Oeuvres de Champlain
Chapitre III.
Ils estoient au nombre de mille personnes, tant hommes que femmes &
enfans. Le lieu de la poincte de Sainct Matthieu, où ils estoient
premièrement cabannez, est assez plaisant. Ils estoient au bas d'un petit
costeau plein d'arbres, de sapins & cyprès. A laditte poincte, il y a une petite
place unie, qui descouvre de fort loin; & au dessus dudict costeau, est une
terre unie, contenant une lieue de long, demye de large, couverte d'arbres; la
terre est fort sablonneuse, où il y a de bons pasturages. Tout le reste, ce ne
sont que montaignes de rochers fort mauvais. La mer bat autour dudict
costeau, qui asseiche prés d'une grande demy lieue de basse eau.
La resjouïssance que font les Sauvages après qu'ils ont eu victoire sur
leurs ennemis; leurs humeurs, endurent la faim, sont malicieux; leurs
croyances & fausses opinions, parlent aux Diables; leurs habits, &
comme ils vont sur les neiges; avec la manière de leur mariage, & de
l'enterrement de leurs morts.
CHAPITRE III.
Le 9e jour de Juin, les Sauvages commencèrent à se resjouïr tous
ensemble & faire leur tabagie, comme j'ay dict cy-dessus, & danser, pour
laditte victoire qu'ils avoient obtenue contre leurs ennemis. Or, aprés avoir
faict bonne chère, les Algoumequins, une des trois nations, sortirent de
leurs cabannes, & se retirèrent à part dans une place publique, feirent
arranger toutes leurs femmes & filles les unes prés des autres, & eux se
meirent derrière, chantant tous d'une voix comme j'ay dict cy devant. Aussi
tost toutes les femmes & filles commencèrent à quitter leurs robbes de
peaux, & se meirent toutes nues, monstrans leur nature, neantmoins parées
de matachias, qui sont patenoftres & cordons entrelacez, faicts de poil de
porc-espic, qu'ils teignent de diverses couleurs. Après avoir achevé leurs
chants, ils dirent tous d'une voix, ho, ho, ho; à mesme instant, toutes les
femmes & filles se couvroient de leurs robbes, car elles sont à leurs pieds, & s'arrestent quelque peu, & puis aussi tost recommençans à chanter, ils
laissent aller leurs robbes comme auparavant. Ils ne bougent d'un lieu en
dansant, & font quelques gestes & mouvemens du corps, levans un pied, &
puis l'autre, en frappant contre terre. Or, en faisant ceste danse, le Sagamo
des Algoumequins, qui s'appelle Besouat 23, estoit assis devant lesdittes
femmes & filles, au millieu de deux bastons où estoient les testes de leurs
ennemis pendues; quelques fois il se levoit, & s'en alloit haranguant &
disant aux Montagnés & Estechemins: «Voyez comme nous nous
resjouïssons de la victoire que nous avons obtenue sur nos ennemis: il faut
que vous en fassiez autant, affin que nous soyons contens.» Puis tous
ensemble disoient, ho, ho, ho. Retourné qu'il fut en sa place, le grand
Sagamo avecque tous ses compaignons despouillerent leurs robbes, estans
tous nuds hormis leur nature, qui est couverte d'une petite peau, & prindrent
chascun ce que bon leur sembla, comme matachias, haches, espées,
chauldrons, graisses, chair d'orignac, loup-marin, bref chascun avoit un
present, qu'ils allèrent donner aux Algoumequins. Aprés toutes ces
cérémonies, la danse cessa, & lesdicts Algoumequins, hommes & femmes,
emportèrent leurs presens dans leurs cabannes. Ils feirent encore mettre
deux hommes de chacune nation des plus dispos, qu'ils feirent courir, &
celuy qui fut le plus viste à la course eut un present.
Note 23: (retour) Probablement le même que Tessouat, grand sagamo des
Algonquins de l'Isle ou Kichesipirini. Quelques années plus tard, en 1613, ce
chef accueille l'auteur comme une vieille connaissance; et cependant ils n'avaient
pas dû se rencontrer depuis 1603; car on ne voit pas que Tessouat ait pris part
aux expéditions contre les Iroquois, ni qu'il soit descendu à la traite en 1611.
D'ailleurs, dans un manuscrit, tesouat peut très-bien se prendre pour besouat.
Tous ces peuples sont tous d'une humeur assez joyeuse; ils rient le plus
souvent; toutes fois ils sont quelque peu saturniens. Ils parlent fort
pozément, comme se voullant bien faire entendre, & s'arrestent aussi tost,
en songeant une grande espace de temps, puis reprennent leur parolle. Ils
usent bien souvent de ceste façon de faire parmy leurs harangues au conseil,
où il n'y a que les plus principaux, qui sont les anciens, les femmes &
enfants n'y assistent poinct.
Tous ces peuples patissent tant quelques fois, qu'ils sont presque constraints
de se manger les uns les autres, pour les grandes froidures & neiges, car les
animaux & gibier dequoy ils vivent se retirent aux pays plus chauts. Je tiens que qui leur monstreroit à vivre, & enseigneroit le labourage des terres &
autres choses, ils l'apprendroient fort bien; car je vous asseure qu'il s'en
trouve assez qui ont bon jugement, & respondent assez bien à propos sur ce
que l'on leur pourroit demander. Ils ont une meschanceté en eux, qui est
user de vengeance, & estre grands menteurs, gens en qui il ne fait pas trop
bon s'asseurer, sinon qu'avec raison & la force à la main; promettent assez,
& tiennent peu.
Ce sont la plus part gens qui n'ont point de loy, selon que j'ay pu veoir &
m'informer audict grand Sagamo, lequel me dict qu'ils croyoient
véritablement qu'il y a un Dieu, qui a créé toutes choses. Et lors je luy dy:
Puisqu'ils croyoient à un seul Dieu, comment est-ce qu'il les avoit mis au
monde, & d'où ils estoient venus? Il me respondit: «Aprés que Dieu eut fait
toutes choses, il print quantité de flesches, & les meit en terre; d'où il sortit
hommes & femmes, qui ont multiplié au monde jusques à prêtent, & sont
venus de ceste façon.» le luy respondy, que ce qu'il disoit estoit faux; mais
que véritablement il y avoit un seul Dieu, qui avoit créé toutes choses en la
terre & aux cieux. Voyant toutes ces choses si parfaictes, sans qu'il y eust
personne qui gouvernast en ce bas monde, il print du limon de la terre, & en
créa Adam nostre premier père. Comme Adam sommeilloit, Dieu print une
coste dudict Adam, & en forma Eve, qu'il luy donna pour compagnie, &
que c'estoit la vérité qu'eux & nous estions venus de ceste façon, & non de
flesches comme ils croyent. Il ne me dict rien sinon, qu'il advoüoit plustost
ce que je luy disois, que ce qu'il me disoit. Je luy demandis aussi, s'ils ne
croyoient point qu'il y eust autre qu'un seul Dieu. Il me dict que leur
croyance estoit, qu'il y avoit un Dieu, un Fils, une Mère & le Soleil,
qu'estoient quatre; neantmoins que Dieu estoit par dessus tous, mais que le
fils estoit bon, & le Soleil, à cause du bien qu'ils recevoient; mais la mère ne
valloit rien, & les mangeoit, & que le père n'estoit pas trop bon. Je luy
remonstray son erreur selon nostre foy, enquoy il adjousta quelque peu de
créance. Je luy demandis, s'ils n'avoient point veu ou ouy dire à leurs
ancestres que Dieu fust venu au monde. Il me dict qu'il ne l'avoit point veu;
mais qu'anciennement il y eut cinq hommes qui s'en allèrent vers le soleil
couchant, qui rencontrèrent Dieu, qui leur demanda: «Ou allez-vous?» Ils
dirent: «Nous allons chercher nostre vie.» Dieu leur respondit: «Vous la
trouverez icy.» Ils passèrent plus outre, sans faire estat de ce que Dieu leur
avoit dict, lequel print une pierre, & en toucha deux, qui furent transmuez en pierre, & dict de rechef aux trois autres: «Où allez-vous?» Et ils
respondirent comme à la première fois, & Dieu leur dit de rechef: «Ne
passez plus outre: vous la trouverez icy.» Et voyant qu'il ne leur venoit rien,
ils passerent outre, & Dieu print deux bastons, & il en toucha les deux
premiers, qui furent transmuez en bastons, & le cinquiesme s'arresta, ne
voullant passer plus outre. Et Dieu lui demanda de rechef: «Où vas-
tu?»—«Je vais chercher ma vie.»—«Demeure, & tu la trouveras.» Il
demeura sans passer plus outre, & Dieu luy donna de la viande, & en
mangea. Après avoir faict bonne chère, il retourna avecque les autres
sauvages, & leur raconta tout ce que dessus.
Il me dict aussy qu'une autre fois il y avoit un homme qui avoit quantité de
tabac (qui est une herbe dequoy ils prennent la fumée), & que Dieu vint à
cet homme, & luy demanda où estoit son petunoir; l'homme print son
petunoir, & le donna à Dieu, qui petuna beaucoup. Après avoir bien petuné,
Dieu rompit ledict petunoir en plusieurs pièces, & l'homme luy demanda:
«Pourquoy as-tu rompu mon petunoir? eh tu vois bien que je n'en ay point
d'autre.» Et Dieu en print un qu'il avoit, & le luy donna, luy disant: «En
voilà un que je te donne, porte-le à ton grand Sagamo, qu'il le garde, & s'il
le garde bien, il ne manquera point de chose quelconque, ny tous ses
compagnons.» Le dict homme print le petunoir, qu'il donna à son grand
Sagamo; lequel tandis qu'il l'eut, les sauvages ne manquèrent de rien du
monde; mais que du depuis le dict Sagamo avoit perdu ce petunoir, qui est
l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelques fois parmy eux. Je luy
demandis s'il croyoit tout cela; il me dict qu'ouy, & que c'estoit vérité. Or je
croy que voilà pourquoy ils disent que Dieu n'est pas trop bon. Mais je luy
repliquay, & luy dis, Que Dieu estoit tout bon, & que sans doubte c'estoit le
Diable qui s'estoit montré à ces hommes-là, & que s'ils croyoient comme
nous en Dieu, ils ne manqueroient de ce qu'ils auraient besoing; que le
soleil qu'ils voyaient, la lune & les estoilles, avoient esté créez de ce grand
Dieu, qui a faict le ciel & la terre, & n'ont nulle puissance que celle que
Dieu leur a donnée; que nous croyons en ce grand Dieu, qui par sa bonté
nous avoit envoyé son cher fils, lequel, conceu du Sainct Esprit, print chair
humaine dans le ventre virginal de la Vierge Marie, ayant esté trente-trois
ans en terre, faisant une infinité de miracles, ressuscitant les morts,
guerissant les malades, chassant les Diables, illuminant les aveugles,
enseignant aux hommes la volonté de Dieu son père, pour le servir, honorer & adorer, a espandu son sang, & souffert mort & passion pour nous & pour
nos péchez, & rachepté le genre humain, estant ensevely est ressuscité,
descendu aux enfers, & monté au ciel, où il est assis à la dextre de Dieu son
pere24. Que c'estoit là la croyance de tous les chrestiens, qui croyent au
Père, au Fils & au Saint Esprit, qui ne sont pourtant trois dieux, ains un
mesme & un seul dieu, & une trinité en laquelle il n'y a point de plus tost ou
d'après, rien de plus grand ne de plus petit; que la Vierge Marie, mère du
fils de Dieu, & tous les hommes & femmes qui ont vescu en ce monde
faisans les commandemens de Dieu, & enduré martyre pour son nom, & qui
par la permission de Dieu ont faict des miracles & sont saincts au ciel en
son paradis, prient tous pour nous ceste grande majesté divine de nous
pardonner nos fautes & nos péchez que nous faisons contre sa loy & ses
commandemens. Et ainsi, par les prières des saincts au ciel & par nos
prières que nous faisons à sa divine majesté, ils nous donne ce que nous
avons besoing, & le Diable n'a nulle puissance sur nous, & ne peut faire de
mal; que s'ils avoient ceste croyance, qu'ils feroient comme nous, que le
Diable ne leur pourroit plus faire de mal & ne manqueroient de ce qu'ils
auroient besoing.
Note 24: (retour) Lescarbot fait sur ce passage la remarque suivante: «Je ne croy
point que cette théologie se puisse expliquer à ces peuples, quand même on
sçauroit parfaitement leur langue.» Il nous semble cependant que cette théologie
n'a rien qui soit beaucoup plus difficile à entendre que la fable rapportée par le
sagamo, puisque Champlain ne fait guère que lui raconter des faits historiques
qui ont au moins en leur faveur le mérite de la vraisemblance. Supposé, au reste,
que ce discours ne fût pas tout à fait à la portée de son interlocuteur, il n'en serait
pas moins une preuve du zèle et des bonnes intentions de Champlain.
Alors ledict Sagamo me dict qu'il advouoit ce que je disois. Je luy demandis
de quelle cérémonie ils usoient à prier leur Dieu. Il me dict, qu'ils n'usoient
point autrement de cérémonies, sinon qu'un chascun prioit en son coeur
comme il voulloit. Voilà pourquoy je croy qu'il n'y a aucune loy parmy eux,
ne sçavent que c'est d'adorer & prier Dieu, & vivent la plus part comme
bestes brutes, & croy que promptement ils seroient reduicts bons chrestiens,
si l'on habitoit leur terre; ce qu'ils desireroient la plus part.
Ils ont parmy eux quelques sauvages, qu'ils appellent Pilotoua 25, qui
parlent au Diable visiblement; & leur dict ce qu'il faut qu'ils fassent tant
pour la guerre que pour autres choses, & que s'il leur commandoit qu'ils allassent mettre en exécution quelque entreprise, ou tuer un François, ou un
autre de leur nation, ils obeïroient aussi tost à son commandement.
Note 25: (retour) Quoique Champlain ait pu tenir des sauvages le mot pilotoua
ou piletois, il paraît cependant qu'il leur est venu de la langue des Basques; c'est
du moins ce que dit le P. Biard (Relat. de la Nouv. Fr., édit. 1858, p. 17), en
parlant de l'aoutmoin, «que les Basques, dit-il, appellent Pilotois, c'est-à-dire,
sorcier.»
Aussi ils croyent que tous les songes qu'ils font sont véritables; & de faict il
y en a beaucoup qui disent aveoir veu & songé choses qui adviennent ou
adviendront. Mais, pour en parler avec vérité, ce sont visions du Diable, qui
les trompe & seduict. Voilà toute la créance que j'ay pu apprendre d'eux, qui
est bestiale.
Tous ces peuples, ce sont gens bien proportionnez de leurs corps, sans
aucune difformité; ils sont dispos, & les femmes bien formées, remplies &
potelées, de couleur basanée, pour la quantité de certaine peinture dont ils
se frottent, qui les faict devenir olivastres. Ils sont habillez de peaux; une
partie de leur corps est couverte, & l'autre partie descouverte. Mais l'hyver
ils remédient à tout, car ils sont habillez de bonnes fourrures, comme
d'orignac, loutre, castors, ours-marins, cerfs biches qu'ils ont en quantité.
L'hyver, quand les neiges sont grandes, ils font une manière de raquette qui
est grande deux ou trois fois comme celles de France, qu'ils attachent à
leurs pieds, & vont ainsi dans les neiges sans enfoncer, car autrement ils ne
pourroient chasser, ny aller en beaucoup de lieux.
Ils ont aussi une forme de mariage, qui est que quand une fille est en l'aage
de quatorze ou quinze ans, elle aura plusieurs serviteurs & amis, & aura
compagnie avec tous ceux que bon luy semblera; puis au bout de quelques
cinq ou six ans, elle prendra lequel il luy plaira pour son mary, & vivront
ainsi ensemble jusques à la fin de leur vie, si ce n'est qu'après avoir esté
quelque temps ensemble ils n'ont enfans, l'homme se pourra desmarier &
prendre autre femme disant que la sienne ne vaut rien. Pour ainsi les filles
sont plus libres que les femmes; or, despuis qu'elles sont mariées, elles sont
chastes, & leurs maris sont la pluspart jaloux, lesquels donnent des presens
au père ou parens de la fille qu'ils auront espousée. Voilà la cérémonie &
façon qu'ils usent en leurs mariages.