Oeuvres de Champlain
Chapitre Premier.
e sieur de Poitrincourt père ayant obtenu un don du Sieur de Mons, en vertu
de sa commission, de quelques terres adjacentes au port Royal, qu'il avoit
abandonnées, l'habitation demeurant en son entier, ledit Sieur de
Poitrincourt fait tout devoir de l'habiter, & y laisse son fils Sieur de
Biencourt, lequel pendant qu'il excogite les moyens de s'y pouvoir establir,
les Rochelois & les Basques l'assistent en la plus grande partie des
embarquemens, souz esperance d'avoir les pelleteries par leur moyen: mais
son dessein ne luy réussit pas comme il desiroit. Car Madame de
Guercheville très-charitable, s'entremet en ceste affaire en faveur &
consideration des Pères Jesuites. En voicy le discours.
Ledit sieur Jean de Poitrincourt, avant que le sieur de Mons partist de la
nouvelle France, luy demanda en don le Port Royal, qu'il luy accorda, à
condition que dans deux ans en suitte ledit sieur de Poitrincourt s'y
transporteroit avec plusieurs autres familles, pour cultiver & habiter le pays;
ce qu'il promit faire, & en l'an 1607, le feu Roy Henry le Grand luy ratifia
& confirma ce don, & dit au feu Reverend Père Coton qu'il vouloit se servir
de leur Compagnie en la conversion des Sauvages, promettant deux mille
livres pour leur entretien. Le Père Coton obéît au commandement de sa
Majesté; & entre autres de leurs Peres se presenta le Pere Biard, pour estre
employé en un si sainct voyage: & l'an 1608, il fut envoyé à Bordeaux, où il
demeura long temps sans entendre aucunes nouvelles de l'embarquement
pour Canada.
L'an 1609. le sieur de Poitrincourt arriva à Paris: le Roy en estant adverty,
& ayant sceu que contre l'opinion de sa Majesté il n'avoit bougé de France,
se fascha fort contre luy. Mais pour contenter sadite Majesté, il s'équipe
pour faire le voyage. Sur cette resolution le Père Coton offre luy donner des
Religieux: sur quoy ledit sieur de Poitrincourt luy dit qu'il seroit meilleur
d'attendre jusques en l'an suivant, promettant qu'aussi tost qu'il seroit arrivé
au port Royal, il renvoyeroit son fils, avec lequel les PP. Jesuites
viendroient.
De faict l'an 1610, ledit sieur de Poitrincourt s'embarqua sur la fin de
Fevrier, & arriva au port Royal au mois de Juin suivant, où ayant assemblé
le plus de Sauvages qu'il peut, il en fit baptiser environ 25 le jour de sainct
Jean Baptiste, par un Prestre appelle Messire Josué Fleche, surnommé le
Patriarche.
Peu de temps après il renvoya en France le sieur de Biencourt son fils, aagé
d'environ 19 ans, pour apporter les bonnes nouvelles du baptesme des
Sauvages 192, & faire en sorte qu'il fust en brief secouru de vivres, dont il
estoit mal pourveu, pour y passer l'hyver.
Note 192: (retour)
Lescarbot nous a conservé les noms de vingt-et-un sauvages baptisés à Port
Royal par un prêtre du diocèse de Langres, nommé Jessé Fléché. (Hist. de la
Nouv. France, liv. V, ch. VIII.)
Le Reverend Père Christoffe Balthazar, Provincial, commit pour aller avec
le sieur de Biencourt, les Peres Pierre Biart, & Remond Masse193; le Roy
Louys le Juste leur ayant fait delivrer cinq cents escus promis par le feu
Roy son père, & plusieurs riches ornemens donnez par les Dames de
Guercheville & de Sourdis. Estans arrivez à Dieppe, il y eut quelque
contestation entre les Pères Jesuites, & des marchands194, ce qui fut cause
que lesdits Pères se retirèrent en leur Collège d'Eu.
Note 193: (retour)
Enemond Massé. (Voir Hist. de la Colonie française en Canada, t. I, note de la p.
101.)
Note 194: (retour)
Ces marchands étaient Duchesne et Dujardin, tous deux de la religion prétendue
reformée. (Relat. du P. Biart, ch. XII.—Lescarbot, liv. V, ch. X.—Asseline, ms.
de Dieppe.)
Ce qu'ayant sceu Madame de Guercheville, fut fort indignée de ce que de
petits marchands avoient esté se outrecuidez d'avoir offensé, & traversé ces
Peres, dit qu'ils devoient estre punis, mais tout leur chastiement fut qu'ils ne
furent receus à l'embarquement. Et ayant sceu que l'équipage ne se
monsteroit qu'à quatre mil livres, elle fit une queste en la Cour, & par cet
office charitable elle recueillit ladite somme dont elle paya les marchands qui avoient troublé lesdits Pères, & les fit casser de toute association: & du
reste de ceste somme, & d'autres grands biens, fit un fonds pour l'entretien
desdits Peres, ne voulant qu'ils fussent à charge au sieur de Poitrincourt, &
faire en sorte que le profit qui reviendroit des pelleteries & des pesches que
le navire remporteroit, ne reviendroit point au profit des associez, & autres
marchands, mais retourneroit en Canada, en la possession des Sieurs Robin
& de Biencourt, qui l'employeroient à l'entretien du port Royal & des
François qui y resident.
A ce subject fut conclu & arresté que cet argent de Madame de
Guercheville, ayant esté destiné pour le profit de Canada, les Jesuites
auroient part aux émoluments de l'association desdits sieurs Robin & de
Biencourt, & y participeroient avec eux. C'est ce contract d'association qui a
fait tant semer de bruits, de plaintes, & de crieries contre les Pères Jesuites,
qui en cela, & en toute autre chose se sont equitablement gouvernez selon
Dieu & raison, à la honte & confusion de leurs envieux & mesdisans.
Le 26. Janvier 1611, les mesmes Peres s'embarquerent avec ledit sieur de
Biencourt, lequel ils assisterent d'argent pour mettre le vaisseau hors, &
soulager les grandes necessitez qu'ils avoient eues en ceste navigation;
d'autant que costoyans les costes ils s'arreterent & sejournerent en plusieurs
endroits avant qu'arriver au port Royal, qui fut le 12 juin195 1611, le jour de
la Pentecoste; & pendant ce voyage lesdits Peres eurent grande disette de
vivres, & d'autres choses, ainse que rapportèrent les pilotes David de
Bruges, & le Capitaine Jean Daune, tous deux de la religion prétendue
reformée, confessans qu'ils avoient trouvé ces bons Peres tout autres que
l'on les leur avoit dépeint.
Note 195: (retour)
Le 22 mai, comme le prouvent abondamment les détails renfermés dans les
lettres du P. Biard. C'est ce jour-là, au reste, que tombait la Pentecôte en 1611.
Le sieur de Poitrincourt desirant retourner en France, pour mieux donner
ordre à ses affaires, laissa son fils le sieur de Biencourt, & les Pères Jesuites
auprés luy, qui faisoient tous ensemble environ 20196 personnes. Il partit la
my-Juillet de la mesme année 1611 & arriva en France sur la fin du mois
d'Aoust.
Note 196: (retour)
«Vingt & deux personnes, en comptant les deux Jesuites,» dit la Relat. du P.
Biard ch. XXV.
Pendant l'hyvernement ledict sieur de Biencourt fit encores quelques
fascheries aux gens du fils dudit Pontgravé, appelle Robert Gravé197, qu'il
traitta assez mal: mais en fin par le travail des Pères Jesuites, le tout fut
appaisé, & demeurèrent bons amis.
Note 197: (retour)
«Le jeune du Pont avoit l'année prochainement passée, esté faist prisonnier par le
sieur de Poitrincourt, d'où s'estant évadé subtilement, il avoit esté contrainct
courir les bois en grande misere... Le P. Biard supplia le sieur de Poitrincourt
d'avoir esgard aux grands merites du sieur du Pont le père, & aux belles
esperances qu'il y avoit du fils... Il amena ledit du Pont au sieur de Poitrincourt,
& paix & reconciliation faicte on tira le canon.» (Relat. du P. Biard, ch. XIV.)
«Reconciliatus quoque magni quidam juvenis & animi & spei. Is, quod sibi a D.
Potrincurtio timeret, annum jam unum cum silvicolis eorum more atq vestitu
pererrabat, & suspicio erat pejoris quoq rei. Obtulit eum mihi Deus: colloquor
deniq post multa juvenis sese credit. Deduco eum ad Potrincurtium. Non
poenituit fidei datae: pax facta est maximo omnium gaudio, & juvenis postridie,
antequam ad sacram Eucharistiam accederet, suapte ipse sponte a
circumstantibus mali exempli veniam petiit.» (Lettre du P. Biard, 1612, Archives
du Gesu.)
Le sieur de Poitrincourt cherchant en France tous moyens d'aller secourir
son fils. Madame de Guercheville, pieuse, vertueuse, & fort affectionnée à
la conversion des Sauvages, ayant desja recueilly quelques charitez, en
communiqua avec luy, & dit que très-volontiers elle entreroit en la
compagnie, & qu'elle envoyeroit avec luy des Peres Jesuites, pour le
secours de Canada.
Le contract d'association fut passé, lad. Dame authorisée de Monsieur de
Liencour 198, premier Escuyer du Roy, & Gouverneur de Paris, son mary.
Par ce contract fut arresté, Que presentement elle donneroit mil escus pour
la cargaison d'un vaisseau, moyennant quoy elle entreroit au partage des
profits que ce navire rapporteroit, & des terres que le Roy avoit données au
sieur de Poitrincourt, ainsi qu'il est porté en la minute de ce contract. Lequel
sieur de Poitrincourt se reservoit le port Royal, & ses terres; n'entendant
point qu'elles entrassent en la communauté des autres Seigneuries, Caps,
Havres, & Provinces qu'il dit avoir audit pays contre le port Royal. Ladite Dame luy demanda qu'il eust à faire paroistre tiltres par lesquels ces
Seigneuries & terres luy appartenoient, & comme il possedoit tant de
domaine. Mais il s'en excusa, disant que ses filtres & papiers estoient
demeurez en la nouvelle France.
Note 198: (retour)
Dans d'autres exemplaires cette phrase se lit ainsi: «Le contract d'association fut
passé avec lad. Dame, authorisée de Mr. de Liencourt...»
Ce qu'entendant ladite Dame, se mesfiant de ce que disoit le sieur de
Poitrincourt, & voulant se garder d'estre surprise, elle traicta avec le sieur
de Mons, à ce qu'il luy retrocedast tous les droicts, actions, & prétentions
qu'il avoit, ou jamais eu en la nouvelle France, à cause de la donation à luy
faite par feu Henry le Grand. La Dame de Guercheville obtient lettres de sa
Majesté à present régnant, par lesquelles donation luy est faite de nouveau
199 de toutes les terres de la nouvelle France, depuis la grande riviere,
jusques à la Floride, horsmis seulement le port Royal, qui estoit ce que ledit
sieur de Poitrincourt avoit presentement200, & non autre chose.
Note 199: (retour)
L'édition de 1640 porte: «donation nouvelle luy est faite de toutes...»
Note 200: (retour)
L'édition de 1640 porte: «premièrement.»
Ladite Dame donna l'argent aux Pères Jesuites pour le mettre entre les
mains de quelque marchand à Dieppe: mais ledit sieur de Poitrincourt fit
tant avec les mesmes Peres, que de ces mille escus il en tira quatre cents.
Il commit à cet embarquement un sien serviteur appellé Simon Imbert
Sandrier, qui s'acquitta assez mal de l'administration de ce navire équipé &
frété. Il partit de Dieppe le 31 de Décembre au fort de l'hyver, & arriva au
port Royal le 23 de Janvier l'an suivant 1612.
Le sieur de Biencourt fort aise d'une part de voir ce nouveau secours arrivé,
& d'autre fasché de voir Madame de Guercheville hors de ceste compagnie,
suivant ce que ledit Imbert luy avoit dit, & des plaintes que luy firent les
Pères Jesuites du mauvais mesnage fait en tel embarquement par cet Imbert, qui à tort & sans cause accusoit les Peres, lesquels neantmoins le
contraignirent de confesser qu'il estoit gaillard quand il parla audit sieur de
Biencourt.
En fin toutes ces choses estans appaisées & pardonnées, le Pere Masse
estant avec les Sauvages pour apprendre leur langue, il devint malade en un
lieu, où il eut grande disette, car tout estoit en désordre en ceste demeure.
Le Père Biart demeura au port Royal, où il souffrit plusieurs fatigues, & de
grandes necessitez quelques jours durant, à amasser du gland, & chercher
des racines pour son vivre. Pendant ce temps on dressoit en France un
equipage pour retirer les jesuites du port Royal, & fonder une nouvelle
demeure en un autre endroit. Le chef de cet équipage estoit la Saussaye,
ayant avec luy trente personnes qui y devoient hyverner, y compris deux
jesuites & leur serviteur, qui se prendroient au port Royal. Il avoit desja
avec luy deux autres Peres Jesuites, sçavoir le Père Quentin 201, & le Père
Gilbert du Thet 202, mais ils devoient revenir en France avec l'équipage des
matelots, qui estoient 38.203 La Royne avoit contribué à la despense des
armes, des poudres, & de quelques munitions. Le vaisseau estoit de cent
tonneaux, qui partit de Honnefleur le 12 Mars l'an 1613, & arriva à la Héve
à l'Acadie le 16 de May, où ils mirent pour marque de leur possession les
armes de Madame de Guercheville. Ils vindrent au port Royal, où ils ne
trouverent que 5 personnes, deux Peres Jesuites, Hébert 204 Apoticaire (qui
tenoit la place du Sieur de Biencourt, pendant qu'il estoit allé bien loin
chercher dequoy vivre) & deux autres personnes. Ce fut à luy qu'on
presenta les lettres de la Royne, pour relascher les Pères, & leur permettre
aller où bon leur sembleroit; ce qu'il fit: & ces Peres retirèrent leurs
commoditez du pays, & laisserent quelques vivres audit Hébert, afin qu'il
n'en eust necessité.
Note 201: (retour)
Jacques Quentin. «On a quelquefois confondu ce P. Jacques Quentin avec Claude
Quentin, que nous trouvons porté sur le Catalogue de 1625 comme étudiant en
théologie à la Flèche.».(Première mission des Jésuites en Canada, par le P.
Carayon, note de la p. 109.)
Note 202: (retour)
Gilbert du Thet n'était que Frère.
Note 203: (retour)
Le P. Biard dit 48. (Relat, ch. XXIII.)
Note 204: (retour)
Louis Hébert, qui plus tard vint s'établir à Québec.
Ils sortirent de ce lieu, & furent habiter les monts deserts à l'entrée de la
riviere de Pemetegoet. Le pilote arriva au costé de l'est de l'isle des monts
deserts, où les Peres logèrent, & rendirent grâces à Dieu, eslevans une
croix, & firent le sainct sacrifice de la Messe: & fut ce lieu nommé Sainct
Sauveur, à 44 degrez & un tiers de latitude.
Là à peine commençoient-ils à s'accommoder, & deserter le lieu, que
l'Anglois survint, qui leur donna bien d'autre besongne.
Depuis que ces Anglois se sont establis aux Virgines, afin de se pourveoir
de moluës, ont accoustumé de venir faire leur pesche à seize lieues de l'isle
des monts deserts: & ainsi y arrivans l'an 1613, estans surpris des bruines &
jettez à la coste des Sauvages de Pemetegoet, estimans qu'ils estoient
François, leur dirent qu'il y en avoit à Sainct Sauveur. Les Anglois estans en
necessité de vivres, & tous leurs hommes en pauvre estat, deschirez, & à
demy nuds, s'informent diligemment des forces des François: & ayans eu
response conforme à leur desir, ils vont droit à eux, & se mettent en estat de
les combattre. Les François voyans venir un seul navire à pleines voiles,
sans sçavoir que dix autres approchoient, recogneurent que c'estoient
Anglois. Aussi tost le sieur de la Motte le Vilin, Lieutenant de la Saussaye,
& quelques autres, accourent au bord pour le défendre. La Saussaye
demeure à terre avec la plus-part de ses hommes: mais en fin l'Anglois
estant plus fort que les François, après quelque combat prirent les nostres.
Les Anglois estoient en nombre de 60 soldats, & avoient 14 pièces de
canon. En ce combat Gilbert du Thet fut tué205 d'un coup de mousquet,
quelques autres blessez, & le reste furent pris, excepté Lamets, & quatre
autres qui se sauverent 206. Par après il entrent au vaisseau des François, s'en
saisissent, pillent ce qu'ils y trouvent, desrobent la Commission du Roy que
la Saussaye avoit en son coffre. Le Capitaine qui commandoit en ce
vaisseau s'appelloit Samuel Argal.
Note 205: (retour)
Il reçut un coup de mousquet au travers du corps, et mourut de sa blessure le
lendemain. Outre ce Frère, deux autres français furent tués, et quatre blessés, du
nombre desquels était le capitaine Flory. «Or le P. Biard ayant sceu la blessure du
P. Gilbert du Thet, fit demander au Capitaine que les blessez fussent portez à
terre, ce qui fut accordé, & par ainsi le dit Gilbert eut le moyen de se confesser,
& de louer & bénir Dieu juste & misericordieux en la compagnie de ses frères,
mourant entre leurs mains; ce qu'il fit avec grande constance, resignation &
devotion vingt-quatre heures après sa blessure. Il eut son souhait, car au départ
de Honfleur, en presence de tout l'équipage, il avoit haussé les mains & les yeux
vers le ciel, priant Dieu qu'il ne revinst plus en France, mais qu'il mourust
travaillant à la conqueste des âmes & au salut des Sauvages. Il fut enterré le
mesme jour au pied d'une grande croix que nous avions dressée du
commencement.» (Relat. du P. Biard.)
Note 206: (retour)
«Le Capitaine anglois avoit une espine au pied qui le tourmentoit: c'estoit le
pilote & les matelots qui estoient evadez, & desquels il ne pouvoit sçavoir
nouvelles. Ce pilote appellé le Bailleur, de la ville de Rouen, s'en estant allé pour
recognoistre, ainsi qu'il vous a esté dit, ne put point retourner à temps au navire
pour le deffendre, & partant il retira sa chaloupe à l'escart, & la nuict venue, prit
encore avec luy les autres matelots, & se mit en sureté hors la veue & le pouvoir
des Anglois,» (Ibid.)
Les ennemis mettent pied à terre, cherchent la Saussaye, qui s'estoit retiré
dans les bois. Le lendemain vint trouver l'Anglois, qui luy fit bonne
réception: & luy demandant sa Commission, il va à son coffre pour la
prendre, croyant qu'on ne l'auroit point ouvert. Il y trouve toutes ses bardes
& commoditez, horsmis la Commission, dont il demeura fort estonné. Et
alors l'Anglois faisant le fasché, luy dit: Quoy? vous nous donnez à
entendre que vous avez Commission du Roy vostre Maistre, & ne la pouvez
produire? vous estes donc des forbans & pirates, qui meritez la mort. Dés
lors les Anglois partirent le butin entr'eux.
Les Pères Jesuites voyans le péril auquel les François estoient réduits, font
en sorte avec Argal, qu'ils appaiserent les Anglois, & par des raisons
puissantes que luy donna le Père Biart, il prouve que tous leurs hommes
estoient gens de bien, & recommandez par sa Majesté Tres-chrestienne.
L'Anglois fit mine de s'accorder, & croire aux raisons des Peres, & dirent au
sieur de la Saussaye: Il y a bien de vostre faute de laisser ainsi perdre vos
lettres. Et par après firent disner lesdits Peres à leur table.
Il fut parlé de renvoyer les François en France, mais on ne leur vouloit
donner qu'une chaloupe à 30 qu'ils estoient, pour aller trouver passage le long des costes. Les Pères leur remonstrerent qu'il estoit impossible qu'une
chaloupe peust suffire à les conduire sans péril. Et alors Argal dit: J'ay
trouvé un autre expédient pour les conduire aux Virgines. Les artisans, souz
promesse qu'on ne les forceroit point au faict de leur religion, & qu'après un
an de service on les feroit repasser en France, trois acceptèrent cet offre:
aussi le sieur de la Motte avoit dés le commencement consenty de s'en aller
à la Virgine, avec ce Capitaine Anglois, lequel l'honoroit pour l'avoir trouvé
faisant son devoir; & luy permit d'amener quelques uns des siens avec luy,
& le Père Biart: que quatre qu'ils estoient, sçavoir deux Peres, & deux
autres, fussent conduits aux isles où les Anglois faisoient la pesche des
moluës, & qu'il leur mandast que par leur moyen il peust passer en France:
ce que le Capitaine Anglois luy accorda très-volontiers.
De cette façon la chaloupe se trouva capable de porter les hommes divisez
en trois bandes. Quinze estoient avec le pilote qui s'estoit eschapé: quinze
avec l'Anglois, & quinze en la chaloupe accordée, où estoit le Pere Masse,
& fut delivrée entre les mains de la Saussaye, & du mesme Pere Masse,
avec quelques vivres, mais il n'y avoit aucuns mariniers, & de bonne
fortune le pilote la rencontra, qui fut un grand bien pour eux, & furent
jusques à Sesembre, par delà la Héve, où estoit le vaisseau de Robert Gravé,
& un autre. Ils diviserent les François en deux bandes, pour les repasser en
France, & arriverent à Sainct Malo, sans avoir couru aucun peril par les
tempestes.
Le Capitaine Argal mena les quinze François & les Pères Jesuites aux
Virgines, où estans, le chef d'icelle appellé le Mareschal, commandant au
pays, menaçoit de faire mourir les Peres, & tous les François: mais Argal se
banda contre luy, disant qu'il leur avoit donné sa parole.. Et se voyant trop
foible pour les soustenir & défendre, se resolut de monstrer les
Commissions qu'il avoit dérobés; & le Mareschal les voyant s'apaisa, &
promit que la parole qu'on leur avoit donnée leur seroit tenue.
Ce Mareschal fait assembler son conseil, & se resoult d'aller à la coste
d'Acadie, & y razer toutes les demeures & forteresses jusques au 46e
degrée, pretendant que tout ce pays luy appartenoit.
Sur ceste resolution du Mareschal, Argal reprend la routte avec trois
vaisseaux, divise les François en iceux, & retournent à Sainct Sauveur; ou croyans y trouver la Saussaye, & un navire nouvellement arrivé, ils sceurent
qu'il estoit retourné en France. Ils y plantèrent une croix, au lieu de celle
que les Peres y avoient plantée, qu'ils rompirent, & sur la leur ils escrivirent
le nom du Roy de la grand'Bretagne, pour lequel ils prenoient possession de
ce lieu.
De là il fut à la Saincte Croix, qu'il brusla, osta toutes les marques qui y
estoient, & print un morceau du sel qu'il y trouva.
Par après il fut au port Royal, conduit d'un Sauvage qu'il print par force, les
François ne le voulant enseigner, met pied à terre, entre dedans, visite la
demeure, & n'y trouvant personne, prend ce qui y estoit de butin, la fit
brusler, & en deux heures le tout fut réduit en cendres, & osta toutes les
marques que les François y avoient mises: de sorte que ceux qui y estoient
furent contraints d'abandonner ceste demeure, & s'en aller avec les
Sauvages.
un François meschant & desnaturé, qui estoit avec ceux qui s'estoient
sauvez dans les bois, approchant du bord de l'eau, cria tout haut, &
demanda à parlementer, ce qui luy fut accordé, & lors il dit: Je m'estonne
qu'y ayant avec vous un Jesuite Espagnol, appellé, le Pere Biart, vous ne le
faites mourir comme un meschant homme, qui vous fera du mal s'il peut, si
le laissez faire. Est-il possible que la nation Françoise produise de tels
monstres d'hommes detestables, semeurs de faussetez calomnieuses, pour
faire perdre la vie à ces bons Peres?
Les Anglois partent du port Royal le 9 Novembre 1613 pour retourner aux
Virgines. En ce voyage la contrariété des vents & des tempestes fut telle,
que les trois vaisseaux se separerent. La barque où estoient six Anglois ne
s'est peu recouvrer du depuis, & le vaisseau du Capitaine Argal abordant les
Virgines, qui fit entendre au Mareschal ce qu'estoit le Père Biart, qu'il tenoit
pour Espagnol, & qui l'attendoit pour le faire mourir. Il estoit alors au
troisiesme vaisseau, où commandoit un Capitaine nomme Turnel, ennemy
mortel des Jesuites; & ce vaisseau fut tellement battu du vent de surouest,
que mettant à contre-bord, il fut contraint de relascher aux Sores 207, à 500
lieues des Virgines, où l'on tua tous les chevaux qui avoient esté pris au port
Royal, qu'ils mangèrent au defaut d'autres vivres. En fin ils arriverent à une
isle des Sores, & alors il dit au Pere: Dieu est courroucé, contre nous, &
nous contre vous208, pour le mal que nous vous avons fait souffrir
injustement. Mais je m'estonne comme des François estans dans les bois, au
milieu de tant de miseres & apprehensions, ayant fait courir le bruit que
vous estes Espagnol: & l'ont non seulement dit & asseuré, mais l'ont signe?
Monsieur (dit le Père) vous sçavez que pour toutes les calomnies &
mesdisances, je n'ay jamais mal parlé de ceux qui m'accusoient, vous estes
tesmoin de la patience que j'ay eue contre tant d'adversitez, mais Dieu
cognoist la vérité. Non seulement je n'ay jamais esté en Espagne, ny aucun
de mes parents, mais je suis bon fidèle François pour le service de Dieu, &
de mon Roy, & feray tousjours paroistre au péril de ma vie que c'est à tort
que l'on m'a calomnié, & que l'on m'appelle Espagnol. Dieu leur pardonne,
& qu'il luy plaise nous delivrer d'entre leurs mains, & vous
particulièrement, pour nostre bien, & oublions le passé.
Note 207: (retour)
L'édition de 1640 porte: «Esores.»
Note 208: (retour)
Et non contre vous. (Voir Relat. du P. Biard.)
De là ils vont mouiller l'anchre à la rade de l'isle du Fal 209, qui est une des
Sores, & furent contraints d'anchrer en ce port, & cacher les Peres en
quelque endroit au fonds du vaisseau, & tirèrent parole d'eux qu'ils ne se
descouvriroient point, ce qu'ils firent.
Note 209: (retour)
L'édition de 1640 porte: «Fayal, qui est une des Esores.»
La visite du vaisseau fut faite par les Portugais, qui descendirent au bas où
les Peres estoient, & qui les voyoient sans faire aucun signe, & neantmoins
s'ils se fussent donnez à cognoistre aux Portugais, ils eussent esté aussi tost
delivrez, & tous les Anglois pendus: mais ces visiteurs pour ne chercher
exactement, ne veirent point les Peres Jesuites, & s'en retournèrent à terre,
& ainsi les Anglois furent delivrez du hazard qu'ils couroient d'estre pendus,
allèrent quérir tout ce qui leur estoit necessaire, puis levans l'anchre, mettent
en mer, & font mille remerciemens aux Peres, qu'ils caressent; & n'ayans
plus opinion qu'ils fussent Espagnols, les traittent le plus humainement qu'ils peuvent, admirent leur grande constance & vertu à souffrir les paroles
qu'ils avoient dites d'eux, & ne furent que bienveillances & tesmoignages de
bonne amitié, jusques à ce qu'ils fussent arrivez en Angleterre: leur
monstrans par là que c'estoit contre l'opinion de plusieurs ennemis de
l'Eglise Catholique & au prejudice de la vérité, qu'ils leur imposent que leur
doctrine enseigne qu'il ne faut garder la foy aux Hérétiques.
En fin Argal arrive au port de Milfier l'an 1614. en la Province de Galles, où
le Capitaine fut emprisonné 210, pour n'avoir passe-port, ny commission, son
Général l'ayant, & s'estant esgaré, comme avoit fait son Vice-Admiral.
Note 210: (retour)
Suivant le P. Biard, Argal fut emprisonné à Pembroke, «ville principale de cest
endroit & vice-admirauté.» (Relat. du P. Biard, ch. XXXII.)
Les Peres Jesuites racontèrent comme le tout s'estoit passé, & par après le
Capitaine Argal fut delivré, & retourna en son vaisseau, & les Peres furent
retenus à terre, aimez & caressez de plusieurs personnes. Et sur le discours
que le Capitaine de leur vaisseau faisoit de ce qui se passa aux Esores, la
nouvelle vint à Londres à la Cour du Roy de la grand'Bretagne,
l'Ambassadeur de sa Majesté Tres-chrestienne poursuivit la delivrance des
peres, qui furent conduits à Douvre, & de là passèrent en France, & se
retirèrent en leur Collège d'Amiens, après avoir esté neuf mois & demy
entre les mains des Anglois.
Le sieur de la Motte arriva aussi au mesme temps en Angleterre, dans un
vaisseau qui estoit de la Bermude, ayant passé aux Virgines. Il fut pris en
son vaisseau, & arresté, mais delivré par l'entremise de Monsieur du Biseau,
pour lors Ambassadeur du Roy en Angleterre.
Madame de Guercheville ayant advis de tout cecy, envoya la Saussaye à
Londres, pour solliciter la restitution du navire, & fut tout ce que l'on peut
retirer pour lors trois François moururent à la Virginie, & 4 y resterent,
pendant qu'on travailloit à leur delivrance.
Les Pères y baptiserent 30 petits enfans, excepté trois, qui furent baptisez en
necessité 211.
Note 211: (retour)
Cette phrase, qui, évidemment, est extraite de la relation du P. Biard, comme tout
le reste de ce chapitre, se rapporte aux travaux des PP. Jésuites à l'Acadie: «Le
Patriarche Flesche, dit ce Père, en avoit baptisé» [des sauvages] «peut-estre
quatre-vingts, les Jesuites seulement une vingtaine, & iceux petits enfans,
horfmis trois qui ont esté baptisez en extrême necessité de maladie, & sont allez
jouir de la vie bienheureuse, après avoir esté régénérez à icelle, comme aussi
aucun des petits enfans.» (Relat. de la Nouv. France, ch. XXXIV.)
Il faut advouer que ceste entreprise fut traversée de beaucoup de malheurs,
qu'on eust bien peu eviter au commencement, si Madame de Guercheville
eust donné trois mil six cents livres au sieur de Mons, qui desiroit avoir
l'habitation de Québec, & de toute autre chose. J'en portay parole deux ou
trois fois au R. P. Coton, qui mesnageoit cet affaire, lequel eust bien desiré
que le traicté se fust fait avec de moindres conditions, ou par d'autres
moyens, qui ne pouvoit estre à l'avantage dudit sieur de Mons, qui fut le
sujet pourquoy rien ne se fit, quoy que je peusse representer audit Pere avec
les avantages qu'il pourroit avoir en la conversion des infidèles, que pour le
commerce & trafic qui s'y pouvoit faire par le moyen du grand fleuve Sainct
Laurent, beaucoup mieux qu'en l'Acadie, mal aisée à conserver, à cause du
nombre infiny de ses ports, qui ne se pouvoient garder que par de grandes
forces, joint que le terroir y est peu peuplé de Sauvages, outre que l'on ne
pourroit pénétrer par ces lieux dans les terres, où sont nombre d'habitans
sedentaires, comme on pourroit faire par ladite riviere Sainct Laurent,
plustost qu'aux costes d'Acadie.
D'avantage, que l'Anglois qui faisoit alors ses peches en quelques isles
esloignées de 13 à 14 lieues de l'isle des monts deserts, qui est l'entrée de la
riviere de Pemetegoet, feroit ce qu'il pourroit pour endommager les nostres,
pour estre proche du port Royal & autres lieux. Ce que pour lors ne se
pouvoit esperer à Québec, où les Anglois n'avoient aucune cognoissance.
Que si ladite dame de Guercheville eust en ce temps là entré en possession
de Quebec, on se fust peu asseurer212 que par la vigilance des Pères
Jesuites, & les instrucions que je leur pouvois donner, le pays se fust
beaucoup mieux accommodé, & l'Anglois ne l'eust trouvé dénué de vivres
& d'armes, & ne s'en fust emparé, comme il a fait en ces dernières guerres.
Ce qu'il a fait par l'industrie de quelques mauvais François, joint qu'alors
lesdits Pères n'avoient avec eux aucun homme pour conduire leur affaire, excepté la Saussaye, peu expérimenté en la cognoissance des lieux. Mais on
a beau dire & faire, on ne peut eviter ce qu'il plaist à Dieu de disposer.
Note 212: (retour)
On eût pu s'assurer.
Voila comme les entreprises qui se font à la haste, & sans fondement, &
faites sans regarder au fonds de l'affaire, reussissent tousjours mal.
Seconde entreprise du Sieur de Mons. Conseil que l'Autheur luy donne.
Obtient Commission du Roy. Son partement. Bastimens que l'Autheur fait
au lieu de Quebec. Crieries contre le Sieur de Mons.