Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 20 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre VI.

 

Le lundy, 23. dudict mois, nous partismes de Québec, ou la riviere

commence à s'élargir quelques-fois d'une lieue, puis de lieue & demye ou

deux lieues au plus. Le pays va de plus en plus en embellissant; ce sont

toutes terres basses, sans rochers, que fort peu. Le costé du Nort est remply

de rochers & bancs de sable, il faut prendre celuy du Su comme d'une demy

lieue de terre. Il y a quelques petites rivieres qui ne sont point navigables, si

ce n'est pour les canots des sauvages, auxquelles il y a quantité de saults.

Nous vinsmes mouiller l'ancre jusques à Saincte Croix 45, distante de

Québec de quinze lieues; c'est une poincte basse, qui va en haulsant des

deux costez. Le pays est beau & uny, & les terres meilleures qu'en lieu que

j'eusse veu, avec quantité de bois, mais fort peu de sapins & cyprès. Il s'y

trouve en quantité des vignes, poires, noysettes, cerises, groiselles rouges &

vertes, & de certaines petites racines de la grosseur d'une petite noix

ressemblant au goust comme truffes, qui sont très-bonnes rôties & bouillies.

Toute ceste terre est noire, sans aucuns rochers, sinon qu'il y a grande

quantité d'ardoise; elle est fort tendre, & si elle estoit bien cultivée, elle

seroit de bon rapport.

 

Note 45: (retour) Champlain nous fait connaître lui-même (édit. 1613, liv, II, ch.

IV) l'origine de ce nom de Sainte-Croix. «Dés la première fois,» dit-il, «qu'on me

dit qu'il (Cartier) avoit habité en ce lieu, cela m'estonna fort.... Ce que l'on

appelle aujourd'huy Saincte Croix s'appeloit lors Achelacy, destroit de la riviere

fort courant & dangereux... Or en toute ceste riviere, n'y a destroit depuis

Quebecq jusques au grand saut, qu'en ce lieu que maintenant on appelle Saincte

Croix, où on a transféré ce nom d'un lieu à un autre...» D'où l'on voit 1° que les

navigateurs qui ont précédé Champlain croyaient que c'était en ce lieu qu'avait

hiverné Cartier de 1535 à 1536; 2° que c'est ce qui Leur a fait donner à ce même

lieu le nom de Sainte-Croix. La cause probable de cette erreur est la

ressemblance qu'on a cru voir entre le rapide du Richelieu, et ce «destroict dudict

fleuve fort courant & parfond» dont parle Cartier, et qu'il faut entendre de

Québec.

 

Du costé du Nort, il y a une riviere qui s'appelle Batiscan, qui va fort avant

en terre, par où quelques-fois les Algoumequins viennent; & une autre 46 du

mesme costé, à trois lieues dudict Saincte Croix sur le chemin de Québec,

qui est celle où fut Jacques Cartier au commencement de la descouverture

qu'il en feit, & ne passa point plus outre 47. Laditte riviere est plaisante, & va assez avant dans les terres. Tout ce costé du Nort est fort uny &

aggreable.

 

Note 46: (retour) La rivière Jacques-Cartier, qui en effet se jette dans le fleuve à

trois lieues environ de ce qu'on appelait alors la pointe de Sainte-Croix,

aujourd'hui le Platon.

 

Note 47: (retour) L'auteur, qui probablement n'avait point encore vu les relations

de Cartier, parle ici d'après les traditions ou les idées de ceux qui le pilotaient, et

vraisemblablement de Pont-Gravé en particulier; car la Chronologie Septénaire,

qui semble prendre les intérêts de celui-ci, enchérit encore sur ce passage, et

ajoute: «ny autre après luy qu'en ce voyage.» Mais Champlain était trop bon

observateur pour ne pas concevoir quelques doutes sur la vérité de ces faits, «ne

voyant, comme il dit, apparence de riviere pour mettre vaisseaux» (édit. 1613,

liv. II, ch. IV). Aussi prouve-t-il, au même endroit, que Cartier n'a pu hiverner

ailleurs que dans la rivière Saint-Charles. Au reste il n'a pas pu s'imaginer qu'il

était le premier à remonter le fleuve au-dessus de Sainte-Croix, comme l'insinue

Lescarbot, puisqu'il était avec Pont-Gravé, qui connaissait les Trois-Rivières

depuis au moins cinq ou six ans.

 

Le mercredy, 24e jour48 dudict mois, nous partismes dudict Saincte Croix,

où nous retardasmes une marée & demye, pour le lendemain pouvoir passer

de jour, à cause de la grande quantité de rochers qui sont au travers de

laditte riviere, (chose estrange à veoir) qui asseiche presque toute de basse

mer. Mais à demy flot, l'on peut commencer à passer librement; toutesfois il

faut y prendre bien garde, avec la sonde à la main. La mer y croist prés de

trois brasses & demye.

 

Note 48: (retour) Le 24 était un mardi, et le contexte fait voir suffisamment

qu'on était au mardi.

 

Plus nous allions en avant, & plus le pays est beau. Nous fusmes à quelques

cinq lieues & demye mouiller l'ancre à la bande du Nort. Le mercredy

ensuyvant, nous partismes de cedict lieu, qui est pays plus plat que celuy de

devant, plein de grande quantité d'arbres, comme à Saincte Croix. Nous

passasmes prés d'une petite isle, qui estoit remplye de vignes, & vinsmes

mouiller l'ancre à la bande du Su, prés d'un petit costeau; mais, estant

dessus, ce sont terres unies. Il y a une autre petite isle 49, à trois lieues de

Saincte Croix, proche de la terre du Su. Nous partismes le jeudi ensuyvant

dudict costeau, & passasmes prés d'une petite isle, qui est proche de la

bande du Nort, où je fus, à quelques six petites rivieres, dont il y en a deux

qui peuvent porter bateau assez avant, & une autre50 qui a quelques trois cens pas de large, à son entrée il y a quelques isles; elle va fort avant dans la

terre, est la plus creuse de toutes les autres; lesquelles sont fort plaisantes à

veoir, les terres estans pleines d'arbres qui ressemblent à des noyers, & en

ont la mesme odeur, mais je n'y ay point veu de fruict, ce qui me met en

doubte. Les sauvages m'ont dict qu'il porte son fruict comme les nostres.

 

Note 49: (retour) Cette île ne peut être que celle à laquelle il donna plus tard le

nom de Richelieu, et que l'on a appelée simplement île de Sainte-Croix jusqu'en

1633. «Ce mesme jour» (3 juin 1633), dit le Mercure français, t. XIX, p. 822, «le

sieur de Champlain partit pour aller à Saincte Croix faire porter des commoditez,

pour édifier une cabanne à faire la traitte, y arriva le jour ensuyvant, & le

dimanche 5 de juin alla recognoistre l'isle dés le soir... Le lundy 6, ledit sieur

envoya des hommes à terre pour commencer à faire la cabanne pour la traitte.»

Et un peu plus loin: «Les ouvriers qui sont icy sont employez aux habitations &

fortifications qu'il faut faire à l'isle de Richelieu & Trois Rivieres.» Suivant le P.

Le Jeune (Rel. 1635, p. 13, édit. 1858), les sauvages appelaient cette île, Ka

ouapassiniskakhi.

 

Note 50: (retour) La rivière de Sainte-Anne, dont il dit, dans son édit. de 1613,

liv. II, ch. VII, «& l'avons nommée la riviere Saincte-Marie.»

 

Passant plus outre, nous rencontrasmes une isle qui s'appelle Sainct Eloy51,

& une autre petite isle, laquelle est tout proche de la terre du Nort. Nous

passasmes entre laditte isle & laditte terre du Nort, où il y a de l'un à l'autre

quelques cent cinquante pas. De laditte isle jusques à la bande du Su une

lieue & demye, passasmes proche d'une riviere où peuvent aller les canots.

Toute ceste coste du Nort est assez bonne; l'on y peut aller librement,

néantmoins la sonde à la main, pour esviter certaines poinctes. Toute ceste

coste que nous rangeasmes est sable mouvant; mais, entrant quelque peu

dans les bois, la terre est bonne.

 

Note 51: (retour) La Chronologie Septénaire, dit: «qu'ils appellerent Sainct-

Eloy.» Cette île, située en face de l'église actuelle de Batiscan, n'est plus guère

connue sous ce nom; mais le petit chenal qui la sépare de la terre ferme porte

encore aujourd'hui le nom de Saint-Éloi.

 

Le vendredy ensuyvant, nous partismes de ceste isle, costoyant tousjours la

bande du Nort tout proche terre, qui est basse & pleine de tous bons arbres,

& en quantité, jusques aux Trois Rivieres, où il commence d'y avoir

température de temps quelque peu dissemblable à celuy de Saincte Croix,

d'autant que les arbres y sont plus advancez qu'en aucun lieu que j'eusse

encores veu. Des Trois Rivieres jusques à Saincte Croix il y a quinze lieues.

En cette riviere 52, il y a six isles, trois desquelles sont fort petites, & les

autres de quelques cinq à six cens pas de long, fort plaisantes, & fertilles

pour le peu qu'elles contiennent. Il y en a une au milieu de laditte riviere qui

regarde le passage de celle de Canadas, & commande aux autres esloignées

de la terre, tant d'un costé que d'autre de quatre à cinq cens pas. Elle est

eslevée du costé du Su, & va quelque peu en baissant du costé du Nort. Ce

seroit à mon jugement un lieu propre à habiter, & pourroit-on le fortifier

promptement, car sa scituation est forte de soy, & proche d'un grand lac 53

qui n'en est qu'à quelques quatre lieues; lequel joinct presque la riviere de

Saguenay 54, selon le rapport des sauvages, qui vont prés de cent lieues au

Nort, & passent nombre de saults, puis vont par terre quelques cinq ou six

lieues, & entrent dedans un lac55, d'où ledict Saguenay prend la meilleure

part de sa source, & lesdicts sauvages viennent dudict lac à Tadousac. Aussi

que l'habitation des Trois Rivieres seroit un bien pour la liberté de quelques

nations, qui n'osent venir par là, à cause desdicts Irocois leurs ennemis, qui

tiennent, toute laditte riviere de Canadas bordée, mais, estant habitée, on

pourroit rendre lesdicts Irocois & autres sauvages amis, ou à tout le moins,

sous la faveur de laditte habitation, lesdicts sauvages viendroient librement

sans crainte & danger, d'autant que ledict lieu des Trois Rivieres est un

passage. Toute la terre que je vis à la terre du Nort est sablonneuse. Nous

entrasmes environ une lieue dans laditte riviere, & ne pusmes passer plus

outre à cause du grand courant d'eau. Avec un esquif, nous fusmes pour

veoir plus avant, mais nous ne feismes pas plus d'une lieue, que nous

rencontrasmes un sault d'eau fort estroict, comme de douze pas, ce qui fut

occasion que nous ne peusmes passer plus outre. Toute la terre que je veis

aux bords de laditte riviere, va en haussant de plus en plus, qui est remplie

de quantité de sapins & cyprez, & fort peu d'autres arbres.

 

Note 52: (retour) Le Saint-Maurice, auquel les auteurs ont le plus souvent donné

le nom de Trois-Rivières, parce que les deux îles principales qui se trouvent à

son embouchure le séparent en trois branches, appelées les Chenaux. «Nous

nommasmes icelle riviere,» dit Jacques Cartier, «riviere de Fouez,» et Lescarbot

ajoute entre parenthèses: (Je croy qu'il veut dire Foix» (Lesc., liv. III, ch. XVIII).

Comme poste de traite, les Trois-Rivières étaient déjà connues, sous ce nom,

depuis au moins 1598: car, en 1599, lorsque M. Chauvin voulut s'établir à

Tadoussac, Pont-Gravé «remonstra audit sieur Chauvin plusieurs fois qu'il falloit

aller à mont ledit fleuve, où le lieu est plus commode à habiter, ayant esté en un

autre voyage jusques aux Trois Rivieres pour trouver les Sauvages, afin de traiter

avec eux» (édit. 1632, liv. I, ch. VI). Le nom sauvage des Trois-Rivières était

Metaberoutin.