Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 160 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre III.

 

Pendant l'hyver quelques uns de nos sauvages furent aux habitations des

Flamands, lesquels les sauvages dudit pays solliciterent les nostres de faire

la guerre aux Yrocois, qui leurs avoient tué vingt quatre sauvages & cinq

Flamands qui ne leurs avoient voulu donner partage, pour aller faire la

8 guerre à une nation appellée les Loups ausquels lesdits Yrocois vouloient

du mal, & pour engager nos sauvages à ceste guerre, qui avoient la paix

avec lesdits Yrocois, ils leurs donnèrent des presens de colliers de

pourcelaine, pour faire donner à quelques Chefs, comme au reconcilié &

autres, afin de rompre cette paix. Ces Messagers estans de retour donnèrent

les colliers aux Chefs, qui les ayant receuz délibérèrent de s'assembler bon

nombre, avec les Algommequins & autres nations, & s'en aller treuver les

Flamands & sauvages pour faire une grande assemblée ruiner les villages

Yrocois, avec lesquels au precedent ils avoient paix, n'estans qu'à deux

journées d'eux, & douze de Québec. Il y avoit plusieurs de nos sauvages qui

ne vouloient point ceste guerre, ains la continuation de la paix avec les

Yrocois, & ce qui fut cause d'un grand trouble entre ces peuples, desquelles

nouvelles je n'avois encore rien sceu que par un Capitaine sauvage des

nostres, appelle Mahigan Aticq, qui ne voulut consentir à ceste guerre, que

premier il n'eust eu mon advis, ce que je luy promis: il me discourut fort

particulièrement de toute ceste affaire, jugeant où cela pouvoit aller, car

l'importance n'estoit pas seulement de ruiner les Yrocois comme ennemis

des Flamands, mais le tout tiroit à plus grande consequence, que je passeray

sous silence.

 

Je dis audit Mahigan Aticq que je luy sçavois bon gré de m'avoir donné cet

advis, mais que je treuvois fort mauvais, comme ledit reconcilié & autres

avoient pris ces presens, & délibéré ceste guerre sans m'en advertir, veu que

9 c'estoit moy qui m'estois entremeslé de faire la paix pour eux avec lesdits

Yrocois, considerant le bien qui leur en arrivoit de voyager librement amont

la grande riviere, & dans les autres lieux, autrement n'estant qu'en peur de

jour en jour, de se voir massacrer & pris prisonniers, eux, leurs femmes & enfans, comme ils avoient esté par le passé: la où recommençant ceste

guerre, c'estoit rentrer de fiévre en chault mal, & que pour moy je ne

pouvois consentir à une meschanceté: qu'eux & moy leur avions donné

parole de ne leurs faire aucune guerre, sans qu'au préalable ils ne nous en

eussent donné suject, & que pour ceux qui entreprenoient ceste affaire,

touchant la guerre sans nous en communiquer, je ne les tenois point pour

mes amis, mais ennemis, & que s'ils faisoient cela sans quelque suject, je ne

les voulois point voir à Québec, que néanmoins où je treuverois lesdits

Yrocois je les assisterois comme amis, contre les sauvages proche des

Flamands, qui estoient ennemis comme leurs ayant fait la guerre, estant allé

autre fois aux Mahiganaticois, qui sont ceux de ceste mesme nation qui

nous avoient tué malheureusement de nos hommes, que pour le reconcilié

s'il avoit pris ces presens, que je ne le voulois plus voir ny tenir pour mon

amy, s'il ne les renvoyoit, n'aller en guerre s'il les retenoit, que c'estoit estre

de mauvaise foy, que promettre une chose pour en faire une autre, & que se

laisser corrompre pour des presens, & je ne pouvois que penser de telles

personnes, & que si on leurs en donnoit pour faire quelque meschanceté

contre nous, ils le feroient. Et entre autres discours tendant à cet effect, il

0 me dit que j'avois raison, & qu'il falloit aller en diligence aux trois Rivieres,

au Conseil qui se devoit delibérer, & que mesme il y en avoit quelque

nombre qui vouloient aller faire une course au pays desdits Yrocois pour en

attraper quelques-uns, premier qu'aller vers les Flamans, si je n'y allois ou

envoyois, & me pria instamment d'y envoyer puis que ma commodité ne le

pouvoit permettre d'y aller; d'autant, me dit-il, qu'ils ne me voudroient pas

croire de ce que je pourrois leur dire de sa part: mais y envoyant ils verront

la vérité, & ce que tu desires. Sur ce je me délibère d'y envoyer Boullé mon

beau frere avec un truchement, le lendemain le reconcilié me vint treuver,

qui avoit ouy quelque vent que je sçavois quelque chose de cette affaire, je

luy fis fort froide réception, & ne me peus empescher de luy tesmoigner le

desplaisir que j'en avois: il me dit qu'il ne sçavoit rien de cette affaire, mais

jugeant que j'estois bien certain de tout ce qui se passoit, il s'en alla

doucement s'embarquer en un Canau, va au trois Rivieres premier que mon

beau-frère & ledit Mahigan aticq y fussent, où il tesmoigna n'avoir agréable

cette guerre, & se montera aussi contraire comme il y avoit esté porté, mais

quelques Algommequins estoient partis pour aller en leur pays, & de là à la

guerre sans nostre sceu, qui occasionna du malheur tant pour nos Sauvages

que pour nous, comme il sera dit cy-aprés.

Le 9 dudit mois de May j'envoyay mon beau-frere pour aller à cette

assemblée 30 lieues de Québec amont ledit fleuve, où ils s'assemblerent

1 tous pour prendre la resolution: la moitié desiroit la continuation de la

guerre, autres de la paix: il fut en fin resolu de ne rien faire jusques à ce que

tous les vaisseaux fussent arrivez, & que les Sauvages d'autres nations

seroient assemblés, ce qui occasionna mon beau-frère de revenir le 21 dudit

mois, & me dit ce qui avoit esté resolu. Le Pere Joseph Recolet baptisa un

petit Sauvage de l'aage de 18 à 20 ans, qui fut nommé Louys656, au nom du

Roy, le 23 de May. Quelque temps après il s'en retourna avec les Sauvages,

comme fit un autre 657 qui avoit esté instruit en France, qui sçavoit bien lire,

escrire, & passablement parler latin.

 

Note 656: (retour)

 

Ce jeune sauvage était Néogaouachit, fils aîné de Choumin, surnommé le Cadet.

Il fut baptisé dans la chapelle de la cour à Notre-Dame-des-Anges, le jour de la

Pentecôte, qui tombait cette année le 23 mai, et fut tenu sur les fonts par

Champlain lui-même et par Madame Hébert. Pour quelque raison de prudence,

l'auteur ne permit pas que le baptême eût lieu à l'église paroissiale. Après la

cérémonie, on donna un grand festin à tous les sauvages, et Champlain voulut

que son filleul vînt à l'habitation dîner à sa propre table. (Sagard, Hist. du

Canada, pp. 541-563.)

 

Note 657: (retour)

 

L'auteur paraît faire ici allusion à Pierre-Antoine Pastedechouan. (Voir Prem.

établiss. de la Foy, I, 363; et Relat. 1633, p. 6.)

 

Le 7 de juin arriva un Canau où il y avoit deux François qui m'apportoient

lettres des sieurs de la Ralde & d'Emery de Caen, qui estoient arrivez à

Tadoussac le dernier de May 1627.

 

Le 9 dudit mois de juin arriva ledit Emery, lequel ayant deschargé & pris ce

qui luy estoit necessaire pour sa retraitte, il s'en alla au trois Rivieres, &

après luy avoir dit ce qui s'estoit passé de cette affaire touchant cette guerre,

& l'utilité que la paix nous apporteroit de ce costé-là si on pouvoit la

continuer: mais comme Emery fut arrivé où estoient les Sauvages, il ne

sceut tant faire, ny tous lesdits Sauvages, qui estoient là, que neuf ou dix

2 jeunes hommes écervelez n'entreprinsent d'aller à la guerre, ce qu'ils firent

sans qu'on les peust empescher, pour le peu d'obeissance qu'ils portent à

leurs chefs, ils furent par la riviere des Yrocois, arrivant au lacq de Champlain, où ils rencontrerent un Canau dans lequel estoit trois Yrocois,

qui sous feinte d'estre encore amis, les prirent, un se sauva, & amenèrent les

deux aux trois rivieres, de là ils retournèrent devant la riviere des Yrocois,

où se devoit faire la traitte, & là commencèrent à mal traitter ces deux

prisonniers en leur donnant plusieurs coups de bâtons & arrachant à l'un les

ongles des mains, & se delibérant les faire mourir, les faisant promener de

Cabanne en Cabanne, & contraignant de chanter comme est leur coustume,

voila ce qui fut cause de l'esperance rompue de cette paix par accident.

Cependant ledit sieur Emery faisoit ce qu'il pouvoit en suitte de l'advis que

je luy avois donné de maintenir cette paix avec les Yrocois, leur

remonstrant le peu de foy & de parole, & ne pouvant rien faire avec eux, il

m'escrivit une lettre, me faisant entendre toutes les nouvelles: que ma

presence y eust esté fort requise, ce qui fut cause qu'aussitost je

m'embarquay dans un Canau avec Mahigan aticq qui fut le quatorziesme de

Juillet, où arrivant au lieu où estoient lesdits prisonniers, je sceu que le

mesme jour le Reconcilié avoit coupé les cordes desquelles ils estoient liez,

ne desirant pas qu'il mourussent que premièrement ils ne m'eussent veu, &

tenu conseil sur ce qu'ils devoient faire. Après avoir sceu toutes ces

nouvelles dudit Emery, je fus à terre voir nos Sauvages & lesdits prisonniers

3 qui se disoient frères, l'un aagé de vingt huict ans, beau Sauvage, & très-

bien proportionné, & l'autre de dix-sept, qui me donnèrent de la compassion

de les voir, & bien aise de ce qu'ils avoient esté delivrez des tourments

qu'on leur vouloit faire souffrir.

 

Le conseil fut assemblé sur ce que je leurs dy qu'ils avoient fait une grande

faute de permettre à ces Sauvages d'avoir esté à la guerre, & grande lascheté

à ceux qui y avoient esté d'avoir eu si peu de courage que les prendre sous

ombre d'amitié, & les ayant si mal traittez comme ils avoient fait, &

qu'asseurément cela leur pourroit estre vendu fort cher si l'on n'y trouvoit

quelque remède, que les ennemis ne pourroient plus avoir subject de se fier

en leurs paroles, que cecy estoit la deuxiesme mechanceté qu'ils leurs

avoient faicte, & l'autre estoit qu'allant traitter de paix avec lesdits Yrocois,

qui les avoient bien receus, cependant en s'en retournant ils avoient

assommé un des leurs, & que leur bonté leur avoit pardonné.

 

Estans tous assemblez je leur donnay à entendre qu'ils considerassent

combien de bien ils recevoient de la paix au prix de la guerre, qui n'apporte que plusieurs malheurs, qu'ils sçavoient comme ils en avoient esté par le

passe: que pour nous cela nous importoit fort peu: mais que la compaission

que nous avions de leur misere nous obligeoit, les aymant comme frères, de

les assister de nostre bon conseil, de nos forces contre leurs ennemis quand

ils voudroient leur faire la guerre mal à propos, laquelle ils n'avoient encore

4 commencée si ce n'estoit les subjects qu'ils leurs en avoient donné, dont ils

pourroient en avoir du ressentiment si nous ne taschions d'y apporter le

remède, & aussi qu'ils sçavoient bien que la guerre estant, toute la riviere

leur seroit interdite & n'y pourroient chasser ny pescher librement sans

courir de grands dangers, crainte & apprehension, & eux principalement qui

n'avoient point de demeure arrestée, vivans errans par petites troupes

escartées, dont ils se rendent autant plus foibles, & que s'ils estoient tous

assemblez en un lieu comme font leurs ennemis, & que c'est ce qui les rend

forts. De plus qu'ils considerassent combien ils pourroient endurer de

necessitez pour ce subject: Ainsi se tindrent plusieurs autres discours, que

pour moy recognoissant l'utilité de la continuation de cette paix il eust esté à

propos de bien traitter les deux prisonniers, les renvoyer sans aucun mal, &

donner quelque presens aux chefs de leurs villages pour payer la faute qu'ils

avoient commises en la prise de ces deux prisonniers, suivant leurs

coustumes, & remonstrant aussi qu'ils n'avoient pas esté pris du

consentement des Capitaines ny des Anciens, mais de jeunes fols, &

inconsiderez qui avoient fait cela, dont tous en avoient conceu un grand

desplaisir.

 

La pluspart, & tous d'un consentement, après que chaque Capitaine eut fait

sa harangue, ils se resolurent de renvoyer l'un des prisonniers avec le

Reconcilié qui s'y offrit, & deux autres Sauvages, accompagnez de presens

pour donner aux Capitaines des villages ou ils alloient mener le prisonnier,

laissant l'autre en ostage jusques à leur retour: & pour faire plus valoir leur

5 Ambassade, ils nous demandèrent un François avec eux: le leur dis que s'il

y en avoit quelques-uns qui y voulussent aller, que pour moy j'en estois

comptant: il s'en treuva deux ou trois moyennant qu'on leur donnast quelque

gracieuseté pour leur peine, & la risque qu'ils pouvoient courir en ce

voyage, l'un d'eux appellé Pierre Magnan, qui avec la volonté qu'il avoit, &

la commodité qu'on luy promit, il se delibere de faire le voyage avec le

Reconcilié, deux Sauvages & l'Yrocois, lesquels s'accommodèrent des

choses les plus necessaires, & partirent le 24 dudit mois, & moy le mesme jour m'en retournay à Quebec, où j'arrivay le lendemain, y trouvant ledit du

Pont, qui estoit arrivé le 17 lequel me dist que ledit sieur de Caen voyant

qu'il ne s'estoit point embarqué en la Flecque, vaisseau qui venoit pour la

pesche de Baleine, qu'il luy avoit escrit & prie que s'il treuvoit moyen de

passer en quelque vaisseau pour s'en venir hyverner en ce lieu qu'il luy

feroit un singulier plaisir, pour avoir l'administration des choses qui

dependoient de son service.

 

Ce que voyant, tout incommodé qu'il estoit, pour l'instante prière qu'il luy

en avoit faicte, il s'estoit embarqué en un vaisseau de Honnefleur pour venir

à Gaspay & de là prit une double chalouppe avec six à sept Matelots & son

petit fils pour s'en venir à Québec, où en chemin il avoit receu de grandes

incommoditez de ses gouttes, ce qui en effect estonna un chacun, & mesme

ledit de la Ralde, à ce qu'il me dist, qu'il n'eust jamais creu que ledit du Pont

eust voulu se mettre en un tel risque ayant l'incommodité qu'il avoit.

 

6 658 Ledit Emery me manda que depuis mon département frère Gervais

Recolet avoit baptisé un Sauvage appelle Tregatin659, lequel estant proche

de la mort le voulut estre, & le demanda trois fois, ne voulant adjouter foy

aux superstitions des Sauvages, promettant que si Dieu luy redonnoit la

santé il se feroit instruire aussitost après son baptesme, il recouvra la santé,

mais il n'a pas suivy ce qu'il avoit promis, le tout à sa plus grande

condemnation, si Dieu ne l'assiste.

 

Note 658: (retour)

 

Le P. Gervais Mohier était arrivé l'année précédente. (Prem. établiss. de la Foy, I,

342.)

 

Note 659: (retour)

 

C'est le nom que les Français donnaient à Napagabiscou. Sa maladie et son

baptême sont rapportés au long dans Sagard, Hist. du Canada, liv. II, ch. XXXV.

 

Mort & assassinat de Pierre Magnan, François, du chef des Sauvages

appelle Réconcilié, & d'autres deux Sauvages. Retour d'Emery de Caen &

du Père l'Allemand à Québec. Necessitez en la Nouvelle France.