Oeuvres de Champlain
Chapitre V.
Le Général Quer se delibere d'aller voir Québec dans une chalouppe qu'il
fait esquipper, & emmena Jacques Michel & quelques autres siens
Capitaines de ses vaisseaux, & mon beau-frère: pendant son absence nous
passasmes le temps le mieux qu'il nous fut possible, attendant son retour.
Pour ce qui estoit des Sauvages les uns monstroient estre resjouis de ce
changement, les autres non, selon la diversité des humeurs qui croyent
souvent que les choses nouvelles apportent plus grand bien, c'est où maintes
fois le monde se trompe: comme ces peuples pensoient recevoir plus de
courtoisie de ces nouveaux Etrangers que de nous, ils treuverent en peu de
temps toutes autres choses qui ne s'estoient imaginez, nous regrettans.
Le Général fut quelque dix à douze tours à son voyage, à son retour fut
salué de quelques canonades, me disant qu'il estoit content de ce qu'il avoit
veu, que si cela leur demeuroit ils feroient bien d'autres fruicts que ce qu'on
y avoit fait, tant aux peuplades qu'aux bastiments & commerces de ce qui se
pourroit faire dans le païs, par le travail & induftrie de ceux que l'on y
envoyeroit.
3 Quelques jours après son arrivée il festoya tous ses Capitaines, pour cet
effect il fit dresser une tante à terre environnée de verdures, sur la fin du
disner il me donna à lire une lettre qui luy avoit esté envoyée de Québec,
escrite de Marsolet truchement, (mescognoissant des biens qu'il avoit receus
des societez Françoises) ou il y avoit escrit ce qui s'ensuit.
M 768 onsieur, depuis nostre arrivée à Québec un canau de Sauvage est
descendu des trois rivieres, pour vous donner advis qu'un conseil s'est tenu
de tous les Chefs & principaux du païs assemblez pour délibérer, sçavoir si
Monsieur de Champlain doit emmener en France les deux petites filles qu'il
a, ils ont resolu que puisque les François ne sont plus demeurans en ces
lieux, de ne les laisser aller, & vous prient les retenir, & ne leur permettre
qu'ils s'en retournent, d'autant que si vous ne l'empeschez le pays se perdra, & est à craindre qu'il n'arrive quelque accident de mort aux hommes qui
demeurent en ces lieux, c'est pourquoy que s'il en arrive mal, je me
descharge de ce que je dois, vous en ferez selon vostre volonté: mais si me
croyez comme vostre serviteur, vous ne permettrez qu'elles passent plus
outre, en les r'envoyant icy: c'est tout ce qui s'est passé depuis vostre
partement, j'espère m'en retourner à Tadoussac pour avoir l'honneur de
4 prendre congé de vous, comme estant, Monsieur, Vostre humble &
affectionné serviteur Marsolet.
Note 768: (retour)
Ces mots donneraient à entendre que Marsolet n'était pas monté à Québec en
même temps que le général.
Ayant leu ceste lettre, je jugeay aussi tost que le galand avoit inventé ceste
malice pour faire retenir ces filles, desquelles il vouloit abuser, comme l'on
croyoit & autres mauvais François semblables à luy, l'une de ces filles
appellée Esperance, avoit dit quelque jours auparavant, que Marsolet estant
au vaisseau l'avoit sollicitée de s'en aller avec luy, luy promettant plusieurs
commoditez pour l'attirer, mais que jamais elle n'y avoit voulu
condescendre, mesme qu'elle s'en estoit plainte à des sauvages qui luy
avoient dit, Sçais tu pas bien qu'il ne vaut rien, & qu'il est en mauvaise
réputation avec tous les Sauvages pour estre un menteur, ne l'escoute point,
tu es bien, Monsieur de Champlain vous ayme comme ses filles, aussi
dirent elles, Nous luy portons de l'affection, ce que n'estant nous n'aurions
desir de le suivre en France, qui fut le sujet que j'en parlay au Général.
«Monsieur vous me faites faveur, que vostre courtoisie s'estende à me
montrer ceste lettre, que si l'affaire est ainsi qu'il l'escrit, j'aurois tort de
vous faire une demande inciville, en vous demandant permission
d'emmener ces filles que j'ayme comme si elles estoient miennes, vous me
permettrez que je parle pour ces pauvres innocentes qui m'ont esté données
par les sauvages assemblez en Conseil, sans que je les aye demandez, mais
au contraire comme forcé avec le consentement des filles & des parents, à
5 telle condition que j'en disposerois à ma volonté, pour les instruire en nostre
Foy, comme si c'estoient mes enfans, ce que j'ay fait depuis deux ans le tout
pour l'amour de Dieu, où j'ay eu un grand soing à les entretenir de tout ce
qui leur estoit neceaire, les desirant retirer des mains du Diable, où elles
retomberont si faut que les reteniez: je vous supplie que vostre charité soit telle envers ces pauvres filles de ne les violenter, & souvenez vous que Dieu
ne vous sera point ingrat si vous faites quelque chose pour luy, il a des
recompenses grandes, tant pour le Ciel que pour la terre.
Au reste je sçay très asseurément que Marsolet a forgé en son esprit ce qu'il
vous mande, n'ayant treuvé autre moyen pour perdre ces filles, & jouir de sa
desordonnée volonté s'il peut. Je sçay asseurement que les Sauvages estant
au Conseil des trois rivieres, il ne fut parlé aucunement de ces filles, ny de
ce que Marsolet vous a escrit, mesme je sçay que lors qu'estiez à Québec
vous vous informastes si les Sauvages n'estoient point faschez de ce qu'elles
s'en alloient, que Gros Jean de Dieppe qui s'est donné à vous, truchement
des Algommequins, vous dit au contraire, qu'ils fussent faschez de ce que je
les emmenois, qu'ils en estoient bien contents, que s'il y avoit du danger de
les emmener allant dans le pays comme il alloit, il n'y eut pas esté pour
beaucoup de choses, & Coullart vous dit aussi, Monsieur nous avons autant
6 d'interest que personne, à cause de ma femme & de mes enfans, que s'il y
avoit quelque risque je vous le dirois librement, au contraire les Sauvages
m'ont dit qu'ils en estoient bien aise, qu'elles estoient bien données, tout
cecy est un tesmoignage suffisant, auquel devez adjouster Foy, plus qu'à ce
que vous mande Marsolet, qui veut abuser de ces filles, les ayant mesmes
sollicitées à s'en aller avec luy, qu'il leur donneroit des presens: l'ayant ainsi
dit aux Sauvages, vous vous en pouvez informer s'il vous plaist.» Mais
recognoissant que tant plus je luy en parlois, & plus il se roidissoit, je le
laissay là sans parler d'advantage, il se leve de table tout fasché comme il
sembloit, ce qui ne dura gueres: nous ne laissasmes de passer le temps
attendant un jour plu propre à luy en parler, & rechercher les moyens pour
l'inciter à penser à cela, j'employay à ma supplication ledit Jacques Michel
& Thomas Quer son frère, qui luy en parlèrent, il demeura obstiné, ce que
sçachant ces deux pauvres filles, furent si tristes & faschées qu'ils en
perdoient le boire & le manger en pleurant amèrement, ce qui me donnoit
de la compassion, en me disant, «Est il possible que ce mauvais Capitaine
nous vueille empescher d'aller en France avec toy, que nous tenons comme
nostre père, & duquel nous avons receu tant de biens faits, jusqu'à oster ce
qui estoit pour ta vie, durant les necessitez pour nous le donner, & nous
entretenir jusqu'à present d'habits: nous avons un tel desplaisir en nostre
coeur que nous ne le pouvons dire, n'y auroit il point moyen de nous cacher
dans le vaisseau, ou si nous pouvions te suivre avec un canau nous le 7 ferions, te priant de demander encore une fois à ce mauvais homme qu'il
nous laisse aller avec toy, ou nous mourrons de desplaisir, plustost que de
retourner avec nos Sauvages, & si tu ne peux obtenir que nous allions en
France, au moins faits en sorte que nous demeurions avec la femme de
Coullart, nous la servirons elle & tous ses enfans de tout nostre pouvoir en
ton absence, attendant l'année à venir, & sçachant de tes nouvelles aussi tost
nous prendrons un canau pour t'aller treuver à Tadoussac,» ainsi me disoient
leurs petits sentiments: Je leur fis faire à chacune un habit de quelques robes
de chambre & manteau que j'avois, pour ne les envoyer mal accommodées
tant elles me faisoient de compassion.
Je faisois ce qu'il m'estoit possible pour sauver ces deux pauvres ames, je
tasche de faire encore un effort, puisqu'il n'y avoit qu'à contenter les
Sauvages par present, quand mesme il iroit de beaucoup, je fais dire par
Thomas Quer à son frère le Général, qu'il y avoit un moyen de rendre les
Sauvages satisfaits en leur faisant un present, & leur dire que puisqu'ils
avoient donné ces filles qu'ils dénotent tenir leurs paroles, voyant qu'ils ne
le faisoient pas, qu'ils n'auroient sujet de se fier en eux, de ce qu'il leur
pourroient dire, que neantmoins il leur faisoit un present de la valleur de
Mil livres, en marchandises telles qu'ils voudroient, pour des castors qui
estoient à son bord à moy appartenants, dont il m'avoit donné sa promesse
payable à Londres, que je la mettrois entre les mains de son frère, & seroit
8 le present tel qu'il voudroit comme venant de sa part, il me promit luy dire,
comme il fit, mais le Général n'y voulut du tout entendre, ce que sçachant
ce fut à moy de prendre patience. Un jour que je le vis en très bonne
humeur, & croyant que je pourrois tenter la fortune de luy parler encore une
fois, ce que je fis: il me donne quelque esperance sur le retour de Marsolet.
Les vaisseaux revenans de Québec j'appris que ce truchement venoit, je le
faits advertir de ce que je desirois faire pour contenter les Sauvages,
sçachant que c'estoit le moyen, & qu'en faisant des presents l'on pouvoit
emmener ces filles: au contraire ce malheureux ennemy du progrés de Dieu,
faisant voir sa meschanceté à descouvert, dit que si on en parloit aux
Sauvages qu'ils refuseroient ce present pour cet effect: disant audit Quer
que ces filles avoient esté données de la bonne volonté, sans esperance autre
que de nostre amitié, ainsi eust esté cognu pour menteur, d'avoir escrit au
Général des choses à quoy ils n'avoient jamais pensé au lieu de pallier ceste
affaire il luy dit769 que c'estoit mal fait à luy d'empescher ces filles d'estre
baptisées, & avoir cognoissance de Dieu, qu'il en respondroit devant la
justice divine, qu'il print garde qu'il avoit encore assez de remèdes s'il
vouloit persuader au Général de donner quelque present aux Sauvages
comme j'offrois; que pour ce qui estoit de sa personne je le recognoistrois
en tout ce qu'il me seroit possible, que quelque jour il pourroit avoir affaire
de ses amis, estant en l'estat où il estoit, que s'il desiroit retourner en France,
9 je le servirois en tout ce qu'il me seroit possible: tout ce qu'il me dit fut,
qu'il ne pouvoit rien faire de cela, que s'il arrivoit quelque accident aux
Anglois par les Sauvages, ils remettroient toute la faute sur luy, & le voyant
ainsi obstiné je le laissay là.
Note 769: (retour)
Je luy dis...
De là il va treuver le Général, luy remonstrant ce que je luy avois dit &
offert, & ouy dire que je voulois faire des presens aux Sauvages pour
empescher ces filles d'estre retenues, que d'assembler ces peuples esloignez,
il n'y avoit nulle apparence, & leur offrir des presents il n'estoit point
convenable, d'autant qu'ils croyroient que vous auriez peur de les irriter, &
que cela leur donneroit plus d'asseurance d'entreprendre sur ses hommes,
qu'il failloit qu'il empeschast que je n'emmenasse ces filles, qu'il luy avoit
voué trop de services pour ne luy dire ce qu'il sçavoit pour le bien du pays,
& à son advantage, qu'il print garde à ce qu'il feroit, s'en deschargeant, &
que s'il arrivoit quelque disgrace pendant son absence, qu'on ne s'en prist
pas à luy, & qu'il valloit mieux tenir ces peuples en paix, que d'estre en
hasard de tomber en quelques mauvais accidens: Voilà ce qu'il dit avoir
representé au Général, lequel se resolut de retenir ces filles, & ne me
permettre les emmener.
Thomas Quer me dit y avoir fait ce qu'il avoit peu, le voyant fort esloigné
de ce que je pouvois esperer touchant les presens, à quoy il ne vouloit
consentir, Marsolet l'en ayant desgousté, ce qu'ayant entendu je n'en parlay
plus: mais je ne me peus empescher de parler à Marsolet & luy dire le
0 desplaisir signalé qu'il me faisoit en cette affaire, d'avoir innové des choses
toutes contraires à la vérité, & fait dire aux Sauvages ce à quoy ils n'avoient
jamais pensé, qu'il pouvoit m'obliger en ceste occasion, comme je pourrois faire pour luy en d'autres, estant ainsi cause de la perte de ces filles & de
leurs âmes, qu'il en respondroit un jour devant Dieu, qu'il ne permettroit
point que tost ou tard il ne receut le chastiment qu'il meritoit, n'ayant eu
autre dessein que de jouir de l'une de ces filles, en recherchant les moyens
que je ne les emmenasse, il me dit, Monsieur vous en croirez ce qu'il vous
plaira, je n'ay dit que la vérité, quand je sers un maistre je luy dois estre
fidèle. Vous l'avez fort bien monstré (luy dis-je) en servant l'ennemy, pour
deservir le Roy & ceux qui vous ont donné le moyen de vous élever en ces
lieux depuis qu'estiez petit garçon 770 jusqu'à present qu'avez grandement
décliné.
Note 770: (retour)
Voyez ci-dessus, p. 266.
Ces pauvres filles voyant qu'il n'y avoit plus de remèdes, commencèrent à
s'attrister & pleurer amèrement, de sorte que l'une eut la fiévre, & fut long
temps qu'elle ne vouloit manger, appellant Marsolet un chien & un traistre,
disant ainsi, Comme il a veu que nous n'avons pas voulu condescendre à ces
volontez, il nous a donne un tel desplaisir que sans mourir jamais je n'en
receus de semblable.
Un soir comme le général donnoit à souper aux Capitaines des vaisseaux,
Marsolet estant en la chambre, l'une des deux filles appellée Esperance y
1 vint; qui avoit le coeur fort trisste, & souspiroit, ce qu'entendant je luy
demanday ce qu'elle avoit, sur ce elle appelle sa compagne nommée
Charité, disant, j'ay un tel desplaisir que je n'auray point de repos que se ne
descharge mon coeur envers Marsolet, duquel elle s'approche, & l'ayant
envisagé, luy dist, Il est impossible que je puisse estre contente que je ne
parle à toy: Que veux-tu dire? luy dist-il, Ce n'est point en secret que je
veux parler, tous ceux qui entendent nostre langue l'entendront assez, & t'en
priseront moins à l'advenir s'ils ont de l'esprit, c'est une chose assez cogneue
de tous les Sauvages que tu es un parfaict menteur, qui ne dis jamais ce que
l'on te dit, mais tu inventes des mensonges en ton esprit pour te faire croire,
& donne à entendre ce que l'on ne t'a pas dit, pense que tu es mal voulu des
Sauvages il y a long-temps & comme malicieux tu perseveres en tes
menteries, de donner à entendre à ton Capitaine des choses qui n'ont jamais
esté dites par les Sauvages, mais meschant tu n'avois garde de dire le subject qui t'a meu à inventer de telles faussetez, c'estoit que je n'ay pas
voulu condescendre à tes salles voluptez, me priant d'aller avec toy, que je
ne manquerois d'aucune chose, tu m'ouvrirois tes coffres dans lesquels je
prendrois ce qui me seroit agréable; ce que je refusay, tu me voulus faire
des attouchemens deshonnestes, je rejettay tes effronteries, te disant, que si
tu m'importunois davantage je m'en plaindrois: ce que voyant tu me laissas
en repos, me disant que j'estois une opiniastre: asseure toy qu'on te fera bien
ranger à la raison, tu ne seras pas tousjours comme tu es, car je sçay bien
2 que tu retourneras à Québec; je te dis que je ne t'apprehendois en aucune
façon, je desire aller en France avec Monsieur de Champlain, qui m'a
nourrie & entretenue de toutes commoditez jusques à present, me monstrant
à prier Dieu, & beaucoup de choses vertueuses, que je ne me voulois point
perdre, que tout le païs avoit consenty, & que ma volonté estoit portée
d'aller vivre & mourir en France, & y apprendre à servir Dieu; mais
miserable que tu es, au lieu d'avoir compassion de deux pauvres filles, tu te
monstre en leur endroit pire qu'un chien, ressouviens toy que bien que je ne
fois qu'une fille, je procureray ta mort si je puis, en tant qu'il me sera
possible, t'asseurant que si à l'advenir tu m'approches je te donneray d'un
cousteau dans le sein, quand je devrois mourir aussi-tost: Ah! perfide tu es
cause de ma ruine, te pourray-je bien voir sans plorer, voyant celuy qui a
causé mon malheur, un chien a le naturel meilleur que toy, il fuit celuy qui
luy donne sa vie, mais toy tu destruis ceux qui t'ont donné la tienne, sans
recognoissance de bon naturel envers tes frères que tu as vendus aux
Anglois; Pense-tu que c'estoit bien faict pour de l'argent vendre ainsi ta
nation? tu ne te contentes pas de cela en nous perdant aussi, & nous
empeschant d'apprendre à adorer le Dieu que tu mescrois qui te fera mourir,
s'il y a de la justice pour les meschans. Sur cela elle se mit à plorer ne
pouvant presque plus parler, Marsolet luy disant, Tu as bien estudié cette
leçon: O meschant, dit elle, tu m'as donné assez de sujet de t'en dire
davantage si mon coeur te le pouvoit exprimer. Le truchement se retournant
3 à l'autre petite fille appellée Charité, luy dist, Et toy ne me diras tu rien?
Tout ce que je te sçaurois dire, dit-elle, ma compagne te l'a dit, & moy je te
dis davantage, que si je tenois ton coeur j'en mangerois plus facilement &
de meilleur courage que des viandes qui sont sur cette table. Chacun
estimoit le courage & le discours de ceste fille, qui ne parloit nullement en
Sauvagesse.
Ce Marsolet demeura fort estonné de la vérité des discours d'une fille de
douze ans, mais tout cela ne peust émouvoir ny attendrir le coeur dudit
Général Quer.
Le Capitaine Jacques Michel me dist en secret, qu'au voyage qu'il avoit fait
à Québec 771, il avoit resolu de retenir ces filles, & pour trouver une excuse
légitime dist à Marsolet qu'il luy escrivist la lettre que j'ay dit cy-dessus,
mais estant en Angleterre, & luy ayant dit, il protesta que cela estoit faux, &
qu'il n'y avoit jamais pensé, que je pouvois cognoistre son humeur, & qu'il
n'estoit point homme à dissimuler & à chercher des inventions pour les faire
demeurer, que s'il eust eu la volonté il l'eust faict librement, sans employer
personne, & rien autre chose que ce que Marsolet luy en avoit dit, &772
l'avoit fait resoudre à les faire demeurer à Québec.
Note 771: (retour)
C'est-à-dire, «au voyage que le général avait fait à Québec, il avait résolu...»
Note 772: (retour)
Au lieu de cette particule (&), le manuscrit portait probablement ne.
Voilà la conclusion prise que ces filles demeureroient, je ne laissay de faire
pour elles tout ce que je peux, & les assister de petites commoditez, leur
4 donnant esperance de nostre retour, qu'elles prinssent courage, & qu'elles
fussent tousjours sages filles, continuant à dire les prières que je leur avois
enseignées: L'une me demanda un chapelet, disant que les Anglois avoient
pris le tien, ce que je fis à l'une, & mon beau-frère en donna un à l'autre: car
il ne falloit rien donner à l'une que l'autre n'en eust autant pour oster la
jalousie qui estoit entre elles, priant Coulart de les mettre avec sa femme
tant qu'elles y voudroient estre, jusques à ce qu'ils eussent des vaisseaux
François, & qu'il taschast de les conserver, ne leur donnant aucun subject de
les perdre, mais qu'il les traittast doucement, que c'estoit une grande charité
pour Dieu, qui le recompenseroit: qu'elles luy serviroient en sa maison, en
mille petites choses necessaires, que me faisant ce plaisir, où j'aurois moyen
de le servir, je le ferois de bon coeur; Asseurez vous, Monsieur, me dist-il,
que tant qu'elles auront la volonté de demeurer avec moy, j'en auray du soin
comme si c'estoit mes enfans, & disant cela en leur presence, elles luy firent
une reverence, & en le remerciant luy dirent, Nous ne t'abandonnerons point non plus que nostre père en l'absence de Monsieur de Champlain: ce qui
nous donnera de la consolation, & nous fera patienter, c'est que nous
esperons le retour des François, & s'il eust fallu qu'aussi-tost que nous
fusmes arrivez à Québec, & eussions773 esté vers les Sauvages nous
fussions mortes de desplaisir, & neantmoins nous estions resolues ma
compagne & moy d'y demeurer plustost qu'avec les Anglois.
Note 773: (retour)
Nous eussions...
5 L'on me dist que le Général Quer estant à Québec, avoit tancé son frère
Louys Quer, de ce qu'il avoit permis de célébrer la saincte Messe, ce qu'il fit
deffendre à tous les Peres, & que les Peres Jesuites faisant embarquer leurs
coffres pour aller à Tadoussac, il voulut voir ce qui estoit dedans en la
presence de son frère, Louys Quer, commandant au fort & habitation,
comme le reverend Pere Massé leur monstroit ce qui estoit dedans, ils
adviserent quelque chose, qui estoit enveloppé: Il demanda à le voir, le Pere
le developpe, c'estoit un Calice, que Louys Quer voulut prendre; Le Père
luy disant, Monsieur, ce sont des choses sacrées, ne les profanez pas s'il
vous plaist, il se fasche de ces paroles pour avoir sujet de le prendre, Quoy?
dist-il Ce qu'il en jurant, profaner, nous n'adjoustons point de foy en vos
superstitions, je n'appréhende pas qu'il me fasse mal, ce disant il le prit,
disant: Je fais cela pour le discours que vous m'avez fait, & aussi pour oster
le subject qui vous fait idolâtrer, comme nous sommes obligez de rabatre,
entant que nous pouvons les superstitions, que si vous ne m'eussiez usé de
ces termes je vous l'aurois laissé. Quoy que s'en soit, ledit Louys Quer
s'estoit tousjours bien comporté jusques à cette heure, ne luy en
desplaise 774. Ceste action n'estoit bonne ny valable, c'estoit chercher un
maigre sujet pour prendre ces deux Calices, pour un homme qui veut vivre
en honorable réputation devant les hommes vertueux: cette action ne sera
6 jamais approuvée, & void-on par beaucoup d'exemples le chastiment que
Dieu a envoyé à ceux qui ont profané les vaisseaux sacrez des Temples.
Note 774: (retour)
Ces derniers mots doivent se rattacher à la phrase suivante: «Ne luy en desplaise,
ceste action n'estoit bonne...»
Le Général Quer demande à l'Autheur certificat des armes & munitions du
fort & de l'habitation de Québec. Mort malheureuse de Jacques Michel.
Plainte contre le Général Quer.
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