Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 118 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre III.

 

De ladite riviere de Saincte Croix continuant le long de la coste faisant

environ 25 lieues, passasmes102 par une grande quantité d'isles, bancs,

battures, & rochers, qui jettent plus de 4 lieues à la mer par endroits, que je

nommay les isles rangées, la plus-part desquelles sont couvertes de pins &

sapins, & autres meschans bois. Parmi ces isles y a force beaux & bons

ports, mais mal agréables; & passay proche d'une isle qui contient environ 4

ou 5 lieues de long. De ceste isle jusques au nort de la terre ferme 103 il n'y

a pas cent pas de large. Elle est fort haute, & coupée par endroits, qui

paroissent, estant en la mer, comme 7 ou 8 montagnes rangées les unes

proches des autres. Le sommet de la plus-part d'icelles est desgarni d'arbres,

parce que ce ne sont que rochers. Les bois ne sont que pins, sapins, &

bouleaux. Je l'ay nommée l'isle des Monts-deserts. La hauteur est par les 44

degrez & demy de latitude.

 

Note 102: (retour)

 

Le 5 septembre 1604. (Voir 1613, page 26-30.)

 

Note 103: (retour)

 

Il faudrait ou jusques au nort à la terre ferme, ou bien jusqu'à la terre ferme au

nort.

 

Les Sauvages de ce lieu ayans fait alliance avec nous, ils nous guidèrent en

leur riviere de Pemetegoit 104, ainsi d'eux appellée, où ils nous dirent que

leur Capitaine nommé Bessabez, estoit chef d'icelle. Je croy que ceste

riviere est celle que plusieurs Pilotes & Historiens appellent

Norembegue 105, & que la plus-part ont escrit estre grande & spacieuse, avec

quantité d'isles, & son entrée par la hauteur de 43 & 3/4 & demy106, &

d'autres par les 44 degrez, plus ou moins de latitude. Pour la declinaison, je

n'en ay leu ny ouy parler à personne. On descrit aussi qu'il y a une grande

ville fort peuplée de Sauvages adroits &, habiles, ayans du fil de cotton. Je

m'asseure que la plus-part de ceux qui en font mention ne l'ont veue, & en parlent pour l'avoir ouy dire à gens qui n'en sçavoient pas plus qu'eux. Je

croy bien qu'il y en a qui ont peu en avoir veu l'emboucheure, à cause qu'en

effect il y a quantité d'isles, & qu'elle est par la hauteur de 44 degrez de

latitude en son entrée, comme ils disent: mais qu'aucun y ait jamais entré, il

n'y a point d'apparence, car ils l'eussent descrit d'une autre façon, afin

d'oster beaucoup de gens de ce doute. Je diray donc au vray ce que j'en ay

recognu & veu depuis le commencement jusques où j'ay esté.

 

Note 104: (retour)

 

Voir 1613, p. 31, note 2.

 

Note 105: (retour)

 

Voir 1613, p. 31, note 4.

 

Note 106: (retour)

 

L'entrée de la baie de Pénobscot, qui forme l'embouchure de cette rivière, est un

peu au-delà de 44°. Il paraît bien évident qu'il faut lire plutôt comme dans

l'édition de 1613, d'où ceci est tiré: «43 & 43 & demy, & d'autres par les 44

degrez...»

 

Premièrement en son entrée il y a plusieurs isles esloignées de la terre ferme

10 ou 12 lieues, qui sont par la hauteur de 44. degrez de latitude, & 18

degrez & 40 minutes de declinaison de la Guide-aymant.

 

L'isle des Monts-deserts fait une des pointes de l'emboucheure, tirant à l'est,

& l'autre est une terre basse appellée des Sauvages Bedabedec, qui est à

l'ouest d'icelle, distantes l'une de l'autre neuf ou dix lieues: & presque au

milieu à la mer y a une autre isle fort haute & remarquable, laquelle pour

ceste raison j'ay nommée l'isle haute. Tout autour il y en a un nombre infiny

de plusieurs grandeurs & largeurs, mais la plus grande est celle des Monts-

deserts. La pesche du poisson de diverses sortes y est fort bonne, comme

aussi la chasse du gibbier. A deux ou trois lieues de la pointe de Bedabedec,

rangeant la grande terre au nort, qui va dedans icelle riviere, ce sont terres

fort hautes qui paroissent à la mer en beau temps 12 à 15 lieues. Venant au

sud de l'isle haute, en la rangeant comme d'un quart de lieue, où il y a

quelques battures qui sont hors de l'eau, mettant le cap à l'ouest jusques à ce

que l'on ouvre toutes les montagnes qui sont au nort d'icelle isle, vous vous

pouvez asseurer qu'en voyant les huict ou neuf découpées de l'isle des

Monts-deserts, & celle de Bedabedec, l'on fera107 le travers de la riviere de

Norembegue, & pour entrer dedans il faut mettre le cap au nort, qui est sur

les plus hautes montagnes dudit Bedabedec, & ne verrez aucunes isles

devant vous, & pouvez entrer seurement, y ayant assez d'eau, bien que

voyez quantité de brisans, isles & rochers à l'est & ouest de vous. Il faut les

eviter la sonde en la main, pour plus grande seureté, & croy, à ce que j'en ay

peu juger, que l'on ne peut entrer dedans icelle riviere par autre endroit,

sinon avec des petits vaisseaux ou chaloupes: car (comme j'ay dit cy-

dessus) la quantité des isles, rochers, bases, bancs & brisans y sont de toutes

parts en sorte, que c'est chose estrange à voir.

 

Note 107: (retour)

 

Dans l'édition de 1640, on a mis l'on fera; ce qui n'était pas fort à propos.

 

Or pour revenir à la continuation de nostre routte 108, entrant dans la riviere

il y a de belles isles qui sont fort agréables, comme des prairies, Je fus

jusques à un lieu où les Sauvages nous guidèrent, qui n'a pas plus de demy

quart de lieue de large, & à quelque deux cents pas de la terre de l'ouest y a

un rocher à fleur d'eau, qui est dangereux. De là à l'isle haute y a quinze

lieues: & depuis ce lieu estroit (qui est la moindre largeur que nous eussions

trouvée) après avoir fait environ 7 ou 8 lieues, nous rencontrasmes une

petite riviere, où auprès il fallut mouiller l'anchre; d'autant que devant nous

y vismes quantité de rochers qui descouvrent de basse mer; & aussi que

quand nous eussions voulu passer plus avant, il eust esté impossible de faire

demie lieue, à cause d'un sault d'eau qu'il y a, qui vient en talus de quelque

7 à 8 pieds, que je veis allant dedans un canau, avec les Sauvages que nous

avions, & n'y trouvasmes de l'eau que pour un canau: mais passé le sault,

qui a environ deux cents pas de large, la riviere est belle & plaisante,

jusques au lieu où nous avions mouillé l'anchre. Je mis pied à terre pour

voir le pays, & allant à la chasse je le trouvay fort plaisant & agréable en ce

que j'y fis de chemin, & semble que les chesnes qui y sont ayent esté

plantez par plaisir. J'y veis peu de sapins, mais bien quelques pins à un costé

de la riviere; tous chesnes à l'autre, & un peu de bois taillis qui s'estendent

fort avant dans les terres: & diray que depuis l'entrée où je fus, qui sont

environ 25 lieues, je ne veis aucune ville, ny village, ny apparence d'y en

avoir eu, mais bien une ou deux cabannes de Sauvages, où il n'y avoit

personne, lesquelles estoient faites de la mesme façon que celles des Souriquois, couvertes d'escorces d'arbres; & à ce que j'ay peu juger, il y a

peu de Sauvages en icelle riviere, qu'on appelle aussi Pemetegoit109. Ils n'y

viennent non plus qu'aux isles, que quelques mois en esté durant la pesche

du poisson, & la chasse du gibbier, qui y est en quantité. Ce sont gens qui

n'ont point de retraite arrestée, à ce que j'ay recognu, & appris d'eux: car ils

hyvernent tantost en un lieu, & tantost à un autre, où ils voyent que la

chasse des bestes est meilleure, dont ils vivent quand la necessité les presse,

sans mettre rien en reserve pour subvenir aux disettes qui sont grandes

quelquefois.

 

Note 108: (retour)

 

C'était au voyage de découverte que fit M. de Monts, dans l'automne de 1604,

avec Champlain.

 

Note 109: (retour)

 

Les sauvages de Pentagouet étaient des Etchemins. En 1613, l'auteur avait dit:

qu'on appelle aussi Etechemins. En remplaçant ici leur nom par celui de leur

rivière, on a oublié de retrancher le mot aussi.

 

Or il faut de necessité que ceste riviere soit celle de Norembegue: car passé

icelle jusques au 41e degré que j'ay costoyé, il n'y en a point d'autre sur les

hauteurs cy dessus dites, que celle de Quinibequy, qui est presque en

mesme hauteur, mais non de grande estendue. D'autre part, il ne peut y en

avoir qui entrent avant dans les terres, d'autant que la grande riviere Sainct

Laurent costoye la coste d'Acadie & de Norembegue, où il n'y a pas plus de

l'une à l'autre par terre de 45 lieues, ou 60 au plus large en droite ligne.

 

Or je laisseray ce discours, pour retourner aux Sauvages qui m'avoient

conduit aux saults de la riviere de Norembegue, lesquels furent advertir

Bessabez leur chef, & d'autres Sauvages, qui allèrent en une autre petite

riviere advertir aussi le leur, nommé Cabahis, & luy donner advis de nostre

arrivée.

 

Le 16 du mois 110 il vint à nous environ trente Sauvages, sur l'asseurance

que leur donnèrent ceux qui nous avoient servy de guide. Vint aussi ledit

Bessabez nous trouver ce mesme jour avec six canaux. Aussi tost que les

Sauvages qui estoient à terre le veirent arriver, ils se mirent tous à chanter,

dancer, sauter, jusques à ce qu'il eust mis pied à terre: puis après s'assirent tous en rond contre terre, suivant leur coustume, lors qu'ils veulent faire

quelque harangue, ou festin. Cabahis l'autre chef peu après arriva aussi avec

vingt ou trente de ses compagnons, qui se retirèrent à part, & se resjouirent

fort de nous voir, d'autant que c'estoit la première fois qu'ils avoient veu des

Chrestiens. Quelque temps après je fus à terre avec deux de mes

compagnons, & deux de nos Sauvages, qui nous servoient de truchement, &

donnay charge à ceux de nostre barque d'approcher prés des Sauvages, &

tenir leurs armes prestes pour faire leur devoir s'ils appercevoient quelque

émotion de ces peuples contre nous. Benabez nous voyant à terre nous fit

asseoir, & commença à petuner avec ses compagnons, comme ils font

ordinairement auparavant que faire leur discours, & nous firent present de

venaison & de gibbier. Tout le reste de ce jour & la nuict suivante, ils ne

firent que chanter, dancer, & faire bonne chère, attendant le jour. Par après

chacun s'en retourna, Bessabez avec ses compagnons de son costé, & nous

du nostre, fort satisfaits d'avoir eu cognoissance de ces peuples.

 

Note 110: (retour)

 

Le 16 de septembre 1604. (Voir, 1613, liv. I, c. v.)

 

Le 17 du mois je prins la hauteur, & trouvay 45 degrez, & 25 minutes de

latitude. Ce fait, je partis pour aller à une autre riviere appellée Quinibequy,

distante de ce lieu de 35 lieues, & prés de 15 de Bedabedec. Ceste nation de

Sauvages de Quinibequy s'appelle Etechemins 111, aussi bien que ceux de

Norembegue.

 

Note 111: (retour)

 

Voir 1613, p. 38, note 1.

 

Le 18 du mois je paissay prés d'une petite riviere où estoit Cabahis, qui vint

avec nous dedans nostre barque environ 12 lieues. Et luy ayant demandé

d'où venoit la riviere de Norembegue, il me dit qu'elle passe le sault dont

j'ay fait cy-dessus mention, & que faisant quelque chemin en icelle, on

entroit dans un lac par où ils vont à la riviere de Saincte Croix quelque peu

par terre, puis entrent dans la riviere des Etechemins. Plus au lac descend

une autre riviere par où ils vont quelques jours, en après entrent en un autre

lac, & passent par le milieu puis estans parvenus au bout, ils font encore

..................................................... autre petite riviere 112 qui va se descharger dans le grand fleuve Sainct Laurent. Tous ces peuples de

Norembegue sont fort basannez, habillez de peaux de castors, & autres

fourrures, comme les Sauvages Canadiens & Souriquois, & ont mesme

façon de vivre.

 

Note 112: (retour)

 

La rivière Etchemin.

 

Voilà au vray tout ce que j'ay remarqué tant des costes, peuples, que riviere

de Norembegue, & ne sont les merveilles qu'aucuns en ont escrites. Je croy

que ce lieu est aussi mal agréable en hyver, que celuy de Saincte Croix.

 

Descouvertures de la riviere de Quinibequy, qui est de la coste des

Almouchiquois113 jusques au 42e degré de latitude, & des particularités de

ce voyage. A quoy les hommes & les femmes passent le temps durant

l'hyver.

 

Note 113: (retour)

 

Les sauvages de Kénébec, quoique etchemins aussi bien que ceux de Pentagouet

et de la rivière Sainte-Croix, étaient ennemis de ceux-ci (Voy. 1613, p. 38, 39).

C'est ce qui explique pourquoi les auteurs font commencer le pays des

Almouchiquois tantôt au-delà et tantôt en-deçà du Kénébec.