Oeuvres de Champlain
Chapitre VII.
Juin ensuivant estans en garde environ sur les onze heures du soir, le Pont
Capitaine de l'un des vaisseaux du sieur de Mons arriva dans une
chalouppe, lequel nous dit que son navire estoit ancré à six lieues de nostre
habitation, & fut le bien venu au contentement d'un chacun.
Le lendemain le vaisseau arriva 68, & vint mouiller l'ancre proche de nostre
habitation. Le pont nous fit entendre qu'il venoit après luy un vaisseau de S.
Maslo, appelé le S. Estienne, pour nous apporter des vivres & commoditez.
Note 68: (retour)
«Avec une compagnie de quelques quarante hommes,» dit Lescarbot, liv. IV, ch.
VIII, «& canonnades ne manquèrent à l'abord, selon la coutume, ni l'éclat des
trompetes.»
Le 17 du mois le sieur de Mons se délibéra d'aller chercher un lieu plus
propre pour habiter & de meilleure température que la nostre: Pour cest
effect il fit équiper la barque dedans laquelle il avoit pensé aller à Gaspé.
Descouvertures de la coste des Almouchiquois jusques au 42e degré de
latitude: & des particularités de ce voyage.
CHAPITRE VII.
Le 18 du mois de Juin 1605, le sieur de Mons partit de l'isle saincte Croix
avec quelques gentilshommes, vingt matelots & un sauvage nommé
Panounias 69 & sa femme, qu'il ne voulut laisser, que menasmes avec nous
pour nous guider au pays des Almouchiquois, en esperance de recognoistre
& entendre plus particulierement par leur moyen ce qui en estoit de ce pays:
d'autant qu'elle en estoit native.
Note 69: (retour)
Lescarbot l'appelle Panmiac.
Et rangeant la coste entre Menane, qui est une isle à trois lieues de la grande
terre, nous vinsmes aux isles rangées par le dehors, où mouillasmes l'ancre
en l'une d'icelles, où il y avoit une grande multitude de corneilles, dont nos
gens prindrent en quantité; & l'avons nommée l'isle aux corneilles. De là
fusmes à l'isle des Monts deserts qui est à l'entrée de la riviere de
Norembegue, comme j'ay dit cy dessus, & fismes cinq ou six lieues parmy
plusieurs isles, où il vint à nous trois sauvages dans un canau de la poincte
de Bedabedec où estoit leur Capitaine; & après leur avoir tenu quelques
discours ils s'en retournèrent le mesme jour.
Le vendredy premier de Juillet nous partismes d'une des isles qui est à
l'amboucheure de la riviere, où il y a un port assez bon pour des vaisseaux
de cent & cent cinquante tonneaux. Ce jour fismes quelques 25 lieues entre
la pointe de Bedabedec & quantité d'isles & rochers, que nous
recogneusmes jusques à la riviere de Quinibequy, où à l'ouvert d'icelle il y a
une isle assez haute, qu'avons nommée la tortue, & entre icelle & la grand
terre quelques rochers esparts, qui couvrent de pleine mer: neantmoins on
ne laisse de voir briser la mer par dessus. L'isle de la tortue & la riviere sont
su suest & nort norouest. Comme l'on y entre, il y a deux moyenes isles, qui
sont l'entrée, l'une d'un costé & l'autre de l'autre, & à quelques 300 pas au
dedans il y a deux rochers où il n'y a point de bois, mais quelque peu
d'herbes. Nous mouillasmes l'ancre à 300 pas de l'entrée, à cinq & six
brasses d'eau. Estans en ce lieu nous fusmes surprins de brumes qui nous
firent resoudre d'entrer dedans pour voir le haut de la riviere & les sauvages
qui y habitent; & partismes pour cet effect le 5 du mois. Ayans fait quelques
lieues nostre barque pença se perdre sur un rocher que nous frayames en
passant. Plus outre rencontrasmes deux canaux qui estoient venus à la
chasse aux oiseaux, qui la pluspart muent en ce temps, & ne peuvent voler.
Nous accostames ces sauvages par le moyen du nostre, qui les fut trouver
avec sa femme, qui leur fit entendre le subject de nostre venue. Nous fismes
amitié avec eux & les sauvages d'icelle riviere70, qui nous servirent de
guide: Et allant plus avant pour veoir leur Capitaine appelé
Manthoumermer, comme nous eusmes fait 7 à 8 lieux, nous passames par
quelques isles, destroits & ruisseaux, qui s'espandent le long de la riviere,
où vismes de belles prairies: & costoyant une isle qui a quelque quatre lieux
de long 71 ils nous menèrent où estoit leur chef, avec 25 ou 30 sauvages,
lequel aussitost que nous eusmes mouillé l'ancre vint à nous dedans un canau un peu separé de dix autres, où estoient ceux qui l'accompaignoient:
Aprochant prés de nostre barque, il fit une harangue, où il faisoit entendre
l'aise qu'il avoit de nous veoir, & qu'il desiroit avoir nostre alliance & faire
paix avec leurs ennemis par nostre moyen, disant que le lendemain il
envoyeroit à deux autres Capitaines sauvages qui estoient dedans les terres,
l'un appelé Marchim, & l'autre Sazinou, chef de la riviere de Quinibequy.
Le sieur de Mons leur fit donner des gallettes & des poix, dont ils furent
fort contens. Le lendemain ils nous guidèrent en dessendant la riviere par un
autre chemin que n'estions venus 72, pour aller à un lac: & partant par des
isles, ils laisserent chacun une flèche proche d'un cap par où tous les
sauvages passent, & croyent que s'ils ne le faisoyent il leur arriveroit du
malheur, à ce que leur persuade le Diable, & vivent en ces superstitions,
comme ils font en beaucoup d'autres. Par de là ce cap nous passames un
sault d'eau fort estroit, mais ce ne fut pas sans grande difficulté, car bien
qu'eussions le vent bon & frais, & que le fissions porter dans nos voilles le
plus qu'il nous fut possible, si ne le peusme nous passer de la façon, &
fusmes contraints d'attacher à terre une haussiere à des arbres, & y tirer
tous: ainsi nous fismes tant à force de bras avec l'aide du vent qui nous
favorisoit que le passames. Les sauvages qui estoient avec nous portèrent
leurs canaux par terre ne les pouvant passer à la rame. Apres avoir franchi
ce sault nous vismes de belles prairies. Je m'estonnay si fort de ce sault, que
descendant avec la marée nous l'avions fort bonne, & estans au sault nous la
trouvasmes contraire, & après l'avoir passé elle descendoit comme
auparavant, qui nous donna grand contentement. Poursuivant nostre routte
nous vinsmes au lac73, qui a trois à quatre lieues de long, où il y a quelques
isles, & y descent deux rivieres, celle de Quinibequy qui vient du nort
nordest, & l'autre du norouest, par où devoient venir Marchim & Sasinou,
qu'ayant attendu tout ce jour & voyant qu'ils ne venoient point, nous
resolusmes d'employer le temps: Nous levasmes donc l'ancre, & vint avec
nous deux sauvages de ce lac pour nous guider, & ce jour vinsmes mouiller
l'ancre à l'amboucheure de la riviere, où nous peschasmes quantité de
plusieurs sortes de bons poissons: cependant nos sauvages allèrent à la
chasse, mais ils n'en revindrent point. Le chemin par où nous descendismes
ladicte riviere est beaucoup plus seur & meilleur que celuy par où nous
avions esté. L'isle de la tortue qui est devant l'entrée de lad. riviere, est par
la hauteur de 44 degrez de latitude & 19 degrez 12 minutes de declinaison
de la guide-aymant. L'on va par ceste riviere au travers des terres jusques à Québec quelque 50 lieues sans passer qu'un trajet de terre de deux lieues:
puis on entre dedans une autre petite riviere 74 qui vient descendre dedans le
grand fleuve S. Laurens. Ceste riviere de Quinibequy est fort dangereuse
pour les vaisseaux à demye lieue au dedans, pour le peu d'eau, grandes
marées, rochers & basses qu'il y a, tant dehors que dedans. Il n'y laisse pas
d'y avoir bon achenal s'il estoit bien recogneu. Si peu de pays que j'ay veu le
long des rivages est fort mauvais: car ce ne sont que rochers de toutes parts.
Il y a quantité de petits chesnes, & fort peu de terres labourables. Ce lieu est
abondant en poisson, comme sont les autres rivieres cy dessus dictes. Les
peuples vivent comme ceux de nostre habitation, & nous dirent, que les
sauvages qui semoient le bled d'Inde, estoient fort avant dans les terres, &
qu'ils avoient delaissé d'en faire sur les costes pour la guerre qu'ils avoient
avec d'autres, qui leur venoient prendre. Voila ce que j'ay peu aprendre de
ce lieu, lequel je croy n'estre meilleur que les autres.
Note 70: (retour)
Ici, Champlain n'est pas précisément, dans la rivière de Kénébec, dont le
capitaine était Sasinou, mais dans celle de Chipscot (Sheepscott), où était le
capitaine de ces sauvages, Manthoumermer.
Note 71: (retour)
L'île de Jérémysquam, qui sépare la baie de Monsouic, ou Monseag, du chenal
de la rivière de Chipscot.
Note 72: (retour)
Ce passage est une nouvelle preuve que Champlain, en montant, était passé par
le côté oriental de l'île de Jérémysquam, et, par conséquent, dans la rivière de
Chipscot: car les sauvages, qui connaissaient bien les lieux, durent conduire les
français par le plus court chemin pour aller au lac ou à la baie de Merry-Meeting.
Note 73: (retour)
Ce lac, appelé la baie de Merry-Meeting, est formé par la jonction des eaux du
Kénébec, au nord, et de la rivière de Sagadahok ou Amouchcoghin, dont on a fait
Androscoggin.
Note 74: (retour)
La rivière Chaudière.
Qui ni be guy
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Les chifres montrent les brasses d'eau.
A Le cours de la riviere.
B 2 Isles qui sont à l'antré de la riviere.
C Deux rochers qui sont dans la riviere fort dangereux.
D Islets & rochers qui sont le long de la coste.
E Basses où de plaine mer vaisseaux du port de 60 tonneaux
peuvent
eschouer.
F Le lieu où les sauvages cabannent quand ils viennent à la
pesche du
poisson.
G Basses de sable qui sont le long de la coste.
H Un estang d'eau douce.
I Un ruisseau où des chaloupes peuvent entrer à demy flot.
L Isles au nombre de 4 qui sont dans la riviere comme l'on
est entré
dedans.
Le 8 du mois partismes de l'emboucheure d'icelle riviere ce que ne peusmes
faire plustost à cause des brumes que nous eusmes. Nous fismes ce jour
quelque quatre lieux, & passames par une baye75 où il y a quantité d'isles, &
voit on d'icelle de grandes montaignes à l'ouest, où est la demeure d'un
Capitaine sauvage appelé Aneda, qui se tient proche de la riviere de
Quinibequy. Je me parsuaday par ce nom que c'estoit un de sa race qui avoit
trouvé l'herbe appelée Aneda 76 que Jacques Quartier a dict avoir tant de
puissance contre la maladie appelée Scurbut, dont nous avons desja parlé,
qui tourmenta ses gens aussi bien que les nostres, lors qu'ils yvernerent en
Canada. Les sauvages ne cognoissent point ceste herbe, ny ne sçavent que
c'est, bien que ledit sauvage en porte le nom. Le lendemain fismes huit
lieues. Costoyant la coste nous apperçeusmes deux fumées que nous
faisoient des sauvages, vers lesquelles nous fusmes mouiller l'ancre derrière
un petit islet proche de la grande terre, où nous vismes plus de quatre vingts
sauvages qui accouroyent le long de la coste pour nous voir, dansant &
faisant signe de la resjouissance qu'ils en avoient. Le sieur de Mons envoya
deux hommes avec nostre sauvage 77 pour les aller trouver: & après qu'ils eurent parlé quelque temps à eux, & les eurent asseurez de nostre amitié
nous leur laissames un de nos gens, & eux nous baillèrent un de leurs
compagnons en ostage: Cependant le sieur de Mons fut visiter une isle, qui
est fort belle de ce qu'elle contient, y ayant de beaux chesnes & noyers, la
terre deffrichée & force vignes, qui aportent de beaux raisins en leur saison:
c'estoit les premiers qu'eussions veu en toutes ces costes depuis le cap de la
Héve: Nous la nommasmes l'isle de Bacchus78. Estans de pleine mer nous
levasmes l'ancre, & entrasmes dedans une petite riviere, où nous ne
peusmes plustost: d'autant que c'est un havre de barre, n'y ayant de basse
mer que demie brasse d'eau, de plaine mer brasse & demie, & du grand de
l'eau deux brasses; quand on est dedans il y en a trois, quatre, cinq & six.
Comme nous eusmes mouillé l'ancre il vint à nous quantité de sauvages sur
le bort de la riviere, qui commencèrent à dancer: Leur Capitaine pour lors
n'estoit avec eux, qu'ils appeloient Honemechin 79: il arriva environ deux ou
trois heures après avec deux canaux, puis s'en vint tournoyant tout autour de
nostre barque. Nostre sauvage ne pouvoit entendre que quelques mots,
d'autant que la langue Almouchiquoise, comme s'appelle ceste nation,
diffère du tout de celle des Souriquois & Etechemins. Ces peuples
demonstroient estre fort contens: leur chef estoit de bonne façon, jeune &
bien dispost: l'on envoya quelque marchandise à terre pour traicter avec
eux, mais ils n'avoient rien que leurs robbes, qu'ils changèrent, car ils ne
font aucune provision de pelleterie que pour se vestir. Le sieur de Mons fit
donner à leur chef quelques commoditez, dont il fut fort satisfait, & vint
plusieurs fois à nostre bort pour nous veoir. Ces sauvages se rasent le poil
de dessus le crasne assez haut, & portent le reste fort longs, qu'ils peignent
& tortillent par derrière en plusieurs façons fort proprement, avec des
plumes qu'ils attachent sur leur teste. Ils se peindent le visage de noir &
rouge comme les autres sauvages qu'avons veus. Ce sont gens disposts bien
formez de leur corps: leurs armes sont piques, massues, arcs & flèches, au
bout desquelles aucuns mettent la queue d'un poisson appelé Signoc80,
d'autres y accommodent des os, & d'autres en ont toutes de bois. Ils
labourent & cultivent la terre, ce que n'avions encores veu. Au lieu de
charuës ils ont un instrument de bois fort dur, faict en façon d'une besche.
Ceste riviere s'appelle des habitans du pays Chouacoet81.
Note 75: (retour)
La baie de Casco. Ce mot, parait-il, n'est qu'une contraction de l'ancien nom
Acocisco. (Williamson, Hist. of Maine, Introd., sect. II.)
Note 76: (retour)
Cette phrase nous fait connaître quelques-unes des causes qui ont empêché les
Français de retrouver, en Acadie, le remède que les sauvages du Canada avaient
enseigné à Cartier pour guérir ses gens du scorbut. D'abord, on avait défiguré un
peu le nom de la plante: les trois manuscrits qui existent du second voyage de
Cartier sont unanimes à l'appeler amedda, d'après M. d'Avezac (réimpression
figurée de l'édit. de 1545, publiée en 1863); tandis que Lescarbot écrit annedda,
et Champlain aneda. En second lieu, cette plante n'était pas une herbe, mais bien
un arbre de bonne taille; c'était probablement ce que l'on a toujours appelé, en
Canada, l'épinette. Voici ce qu'en dit le capitaine malouin: «Lors ledict Dom
Agaya envoya deux femmes avecq le capitaine pour en quérir: lesquelz en
apportèrent neuf ou dix rameaulx, & nous monstrerent comme il failloit piler
l'escorce & les fueilles dudict boys, & mettre tout bouillir en eaue, puis en boire
de deux jours l'un, & mettre le marcq sur les jambes enflées & malades, & que
de toute maladie ledict arbre guerissoit, ilz appellent ledict arbre en leur langaige
Ameda... Tout incontinent qu'ils en eurent beu, ils eurent l'advantage... Apres ce
avoir veu & cogneu, y a eu telle presse ladicte médecine, que on si vouloit tuer, à
qui premier en auroit. De sorte que ung arbre aussi gros & aussi grand que je viz
jamais arbre a esté employé en moins de huit jours: lequel a faict telle opération,
que si tous les médecins de Louvain & de Montpellyer y eussent esté avec toutes
les drogues de Alexandrie, ilz n'en eussent pas tant faict en ung an, que ledict
arbre a faict en six jours.»
Note 77: (retour)
Panounias, allié par sa femme à la nation almouchiquoise. (Voir ci-dessus, p. 4.)
Ce sauvage fut, quelque temps après, assassiné par les Almouchiquois, et sa mort
fut la cause d'une guerre sanglante entre cette nation et celles des Souriquois et
des Etchemins.
Note 78: (retour)
Cette île, suivant la carte de 1632, est située vers le nord de la baie de Saco ou
Chouacouet. C'est probablement celle que l'on trouve indiquée, dans les cartes
anglaises, sous les noms de Richmond et de Richman's island.
Note 79: (retour)
Lescarbot l'appelle Olmechin. Il fut tué l'année suivante par un parti d'Etchemins.
(Voir ci-après, ch. XVI, et Lescarbot, Muses de la Nouvelle-France.)
Note 80: (retour)
L'auteur donne, un peu plus loin (chapitre VIII), la description du signoc ou
siguenoc.
Note 81: (retour)
Le nom de Saco, que porte aujourd'hui cette rivière, de même que la baie où elle
se jette, vient évidemment de ce nom sauvage Chouacouet, ou, si l'on veut, de
Sawahquatok, comme on le trouve dans les auteurs anglais. De Souacouet, on a
fait Sacouet, et enfin Saco.
Le lendemain le sieur de Mons fut à terre pour veoir leur labourage sur le
bord de la riviere, & moy avec luy, & vismes leur bleds qui sont bleds
d'Inde, qu'ils font en jardinages, semant trois ou quatre grains en un lieu,
après ils assemblent tout autour avec des escailles du susdit signoc quantité
de terre: Puis à trois pieds delà en sement encore autant; & ainsi
consecutivement. Parmy ce bled à chasque tourteau ils plantent 3 ou 4
febves du Bresil, qui viennent de diverses couleurs. Estans grandes elles
s'entrelassent au tour dudict bled qui leve de la hauteur de cinq à six pieds:
& tiennent le champ fort net de mauvaises herbes. Nous y vismes force
citrouilles, courges & petum, qu'ils cultivent aussi82.
Note 82: (retour)
Toutes ces plantes, le petun, ou tabac, les courges et citrouilles, les fèves, le maïs,
sont-elles indigènes dans les contrée que parcourt ici Champlain? M. Asa Gray
et le Dr. Harris, qui ont étudié cette question, prétendent qu'elles ne le sont pas à
une latitude plus au nord que le Mexique, et, par conséquent, que la culture de
ces plantes a dû être transmise aux sauvages de la Nouvelle-Angleterre, comme à
ceux de la Nouvelle-France, par les nations plus méridionales.
Le bled d'Inde que nous y vismes pour lors estoit de deux pieds de haut, il y
en avoit aussi de trois. Pour les febves elles commençoient à entrer en fleur,
comme faisoyent les courges & citrouilles. Ils sement leur bled en May, &
le recueillent en Septembre. Nous y vismes grande quantité de noix, qui
sont petites, & ont plusieurs quartiers. Il n'y en avoit point encores aux
arbres, mais nous en trouvasmes assez dessoubs, qui estoient de l'année
précédente. Nous vismes aussi force vignes, ausquelles y avoit de fort beau
grain, dont nous fismes de tresbon verjust, ce que n'avions point encores
veu qu'en l'isle de Bacchus, distante d'icelle riviere prés de deux lieues.
Leur demeure arrestée, le labourage, & les beaux arbres, nous firent juger
que l'air y est plus tempéré & meilleur que celuy où nous yvernasmes ny
que les autres lieux de la coste: Mais que je croye qu'il n'y face un peu de
froit, bien que ce soit par la hauteur de 43 degrez 3 quarts de latitude, non.
Les forests dans les terres sont fort claires, mais pourtant remplies de
chesnes, hestres fresnes & ormeaux: Dans les lieux aquatiques il y a
quantité de saules. Les sauvages se tiennent tousjours en ce lieu, & ont une grande Cabanne entourée de pallissades, faictes d'assez gros arbres rengés
les uns contre les autres, où ils se retirent lors que leurs ennemis leur
viennent faire la guerre. Ils couvrent leurs cabannes d'escorce de chesnes.
Ce lieu est fort plaisant & aussi aggreable que lieu que l'on puisse voir. La
riviere est fort abondante en poisson, environnée de prairies. A l'entrée y a
un islet capable d'y faire une bonne forteresse, où l'on seroit en seureté.
Chouacoit-R
Les chifres montrent les brases d'eau.
A La riviere.
B Le lieu où ils ont leur forteresse.
C Les cabannes qui sont parmy les champs où auprès ils
cultivent
la terre & sement du bled d'Inde.
D Grande compaigne sablonneuse, neantmoins remplie
d'herbages.
E Autre lieu où ils font leurs logemens tous en gros sans
estre
separez après la semence de leurs bleds estre faite.
F (1) Marais où il y a de bons pasturages.
G Source d'eau vive.
H Grande pointe de terre toute deffrichée horsmis quelques
arbres
fruitiers & vignes sauvages.
I Petit islet à l'entrée de la riviere.
L Autre islet (2).
M Deux isles où vesseaux peuvent mouiller l'ancre à l'abry
d'icelles
avec bon fons.
N Pointe de terre deffrichée ou nous vint trouver Marchim.
O (3) Quatre isles.
P Petit ruisseau qui asseche de basse mer.
Q (4) Basses le long de la coste.
R La rade où les vaisseaux peuvent mouiller l'ancre
attendant le flot.
(1) f, dans la carte.—(2) Cet îlet est marqué I. Des deux qui sont marqués de la même lettre, celui-ci est le plus éloigné de l'entrée de la rivière.—(3) Des quatre O qui désignaient les quatre îles, le graveur a fait quatre îles plus petites. Les quatre îles sont au nord-ouest de la pointe H.—(4.) Dans la carte, c'est une lettre minuscule.
Le dimanche 12 83 du mois nous partismes de la riviere appelée Chouacoët,
& rengeant la coste aprés avoir fait quelque 6 ou 7 lieues le vent se leva
contraire, qui nous fit mouiller l'ancre & mettre pied à terre, où nous vismes
deux prairies, chacune desquelles contenoit environ une lieue de long, &
demie de large. Nous y aperceusmes deux sauvages que pensions à l'abbord
estre de gros oiseaux qui sont en ce pays là, appelés outardes, qui nous
ayans advisés, prindrent la fuite dans les bois, & ne parurent plus. Depuis
Chouacoet jusques en ce lieu où vismes de petits oiseaux84, qui ont le chant
comme merles, noirs horsmis le bout des ailles, qui sont orangés, il y a
quantité de vignes & noyers. Ceste coste est sablonneuse en la pluspart des
endroits depuis Quinibequy. Ce jour nous retournasmes deux ou trois lieux
devers Chouacoet jusques à un cap qu'avons nommé le port aux isles 85, bon
pour des vaisseaux de cent tonneaux, qui est parmy trois isles. Mettant le
cap au nordest quart du nort proche de ce lieu, l'on entre en un autre port 86
où il n'y a aucun passage (bien que ce soient isles) que celluy par où on
entre, où à l'entrée y a quelques brisans de rochers qui sont dangereux. En
ces isles y a tant de groiselles rouges que l'on ne voit autre chose en la
pluspart, & un nombre infini de tourtes 87, dont nous en prismes bonne
quantité. Ce port aux isles est par la hauteur de 43 degrez 25 minutes de
latitude.
Note 83: (retour)
Le 12 de juillet était un mardi. Comme M. de Monts et l'auteur semblent avoir
visité ce lieu assez en détail, et qu'ils mirent à terre le 10, il est probable qu'on ne
repartit de Chouacouet que le 12.
Note 84: (retour)
On donne à cet oiseau le nom de Commandeur (Agelaius Phoeniceus,
VIEILLOT). En Canada, on l'appelle Étourneau, parce qu'il a avec ce dernier une
certaine conformité de couleur et d'habitudes.
Note 85: (retour)
Il ne faut pas confondre ce cap du Port-aux-Iles avec celui que l'auteur appelle,
un peu plus loin, le Cap-aux-Iles. Ce dernier porte aujourd'hui le nom de cap
Anne, et le premier celui de cap Porpoise (cap au Marsouin). Williamson parle
du cap Porpoise à peu près dans les mêmes termes que Champlain. «Le cap
Porpoise, dit-il, est un havre étroit et de difficile accès.» Le nom de Mousom, que
l'on a donné à la rivière du cap Porpoise, est vraisemblablement une corruption
du mot marsouin; car il est impossible qu'il soit dérivé du nom sauvage
Meguncouk.
Note 86: (retour)
Ce doit être l'entrée de la rivière Kenebunk, «qui est un bon havre pour les petits
vaisseaux,» dit Williamson. (Hist. of Maine.)
Note 87: (retour)
Tourtres, ou Pigeons de passage (Ectopistes migratoria, AUDUBON).
Le 15 dudit mois fismes 12 lieues. Costoyans la coste nous apperçeusmes
une fumée sur le rivage de la mer, dont nous approchasmes le plus qu'il
nous fut possible, & ne vismes aucun sauvage, ce qui nous fit croire qu'ils
s'en estoient fuys. Le soleil s'en alloit bas, & ne peusmes trouver lieu pour
nous loger icelle nuict, à cause que la coste estoit platte, & sablonneuse.
Mettant le cap au su pour nous esloigner, afin de mouiller l'ancre, ayant fait
environ deux lieues nous apperçeusmes un cap 88 à la grande terre au su
quart du suest de nous, où il pouvoit avoir quelque six lieues: à l'est deux
lieues apperçeusmes trois ou quatre isles assez hautes 89, & à l'ouest un
grand cu de sac 90. La coste de ce cul de sac toute rengée jusques au cap
peut entrer dans les terres du lieu où nous estions environ quatre lieues: il
en a deux de large nort & su91 & trois en son entrée: Et ne recognoissant
aucun lieu propre pour nous loger, nous resolusmes d'aller au cap cy dessus
à petites voilles une partie de la nuict, & en aprochasmes à 16 brasses
d'eaue où nous mouillasmes l'ancre attendant le poinct du jour.
Note 88: (retour)
Le cap Anne.
Note 89: (retour)
Les îles appelées Isles of Shoals (îles de Battures.) «Ces îles constituent le
groupe auquel le célèbre capitaine John Smith donna son propre nom; mais
l'ingratitude de l'homme a refusé à sa mémoire ce faible honneur.» (Dict. of Am.)
Note 90: (retour)
On voit, par ce qui suit, que ce grand cul-de-sac désigne évidemment la grande
baie que forme la côte au nord du cap Anne. C'est ce même cul-de-sac que
l'auteur appelle ailleurs baie Longue. Les cartes modernes ne lui assignent aucun
nom particulier.
Note 91: (retour)
A rigoureusement parler, la largeur de cette baie n'est pas dans le sens nord et
sud; mais il est évident que l'auteur ne prétend point en donner ici une
description mathématique, puisqu'il ne la décrit que de loin et selon l'apparence
qu'elle présente à la distance de plusieurs lieues.
Le lendemain nous fusmes au susdict cap, où il y a trois isles proches de la
grand terre, pleines de bois de diferentes sortes, comme à Chouacoet & par
toute la coste: & une autre platte, où la mer brise, qui jette un peu plus à la
mer que les autres, où il n'y en a point. Nous nommasmes ce lieu le cap aux
isles 92, proche duquel apperçeusmes un canau, où il y avoit 5 ou 6
sauvages, qui vindrent à nous, lesquels estans prés de nostre barque s'en
allèrent danser sur le rivage. Le sieur de Mons m'envoya à terre pour les
veoir, & leur donner à chacun un cousteau & du biscuit, ce qui fut cause
qu'ils redanserent mieux qu'auparavant. Cela fait je leur fis entendre le
mieux qu'il me fut possible, qu'ils me monstrassent comme alloit la coste.
Apres leur avoir dépeint avec un charbon la baye 93 & le cap aux isles, où
nous estions, ils me figurèrent avec le mesme creon, une autre baye 94 qu'ils
representoient fort grande, où ils mirent six cailloux d'esgalle distance, me
donnant par là à entendre que chacune des marques estoit autant de chefs &
peuplades 95: puis figurèrent dedans ladicte baye une riviere que nous
avions passée 96, qui s'estent fort loing, & est batturiere. Nous trouvasmes
en cet endroit des vignes en quantité, dont le verjust estoit un peu plus gros
que des poix, & force noyers, où les noix n'estoient pas plus grosses que des
balles d'arquebuse. Ces sauvages nous dirent, que tous ceux qui habitoient
en ce pays cultivoient & ensemensoient la terre, comme les autres qu'avions
veu auparavant. Ce lieu est par la hauteur de 43 degrez, & quelque minutes
97 de latitude. Ayant fait demie lieue nous apperçeusmes plusieurs sauvages
sur la pointe d'un rocher, qui couroient le long de la coste, en dansant, vers
leurs compagnons, pour les advertir de nostre venue. Nous ayant monstré le
quartier de leur demeure, ils firent signal de fumées pour nous monstrer
l'endroit de leur habitation. Nous fusmes mouiller l'ancre proche d'un petit
islet, où l'on envoya nostre canau pour porter quelques cousteaux &
gallettes aux sauvages; & apperçeusmes à la quantité qu'ils estoient que ces
lieux sont plus habitez que les autres que nous avions veus. Après avoir arresté quelques deux heures pour considerer ces peuples, qui ont leurs
canaux faicts d'escorce de boulleau, comme les Canadiens, Souriquois &
Etechemins, nous levasmes l'ancre, & avec apparence de beau temps nous
nous mismes à la voille. Poursuivant nostre routte à l'ouest surouest, nous y
vismes plusieurs isles à l'un & l'autre bort. Ayant fait 7 à 8 lieues nous
mouillasmes l'ancre proche d'une isle où apperçeusmes force fumées tout le
long de la coste, & beaucoup de sauvages qui accouroient pour nous voir.
Le sieur de Mons envoya deux ou trois hommes vers eux dedans un canau,
ausquels il bailla des cousteaux & patenostres pour leur presenter, dont ils
furent fort aises, & danserent plusieurs fois en payement. Nous ne peusmes
sçavoir le nom de leur chef, à cause que nous n'entendions pas leur langue.
Tout le long du rivage y a quantité de terre deffrichée, & semée de bled
d'Inde. Le pays est fort plaisant & aggreable: neantmoins il ne laisse d'y
avoir force beaux bois. Ceux qui l'habitent ont leurs canaux faicts tout d'une
pièce, fort subjets à tourner, si on n'est bien adroit à les gouverner: & n'en
avions point encore veu de ceste façon. Voicy comme ils les font. Apres
avoir eu beaucoup de peine, & esté long temps à abbatre un arbre le plus
gros & le plus haut qu'ils ont peu trouver, avec des haches de pierre (car ils
n'en ont point d'autres, si ce n'est que quelques uns d'eux en recouvrent par
le moyen des sauvages de la coste d'Accadie, ausquels on en porte pour
traicter de peleterie) ils ostent l'escorce & l'arrondissent, horsmis d'un costé,
où ils mettent du feu peu à peu tout le long de la pièce: & prennent quelques
fois des cailloux rouges & enflammez, qu'ils posent aussi dessus: & quand
le feu est trop aspre, ils l'esteignent avec un peu d'eau, non pas du tout, mais
de peur que le bord du canau ne brusle. Estant assez creux à leur fantasie,
ils le raclent de toutes parts avec des pierres, dont ils se servent au lieu de
cousteaux. Les cailloux dequoy ils font leurs trenchans sont semblables à
nos pierres à fusil.
Note 92: (retour)
Les Anglais lui ont donné le nom de la reine Anne.
Note 93: (retour)
La baie dont l'auteur vient de parler, c'est-à-dire, la baie Longue.
Note 94: (retour)
La baie de Massachusets, au fond de laquelle est la baie de Boston. En
comparant le récit des auteurs anglais sur les sauvages appelés Massachusets,
avec ce que Champlain et les français de son temps disent des Almouchiquois,
on demeure convaincu que les uns et les autres ont désigné par ces deux mots, en
apparence si différents, une seule et même nation, ou qu'ils ont étendu ce nom à
toutes les tribus qui faisaient cause commune avec ces sauvages contre les
nations des côtes d'Acadie. «Les Massachusets, dit Gookin, demeuraient
principalement vers cet endroit de la baie de Massachusets, où les Anglais sont
maintenant établis. Ils formaient un peuple grand et nombreux. Leur principal
chef avait autorité sur plusieurs capitaines subalternes... Cette nation pouvait
autrefois mettre sur pied environ trois mille hommes de guerre, au rapport des
vieux sauvages.» (Collect. of the Mass. Hist. Soc., première série, vol. I.) Suivant
le même auteur, les Massachusets avaient pour alliés les Patoukets, qui
demeuraient plus au nord. D'où l'on voit que les peuples qui habitaient la plus
grande partie des côtes de la Nouvelle-Angleterre, étaient les Massachusets et
leurs alliés. Or ce sont précisément ces mêmes nations que les voyageurs français
comprenaient sous le nom d'Almouchiquois. Ce qu'il y a de certain, c'est que les
Français appelaient Almouchiquois plusieurs peuples ou tribus que les Anglais
comprenaient sous le nom de Massachusets, et, quelle que soit la vraie
signification de ces deux mots, on ne peut nier qu'ils n'aient entre eux un certain
air de parenté (al-moussicoua-set).
Note 95: (retour)
C'étaient, d'après Gookin, les chefs de Weechagaskas, de Neponsitt, de
Punkapaog, de Nonantum, de Nashaway, et d'une partie des Nipmucks, suivant
le rapport des anciens.
Note 96: (retour)
Le Merrimack.
Note 97: (retour)
La latitude du cap Anne est d'environ 42° 38'.
Le lendemain 17 dudict mois levasmes l'ancre pour aller à un cap, que nous
avions veu le jour précèdent, qui nous demeuroit comme au su surouest98.
Ce jour ne peusmes faire que 5 lieues, & passames par quelques isles
remplies de bois. Je recognus en la baye tout ce que m'avoient dépeint les
sauvages au cap des isles. Poursuivant nostre route il en vint à nous grand
nombre dans des canaux, qui sortoient des isles, & de la terre ferme. Nous
fusmes ancrer à une lieue du cap, qu'avons nommé S. Loys99, où nous
apperçeusmes plusieurs fumées: y voulant aller nostre barque eschoua sur
une roche, où nous fusmes en grand danger: car si nous n'y eussions
promptement remédié, elle eut bouleversé dans la mer, qui perdoit tout à
l'entour, où il y avoit 5 à 6 brasses d'eau: mais Dieu nous preserva, &
fusmes mouiller l'ancre proche du susdict cap, où il vint quinze ou seize canaux de sauvages, & en tel y en avoit 15 ou 16 qui commencèrent à
monstrer grands signes de resjouissance, & faisoient plusieurs sortes de
harangues, que nous n'entendions nullement. Le sieur de Mons envoya trois
ou quatre hommes à terre dans nostre canau, tant pour avoir de l'eau, que
pour voir leur chef nommé Honabetha, qui eut quelques cousteaux, & autres
jolivetés, que le sieur de Mons luy donna, lequel nous vint voir jusques en
nostre bort, avec nombre de ses compagnons, qui estoient tant le long de la
rive, que dans leurs canaux. L'on receut le chef fort humainement, & luy fit-
on bonne chère: &c y ayant esté quelque espace de temps, il s'en retourna.
Ceux que nous avions envoyés devers eux, nous apportèrent de petites
citrouilles de la grosseur du poing, que nous mangeasmes en sallade comme
concombres, qui sont tresbonnes; & du pourpié 100, qui vient en quantité
parmy le bled d'Inde, dont ils ne font non plus d'estat que de mauvaises
herbes. Nous vismes en ce lieu grande quantité de petites maisonnettes, qui
sont parmy les champs où ils sement leur bled d'Inde.
Note 98: (retour)
Ce cap, appelé plus loin cap Saint-Louis, leur «demeurait comme au sud-sud-
ouest» dans la journée du 16.
Note 99: (retour)
La pointe Brandt. On ne la désigne ordinairement que comme pointe, parce que,
suivant l'expression même de Champlain, c'est «une terre médiocrement basse.»
Note 100: (retour)
Portulaca oleracea. «Ce pourpier,» dit Miller (Dict. des Jardiniers), «croît
naturellement en Amérique et dans les parties les plus chaudes du globe.» Il est
assez probable que cette plante se sera propagée jusqu'à cette latitude avec la
culture du tabac.
Plus y a en icelle baye 101 une riviere qui est fort spatieuse, laquelle avons
nommée la riviere du Gas 102, qui, à mon jugement, va rendre vers les
Yroquois, nation qui a guerre ouverte avec les montaignars qui sont en la
grande riviere S. Lorans.
Note 101: (retour)
Dans la baie de Boston.
Note 102: (retour)