Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 161 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre IV.

 

 

Le 25 d'Aoust un Sauvage nous apporta la nouvelle de la mort de Pierre

Magnan, & du Reconcilié, & des autres deux Sauvages, qui nous dit qu'un

Algommequin qui s'estoit sauvé dudit village des Yrocois leur avoit fait

entendre au vray comme les ennemis les avoient traittez cruellement.

Comme nos Ambassadeurs furent arrivez audit village des Yrocois ils

furent bien receus, l'on les mena pour tenir conseil sur le subject de leur

7 Ambassade: A mesme temps les villages circonvoisins en furent advertis, &

là les chefs se treuverent pour le traitté de paix: & par malheur pour les

nostres, c'est que les Algommequins (comme j'ay dit cy-devant) avoient

esté à la guerre contre les Yrocois, & en avoient tué cinq, qui fut le subject

que des Sauvages appellez Ouentouoronons660 d'autre nation, amis desdits

Yrocois, vindrent en diligence pour se venger sur ceux qui estoient alliez, &

les tuèrent à coups de haches sans que lesdits Yrocois les peuvent

empescher, leur disant, Pendant que vous venez pour moyenner la paix, vos

compagnons tuent & assomment les nostres, ainsi perdirent la vie

malheureusement. Pour le Reconcilié il meritoit bien cette mort, pour avoir

massacré deux de nos hommes aussi malheureusement au Cap de

Tourmente 661, & ledit Magnan natif d'un lieu proche de Lisieux, avoit tué

un autre Magnan. à coups de bastons, dont il fut en peine, & avoit esté

contraint de se retirer en la nouvelle France. Voilà comme Dieu chastie

quelque fois les hommes qui pensent esviter sa justice par une voye & sont

attrapez par une autre. Ces nouvelles nous apporterent un grand desplaisir,

tant pour nous voir hors d'esperance de cette paix, qui nous pouvoit apporter

de la commodité pour avoir les passages plus libres à nos Sauvages, de

pouvoir chasser & pescher. De plus qu'ayant fait mourir un de nos hommes

de cette façon, cela alloit à telle consequence que si nous ne nous en

ressentions il falloit estre tenus de tous les peuples hommes sans courage, &

8 estre aux risques de recevoir souvent tels affronts si nous ne mettions peine

de nous en ressentir.

 

Note 660: (retour)

Les mêmes que les Entouoronons, ou Tsonnontouans.

 

Note 661: (retour)

 

Ce double meurtre fut commis vers la fin de l'été 1616. (Voir 1619, p. 114 et s.)

 

Ces nouvelles arrivées de la mort des Ambassadeurs parmy nos Sauvages,

de rage & de desplaisir qu'ils eurent ils662 prindrent ce jeune garçon Yrocois

qu'ils avoient retenu pour ostage, ils luy arrachent les ongles, le bruslent à

petit feu avec des tisons, luy faisant souffrir plusieurs tourments, & ainsi

mal traitté en firent un present à d'autres Sauvages pour l'achever de le faire

mourir, & les obliger de les assister en leur guerre contre lesdits Yrocois,

lesquels Sauvages prirent le garçon, le lièrent à un poteau le bruslant peu à

peu. Comme il estoit en ces douleurs extrêmes ils luy coupèrent les mains,

les bras, luy levant les espaules, & estant encore vif luy donnèrent tant de

coups de cousteaux, qu'il mourut ainsi cruellement, & chacun en emporta sa

pièce qu'ils mangèrent.

 

Note 662: (retour)

 

Les Algonquins, et non pas les Ouentouoronons. (Voir ci-dessus, p. 140.)

 

Ledit Emery ayant faict la traitte, qui fut l'une des bonnes (qui se fust faicte

il y avoit long temps) s'en retourna à Québec le dernier de Septembre de là à

Tadoussac porter les pelteries.

 

Le 2 d'Octobre deux autres barques partirent pour s'en aller audit

Tadoussac, en l'une desquelles repassa le Reverend père l'Allemand lequel

s'en retournoit fort affligé de ce que leur vaisseau n'estoit venu 663 leur

apporter les commoditez qui leurs estoient necessaires pour la nourriture de

9 vingt sept à vingt huict personnes qui estoient au pays, cela leur faisoit

perdre beaucoup de temps, ne pensant à autre chose sinon que les vaisseaux

où devoit venir le Père Noyrot (qui s'estoit équipée à Honnefleur) fut perdu

& pris par les Anglois, qui fut le subject que nous ne receusmes aucunes

lettres de celles qu'il nous apportoit, ne sçachant comme toutes les affaires

s'estoient passées en France, que ce que me mandoit ledit sieur de Caen qui

estoit peu de chose, & ainsi pour n'avoir des vivres & commoditez, ledit

Père l'Allemand fut contrainct de faire passer tous ses ouvriers & autres,

horsmis les Pères Massé, Dénoue 664, un frère, & cinq autres personnes

pour n'abandonner leur maison, lesquels il accommoda au mieux qu'il peut, traittant quelques dix baricques de galette du magazin, au prix des

Sauvages, à sept castors pour bariques de galette que ledit Pere avoit

recouvert des uns & des autres à un escu comptant pour Castor, & ainsi

achetoit chèrement ce que la necessité leur contraignoit, sans trouver

aucune courtoisie. Ledit de la Ralde qui estoit venu pour lors à Québec

rapportant n'avoir eu aucun ordre en France de les assister ny mesme de

rapasser aucun religieux: Tout cecy ne monstroit que l'animosité qu'il avoit

envers lesdits Peres & le sieur de Caen 665 qui avoit eu quelque chose à

demesler avec ledit Pere Noyrot qui l'avoit desobligé, à ce qu'il me mandoit,

0 mais tous les Pères qui estoient par delà n'en devoient pâtir, n'estant cause

de ce qui s'estoit passée en France. Ils commençoient à se bien establir, &

avoient fort advancé, tant en leurs bastiments qu'à deserter les terres: ce

neantmoins ledit de la Ralde ne laissa de recevoir ledit Père l'Allemand en

son vaisseau & luy faire bonne chère, car à la verité la courtoisie,

l'honnesteté, la bonne mine & conversation dudit Pere l'obligeoit trop à luy

rendre toute sorte de bon traittement qu'il treuva en sa personne: dans la

mesme barque s'en alla ledit Destouches, qui fut le 2 de Septembre.

 

Note 663: (retour)

 

Le P. Noirot avait disposé un navire muni de toutes les choses nécessaires; mais

les sieurs de Caen et de la Ralde en prirent ombrage, et d'ailleurs, ayant eu avis

que les Pères avaient formé quelques plaintes sur leur conduite, ils firent si bien

qu'on arrêta ce qui était pour le compte des Jésuites. (Prem, établiss. de la Foy, I,

371.)

 

Note 664: (retour)

 

Le P. de Noue, qui est nommé ici, tandis que le P. Brebeuf ne l'est pas, était

probablement redescendu des Hurons cette année.

 

Note 665: (retour)

 

C'est-à-dire, «comme aussi le sieur de Caen en avait lui-même.»

 

Nous eusmes nouvelles par la dernière barque qui apportoit le reste de nos

commoditez que ledit de la Ralde estoit party dans la Catherine le septiesme

Septembre, & avoit laissé ledit Emery de Caen dans la Flecque jusques au 5

d'Octobre pour la pesche de la Baleine, & voir ce qui reussiroit de cette

entreprise. L'on avoit envoyé quelque genisse666 d'un an dans le vaisseau

qui venoit à Tadoussac pour faire pesche de Baleine, & en fut porté par les barques 16 & quelque 7 ou 8 qui moururent par la mer, à ce que l'on nous

dit.

 

Note 666: (retour)

 

«Quelques génisses,» comme la suite le fait voir.

 

Voila tout ce qui se pana jusques au departement des vaisseaux: Nous

demeurasmes cinquante cinq personnes, tant hommes que femmes &

enfans, sans comprendre les habitans du pays, assez mal accommodez de

toutes les choses necessaires pour le maintien d'une habitation, dont je

m'estonnois fort comme l'on nous laissoit en des necessitez si grandes, & en

attribuoit on les défauts à la prise d'un petit vaisseau par les Anglois qui

1 venoient de Bisquaye, comme ledit sieur de Caen me le mandoit, je ne sçay

d'où en venoit la faute, plusieurs discours se disoient sur ce subject, quoy

que s'en soit il nous fallust passer par de là, il n'y avoit point de remède.

 

De ces cinquante cinq personnes il n'y avoit que dix-huict ouvriers, & en

falloit plus de la moitié pour accommoder l'habitation du Cap de

Tourmente, faucher & faner le foing pour le bestial pendant l'esté &

l'Automne. Le parachevement de l'habitation de Québec demeure à parfaire,

l'on me devoit donner dix hommes pour travailler au fort de sa Majesté,

bien que ledit sieur de Caen & tous ses associez l'eussent souscript, & sa

Majesté & le Viceroy le desirassent, neantmoins l'on ne le veut permettre, &

empesche on tant que l'on peut. On veut que tous les hommes travaillent à

l'habitation, il n'y a remède, pourveu que la traitte se face c'est assez, il n'y a

personne qui osast entreprendre de nous enlever, c'est en cecy où j'avois

beaucoup de peine à faire gouster les raisons pourquoy le fort nous estoit

necessaire, tant pour la conservation de leur bien, que celles des habitans du

païs: c'est ce qui donnoit du mescontentement à toutes les societés:

neantmoins considerant l'importance & la necessité d'avoir u lieu de

conserve, je ne laissois de faire ce qu'il m'estoit possible de temps à autre.

 

Voyant les ordres & commandemens données au contraire de la volonté de

mondit seigneur le Vice-roy, je jugeay bien deslors que la plus grande part

2 des associez ne s'en soucioient beaucoup; pourveu qu'on leur donnast

d'interest les quarante pour cent: j'en avois dit mon sentiment audit de la

Ralde, lequel ne me donnoit beaucoup de contentement, d'autant qu'il avoit prescript ce qu'il devoit faire, c'est en un mot que ceux qui gouvernent la

bource font & defont comme ils veulent.

 

Un des deplaisirs que je recognu en ceste affaire estoit fâché que je faisois

construire un fort au dessus de l'habitation pour la conservation d'icelle, du

païs & des habitans, & cela déplût audit de Caen comme il me fit assez

cognoistre par sa lettre, que d'y employer de ses hommes il n'y estoit pas

obligé, aussi il ne s'en soucioit pourveu que sa Majesté en fit la despense, en

y envoyant des ouvriers pour cet effect: à tout cela je ne peus rien faire pour

lors, sinon d'en escrire à mondit seigneur le Viceroy, & luy donner advis de

tout ce qui se passoit en ceste affaire, afin qu'il y apportast l'ordre qu'il

jugeroit necessaire, & moy de ne laisser, en tant que je pouvois, d'employer

quelques hommes au fort, & le reste à travailler à l'habitation.

 

3 Guerre déclarée, par les Yrocois. Assemblée des sauvages. Assassinat de

deux hommes appartenans aux François. Recherche de l'Autheur de ce

crime. Le meurtrier amené, ce que les Sauvages offrent pour estre alliez

avec les François. L'Autheur veut venger ce meurtre.