Oeuvres de Champlain
Chapitre V.
qui est salée, c'est-à-dire, à la baie d'Hudson, mais bien seulement de Tadoussac
à la source du Saguenay; ce qui est tout différent.
Note 30: (retour) La bonne foi avec laquelle Champlain consulte les sauvages
pour en apprendre ce qu'il ne pouvait reconnaître de ses yeux, contraste
singulièrement avec l'incrédulité de Lescarbot. Champlain, sur le simple récit des
sauvages, avait assez bien compris la position de la baie d'Hudson, et Lescarbot,
plusieurs années après la découverte faite, disait encore: «Toutesfois je ne
voudrois aisément croire lesdits Anglois disans qu'il se trouve une mer dans les
terres au cinquantième degré: car il y a longtemps qu'elle seroit découverte, étant
si voisine de Tadoussac, & en même élévation» (liv. III, ch. IX).
Partement de Tadousac pour aller au Sault, la description des isles du
Lievre, du Coudre, d'Orléans, & de plusieurs autres isles & de nostre
arrivée à Quebec.
CHAPITRE V.
Le mercredy, dix-huictiesme jour de juin, nous partismes de Tadousac,
pour aller au Sault 31. Nous passasmes prés d'une isle qui s'appelle l'Isle au
Lievre32 qui peut estre à deux lieues de la terre de la bande du Nort, & à
quelques sept lieues dudict Tadousac, & à cinq lieues 33 de la terre du Su.
Note 31: (retour) Le saut Saint-Louis.
Note 32: (retour) Cette île fut ainsi appelée par Jacques Cartier, parce que, à son
retour en 1536, il y trouva quantité de lièvres. Elle porte encore le même nom
aujourd'hui.
Note 33: (retour) Environ deux lieues et demie. La côte du sud, beaucoup moins
élevée que celle du nord, paraît être à une bien plus grande distance qu'elle n'est
réellement.
De l'Isle au Lievre, nous rangeasmes la coste du Nort environ demye lieue
34, jusques à une poincte qui advance à la mer, où il faut prendre plus au
large. Laditte poincte est à une lieue d'une isle qui s'appelle L'Isle au Coudre, qui peut tenir environ deux lieues de large, & de laditte isle à la
terre du Nort, il y a une lieue. Laditte isle est quelque peu unie, venant en
amoindrissant par les deux bouts, au bout de l'Ouest, il y a des prairies 35 &
poinctes de rochers qui advancent quelque peu dans la riviere. Laditte isle
est quelque peu agréable pour les bois qui l'environnent. Il y a force ardoise,
& la terre quelque peu graveleuse; au bout de laquelle il y a un rocher qui
advance à la mer environ demye lieue. Nous passasmes au Nort de laditte
isle, distante de l'Isle au Lievre de douze Lieues.
Note 34: (retour) Par ce qui suit, on voit qu'il faut lire ici dix ou douze lieues: car
cette pointe, qui avance à la mer et qui est à une lieue, ou un peu plus, de l'île aux
Coudres, ne peut être que le cap aux Oies.
Note 35: (retour) Cette partie de l'île s'appelle encore aujourd'hui les Prairies.
Le jeudy suyvant, nous en partismes, & vinsmes mouiller l'ancre à une anse
dangereuse du costé du Nort, où il y a quelques prairies & une petite
riviere36 où les sauvages cabannent quelques-fois. Cedict jour, rangeant
tousjours laditte coste du Nort jusques à un lieu où nous relaschasmes pour
les vents qui nous estoient contraires, où il y avoit force rochers & lieux fort
dangereux, nous fusmes trois jours en attendant le beau temps. Toute ceste
coste n'est que montaignes tant du costé du Su, que du costé du Nort, la
pluspart ressemblant à celle du Saguenay.
Note 36: (retour) La Petite-Rivière a toujours gardé son nom depuis.
Le dimanche, vingt-deuxiesme jour dudict mois, nous en partismes pour
aller à l'isle d'Orléans 37, où il y a quantité d'isles à la bande du Su,
lesquelles sont basses & couvertes d'arbres, semblans estre fort agréables,
contenans (selon ce que j'ay pu juger) les unes deux lieues & une lieue, &
autres demye; autour de ces isles ce ne sont que rochers & basses fort
dangereux à passer, & sont esloignées quelques deux lieues de la grand'terre
du Su. Et de là, vinsmes ranger à l'isle d'Orléans, du costé du Su. Elle est à
une lieue de la terre du Nord, fort plaisante & unie, contenant de long huict
lieues 38. Le costé de la terre du Su est terre basse, quelques deux lieues
avant en terre; lesdittes terres commencent à estre basses à l'endroict de
laditte isle, qui peut estre à deux lieues de la terre du Su. A passer du costé
du Nort, il y faict fort dangereux pour les bancs de sables, rochers qui sont
entre laditte isle & la grand'terre, & asseiche presque toute de basse mer.
Note 37: (retour) Cette île, suivant Thévet (Grand Insulaire), était appelée par les
sauvages Minigo (peut-être Ouinigo, de l'Algonquin Ouindigo, ensorcelé).
«J'avois oublié à vous dire, que une isle nommée des françoys Orléans & des
sauvages Minigo, est l'endroit où la rivière est la plus estroicte...... L'isle de
Minigo sert de retraite au peuple de ce pays, pour se retirer lorsqu'ils sont
poursuivis de leurs ennemis...... Les François,» ajoute-t-il plus loin, «la
nommèrent Isle d'Orléans, en l'honneur d'un fils de France, qui lors vivoit, & se
nommoit lors de Valois, Duc D'Orléans, fils de ce grand Roy Françoys de Valois,
premier du nom.» Si ce nom d'Orléans remonte, comme l'affirme Thévet, à un
fils de François I, ce ne peut être que Henri II, qui porta le titre de Duc d'Orléans
jusqu'à la mort de son frère aîné François, c'est-à-dire, jusqu'à l'année 1536; car,
cette année-là même, Jacques Cartier, en retournant de son second voyage, dit
«vinsmes poser au bas de l'isle d'Orléans, environ douze lieues de Saincte
Croix.» Il faut donc supposer ou bien que le nom de Bacchus, donné à cette île
par Cartier lui-même l'automne précédent, aura été changé pendant l'hiver que
les Français passèrent ici, ou bien que cette île avait déjà reçu son nom de
quelque voyageur inconnu; ce qui n'est guère probable, puisque alors Cartier, qui
devait le savoir aussi bien en remontant le fleuve qu'en descendant, ne pouvait,
sans inconvenance, substituer un nom assez indifférent en lui-même, à celui d'un
fils de France, du fils de son bienfaiteur.
Note 38: (retour) Sept lieues.
Au bout de laditte isle, je vy un torrent d'eau 39, qui desbordoit de dessus
une grande montaigne 40 de laditte riviere de Canadas, & dessus laditte
montaigne est terre unie & plaisante à veoir, bien que dedans lesdittes terres
l'on voit de haultes montaignes, qui peuvent estre à quelques vingt ou vingt-
cinq lieues dans les terres 41, qui sont proches du premier sault du
Saguenay.
Note 39: (retour) L'auteur donna plus tard à ce torrent d'eau le nom de
Montmorency, qu'il porte encore aujourd'hui. Dans la carte des environs de
Québec qu'il publia en 1613, il l'appelle «le grand sault de Montmorency.» Dans
l'édition de 1632, il ajoute: «Que j'ay nommé le sault de Montmorency.»
Note 40: (retour) C'est-à-dire, un côteau très-escarpé, haut d'environ 300 pieds.
Note 41: (retour) Ces montagnes, qui forment la chaîne des Laurentides, ne sont
pas aussi éloignées; mais elles s'étendent en effet jusqu'au bassin du Saguenay.
Nous vinsmes mouiller l'ancre à Québec 42, qui est un destroict de laditte
riviere de Canadas, qui a quelque trois cens pas de large 43. Il y a à ce
destroict, du costé du Nort, une montaigne assez haulte, qui va en abaissant
des deux costez; tout le reste est pays uny & beau, où il y a de bonnes terres
pleines d'arbres, comme chesnes, cyprès, boulles, sapins & trembles, & autres arbres fruictiers sauvages, & vignes, qui faict qu'à mon opinion, si
elles estoient cultivées, elles seroient bonnes comme les nostres. Il y a, le
long de la coste dudict Québec, des diamants dans des rochers d'ardoyse,
qui sont meilleurs que ceux d'Alençon. Dudict Québec jusques à l'isle au
Coudre, il y a 29 lieues 44.
Note 42: (retour) C'est ici la première fois que l'on rencontre le nom de Québec,
pour désigner ce que Jacques Cartier appelle tantôt Stadaconé, tantôt Canada.
Tous ces noms, sans se contredire ou s'exclure, expriment, suivant la langue et le
génie des sauvages, comme une nuance particulière du tableau pittoresque que
présente le site de Québec. Stadaconé était bâti sur l'aile que forme la pointe du
cap aux Diamants; or, suivant Mgr Laflèche, stadaconé, dans le dialecte cris ou
algonquin, veut dire aile, quoique d'autres linguistes prétendent reconnaître dans
ce mot une origine huronne (voir Hist. de la Colonie française en Canada, I,
532, note 1). Le mot Canada, dont Cartier nous donne lui-même la signification
(«ils appellent une ville canada»), semble avoir désigné l'importance relative que
devait avoir Stadaconé par l'avantage même de sa position. Enfin, il est naturel
de supposer que les sauvages, après la disparition ou le déplacement de
Stadaconé, n'aient pas trouvé, pour désigner le même lieu, d'expression plus juste
que celle de Kébec ou Québec, qui veut dire, comme le remarque ici Champlain,
détroit, rétrécissement, et même quelque chose de plus expressif, c'est bouché.
Ce passage resserré entre deux côtes escarpées, est peut-être ce qui frappe
davantage le voyageur qui remonte le Saint-Laurent, jusque là si large et si
majestueux. Or les sauvages du bas du fleuve, et les Micmacs en particulier, se
servent encore actuellement du même mot Kebec, pour signifier un lieu ou l'eau
se rétrécit ou se referme. Inutile de réfuter ici les opinions plus ou moins
ingénieuses, qui Veulent trouver l'origine du nom de Québec dans l'exclamation
d'un matelot normand, quel bec! c'est-à-dire, quel cap! ou dans les armes de
certain comte ou seigneur de Normandie. En face de toutes ces suppositions, il y
a toujours les témoignages imposants de Champlain et de Lescarbot, qui
affirment que ce mot est sauvage. (Voir le Cours d'Histoire de M. Ferland, I, 90,
note 3.)
Note 43: (retour) Le fleuve, devant Québec, a un quart de lieue de large.
Note 44: (retour) Ce chiffre est de beaucoup trop fort; la copie originale portait
probablement 19. Il y a environ 18 lieues.
De la poincte Sainte Croix, de la riviere de Batiscan; des rivieres,
rochers, isles, terres, arbres, fruicts, vignes & beaux pays qui sont
depuis Quebec, jusques aux Trois Rivieres.