Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 119 sur 232

Pages du PDF

Oeuvres de Champlain

Chapitre Iiii.

 

Rangeant la coste de l'ouest, l'on passe les montagnes de Bedabedec, &

cogneusmes114 l'entrée de la riviere, où il peut aborder de grands vaisseaux,

mais dedans il y a quelques battures qu'il faut eviter la sonde en la main.

Faisant environ 8 lieues, rangeant la coste de l'ouest, passasmes par quantité

d'isles & rochers qui jettent une lieue à la mer, jusques à une isle 115 distante

de Quinibequy dix lieues, où à l'ouvert d'icelle il y a une isle assez haute,

qu'avions nommée la Tortue 116, & entre icelle & la grande terre y a

quelques rochers espars, qui couvrent de pleine mer: neantmoins on ne

laisse de voir briser la mer par dessus. L'isle de la Tortue, & la riviere 117

sont sud suest, & nort norouest. Comme l'on y entre, il y a deux moyennes

isles, qui sont l'entrée, l'une d'un costé, & l'autre de l'autre, & à quelques

300 pas au dedans il y a deux rochers où il n'y a point de bois, mais quelque

peu d'herbes. Nous mouillasmes l'anchre à 300 pas de l'entrée, à cinq & six

brasses d'eau. Je me resolus d'entrer dedans pour voir le haut de la riviere,

& les Sauvages qui y habitent. Ayans fait quelques lieues, nostre barque

pensa se perdre sur un rocher que nous frayasmes en passant. Plus outre

rencontrasmes deux canaux qui estoient venus à la chasse aux oiseaux, qui

la plus-part muent en ce temps, & ne peuvent voler. Nous accostasmes ces

Sauvages, qui nous guidèrent. Et allans plus avant pour voir leur Capitaine,

appellé Manthoumermer, comme nous eusmes fait 7 à 8 lieues, nous

passasmes par certaines isles, destroits, & ruisseaux, qui se deschargent

dans la riviere, où je veis de belles prairies: & costoyant une isle 118 qui a

environ 4 lieues de long, ils nous menèrent où estoit leur chef, avec 25 ou

30 Sauvages, lequel aussi tost que nous eusmes mouillé l'anchre, vint à nous

dedans un canau un peu separé de dix autres, où estoient ceux qui

l'accompagnoient. Approchant prés de nostre barque il fit une harangue, où

il faisoit entendre l'aise qu'il avoit de nous voir, & qu'il desiroit avoir nostre

alliance, & faire paix avec leurs ennemis par nostre moyen, disant que le

lendemain il envoyeroit à deux autres Capitaines Sauvages qui estoient

dedans les terres, l'un appellé Marchim, & l'autre Sazinou, chef de la riviere

de Quinibequy.

Note 114: (retour)

 

En septembre 1604 et en juin 1605. (Voir 1613, p. 31-39, et 46.)

 

Note 115: (retour)

 

Cette île, située à huit lieues de la pointe de Bedabedec, et à environ dix lieues de

l'embouchure du Kénébec, est celle que Champlain appela la Nef, et dont le nom

est aujourd'hui Monahigan. (Voy. 1613, p. 74, note 2.)

 

Note 116: (retour)

 

L'île Séguin.

 

Note 117: (retour)

 

La rivière de Kénébec,

 

Note 118: (retour)

 

L'île de Jérémysquam.

 

Le lendemain ils nous guidèrent en descendant la riviere 119 par un autre

chemin que n'estions venus, pour aller à un lac 120, & passans par des isles,

ils laisserent chacun une flesche proche d'un cap, par où tous les Sauvages

passent, & croyent que s'ils ne le faisoient, il leur arriveroit du mal-heur,

ainsi que leur persuade le diable, & vivent en ces superstitions, comme ils

font en beaucoup d'autres.

 

Note 119: (retour)

 

Ce que l'auteur appelle la rivière, était un des nombreux chenaux par où la

rivière de Chipscot vient confondre son embouchure avec celle du Kénébec.

(Voir 1613, p. 47, 48.)

 

Note 120: (retour)

 

La baie de Merry-Meeting, qui est une espèce de lac où viennent sejoindre les

eaux du Kénébec et de la rivière Androscoggin.

 

Par delà ce cap nous passasmes un sault d'eau fort estroit, mais ce ne fut pas

sans grande difficulté: car encores qu'eussions le vent bon & frais, & que le

fissions porter dans nos voiles le plus qu'il nous fut possible, si ne le

peusmes nous passer de la façon, & fusmes contraints d'attacher à terre une

haussiere à des arbres, & y tirer tous. Ainsi nous fismes tant à force de bras,

avec l'aide du vent qui nous favorisoit, que le passasmes. Les Sauvages qui estoient avec nous portèrent leurs canaux par terre, ne les pouvans passer à

la rame. Après avoir franchi ce sault, nous veismes de belles prairies. Je

m'estonnay si fort de ce sault, que descendant avec la marée nous l'avions

fort bonne, & estans au sault nous la trouvasmes contraire, & après l'avoir

passé elle descendoit comme auparavant, qui nous donna grand

contentement.

 

Poursuivans nostre routte, nous vinsmes au lac, qui a trois à quatre lieues de

long, où il y a quelques isles, & y descend deux rivieres, celle de

Quinibequy qui vient du nort nordest, & l'autre 121 du norouest, par où

devoient venir Marchim & Sasinou, qu'ayant attendu tout ce jour, & voyant

qu'ils ne venoient point, resolusmes d'employer le temps. Nous levasmes

donc l'anchre, & vint avec nous deux Sauvages de ce lac pour nous guider,

& ce jour vinsmes mouiller l'anchre à l'emboucheure de la riviere, où nous

peschasmes quantité de plusieurs sortes de bons poissons: cependant nos

Sauvages allèrent à la chasse, mais ils n'en revindrent point. Le chemin par

où nous descendismes ladite riviere est beaucoup plus seur & meilleur que

celuy par où nous avions esté. L'isle de la Tortue, qui est devant l'entrée de

ladite riviere, est par la hauteur de 44 degrez de latitude, & 19 degrez 12

minutes de declinaison de la Guide-aymant. Il y a environ 4 lieues de là en

mer, vers le suest trois petites isles, où les Anglois font pesche de moluës.

L'on va par ceste riviere au travers des terres jusques à Québec quelque 50

lieues, sans passer qu'un trajet de terre de 2 lieues, puis on entre dedans une

autre petite riviere 122 qui vient descendre dedans le grand fleuve Sainct

Laurent. Ceste riviere de Quinibequy est dangereuse pour les vaisseaux à

demie lieue au dedans, pour le peu d'eau, grandes marées, rochers, & bases

qu'il y a, tant dehors que dedans. Il n'y laisse pas d'y avoir bon achenal s'il

estoit bien recognu. Si peu de païs que j'ay veu le long des rivages est fort

mauvais: car ce ne sont que rochers de toutes parts. Il y a quantité de petits

chesnes, & fort peu de terres labourables. Ce lieu est abondant en poisson,

comme sont les autres rivieres cy dessus dites. Les peuples vivent comme

ceux de nostre habitation, & nous dirent, que les Sauvages qui semoient le

bled d'Inde, estoient fort avant dans les terres, & qu'ils avoient delaissé d'en

faire sur les costes, pour la guerre qu'ils avoient avec d'autres, qui leur

venoient prendre. Voila ce que j'ay peu apprendre de ce lieu, lequel je crois

n'estre meilleur que les autres.

Note 121: (retour)

 

La rivière Sagadahoc, ou Androscoggin.

 

Note 122: (retour)

 

La rivière Chaudière.

 

Les Sauvages qui habitent en toutes ces costes sont en petite quantité.

Durant l'hyver au fort des neges ils vont chasser aux eslans, & autres bestes

dequoy ils vivent la plus-part du temps: & si les neges ne sont grandes, ils

ne font gueres bien leur profit, d'autant qu'ils ne peuvent rien prendre

qu'avec un grandissime travail, qui est cause qu'ils endurent & patissent

fort. Lors qu'ils ne vont à la chasse, ils vivent d'un coquillage qui s'appelle

coque. Ils se vestent l'hyver de bonnes fourrures de castors & d'eslans. Les

femmes font tous les habits, mais non pas si proprement qu'on ne leur voye

la chair au dessouz des aisselles, pour n'avoir pas l'industrie de les mieux

accommoder. Quand ils vont à la chasse ils prennent de certaines raquetes,

deux fois aussi grandes que celles de pardeça, qu'ils s'attachent souz les

pieds, & vont ainsi sur la nege sans enfoncer, aussi bien les femmes &

enfans, que les hommes, lesquels cherchent la piste des animaux; puis

l'ayant trouvée ils la suivent, jusques à ce qu'ils appercoivent la beste, &

lors ils tirent dessus avec leurs arcs, ou la tuent avec coups d'espées

emmanchées au bout d'une demie pique, ce qui se fait fort aisément,

d'autant que ces animaux ne peuvent aller sur les neges sans enfoncer

dedans; & lors les femmes & enfans y viennent, & là cabannent, & se

donnent la curée: après ils retournent voir s'ils en trouveront d'autres.

 

Costoyant la coste123, fusmes mouiller l'anchre derrière un petit islet proche

de la grande terre, où nous veismes plus de quatre vingts Sauvages qui

accouroient le long de la coste pour nous voir, dançans, & faisans signe de

la resjouissance qu'ils en avoient. Je fus visiter 124 une isle, qui est fort belle

de ce qu'elle contient, y ayant de beaux chesnes & noyers, la terre défrichée,

& force vignes, qui apportent de beaux raisins en leur saison: c'estoit les

premiers que j'esse veu en toutes ces costes depuis le cap de la Héve: nous

la nommasmes l'isle de Bacchus125. Estans de pleine mer nous levasmes

l'anchre, & entrasmes dedans une petite riviere, où nous ne peusmes

plustost, d'autant que c'est un havre de barre, n'y ayant de basse mer que

demie brasse d'eau, de plaine mer brasse & demie, & du grand de l'eau deux brasses: quand on est dedans il y en a trois, quatre, cinq,

& six. Comme nous eusmes mouillé l'anchre, il vint à nous quantité de

Sauvages sur le bord de la riviere, qui commencerent à dancer. Leur

Capitaine pour lors n'estoit avec eux, qu'ils appelloient Honemechin. Il

arriva environ deux ou trois heures après avec deux canaux, puis s'en vint

tournoyant tout autour de nostre barque. Ces peuples se razent le poil de

dessus Comme les le crâne assez haut, & portent le reste fort long, qu'ils

peignent & tortillent par derrière en plusieurs façons fort proprement, avec

des plumes qu'ils attachent sur leur teste. Ils se peindent le visage de noir &

rouge, comme les autres Sauvages que j'ay veus. Ce sont gens disposts, bien

formez de leur corps. Leurs armes sont piques, massues, arcs, & flesches,

au bout desquelles aucuns mettent la queue d'un poisson appelle signoc126:

d'autres y accommodent des os, & d'autres en ont toutes de bois. Ils

labourent & cultivent la terre, ce que n'avions encores veu. Au lieu de

charrues ils ont un instrument de bois fort dur, fait en façon d'une besche.

Cette riviere s'appelle des habitans du pays Chouacoet 127.

 

Note 123: (retour)

 

M. de Monts et Champlain partirent de Kénébec le 8 juillet (1605), et ce fut

après avoir côtoyé la côte une partie de ce jour et du suivant, qu'ils mouillèrent

l'ancre près de ce petit îlet, non loin de la rivière de Chouacoet ou Saco. (Voy.

1613, p. 50, 53.)

 

Note 124: (retour)

 

L'édition de 1613 porte «le sieur de Mons fut visiter.»

 

Note 125: (retour)

 

Probablement Richmond ou Richman's Island.

 

Note 126: (retour)

 

Ou siguenoc, comme l'auteur l'écrit ailleurs. (Limulus Polyphenius; LAM.) Voir

1613, p. 70, 71.

 

Note 127: (retour)

 

Aujourd'hui Saco.

 

Je fus à terre pour voir leur labourage sur le bord de la riviere, & veis leurs

bleds, qui sont bleds d'Inde, qu'ils font en jardinages, semans trois ou quatre

grains en un lieu, après ils assemblent tout autour avec des escailles du susdit signoc quantité de terre, puis à trois pieds de là en sement encore

autant, & ainsi consecutivement. Parmy ce bled à chasque touffeau ils

plantent 3 ou 4 febves de Bresil, qui viennent de diverses couleurs. Estans

grandes elles s'entrelacent autour dudit bled, qui leve de la hauteur de 3 à 6

pieds, & tiennent le champ fort net de mauvaises herbes. Nous y veismes

force citrouilles, courges, & petum, qu'ils cultivent aussi. Le bled d'Inde que

j'y veis pour lors estoit de deux pieds de haut: il y en avoit aussi de trois. Ils

le sement en May, & le recueillent en Septembre. Pour les febves, elles

commençoient à entrer en fleur, comme aussi les courges & citrouilles. J'y

veis grande quantité de noix, qui sont petites, & ont plusieurs quartiers. Il

n'y en avoit point encores aux arbres, mais nous en trouvasmes assez

dessouz, qui estoient de l'année précédente. Il y a aussi force vignes,

ausquelles y avoit de fort beau grain, dont nous fismes de très-bon verjus,

ce que n'avions point encores veu qu'en l'isle de Bacchus, distante d'icelle

riviere prés de deux lieues. Leur demeure arrestée, le labourage, & les

beaux arbres, me fit juger que l'air y est plus tempéré & meilleur que celuy

où nous hyvernasmes, ny que les autres lieux de la cotte. Les forests dans

les terres sont fort claires, mais pourtant remplies de chesnes, hestres,

fresnes, & ormeaux. Dans les lieux aquatiques il y a quantité de saules. Les

Sauvages se tiennent tousjours en ce lieu, & ont une grande cabanne

entourée de pallissades faites d'assez gros arbres rangez les uns contre les

autres, où ils se retirent lors que leurs ennemis leur viennent faire la guerre;

& couvrent leurs cabannes d'escorce de chesnes. Ce lieu est fort plaisant, &

aussi agréable que l'on en puisse voir: la riviere abondante en poisson,

environnée de prairies. A l'entrée y a un islet capable d'y faire une bonne

forteresse, où l'on seroit en seureté.

 

Riviere de Choüacoet. Lieux que l'Autheur y recognoist. Cap aux Isles.

Canots de ces peuples faits d'escorce de bouleau. Comme les Sauvages de

ce pays là font revenir à eux ceux qui tombent en syncope. Se servent de

pierres au lieu de couteaux. Leur Chef honorablement receu de nous.