soy, & n'en délogent
poinct que par force 130. Les pescheurs vont receullir ces petittes bestes par
les bois, & s'en servent pour pescher, & quand ils veulent prendre le
poisson, ayant tiré ce petit animal de dedans sa coque, ils l'attachent par le
travers du corps à leur lingne au lieu d'ameçon, puis le jette à la mer, &
comme les poissons les pensent engloutir, ils pinsent les poissons des deux
maistresses pattes, & ne les quitte point: & par ce moien les pescheurs
prennent le poisson mesme de la pesanteur de cinq ou six livres.
Note 130: (retour) «Pagurus streblany (LEACH); Pagurus Bernardus.
(FABRICIUS); Cancellus marinus et terrestris; Bernard l'hermite; Caracol
soldada des Espagnols.» (Ed. Soc. Hakl.)
J'ay veu ung oyseau qui se nomme pacho del ciello 131, c'est à dire oyseau
du ciel, lequel nom luy est donné parce qu'il est ordinairement en l'air sans
jamais venir à terre que quand il tombe mort. Il est de la grosseur d'un
moyneau: il a la teste fort petite, le bec court, partye du corps de couleur
vert brun, le reste roux, & a la queue de plus de deux piez de long, & sont
presque comme celle d'une aigrette, & grosse estrangement au respect du
corps: il n'a point de piedz. L'on dict que la femelle pont ung oeuf
seulement sur le dos du malle, par la chaleur duquel ledict oeuf s'esclot, &
comme l'oyseau est sorty de la coque, il demeure en l'air, dont il vit comme les autres de ceste espece: je n'en ay veu qu'un que nostre général achepta
cent cinquante escus. On dît que l'on les prend vers la coste de Chille, qui
est un contient de terre ferme, qui tient depuis le Pérou jusques au destrois
de Magelano, que les Espaignols vont descouvrant & ont guerre avec les
sauvages du pays, auquel l'on dit que l'on descouvre des mines d'or &
d'argent. J'ay mis icy la figure du dict oyseau 132.
Note 131: (retour) «Pacho del ciello.—Paradisia, Oiseau du Paradis. On a cru
longtemps que cet oiseau vivait constamment en l'air, et n'avait point de pieds.
Les spécimens envoyés en Europe sont ordinairement dépouillés des pattes, le
corps et la queue étant les seules parties employées à former les plumets et les
aigrettes; de là la croyance que ces oiseaux n'ont point de pieds.» (Ed. Soc.
Hakl.)
Note 132: (retour) Planche LV.
J'ay pensé qu'il n'est pas hors de propos de dire que le bois d'ebene vient
d'un arbre fort hault comme le chesne; il a le dessus de l'escorche comme
blanchastre, & le coeur fort noir, comme vous le verrez de l'autre part
representé 133.
Note 133: (retour) Planche LVI.
Le bresil est arbre fort gros au respect du bois d'ebene, & de mesme
hauteur, mais il n'est sy dur. Le dict arbre de bresil porte comme une
manière de nois qui croissent à la grosseur des nois de galle, qui viennent
dedans des ormeaux.
Apres avoir parlé des arbres, plantes & animaux, il faut que je face ung petit
récit des Indiens & de leur nature, moeurs & créance. La plus part desdicts
Indiens, qui ne sont point soubs la domination des Espaignols, adorent la
lune comme leur dieu, & quand ils veulent faire leurs cérémonies, ils
s'assemblent tant grands que petits au milieu de leur village & se mettent,
en rond, & ceux qui ont quelque chose à manger l'apportent, & mettent
toutes les vivres ensemble au milieu d'eux, & font la milleure chère qui leur
est possible. Apres qu'ils sont bien rasassiés, ils se prennent tous par la
main, & se mettent à danser, avec des cris grands & estranges, leur chant
n'ayant aucun ordre ny suitte. Apres qu'ils ont bien chanté & dansé, ils se
mettent le visage en terre, & tout à ung coup tous ensemble commencent à
crier & pleurer en disant: O puissante & claire lune, fay que nous puissions vaincre nos ennemis, & que les puissions manger, à celle fin que ne
tombions entre leurs mains, & que mourans nous puissions aller avec nos
parents nous resjouir. Apres avoir faict ceste prière, il se relevent & se
mettent à danser tous en rond & dure leur feste ainsy dansans, pryans &
chantans environ six heures. Voila ce que j'ay appris de cérémonies &
créances de ces pauvres peuples, privés de la raison, que j'ay icy figurés 134.
Note 134: (retour) Planche LIX.
Quant aux autres Indiens qui sont soubs la domination du Roy d'Espaigne,
s'il n'y donnoit ordre, ils seroient en aussy barbare créance comme les
autres. Au commencement de ses conquestes, il avoit establi l'inquisition
entre eux, & les rendoit esclaves ou faisoit cruellement mourir en sy grand
nombre, que le récit seulement en faict pityé. Ce mauvais traittement estoit
cause que les pauvres Indiens, pour la prehension d'iceluy, s'enfuioient aux
montaignes comme desesperés, & d'autant d'Espaignols qu'ils attrapoient,
ils les mangeoient; & pour ceste occasion lesdicts Espaignols furent
contraints leur oster ladicte inquisition, & leur donner liberté de leur
personne, leur donnant une reigle de vivre plus doulce & tolerable, pour les
faire venir à la cognoissance de Dieu & la créance de la saincte Eglise: car
s'ils les vouloient encor chatier selon la rigeur de ladicte inquisition, ils les
feroient tous mourir par le feu. L'ordre dont ils usent maintenant est que en
chacun estance135 qui sont comme vilages, il y a ung prestre qui les instruict
ordinerement, ayant le prestre ung rolle de noms & surnoms de tous les
Indiens qui habitent au village soubs sa charge. Il y a aussy ung Indien qui
est comme procureur du village, qui a ung autre pareil rolle, & le dimanche,
quand le prestre veult dire la messe, tous lesdicts Indiens sont teneus se
presenter pour l'ouir, & avant que le prestre la commence, il prend son rolle,
& les appelle tous par leur nom & surnom, & sy quelqu'un deffault, il est
marqué sur ledict rolle, puis la messe dite, le prestre donne charge à l'Indien
qui sert de procureur de s'informer particullierement où sont les defaillans,
& qui les face revenir à l'église, où estant devant ledict prestre, il leur
demande l'occasion pour lequel ils ne sont pas veneus au service divin, dont
ils allèguent quelques excuses s'ils peuvent en trouver, & sy elles ne sont
trouvés véritables ou raisonnables, ledict prestre commande audict
procureur Indien qui aye à donner hors l'eglise, devant tout le peuple, trente
ou quarante coups de baston aux défaillants. Voilla l'ordre que l'on tien à les maintenir en la religion, en laquelle ils vivent partye pour crainte d'estre
battus: il est bien vray que s'ils ont quelque juste occasion qui les empesche
de venir à la messe, ils sont excusés.
Note 135: (retour) De l'espagnol estancia, demeure.
Tous ces Indiens sont d'une humeur fort melancholique, & ont neantmoins
l'esprit fort vif, & comprennent en peu de temps ce qu'on leur montre, & ne
s'ennuient poinct pour quelque chose ou injure qu'on leur face ou dye. J'ay
figuré, en ceste page & la suivante, ce qui se peult bien representer de ce
que j'en ay discouru cy dessus136.
Note 136: (retour) Planche LX et LXI.
La pluspart des dicts Indiens ont leur logement estrange, & sans aucun
arrest, car ils ont une manière de coches qui sont couvertes d'escorche
d'arbres, attelés de chevaux, mulets ou boeufs, & ont leurs femmes &
enfants dedans lesdicts coches, & sont ung mois ou deux en ung endroict
[du] païs, puis s'en vont en ung autre lieu, & sont continuellement ainsy
errans parmy le pays.
Il y a une manière d'Indiens qui vivent & font leurs demeures en certains
villages qui appartiennent aux seigneurs ou marchands, & cultivent les
terres 137.
Note 137: (retour) Planche LXII.
Or pour revenir au discours de mon voiage, après avoir demeuré ung mois
entier à Mechique, je retournay à St Jean de Luz, auquel lieu je
m'enbarquay dans une patache qui alloit à Portovella 138, où il y a quatre
cents ou cinq cents lieues. Nous feusmes trois sepmaines sur la mer avant
que d'ariver au dict lieu de Portovella, où je trouvay bien changement de
contrée, car au lieu d'une très bonne & fertille terre que j'avois trouvé en la
Nove Espaigne, comme j'ay recité cy dessus, je rencontray bien une
mauvaise terre, estant ce lieu de Portovella, la plus meschante & malsaine
demeure qui soit au monde: il y pleut presque tousjours, & sy la pluye cesse
une heure, il y faict sy grande chaleur que l'eau en demeure toute infectée,
& rend l'air contagieux, de telle sorte que la pluspart des foldats ou
mariniers nouveaux venneus y meurent. Le pays est fort montaigneux, remply de bois de sappins, & où il y a sy grande quantité de singes, que
c'est chose estrange à voir. Neantmoins ledict port de Portovella est très
bon; il y a deux chasteaux à l'entrée qui sont assez forts, dans lesquels il y a
trois cents soldats en garnison. Joignant ledict port, où sont les forteresses,
il y en a ung autre qui n'en est aucunement commandé, & où une armée
pourroit descendre seurement. Le Roy d'Espaigne tient ce port pour une
place de consequence, estant proche du Pérou, car il n'y a que dix sept
lieues jusque à Bahama, qui est à la bande du fur.
Note 138: (retour) Porto-Bello.
Ce port de Panama, qui est sur la mer du 139, est très bon, & y a bonne
radde, & la ville fort marchande, dont la figure ensuit 140.
Note 139: (retour) Lacune dans l'original.
Note 140: (retour) A partir d'ici, l'auteur annonce des figures qui manquent dans
l'original.
En ce lieu de Panama s'assemble tout l'or & l'argent qui vient du Pérou, où
l'on les charges, & toutes les autres richesses sur une petite riviere qui vient
des montaignes, & qui descend à Portovella, laquelle est à quatre lieues de
Panama, dont il faut porter l'or, l'argent & marchandises sur mulets: &
estans enbarqué sur ladicte riviere, il y a encor dix huict lieues jusques à
Portovella.
L'on peult juger que sy ces quatre lieues de terre qu'il y a de Panama à ceste
riviere estoient couppés, l'on pourroit venir de la mer du su en celle de deçà,
& par ainsy l'on accourciroit le chemin de plus de quinze cents lieues141; &
depuis Panama jusques au destroit de Magellan ce seroit une isle, & de
Panama jusques aux Terres noeusves une autre isle, de sorte que toute
l'Americque seroit en deux isles.
Note 141: (retour) «La jonction de l'océan Atlantique et de l'océan Pacifique à
travers l'isthme de Panama, n'est pas, comme on voit, une idée moderne.
Champlain a peut-être le mérite de l'avoir émise le premier.» (Ed. Soc. Hakl.)
Sy ung ennemy du Roy d'Espaigne tenoit ledict Portovella, il empescheroit
qu'il ne sortist rien du Pérou, qu'à grande difficulté & risque, & plus de
despens qu'il ne reviendroit de proffit. Drac 142 fust au dict Portovella pour le surprendre, mais il faillit son entreprise, ayant esté descouvert, dont il
mourut de desplaisir, & commanda en mourant qu'on le mist en ung
tombeau, & qu'on le jettast entre une isle & le dict Portovella. Ensuit la
figure de ladicte riviere & plan du pays143.
Note 142: (retour) «Sir Francis Drake, après son infructueuse tentative sur Porto-
Rico, poursuivit son voyage à Nombre-de-Dios, où, ayant débarqué ses hommes,
il essaya de s'avancer jusqu'à Panama, dans le dessein de ravager la place, ou, s'il
trouvait la chose praticable, la garder et la fortifier; mais il n'y rencontra pas les
mêmes facilités que dans ses premières entreprises. Les Espagnols avaient
fortifié les passages, et posté, dans les bois, des troupes qui incommodaient
tellement les Anglais par des escarmouches et des alarmes continuelles, que
ceux-ci furent contraints de s'en retourner sans rien faire. Drake lui-même, par
suite des intempéries du climat, des fatigues du voyage, et des chagrins du
désappointement, fut saisi d'une indisposition dont il mourut peu après. (Voir
Hume's Hist. of England, ann. 1597. Drake mourut le 30 décembre 1596, vieux
style, ou le 9 janvier 1597, style neuf.) L'on disposa de son corps de la manière
mentionnée par Champlain.» (Ed. Soc. Hakl.)
Note 143: (retour) Cette figure manque dans l'original.
Ayant demeuré ung moys audict Portovella, je m'en revins à St Jean de Luz,
où nous sejournasmes quinze jours, en attendant que l'on fist donner
carenne à nos vaisseaux pour aller à la Havanne, au rendez vous des armées
& flottes. Et estants partis pour cest effect dudict St Jean de Luz, comme
nous feusmes vingt lieues en mer, ung houracan nous prist de telle furye
d'un vent de nord, que nous nous pensasmes tous perdre, & feusmes
tellement escartés les ungs des autres, que nous ne nous peusmes rallier que
à la Havanne; d'autre part nostre vaineau faisoit telle quantité d'eau, que
nous ne pensions pas eviter ce péril, car sy nous avions une demye heure de
repos sans tirer l'eau, il falloit travaller deux heures sans relache, & sans la
rencontre que nous fismes d'une patache, qui nous remist à nostre route,
nous allions nous perdre à la coste de Campesche, en laquelle coste de
Campesche il y a quantité de sel qui se faict & engendre sans art, par
retenue d'eau qui demeure après les grandes marés, & se congele au soleil.
Nostre pillotte avoit perdu toute la cognoissance de la navigation, mais par
la grâce de Dieu, [qui] nous envoya rencontre de ceste patache, nous nous
rendismes à la Havanne, dont avant que de parler je reprefenteray icy
ladicte coste de Campesche 144.
Note 144: (retour) Cette carte manque également dans l'original. Arivames à la Havanne, nous y trouvasmes nostre général, mais nostre
admirante n'y estoit pas encores arrivé, qui nous faisoit croire qu'il estoit
perdu; toutesfoys il se rendict bien tost après avec le reste de ses vaisseaux.
Dix huict jours après nostre arrivée audict lieu de la Havanne, je
m'enbarquay en ung vaisseau qui alloit à Cartage 145, & feusmes quinze
jours à faire ledict voiage. Ce lieu est ung très bon port, où il y a belle
entrée, à l'abry de tous vents, fors du nord norouest, qui frape dans ledict
port, dans lequel il y a troys isles: le Roy d'Espaigne y entretient deux
galleres. Ledict lieu est en païs que l'on appelle terre ferme, qui est très bon,
bien fretille, tant en bledz, fruict, que autres choses necessaires à la vye,
mais non pas en telle abondance qu'en la Neufve Espaigne, & en
recompense, il se tire aussy plus grand nombre d'argent audict lieu de terre
ferme. Je demeuray ung mois & demy audict lieu de Cartagenes, & pris ung
portraict de la ville & du port que j'ay icy raporté 146.
Note 145: (retour) Carthagènes.
Note 146: (retour) Le plan manque dans l'original.
Partant dudict lieu de Cartagene, je m'en retournay à la Havanne trouver
nostre général, qui me fist fort bonne reception, pour avoir veu par son
commandement les lieux où j'avois esté. Ledict port de la Havanne est l'un
des plus beaux que j'aye veu en toutes les Indes, il a l'entrée fort estroitte,
très bonnes, & bien munies de ce qui est necessaire pour le conserver, &
d'un fort à l'autre il y a une chaine de fer qui traverse l'entrée du port. La
garnison desdictes forteresses est de six cents soldats: à sçavoir, en l'une
nommée le More, du costé de l'est, quatre cents, & en l'autre forteresse, qui
s'appelle le fort neuf, & en la ville deux cents. Au dedans dudict port il y a
une baye qui contient en rondeur plus de six lieues, ayant une lieue de large,
où l'on peult mouller l'ancre en tous endroicts, à troys, quatre, six, huict,
dix, quinze & saize brasses d'eau, & y peuvent demeurer grand nombre de
vaisseaux: il y a une très bonne ville & fort marchande, laquelle est figurée
en la page suivante 147.
Note 147: (retour) Le plan manque dans l'original.
L'isle en laquelle sont ledict port & la ville de la Havanne s'appelle Cuba, &
est fort montaigneuse, il n'y a aucune mine d'or ou d'argent, mais plusieurs
mines de mestail, dont ils font des pièces d'artillerye en 148 la ville de la
Havanne. Il ne croist ny bled ny vin dans ladicte isle: celuy qu'ils mangent
vient de la Neufve Espaigne, de façon que quelque fois il y est fort cher.
Note 148: (retour) Le manuscrit porte et, ou quelque chose de semblable; pour
former un sens raisonnable, nous avons cru pouvoir mettre en. Le traducteur de
la Société Hakluyt a rendu ce petit mot par for, pour.
Il y a en ladicte isle quantité de fruicts fort bons, entre autres ung qui
s'appelle pines 149, qui ressemble parfaidement aux pins de par deçà. Ils
ostent l'escorche, puis le couppent par la moityé, comme pommes, & a ung
très bon goust, fort doux, come sucre.
Note 149: (retour) Pina de Indias (espagnol), l'ananas. «Nos habitans, dit le P. du
Tertre (Hist. des Antilles), en distinguent de trois sortes, ausquelles se peuvent
rapporter toutes les autres: à sçavoir, le gros Ananas blanc, le pain de sucre, & la
pomme de rainette. Le premier a quelquefois huit ou dix pouces de diamettre, &
quinze ou seize pouces de haut... Quoy qu'il toit plus gros & plus beau que les
autres, son goust n'est pas si excellent; aussi n'est-il pas tant estimé... Le second
porte le nom de sa forme, parce qu'il est tout semblable à un pain de sucre... Le
troisième est le plus petit; mais c'est le plus excellent... Tous conviennent en ce
qu'ils croissent d'une mesme façon, portent tous le bouquet de feuilles ou la
couronne sur la teste, & ont l'escorce en forme de pomme de pin, laquelle se leve
pourtant & se coupe comme celle d'un melon.»
Il y a quantité de bestial, comme boeufs, vaches & pourceaux, qui est la
milleure viande de toutes les autres en ce pays-là. En toutes ces Indes, ils
tiennent grande quantité de boeufs, plus pour en avoir les cuirs que pour les
chairs. Pour les prendre ils ont des naigres qui courent à cheval après ces
boeufs, & avec des astes150, où il y a un croissant au bout fort tranchant,
couppent les jarets des boeufs, qui sont aussy tost escorchés, & la chair sy
tost consommé, que vingt quatre heures après l'on n'y en recognoist, estant
devoré de grand nombre de chiens sauvages qui sont audict pays, & autres
animaux de proye.
Note 150: (retour) Hastes, lances ou piques.
Nous feusmes quatre mois à la Havanne, & partant de là, avec toute la flotte
des Indes qui s'y estoit assemblée de toutes parts, nous allâmes pour passer
le canal de Bahan151, qui est un passage de consequence, par lequel il faut
necessairement passer en retournant des Indes. A l'un des costés d'iceluy passage, au nord, gist la terre de la Floride, & au su la Havanne: la mer
court dans ledict canal de grande impetuosité. Ledict canal a quatre vingt
lieues de long, & de large huict lieues, comme il est cy après figuré,
ensemble ladicte terre de la Flouride, au moins ce que l'on recognoist de la
coste 152.
Note 151: (retour) Bahama.
Note 152: (retour) Cette carte manque dans l'original.
En sortant dudict canal l'on va recognoistre la Bermude, qui est une isle
montaigneuse, de laquelle il faict mauvais approcher, à cause des dangers
qui sont autour d'icelle: il y pleut presque tousjours, & y tonne sy souvent,
qu'il semble que le ciel & la terre se doibvent assembler; la mer est fort
tempestueuse au tour de la dicte isle, & les vagues haultes comme les
montaignes. Ladicte isle est icy figurée 153.
Note 153: (retour) Cette figure manque également dans l'original.
Ayant passé le travers de ladicte isle, nous vismes telles quantité de
poissons vollants 154, que c'est chose estrange: nous en primes quelques uns
qui vindrent sur nos vaisseaux, ils ont la forme comme ung harents, les
ailles plus grandes, & sont très bons à manger.
Note 154: (retour) «Exocetus volitans (LINN.)» (Ed. Soc. Hakl.)
Il y a certains poissons qui sont gros comme bariques, que l'on appelle
tribons155, qui courent après lesdicts poissons vollants pour les manger; &
quand lesdicts poissons vollants voient qu'ils ne peuvent fuir autrement, ils
se lancent sur l'eau, & vollent environ cinq cents pas, & par ce moien ils se
guarantissent dudict tribon, qui est cy dessoubs figuré156.
Note 155: (retour) «Tiburon (esp.) requin, confondu probablement avec le
bonito, lequel, avec la dorade (Sparus aurata), est l'ennemi mortel du poisson
volant.» (Ed. Soc. Hakl.)
Note 156: (retour) La figure manque dans l'original.
Il faut que je dye encore qu'à costé dudict canal de Bahan, au sudsuest, l'on
voict l'isle St Domingue, dont j'ay parlé cy dessus, qui est fort bonne & marchande en cuirs, gingembre & caffe, tabac, que l'on nomme autrement
petung, ou herbe à la Royne, que l'on faict seicher, puis l'on en faict des
petits tourteaux. Les mariniers, mesme les Anglois, & autres personnes en
usent & prennent la fumée d'iceluy à l'imitation des sauvaiges, encores que
j'aye cy dessus representé ladicte isle de St Domingue, je figureray
neantmoins icy la coste d'icelle vers le canal de Bahan 157.
Note 157: (retour) Cette carte manque dans l'original.
J'ay parlé cy dessus de la terre de Flouride: je diray encores icy que c'est
l'une des bonnes terres que l'on sçauroit desirer, estant très fretille sy elle
estoit cultivée; mais le Roy d'Espaigne n'en fait pas d'estat, pour ce qu'il n'y
a point de mines d'or ou d'argent. Il y a grande quantité de sauvaiges,
lesquels font la guerre aux Espaignols, lesquels ont ung fort sur la pointe de
ladicte terre, où il y a ung bon port. Ceste terre basse, la plus part, est fort
agréable.
Quatre jours après que nous eusmes passé la Bermude, nous eusmes une sy
grande tourmente, que toute nostre armée fust plus de six jours sans se
pouvoir rallier. Apres lesdicts six jours passés, le temps estant devenu plus
beau, & la mer plus tranquille, nous nous rassemblasmes tous, & eusmes le
vent fort à propos, jusques à la recognoissance des Essores mesme l'isle
Terciere 158 159 cy figuré .
Note 158: (retour) Terceire, ou Tercère, l'une des Açores.
Note 159: (retour) La figure manque dans l'original.
Il faut necessairement que tous les vaisseaux qui s'en reviennent des Indes
recognoissent lesdictes isles des Essores, pour prendre là leur hauteur,
autrement ils ne pourroient seurement parachever leur routte.
Ayants passé lesdictes isles des Essores, nous feusmes recognoistre le cap
St Vincent, où nous prismes deux vaisseaux Anglois qui estoient en guerre,
que nous menames en la riviere de Seville, d'où nous estions partis, & où
fust l'achevement de nostre voiage, Auquel je demeuray depuis nostre
partement de Seville, tant sur mer que sur terre, deux ans 160 deux mois.