Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 170 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre V.

 

 

Le Général Quer se delibere d'aller voir Québec dans une chalouppe qu'il

fait esquipper, & emmena Jacques Michel & quelques autres siens

Capitaines de ses vaisseaux, & mon beau-frère: pendant son absence nous

passasmes le temps le mieux qu'il nous fut possible, attendant son retour.

Pour ce qui estoit des Sauvages les uns monstroient estre resjouis de ce

changement, les autres non, selon la diversité des humeurs qui croyent

souvent que les choses nouvelles apportent plus grand bien, c'est où maintes

fois le monde se trompe: comme ces peuples pensoient recevoir plus de

courtoisie de ces nouveaux Etrangers que de nous, ils treuverent en peu de

temps toutes autres choses qui ne s'estoient imaginez, nous regrettans.

 

Le Général fut quelque dix à douze tours à son voyage, à son retour fut

salué de quelques canonades, me disant qu'il estoit content de ce qu'il avoit

veu, que si cela leur demeuroit ils feroient bien d'autres fruicts que ce qu'on

y avoit fait, tant aux peuplades qu'aux bastiments & commerces de ce qui se

pourroit faire dans le païs, par le travail & induftrie de ceux que l'on y

envoyeroit.

 

3 Quelques jours après son arrivée il festoya tous ses Capitaines, pour cet

effect il fit dresser une tante à terre environnée de verdures, sur la fin du

disner il me donna à lire une lettre qui luy avoit esté envoyée de Québec,

escrite de Marsolet truchement, (mescognoissant des biens qu'il avoit receus

des societez Françoises) ou il y avoit escrit ce qui s'ensuit.

 

M 768 onsieur, depuis nostre arrivée à Québec un canau de Sauvage est

descendu des trois rivieres, pour vous donner advis qu'un conseil s'est tenu

de tous les Chefs & principaux du païs assemblez pour délibérer, sçavoir si

Monsieur de Champlain doit emmener en France les deux petites filles qu'il

a, ils ont resolu que puisque les François ne sont plus demeurans en ces

lieux, de ne les laisser aller, & vous prient les retenir, & ne leur permettre

qu'ils s'en retournent, d'autant que si vous ne l'empeschez le pays se perdra, & est à craindre qu'il n'arrive quelque accident de mort aux hommes qui

demeurent en ces lieux, c'est pourquoy que s'il en arrive mal, je me

descharge de ce que je dois, vous en ferez selon vostre volonté: mais si me

croyez comme vostre serviteur, vous ne permettrez qu'elles passent plus

outre, en les r'envoyant icy: c'est tout ce qui s'est passé depuis vostre

partement, j'espère m'en retourner à Tadoussac pour avoir l'honneur de

4 prendre congé de vous, comme estant, Monsieur, Vostre humble &

affectionné serviteur Marsolet.

 

Note 768: (retour)

 

Ces mots donneraient à entendre que Marsolet n'était pas monté à Québec en

même temps que le général.

 

Ayant leu ceste lettre, je jugeay aussi tost que le galand avoit inventé ceste

malice pour faire retenir ces filles, desquelles il vouloit abuser, comme l'on

croyoit & autres mauvais François semblables à luy, l'une de ces filles

appellée Esperance, avoit dit quelque jours auparavant, que Marsolet estant

au vaisseau l'avoit sollicitée de s'en aller avec luy, luy promettant plusieurs

commoditez pour l'attirer, mais que jamais elle n'y avoit voulu

condescendre, mesme qu'elle s'en estoit plainte à des sauvages qui luy

avoient dit, Sçais tu pas bien qu'il ne vaut rien, & qu'il est en mauvaise

réputation avec tous les Sauvages pour estre un menteur, ne l'escoute point,

tu es bien, Monsieur de Champlain vous ayme comme ses filles, aussi

dirent elles, Nous luy portons de l'affection, ce que n'estant nous n'aurions

desir de le suivre en France, qui fut le sujet que j'en parlay au Général.

 

«Monsieur vous me faites faveur, que vostre courtoisie s'estende à me

montrer ceste lettre, que si l'affaire est ainsi qu'il l'escrit, j'aurois tort de

vous faire une demande inciville, en vous demandant permission

d'emmener ces filles que j'ayme comme si elles estoient miennes, vous me

permettrez que je parle pour ces pauvres innocentes qui m'ont esté données

par les sauvages assemblez en Conseil, sans que je les aye demandez, mais

au contraire comme forcé avec le consentement des filles & des parents, à

5 telle condition que j'en disposerois à ma volonté, pour les instruire en nostre

Foy, comme si c'estoient mes enfans, ce que j'ay fait depuis deux ans le tout

pour l'amour de Dieu, où j'ay eu un grand soing à les entretenir de tout ce

qui leur estoit neceaire, les desirant retirer des mains du Diable, où elles

retomberont si faut que les reteniez: je vous supplie que vostre charité soit telle envers ces pauvres filles de ne les violenter, & souvenez vous que Dieu

ne vous sera point ingrat si vous faites quelque chose pour luy, il a des

recompenses grandes, tant pour le Ciel que pour la terre.

 

Au reste je sçay très asseurément que Marsolet a forgé en son esprit ce qu'il

vous mande, n'ayant treuvé autre moyen pour perdre ces filles, & jouir de sa

desordonnée volonté s'il peut. Je sçay asseurement que les Sauvages estant

au Conseil des trois rivieres, il ne fut parlé aucunement de ces filles, ny de

ce que Marsolet vous a escrit, mesme je sçay que lors qu'estiez à Québec

vous vous informastes si les Sauvages n'estoient point faschez de ce qu'elles

s'en alloient, que Gros Jean de Dieppe qui s'est donné à vous, truchement

des Algommequins, vous dit au contraire, qu'ils fussent faschez de ce que je

les emmenois, qu'ils en estoient bien contents, que s'il y avoit du danger de

les emmener allant dans le pays comme il alloit, il n'y eut pas esté pour

beaucoup de choses, & Coullart vous dit aussi, Monsieur nous avons autant

6 d'interest que personne, à cause de ma femme & de mes enfans, que s'il y

avoit quelque risque je vous le dirois librement, au contraire les Sauvages

m'ont dit qu'ils en estoient bien aise, qu'elles estoient bien données, tout

cecy est un tesmoignage suffisant, auquel devez adjouster Foy, plus qu'à ce

que vous mande Marsolet, qui veut abuser de ces filles, les ayant mesmes

sollicitées à s'en aller avec luy, qu'il leur donneroit des presens: l'ayant ainsi

dit aux Sauvages, vous vous en pouvez informer s'il vous plaist.» Mais

recognoissant que tant plus je luy en parlois, & plus il se roidissoit, je le

laissay là sans parler d'advantage, il se leve de table tout fasché comme il

sembloit, ce qui ne dura gueres: nous ne laissasmes de passer le temps

attendant un jour plu propre à luy en parler, & rechercher les moyens pour

l'inciter à penser à cela, j'employay à ma supplication ledit Jacques Michel

& Thomas Quer son frère, qui luy en parlèrent, il demeura obstiné, ce que

sçachant ces deux pauvres filles, furent si tristes & faschées qu'ils en

perdoient le boire & le manger en pleurant amèrement, ce qui me donnoit

de la compassion, en me disant, «Est il possible que ce mauvais Capitaine

nous vueille empescher d'aller en France avec toy, que nous tenons comme

nostre père, & duquel nous avons receu tant de biens faits, jusqu'à oster ce

qui estoit pour ta vie, durant les necessitez pour nous le donner, & nous

entretenir jusqu'à present d'habits: nous avons un tel desplaisir en nostre

coeur que nous ne le pouvons dire, n'y auroit il point moyen de nous cacher

dans le vaisseau, ou si nous pouvions te suivre avec un canau nous le 7 ferions, te priant de demander encore une fois à ce mauvais homme qu'il

nous laisse aller avec toy, ou nous mourrons de desplaisir, plustost que de

retourner avec nos Sauvages, & si tu ne peux obtenir que nous allions en

France, au moins faits en sorte que nous demeurions avec la femme de

Coullart, nous la servirons elle & tous ses enfans de tout nostre pouvoir en

ton absence, attendant l'année à venir, & sçachant de tes nouvelles aussi tost

nous prendrons un canau pour t'aller treuver à Tadoussac,» ainsi me disoient

leurs petits sentiments: Je leur fis faire à chacune un habit de quelques robes

de chambre & manteau que j'avois, pour ne les envoyer mal accommodées

tant elles me faisoient de compassion.

 

Je faisois ce qu'il m'estoit possible pour sauver ces deux pauvres ames, je

tasche de faire encore un effort, puisqu'il n'y avoit qu'à contenter les

Sauvages par present, quand mesme il iroit de beaucoup, je fais dire par

Thomas Quer à son frère le Général, qu'il y avoit un moyen de rendre les

Sauvages satisfaits en leur faisant un present, & leur dire que puisqu'ils

avoient donné ces filles qu'ils dénotent tenir leurs paroles, voyant qu'ils ne

le faisoient pas, qu'ils n'auroient sujet de se fier en eux, de ce qu'il leur

pourroient dire, que neantmoins il leur faisoit un present de la valleur de

Mil livres, en marchandises telles qu'ils voudroient, pour des castors qui

estoient à son bord à moy appartenants, dont il m'avoit donné sa promesse

payable à Londres, que je la mettrois entre les mains de son frère, & seroit

8 le present tel qu'il voudroit comme venant de sa part, il me promit luy dire,

comme il fit, mais le Général n'y voulut du tout entendre, ce que sçachant

ce fut à moy de prendre patience. Un jour que je le vis en très bonne

humeur, & croyant que je pourrois tenter la fortune de luy parler encore une

fois, ce que je fis: il me donne quelque esperance sur le retour de Marsolet.

 

Les vaisseaux revenans de Québec j'appris que ce truchement venoit, je le

faits advertir de ce que je desirois faire pour contenter les Sauvages,

sçachant que c'estoit le moyen, & qu'en faisant des presents l'on pouvoit

emmener ces filles: au contraire ce malheureux ennemy du progrés de Dieu,

faisant voir sa meschanceté à descouvert, dit que si on en parloit aux

Sauvages qu'ils refuseroient ce present pour cet effect: disant audit Quer

que ces filles avoient esté données de la bonne volonté, sans esperance autre

que de nostre amitié, ainsi eust esté cognu pour menteur, d'avoir escrit au

Général des choses à quoy ils n'avoient jamais pensé au lieu de pallier ceste

affaire il luy dit769 que c'estoit mal fait à luy d'empescher ces filles d'estre

baptisées, & avoir cognoissance de Dieu, qu'il en respondroit devant la

justice divine, qu'il print garde qu'il avoit encore assez de remèdes s'il

vouloit persuader au Général de donner quelque present aux Sauvages

comme j'offrois; que pour ce qui estoit de sa personne je le recognoistrois

en tout ce qu'il me seroit possible, que quelque jour il pourroit avoir affaire

de ses amis, estant en l'estat où il estoit, que s'il desiroit retourner en France,

9 je le servirois en tout ce qu'il me seroit possible: tout ce qu'il me dit fut,

qu'il ne pouvoit rien faire de cela, que s'il arrivoit quelque accident aux

Anglois par les Sauvages, ils remettroient toute la faute sur luy, & le voyant

ainsi obstiné je le laissay là.

 

Note 769: (retour)

 

Je luy dis...

 

De là il va treuver le Général, luy remonstrant ce que je luy avois dit &

offert, & ouy dire que je voulois faire des presens aux Sauvages pour

empescher ces filles d'estre retenues, que d'assembler ces peuples esloignez,

il n'y avoit nulle apparence, & leur offrir des presents il n'estoit point

convenable, d'autant qu'ils croyroient que vous auriez peur de les irriter, &

que cela leur donneroit plus d'asseurance d'entreprendre sur ses hommes,

qu'il failloit qu'il empeschast que je n'emmenasse ces filles, qu'il luy avoit

voué trop de services pour ne luy dire ce qu'il sçavoit pour le bien du pays,

& à son advantage, qu'il print garde à ce qu'il feroit, s'en deschargeant, &

que s'il arrivoit quelque disgrace pendant son absence, qu'on ne s'en prist

pas à luy, & qu'il valloit mieux tenir ces peuples en paix, que d'estre en

hasard de tomber en quelques mauvais accidens: Voilà ce qu'il dit avoir

representé au Général, lequel se resolut de retenir ces filles, & ne me

permettre les emmener.

 

Thomas Quer me dit y avoir fait ce qu'il avoit peu, le voyant fort esloigné

de ce que je pouvois esperer touchant les presens, à quoy il ne vouloit

consentir, Marsolet l'en ayant desgousté, ce qu'ayant entendu je n'en parlay

plus: mais je ne me peus empescher de parler à Marsolet & luy dire le

0 desplaisir signalé qu'il me faisoit en cette affaire, d'avoir innové des choses

toutes contraires à la vérité, & fait dire aux Sauvages ce à quoy ils n'avoient

jamais pensé, qu'il pouvoit m'obliger en ceste occasion, comme je pourrois faire pour luy en d'autres, estant ainsi cause de la perte de ces filles & de

leurs âmes, qu'il en respondroit un jour devant Dieu, qu'il ne permettroit

point que tost ou tard il ne receut le chastiment qu'il meritoit, n'ayant eu

autre dessein que de jouir de l'une de ces filles, en recherchant les moyens

que je ne les emmenasse, il me dit, Monsieur vous en croirez ce qu'il vous

plaira, je n'ay dit que la vérité, quand je sers un maistre je luy dois estre

fidèle. Vous l'avez fort bien monstré (luy dis-je) en servant l'ennemy, pour

deservir le Roy & ceux qui vous ont donné le moyen de vous élever en ces

lieux depuis qu'estiez petit garçon 770 jusqu'à present qu'avez grandement

décliné.

 

Note 770: (retour)

 

Voyez ci-dessus, p. 266.

 

Ces pauvres filles voyant qu'il n'y avoit plus de remèdes, commencèrent à

s'attrister & pleurer amèrement, de sorte que l'une eut la fiévre, & fut long

temps qu'elle ne vouloit manger, appellant Marsolet un chien & un traistre,

disant ainsi, Comme il a veu que nous n'avons pas voulu condescendre à ces

volontez, il nous a donne un tel desplaisir que sans mourir jamais je n'en

receus de semblable.

 

Un soir comme le général donnoit à souper aux Capitaines des vaisseaux,

Marsolet estant en la chambre, l'une des deux filles appellée Esperance y

1 vint; qui avoit le coeur fort trisste, & souspiroit, ce qu'entendant je luy

demanday ce qu'elle avoit, sur ce elle appelle sa compagne nommée

Charité, disant, j'ay un tel desplaisir que je n'auray point de repos que se ne

descharge mon coeur envers Marsolet, duquel elle s'approche, & l'ayant

envisagé, luy dist, Il est impossible que je puisse estre contente que je ne

parle à toy: Que veux-tu dire? luy dist-il, Ce n'est point en secret que je

veux parler, tous ceux qui entendent nostre langue l'entendront assez, & t'en

priseront moins à l'advenir s'ils ont de l'esprit, c'est une chose assez cogneue

de tous les Sauvages que tu es un parfaict menteur, qui ne dis jamais ce que

l'on te dit, mais tu inventes des mensonges en ton esprit pour te faire croire,

& donne à entendre ce que l'on ne t'a pas dit, pense que tu es mal voulu des

Sauvages il y a long-temps & comme malicieux tu perseveres en tes

menteries, de donner à entendre à ton Capitaine des choses qui n'ont jamais

esté dites par les Sauvages, mais meschant tu n'avois garde de dire le subject qui t'a meu à inventer de telles faussetez, c'estoit que je n'ay pas

voulu condescendre à tes salles voluptez, me priant d'aller avec toy, que je

ne manquerois d'aucune chose, tu m'ouvrirois tes coffres dans lesquels je

prendrois ce qui me seroit agréable; ce que je refusay, tu me voulus faire

des attouchemens deshonnestes, je rejettay tes effronteries, te disant, que si

tu m'importunois davantage je m'en plaindrois: ce que voyant tu me laissas

en repos, me disant que j'estois une opiniastre: asseure toy qu'on te fera bien

ranger à la raison, tu ne seras pas tousjours comme tu es, car je sçay bien

2 que tu retourneras à Québec; je te dis que je ne t'apprehendois en aucune

façon, je desire aller en France avec Monsieur de Champlain, qui m'a

nourrie & entretenue de toutes commoditez jusques à present, me monstrant

à prier Dieu, & beaucoup de choses vertueuses, que je ne me voulois point

perdre, que tout le païs avoit consenty, & que ma volonté estoit portée

d'aller vivre & mourir en France, & y apprendre à servir Dieu; mais

miserable que tu es, au lieu d'avoir compassion de deux pauvres filles, tu te

monstre en leur endroit pire qu'un chien, ressouviens toy que bien que je ne

fois qu'une fille, je procureray ta mort si je puis, en tant qu'il me sera

possible, t'asseurant que si à l'advenir tu m'approches je te donneray d'un

cousteau dans le sein, quand je devrois mourir aussi-tost: Ah! perfide tu es

cause de ma ruine, te pourray-je bien voir sans plorer, voyant celuy qui a

causé mon malheur, un chien a le naturel meilleur que toy, il fuit celuy qui

luy donne sa vie, mais toy tu destruis ceux qui t'ont donné la tienne, sans

recognoissance de bon naturel envers tes frères que tu as vendus aux

Anglois; Pense-tu que c'estoit bien faict pour de l'argent vendre ainsi ta

nation? tu ne te contentes pas de cela en nous perdant aussi, & nous

empeschant d'apprendre à adorer le Dieu que tu mescrois qui te fera mourir,

s'il y a de la justice pour les meschans. Sur cela elle se mit à plorer ne

pouvant presque plus parler, Marsolet luy disant, Tu as bien estudié cette

leçon: O meschant, dit elle, tu m'as donné assez de sujet de t'en dire

davantage si mon coeur te le pouvoit exprimer. Le truchement se retournant

3 à l'autre petite fille appellée Charité, luy dist, Et toy ne me diras tu rien?

Tout ce que je te sçaurois dire, dit-elle, ma compagne te l'a dit, & moy je te

dis davantage, que si je tenois ton coeur j'en mangerois plus facilement &

de meilleur courage que des viandes qui sont sur cette table. Chacun

estimoit le courage & le discours de ceste fille, qui ne parloit nullement en

Sauvagesse.

Ce Marsolet demeura fort estonné de la vérité des discours d'une fille de

douze ans, mais tout cela ne peust émouvoir ny attendrir le coeur dudit

Général Quer.

 

Le Capitaine Jacques Michel me dist en secret, qu'au voyage qu'il avoit fait

à Québec 771, il avoit resolu de retenir ces filles, & pour trouver une excuse

légitime dist à Marsolet qu'il luy escrivist la lettre que j'ay dit cy-dessus,

mais estant en Angleterre, & luy ayant dit, il protesta que cela estoit faux, &

qu'il n'y avoit jamais pensé, que je pouvois cognoistre son humeur, & qu'il

n'estoit point homme à dissimuler & à chercher des inventions pour les faire

demeurer, que s'il eust eu la volonté il l'eust faict librement, sans employer

personne, & rien autre chose que ce que Marsolet luy en avoit dit, &772

l'avoit fait resoudre à les faire demeurer à Québec.

 

Note 771: (retour)

 

C'est-à-dire, «au voyage que le général avait fait à Québec, il avait résolu...»

 

Note 772: (retour)

 

Au lieu de cette particule (&), le manuscrit portait probablement ne.

 

Voilà la conclusion prise que ces filles demeureroient, je ne laissay de faire

pour elles tout ce que je peux, & les assister de petites commoditez, leur

4 donnant esperance de nostre retour, qu'elles prinssent courage, & qu'elles

fussent tousjours sages filles, continuant à dire les prières que je leur avois

enseignées: L'une me demanda un chapelet, disant que les Anglois avoient

pris le tien, ce que je fis à l'une, & mon beau-frère en donna un à l'autre: car

il ne falloit rien donner à l'une que l'autre n'en eust autant pour oster la

jalousie qui estoit entre elles, priant Coulart de les mettre avec sa femme

tant qu'elles y voudroient estre, jusques à ce qu'ils eussent des vaisseaux

François, & qu'il taschast de les conserver, ne leur donnant aucun subject de

les perdre, mais qu'il les traittast doucement, que c'estoit une grande charité

pour Dieu, qui le recompenseroit: qu'elles luy serviroient en sa maison, en

mille petites choses necessaires, que me faisant ce plaisir, où j'aurois moyen

de le servir, je le ferois de bon coeur; Asseurez vous, Monsieur, me dist-il,

que tant qu'elles auront la volonté de demeurer avec moy, j'en auray du soin

comme si c'estoit mes enfans, & disant cela en leur presence, elles luy firent

une reverence, & en le remerciant luy dirent, Nous ne t'abandonnerons point non plus que nostre père en l'absence de Monsieur de Champlain: ce qui

nous donnera de la consolation, & nous fera patienter, c'est que nous

esperons le retour des François, & s'il eust fallu qu'aussi-tost que nous

fusmes arrivez à Québec, & eussions773 esté vers les Sauvages nous

fussions mortes de desplaisir, & neantmoins nous estions resolues ma

compagne & moy d'y demeurer plustost qu'avec les Anglois.

 

Note 773: (retour)

 

Nous eussions...

 

5 L'on me dist que le Général Quer estant à Québec, avoit tancé son frère

Louys Quer, de ce qu'il avoit permis de célébrer la saincte Messe, ce qu'il fit

deffendre à tous les Peres, & que les Peres Jesuites faisant embarquer leurs

coffres pour aller à Tadoussac, il voulut voir ce qui estoit dedans en la

presence de son frère, Louys Quer, commandant au fort & habitation,

comme le reverend Pere Massé leur monstroit ce qui estoit dedans, ils

adviserent quelque chose, qui estoit enveloppé: Il demanda à le voir, le Pere

le developpe, c'estoit un Calice, que Louys Quer voulut prendre; Le Père

luy disant, Monsieur, ce sont des choses sacrées, ne les profanez pas s'il

vous plaist, il se fasche de ces paroles pour avoir sujet de le prendre, Quoy?

dist-il Ce qu'il en jurant, profaner, nous n'adjoustons point de foy en vos

superstitions, je n'appréhende pas qu'il me fasse mal, ce disant il le prit,

disant: Je fais cela pour le discours que vous m'avez fait, & aussi pour oster

le subject qui vous fait idolâtrer, comme nous sommes obligez de rabatre,

entant que nous pouvons les superstitions, que si vous ne m'eussiez usé de

ces termes je vous l'aurois laissé. Quoy que s'en soit, ledit Louys Quer

s'estoit tousjours bien comporté jusques à cette heure, ne luy en

desplaise 774. Ceste action n'estoit bonne ny valable, c'estoit chercher un

maigre sujet pour prendre ces deux Calices, pour un homme qui veut vivre

en honorable réputation devant les hommes vertueux: cette action ne sera

6 jamais approuvée, & void-on par beaucoup d'exemples le chastiment que

Dieu a envoyé à ceux qui ont profané les vaisseaux sacrez des Temples.

 

Note 774: (retour)

 

Ces derniers mots doivent se rattacher à la phrase suivante: «Ne luy en desplaise,

ceste action n'estoit bonne...»

Le Général Quer demande à l'Autheur certificat des armes & munitions du

fort & de l'habitation de Québec. Mort malheureuse de Jacques Michel.

Plainte contre le Général Quer.

 

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