Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 17 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre III.

Ils estoient au nombre de mille personnes, tant hommes que femmes &

enfans. Le lieu de la poincte de Sainct Matthieu, où ils estoient

premièrement cabannez, est assez plaisant. Ils estoient au bas d'un petit

costeau plein d'arbres, de sapins & cyprès. A laditte poincte, il y a une petite

place unie, qui descouvre de fort loin; & au dessus dudict costeau, est une

terre unie, contenant une lieue de long, demye de large, couverte d'arbres; la

terre est fort sablonneuse, où il y a de bons pasturages. Tout le reste, ce ne

sont que montaignes de rochers fort mauvais. La mer bat autour dudict

costeau, qui asseiche prés d'une grande demy lieue de basse eau.

 

La resjouïssance que font les Sauvages après qu'ils ont eu victoire sur

leurs ennemis; leurs humeurs, endurent la faim, sont malicieux; leurs

croyances & fausses opinions, parlent aux Diables; leurs habits, &

comme ils vont sur les neiges; avec la manière de leur mariage, & de

l'enterrement de leurs morts.

 

CHAPITRE III.

 

Le 9e jour de Juin, les Sauvages commencèrent à se resjouïr tous

ensemble & faire leur tabagie, comme j'ay dict cy-dessus, & danser, pour

laditte victoire qu'ils avoient obtenue contre leurs ennemis. Or, aprés avoir

faict bonne chère, les Algoumequins, une des trois nations, sortirent de

leurs cabannes, & se retirèrent à part dans une place publique, feirent

arranger toutes leurs femmes & filles les unes prés des autres, & eux se

meirent derrière, chantant tous d'une voix comme j'ay dict cy devant. Aussi

tost toutes les femmes & filles commencèrent à quitter leurs robbes de

peaux, & se meirent toutes nues, monstrans leur nature, neantmoins parées

de matachias, qui sont patenoftres & cordons entrelacez, faicts de poil de

porc-espic, qu'ils teignent de diverses couleurs. Après avoir achevé leurs

chants, ils dirent tous d'une voix, ho, ho, ho; à mesme instant, toutes les

femmes & filles se couvroient de leurs robbes, car elles sont à leurs pieds, & s'arrestent quelque peu, & puis aussi tost recommençans à chanter, ils

laissent aller leurs robbes comme auparavant. Ils ne bougent d'un lieu en

dansant, & font quelques gestes & mouvemens du corps, levans un pied, &

puis l'autre, en frappant contre terre. Or, en faisant ceste danse, le Sagamo

des Algoumequins, qui s'appelle Besouat 23, estoit assis devant lesdittes

femmes & filles, au millieu de deux bastons où estoient les testes de leurs

ennemis pendues; quelques fois il se levoit, & s'en alloit haranguant &

disant aux Montagnés & Estechemins: «Voyez comme nous nous

resjouïssons de la victoire que nous avons obtenue sur nos ennemis: il faut

que vous en fassiez autant, affin que nous soyons contens.» Puis tous

ensemble disoient, ho, ho, ho. Retourné qu'il fut en sa place, le grand

Sagamo avecque tous ses compaignons despouillerent leurs robbes, estans

tous nuds hormis leur nature, qui est couverte d'une petite peau, & prindrent

chascun ce que bon leur sembla, comme matachias, haches, espées,

chauldrons, graisses, chair d'orignac, loup-marin, bref chascun avoit un

present, qu'ils allèrent donner aux Algoumequins. Aprés toutes ces

cérémonies, la danse cessa, & lesdicts Algoumequins, hommes & femmes,

emportèrent leurs presens dans leurs cabannes. Ils feirent encore mettre

deux hommes de chacune nation des plus dispos, qu'ils feirent courir, &

celuy qui fut le plus viste à la course eut un present.

 

Note 23: (retour) Probablement le même que Tessouat, grand sagamo des

Algonquins de l'Isle ou Kichesipirini. Quelques années plus tard, en 1613, ce

chef accueille l'auteur comme une vieille connaissance; et cependant ils n'avaient

pas dû se rencontrer depuis 1603; car on ne voit pas que Tessouat ait pris part

aux expéditions contre les Iroquois, ni qu'il soit descendu à la traite en 1611.

D'ailleurs, dans un manuscrit, tesouat peut très-bien se prendre pour besouat.

 

Tous ces peuples sont tous d'une humeur assez joyeuse; ils rient le plus

souvent; toutes fois ils sont quelque peu saturniens. Ils parlent fort

pozément, comme se voullant bien faire entendre, & s'arrestent aussi tost,

en songeant une grande espace de temps, puis reprennent leur parolle. Ils

usent bien souvent de ceste façon de faire parmy leurs harangues au conseil,

où il n'y a que les plus principaux, qui sont les anciens, les femmes &

enfants n'y assistent poinct.

 

Tous ces peuples patissent tant quelques fois, qu'ils sont presque constraints

de se manger les uns les autres, pour les grandes froidures & neiges, car les

animaux & gibier dequoy ils vivent se retirent aux pays plus chauts. Je tiens que qui leur monstreroit à vivre, & enseigneroit le labourage des terres &

autres choses, ils l'apprendroient fort bien; car je vous asseure qu'il s'en

trouve assez qui ont bon jugement, & respondent assez bien à propos sur ce

que l'on leur pourroit demander. Ils ont une meschanceté en eux, qui est

user de vengeance, & estre grands menteurs, gens en qui il ne fait pas trop

bon s'asseurer, sinon qu'avec raison & la force à la main; promettent assez,

& tiennent peu.

 

Ce sont la plus part gens qui n'ont point de loy, selon que j'ay pu veoir &

m'informer audict grand Sagamo, lequel me dict qu'ils croyoient

véritablement qu'il y a un Dieu, qui a créé toutes choses. Et lors je luy dy:

Puisqu'ils croyoient à un seul Dieu, comment est-ce qu'il les avoit mis au

monde, & d'où ils estoient venus? Il me respondit: «Aprés que Dieu eut fait

toutes choses, il print quantité de flesches, & les meit en terre; d'où il sortit

hommes & femmes, qui ont multiplié au monde jusques à prêtent, & sont

venus de ceste façon.» le luy respondy, que ce qu'il disoit estoit faux; mais

que véritablement il y avoit un seul Dieu, qui avoit créé toutes choses en la

terre & aux cieux. Voyant toutes ces choses si parfaictes, sans qu'il y eust

personne qui gouvernast en ce bas monde, il print du limon de la terre, & en

créa Adam nostre premier père. Comme Adam sommeilloit, Dieu print une

coste dudict Adam, & en forma Eve, qu'il luy donna pour compagnie, &

que c'estoit la vérité qu'eux & nous estions venus de ceste façon, & non de

flesches comme ils croyent. Il ne me dict rien sinon, qu'il advoüoit plustost

ce que je luy disois, que ce qu'il me disoit. Je luy demandis aussi, s'ils ne

croyoient point qu'il y eust autre qu'un seul Dieu. Il me dict que leur

croyance estoit, qu'il y avoit un Dieu, un Fils, une Mère & le Soleil,

qu'estoient quatre; neantmoins que Dieu estoit par dessus tous, mais que le

fils estoit bon, & le Soleil, à cause du bien qu'ils recevoient; mais la mère ne

valloit rien, & les mangeoit, & que le père n'estoit pas trop bon. Je luy

remonstray son erreur selon nostre foy, enquoy il adjousta quelque peu de

créance. Je luy demandis, s'ils n'avoient point veu ou ouy dire à leurs

ancestres que Dieu fust venu au monde. Il me dict qu'il ne l'avoit point veu;

mais qu'anciennement il y eut cinq hommes qui s'en allèrent vers le soleil

couchant, qui rencontrèrent Dieu, qui leur demanda: «Ou allez-vous?» Ils

dirent: «Nous allons chercher nostre vie.» Dieu leur respondit: «Vous la

trouverez icy.» Ils passèrent plus outre, sans faire estat de ce que Dieu leur

avoit dict, lequel print une pierre, & en toucha deux, qui furent transmuez en pierre, & dict de rechef aux trois autres: «Où allez-vous?» Et ils

respondirent comme à la première fois, & Dieu leur dit de rechef: «Ne

passez plus outre: vous la trouverez icy.» Et voyant qu'il ne leur venoit rien,

ils passerent outre, & Dieu print deux bastons, & il en toucha les deux

premiers, qui furent transmuez en bastons, & le cinquiesme s'arresta, ne

voullant passer plus outre. Et Dieu lui demanda de rechef: «Où vas-

tu?»—«Je vais chercher ma vie.»—«Demeure, & tu la trouveras.» Il

demeura sans passer plus outre, & Dieu luy donna de la viande, & en

mangea. Après avoir faict bonne chère, il retourna avecque les autres

sauvages, & leur raconta tout ce que dessus.

 

Il me dict aussy qu'une autre fois il y avoit un homme qui avoit quantité de

tabac (qui est une herbe dequoy ils prennent la fumée), & que Dieu vint à

cet homme, & luy demanda où estoit son petunoir; l'homme print son

petunoir, & le donna à Dieu, qui petuna beaucoup. Après avoir bien petuné,

Dieu rompit ledict petunoir en plusieurs pièces, & l'homme luy demanda:

«Pourquoy as-tu rompu mon petunoir? eh tu vois bien que je n'en ay point

d'autre.» Et Dieu en print un qu'il avoit, & le luy donna, luy disant: «En

voilà un que je te donne, porte-le à ton grand Sagamo, qu'il le garde, & s'il

le garde bien, il ne manquera point de chose quelconque, ny tous ses

compagnons.» Le dict homme print le petunoir, qu'il donna à son grand

Sagamo; lequel tandis qu'il l'eut, les sauvages ne manquèrent de rien du

monde; mais que du depuis le dict Sagamo avoit perdu ce petunoir, qui est

l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelques fois parmy eux. Je luy

demandis s'il croyoit tout cela; il me dict qu'ouy, & que c'estoit vérité. Or je

croy que voilà pourquoy ils disent que Dieu n'est pas trop bon. Mais je luy

repliquay, & luy dis, Que Dieu estoit tout bon, & que sans doubte c'estoit le

Diable qui s'estoit montré à ces hommes-là, & que s'ils croyoient comme

nous en Dieu, ils ne manqueroient de ce qu'ils auraient besoing; que le

soleil qu'ils voyaient, la lune & les estoilles, avoient esté créez de ce grand

Dieu, qui a faict le ciel & la terre, & n'ont nulle puissance que celle que

Dieu leur a donnée; que nous croyons en ce grand Dieu, qui par sa bonté

nous avoit envoyé son cher fils, lequel, conceu du Sainct Esprit, print chair

humaine dans le ventre virginal de la Vierge Marie, ayant esté trente-trois

ans en terre, faisant une infinité de miracles, ressuscitant les morts,

guerissant les malades, chassant les Diables, illuminant les aveugles,

enseignant aux hommes la volonté de Dieu son père, pour le servir, honorer & adorer, a espandu son sang, & souffert mort & passion pour nous & pour

nos péchez, & rachepté le genre humain, estant ensevely est ressuscité,

descendu aux enfers, & monté au ciel, où il est assis à la dextre de Dieu son

pere24. Que c'estoit là la croyance de tous les chrestiens, qui croyent au

Père, au Fils & au Saint Esprit, qui ne sont pourtant trois dieux, ains un

mesme & un seul dieu, & une trinité en laquelle il n'y a point de plus tost ou

d'après, rien de plus grand ne de plus petit; que la Vierge Marie, mère du

fils de Dieu, & tous les hommes & femmes qui ont vescu en ce monde

faisans les commandemens de Dieu, & enduré martyre pour son nom, & qui

par la permission de Dieu ont faict des miracles & sont saincts au ciel en

son paradis, prient tous pour nous ceste grande majesté divine de nous

pardonner nos fautes & nos péchez que nous faisons contre sa loy & ses

commandemens. Et ainsi, par les prières des saincts au ciel & par nos

prières que nous faisons à sa divine majesté, ils nous donne ce que nous

avons besoing, & le Diable n'a nulle puissance sur nous, & ne peut faire de

mal; que s'ils avoient ceste croyance, qu'ils feroient comme nous, que le

Diable ne leur pourroit plus faire de mal & ne manqueroient de ce qu'ils

auroient besoing.

 

Note 24: (retour) Lescarbot fait sur ce passage la remarque suivante: «Je ne croy

point que cette théologie se puisse expliquer à ces peuples, quand même on

sçauroit parfaitement leur langue.» Il nous semble cependant que cette théologie

n'a rien qui soit beaucoup plus difficile à entendre que la fable rapportée par le

sagamo, puisque Champlain ne fait guère que lui raconter des faits historiques

qui ont au moins en leur faveur le mérite de la vraisemblance. Supposé, au reste,

que ce discours ne fût pas tout à fait à la portée de son interlocuteur, il n'en serait

pas moins une preuve du zèle et des bonnes intentions de Champlain.

 

Alors ledict Sagamo me dict qu'il advouoit ce que je disois. Je luy demandis

de quelle cérémonie ils usoient à prier leur Dieu. Il me dict, qu'ils n'usoient

point autrement de cérémonies, sinon qu'un chascun prioit en son coeur

comme il voulloit. Voilà pourquoy je croy qu'il n'y a aucune loy parmy eux,

ne sçavent que c'est d'adorer & prier Dieu, & vivent la plus part comme

bestes brutes, & croy que promptement ils seroient reduicts bons chrestiens,

si l'on habitoit leur terre; ce qu'ils desireroient la plus part.

 

Ils ont parmy eux quelques sauvages, qu'ils appellent Pilotoua 25, qui

parlent au Diable visiblement; & leur dict ce qu'il faut qu'ils fassent tant

pour la guerre que pour autres choses, & que s'il leur commandoit qu'ils allassent mettre en exécution quelque entreprise, ou tuer un François, ou un

autre de leur nation, ils obeïroient aussi tost à son commandement.

 

Note 25: (retour) Quoique Champlain ait pu tenir des sauvages le mot pilotoua

ou piletois, il paraît cependant qu'il leur est venu de la langue des Basques; c'est

du moins ce que dit le P. Biard (Relat. de la Nouv. Fr., édit. 1858, p. 17), en

parlant de l'aoutmoin, «que les Basques, dit-il, appellent Pilotois, c'est-à-dire,

sorcier.»

 

Aussi ils croyent que tous les songes qu'ils font sont véritables; & de faict il

y en a beaucoup qui disent aveoir veu & songé choses qui adviennent ou

adviendront. Mais, pour en parler avec vérité, ce sont visions du Diable, qui

les trompe & seduict. Voilà toute la créance que j'ay pu apprendre d'eux, qui

est bestiale.

 

Tous ces peuples, ce sont gens bien proportionnez de leurs corps, sans

aucune difformité; ils sont dispos, & les femmes bien formées, remplies &

potelées, de couleur basanée, pour la quantité de certaine peinture dont ils

se frottent, qui les faict devenir olivastres. Ils sont habillez de peaux; une

partie de leur corps est couverte, & l'autre partie descouverte. Mais l'hyver

ils remédient à tout, car ils sont habillez de bonnes fourrures, comme

d'orignac, loutre, castors, ours-marins, cerfs biches qu'ils ont en quantité.

L'hyver, quand les neiges sont grandes, ils font une manière de raquette qui

est grande deux ou trois fois comme celles de France, qu'ils attachent à

leurs pieds, & vont ainsi dans les neiges sans enfoncer, car autrement ils ne

pourroient chasser, ny aller en beaucoup de lieux.

 

Ils ont aussi une forme de mariage, qui est que quand une fille est en l'aage

de quatorze ou quinze ans, elle aura plusieurs serviteurs & amis, & aura

compagnie avec tous ceux que bon luy semblera; puis au bout de quelques

cinq ou six ans, elle prendra lequel il luy plaira pour son mary, & vivront

ainsi ensemble jusques à la fin de leur vie, si ce n'est qu'après avoir esté

quelque temps ensemble ils n'ont enfans, l'homme se pourra desmarier &

prendre autre femme disant que la sienne ne vaut rien. Pour ainsi les filles

sont plus libres que les femmes; or, despuis qu'elles sont mariées, elles sont

chastes, & leurs maris sont la pluspart jaloux, lesquels donnent des presens

au père ou parens de la fille qu'ils auront espousée. Voilà la cérémonie &

façon qu'ils usent en leurs mariages.