Oeuvres de Champlain
Chapitre II.
Le dixseptiesme jour dudit mois je partis de Tadoussac pour aller au grand
saut trouver les sauvages Algoumequins & autres nations qui m'avoient
promis l'année précédente de s'y trouver avec mon garçon que je leur avois
baillé, pour apprendre de luy ce qu'il auroit veu en son yvernement dans les
terres. Ceux qui estoient dans ledit port, qui se doutoient bien, où je devois
aller, suivant les promesses que j'avois faites aux sauvages, comme j'ay dit
cy dessus, commencèrent à faire bastir plusieurs petites barques pour me
suivre le plus promptement qu'ils pouroient: Et plusieurs, à ce que j'appris
devant que partir de France, firent equipper des navires & pattaches sur
l'entreprise de nostre voyage, pensant en revenir riches comme d'un voyage
des Indes.
Le Pont demeura audit Tadoussac sur l'esperance que s'il n'y faisoit rien, de
prendre une pattache, & me venir trouver au dit saut. Entre Tadoussac &
Quebecq nostre barque faisoit grand eau, qui me contraignit de retarder à
Quebecq pour l'estancher, qui fut le 21e jour de May.
Descente à Quebecq pour faire racommoder la barque, Partement dudit
Quebecq pour aller au saut trouver les sauvages & recognoistre un lieu
propre pour une habitation.
CHAPITRE II.
Estans à terre je trouvay le sieur du Parc qui avoit yverné en ladite
habitation, & tous ses compagnons, qui se portoient fort bien, sans avoir eu
aucune maladie. La chasse & gibier ne leur manqua aucunement en tout
leur yvernement, à ce qu'ils me dirent. Je trouvay le Capitaine sauvage
appelé Batiscan & quelques Algoumequins, qui disoient m'attendre, ne
voulant retourner à Tadoussac qu'ils ne m'eussent veu. Je leur fis quelque
proposition de mener un de nos gens aux trois rivieres pour les recognoistre,
& ne peu obtenir aucune chose d'eux pour ceste année, me remettant à
l'autre: neantmoins je ne laissay de m'informer particulièrement de l'origine & des peuples qui y habitent: ce qu'ils me dirent exactement. Je leur
demanday un de leurs canots, mais ils ne s'en voulurent desfaire en aucune
façon que ce fut pour la necessité qu'ils en avoient: car j'estois délibéré
d'envoyer deux ou trois hommes descouvrir dedans lesdites trois rivieres
voir ce qu'il y auroit: ce que je ne peu faire, à mon grand regret, remettant la
partie à la première occasion qui se presenteroit.
Je fis cependant diligeance de faire accommoder nostredicte barque. Et
comme elle fut preste, un jeune homme de la Rochelle appelé Trefart, me
pria que je luy permisse de me faire compagnie audit saut, ce que je luy
refusay, disant que j'avois des dessins particuliers, & que je ne desirois estre
conducteur de personne à mon prejudice, & qu'il y avoit d'autres
compaignies que la mienne pour lors, & que je ne desirois ouvrir le chemin
& servir de guide, & qu'il le trouveroit assés aisement sans moy. Ce mesme
jour je partis de Quebecq, & arrivay audit grand saut le vingthuictiesme de
May, où je ne trouvay aucun des sauvages qui m'avoient promis d'y estre au
vingtiessme dudit mois. Aussitost je fus dans un meschant canot avec le
sauvage que j'avois mené en France, & un de nos gens. Après avoir visité
d'un costé & d'autre, tant dans les bois que le long du rivage, pour trouver
un lieu propre pour la scituation d'une habitation, & y préparer une place
pour y bastir, je fis quelques huit lieues par terre cottoyant le grand saut par
des bois qui sont assez clairs, & fus jusques à un lac 293, où nostre sauvage
me mena; où je consideray fort particulièrement le pays; Mais en tout ce
que je vy, je n'en trouvay point de lieu plus propre qu'un petit endroit, qui
est jusques où les barques & chalouppes peuvent monter aisement:
neantmoins avec un grand vent, ou à la cirque, à cause du grand courant
d'eau: car plus haut que ledit lieu (qu'avons nommé la place Royalle) à une
lieue du mont Royal, y a quantité de petits rochers & basses, qui sont fort
dangereuses. Et proches de ladite place Royalle y a une petite riviere 294 qui
va assez avant dedans les terres, tout le long de laquelle y a plus de 60
arpens de terre desertés qui sont comme prairies, où l'on pourroit semer des
grains, & y faire des jardinages. Autresfois des sauvages 295 y ont labouré,
mais ils les ont quitées pour les guerres ordinaires qu'ils y avoient. Il y a
aussi grande quantité d'autres belles prairies pour nourrir tel nombre de
bestail que l'on voudra: & de toutes les sortes de bois qu'avons en nos
forests de pardeça: avec quantité de vignes, noyers, prunes, serizes, fraises,
& autres sortes qui sont très-bonnes à manger, entre autres une qui est fort excellente, qui a le goût sucrain, tirans à celuy des plantaines (qui est un
fruit des Indes) & est aussi blanche que neige, & la fueille ressemblant aux
orties, & rampe le long des arbres & de la terre, comme le lierre. La pesche
du poisson y est fort abondante, & de toutes les especes que nous avons en
France, & de beaucoup d'autres que nous n'avons point, qui sont très-bons:
comme aussi la chasse des oiseaux aussi de diferentes especes: & celle des
Cerfs, Daims, Chevreuls, Caribous, Lapins, Loups-serviers, Ours, Castors,
& autres petites bestes qui y sont en telle quantité, que durant que nous
fusmes audit saut, nous n'en manquasmes aucunement.
Note 293: (retour)
Le lac des Deux-Montagnes.
Note 294: (retour)
La petite rivière Saint-Pierre.
Note 295: (retour)
Les sauvages qui avaient cultivé ces terres étaient évidemment ceux que Cartier
y avait trouvés en 1535, dans sa visite à Hochelaga et au Mont-Royal.
«Commençasmes, dit-il, à trouver les terres labourées, & belles grandes
champaignes plaines de bledz de leur terre, qui est comme mil de bresil, aussy
gros ou plus que poix, dequoy vivent ainsi comme nous faisons de fourment; &
au parmy d'icelles champaignes est située la ville de Hochelaga, prés & joignant
une montaigne qui est à l'entour d'icelle, labourée & fort fertile.» (Second
Voyage, fol. 23 b.) Or, selon toutes les apparences, les habitants d'Hochelaga
étaient les mêmes que ceux auxquels plus tard on a donné le nom d'Iroquois.
D'abord ils étaient sédentaires; ce qui était propre à la grande famille huronne-
iroquoise; leurs villages, leurs cabanes avaient absolument la disposition et la
forme qu'ont toujours eu les villages et les cabanes des Hurons et des Iroquois;
tous les mots qui nous ont été conservés de leur langue par les relations de
Cartier, se retrouvent encore dans la langue iroquoise; enfin les traditions qu'ont
pu recueillir les missionnaires et les premiers voyageurs, attestent que les
environs de Montréal et même de Québec étaient le pays des Iroquois. Nicolas
Perrot, si bien instruit des traditions et de l'histoire des sauvages, dit que «le pays
des Iroquois estoit autrefois le Montréal & les Trois Rivieres,» et qu'ils s'en
éloignèrent par suite d'un démêlé survenu entre eux et les Algonquins (Mémoire
de Nicolas Perrot, édit. du P. Tailhan, p. 9); ce qui, explique pourquoi ceux-ci
revendiquaient aussi l'île de Montréal comme le pays de leurs ancêtres (Relations
1642, p. 38, et 1646, p. 34, édit. 1858). Le témoignage du P. Lafitau confirme
encore celui de Perrot: «Les Iroquois Agniers, dit-il, assurent qu'ils errèrent
longtemps sous la conduite d'une femme nommée Gaihonariosk; cette femme les
promena dans tout le nord de l'Amérique, & les fit passer au lieu où est située
maintenant la ville de Québec... C'est ce que les Agniés racontent de leur
origine.» (Moeurs des sauvages, t. I, p. 101, 102.) Ce qu'il paraît y avoir de plus
vraisemblable, c'est que les iroquois ou hurons de Hochelaga furent d'abord
contraints de laisser leur pays aux Algonquins, qui alors avaient l'avantage sur
eux; mais qu'ensuite les Iroquois, s'étant aguerris, finirent par en chasser les
Algonquins, sans toutefois y revenir eux-mêmes, parce que leur nouveau pays
leur offrait autant d'avantages et plus de sécurité. (Voir Histoire de la colonie
française en Canada, t. I, p. 524 et s.)
Ayant donc recogneu fort particulièrement & trouvé ce lieu un des plus
beaux qui fut en ceste riviere, je fis aussitost coupper & deffricher le bois de
ladite place Royalle 296 pour la rendre unie, & preste à y bastir, & peut on
faire passer l'eau au tour aisement, & en faire une petite isle, & s'y establir
comme l'on voudra.
Note 296: (retour)
Cette place Royale que Champlain fit défricher, était sur la pointe à laquelle on
donna depuis le nom de Callières. (Voir la lettre A de la carte du saut Saint-
Louis.)
Il y a un petit islet à quelque 20 thoises de ladite place Royalle, qui a
quelques cent pas de long, où l'on peut faire une bonne & forte habitation. Il
y a aussi quantité de prairies de très-bonne terre grasse à potier, tant pour
bricque que pour bastir, qui est une grande commodité. J'en fis accommoder
une partie & y fis une mouraille de quatre pieds d'espoisseur & 3 à 4 de
haut, & 10 toises de long pour voir comme elle se conserveroit durant l'yver
quand les eaux descenderoient, qui à mon opinion ne sçauroit parvenir
jusques à lad. muraille, d'autant que le terroir est de douze pieds eslevé
dessus ladite riviere, qui est assez haut. Au milieu du fleuve y a une isle
d'environ trois quarts de lieues de circuit, capable d'y bastir une bonne &
forte ville, & l'avons nommée l'isle de saincte Elaine297. Ce saut descend en
manière de lac, où il y a deux ou trois isles & de belles prairies.
Note 297: (retour)
L'auteur paraît avoir nommé ainsi cette île à l'occasion du mariage qu'il venait de
contracter, un peu avant son départ de France, avec Demoiselle Hélène Boullé,
fille de Nicolas Boullé, secrétaire de la chambre du roi.
Le premier jour de Juin le Pont arriva audit saut, qui n'avoit rien sceu faire à
Tadoussac; & bonne compagnie le suivirent & vindrent après luy pour y
aller au butin, car sans ceste esperance ils estoient bien de l'arriére.
Or attendant les sauvages, je fis faire deux jardins, l'un dans les prairies, &
l'autre au bois, que je fis deserter, & le deuxiesme jour de juin j'y semay
quelques graines, qui sortirent toutes en perfection, & en peu de temps, qui
demonstre la bonté de la terre.
Nous resolusmes d'envoyer Savignon nostre sauvage avec un autre, pour
aller au devant de ceux de son pays, afin de les faire haster de venir, & se
délibèrent d'aller dans nostre canot, qu'ils doubtoient, d'autant qu'il ne valoit
pas beaucoup.
Ils partirent le cinquiesme jour dudit mois. Le lendemain arriva quatre ou
cinq barques (c'estoit pour nous faire escorte) d'autant qu'ils ne pouvoient
rien faire audit Tadoussac.
Le septiesme jour je fus recognoistre une petite riviere par où vont quelques
fois les sauvages à la guerre, qui se va rendre au saut de la riviere des
Yroquois298: elle est fort plaisante, y ayant plus de trois lieues de circuit de
prairies, & force terres, qui se peuvent labourer: elle est à une lieue du
grand saut, & lieu & demie de la place Royalle.
Note 298: (retour)
En remontant la rivière Saint-Lambert, et en suivant celle de Montréal, on arrive
effectivement au bassin de Chambly, c'est-à-dire, au pied du saut de la rivière des
Iroquois.
Le neufiesme jour nostre sauvage arriva, qui fut quelque peu pardela le lac
qui a quelque dix lieues de long, lequel j'avois veu auparavant 299, où il ne
fit rencontre d'aucune chose, & ne purent passer plus loin à cause de leur dit
canot qui leur manqua; & furent contraints de s'en revenir. Ils nous
rapportèrent que passant le saut ils virent une isle où il y avoit si grande
quantité de hérons, que l'air en estoit tout couvert. Il y eust un jeune homme
qui estoit au sieur de Mons appelé Louys, qui estoit fort amateur de la
chasse, lequel entendant cela, voulut y aller contenter sa curiosité, & pria
fort instamment nostredit sauvage de l'y mener: ce que le sauvage luy
accorda avec un Capitaine sauvage Montagnet fort gentil personnage,
appelé Outetoucos. Dés le matin led. Louys fut appeler les deux sauvages
pour s'en aller à ladite isle des hérons. Ils s'embarquèrent dans un canot & y
furent. Ceste isle est au milieu du saut300, où ils prirent telle quantité de heronneaux & autres oyseaux qu'ils voulurent, & se rembarquerent en leur
canot. Outetoucos contre la volonté de l'autre sauvage & de l'instance qu'il
peut faire voulut passer par un endroit fort dangereux, où l'eau tomboit prés
de trois pieds de haut, disant que d'autresfois il y avoit passé, ce qui estoit
faux, il fut long temps à debatre contre nostre sauvage qui le voulut mener
du costé du Su le long de la grand Tibie 301, par où le plus souvent ils ont
accoustumé de passer, ce que Outetoucos ne desira, disant qu'il n'y avoit
point de danger. Comme nostre sauvage le vit opiniastre, il condescendit à
sa volonté: mais il luy dit qu'à tout le moins on deschargeast le canot d'une
partie des oyseaux qui estoient dedans, d'autant qu'il estoit trop chargé, ou
qu'infailliblement ils empliroient d'eau, & se perdroient: ce qu'il ne voulut
faire, disant qu'il seroit assez à temps s'ils voyoient qu'il y eut du péril pour
eux. Ils se laisserent donc driver dans le courant. Et comme ils furent dans
la cheute du saut, ils en voulurent sortir & jetter leurs charges, mais il
n'estoit plus temps, car la vitesse de l'eau les maistrisoit ainsi qu'elle vouloit,
& emplirent aussitost dans les boullons du saut, qui leur faisoient faire mille
tours haut & bas. Ils ne l'abandonnèrent de long temps: Enfin la roideur de
l'eau les lassa de telle façon, que ce pauvre Louys qui ne sçavoit nager en
aucune façon perdit tout jugement & le canot estant au fonds de l'eau il fut
contraint de l'abandonner: & revenant au haut les deux autres qui le tenoient
tousjours ne virent plus nostre Louys, & ainsi mourut miserablement302.
Les deux autres tenoient tousjours ledit canot: mais comme ils furent hors
du saut, ledit Outetoucos estant nud, & se fiant en son nager, l'abandonna,
pensant gaigner la terre, bien que l'eau y courust encore de grande vitesse,
& se noya: car il estoit si fatigué & rompu de la peine qu'il avoit eue, qu'il
estoit impossible qu'il se peust sauver ayant abandonné le canot, que nostre
sauvage Savignon mieux advisé tint tousjours fermement, jusques à ce qu'il
fut dans un remoul, où le courant l'avoit porté, & sceut si bien faire, quelque
peine & fatigue qu'il eut eue, qu'il vint tout doucement à terre, où estant
arrivé il jetta l'eau du canot, & s'en revint avec grande apprehention qu'on
ne se vangeast sur luy, comme ils font entre eux, & nous conta ces tristes
nouvelles, qui nous apportèrent du desplaisir.
Note 299: (retour)
Le lac des Deux-Montagnes. (Conf. p. 242, ci-dessus.)
Note 300: (retour)
Cette expression au milieu du saut tranche une difficulté qui se rencontre dans la
carte du Saut St. Louis, où manque la lettre Q, tandis que la lettre P s'y trouve
deux fois: l'île aux Hérons est celle qui y est marquée R, et l'île au Diable, située
au sud-ouest de la première, devrait porter la lettre R. Nous regrettons d'être, sur
ce point, en désaccord avec l'auteur de l'Histoire de la Colonie française en
Canada; mais nous avons du moins la consolation d'être d'accord avec la
tradition.
Note 301: (retour)
La grand Tibie n'est rien autre chose que la grand Terre. C'est une faute
typographique, que l'auteur a corrigée lui-même dans l'édition de 1632.
Note 302: (retour)
C'est sans doute en mémoire de la mort de ce jeune Louis, que l'on donna au
Grand-Saut le nom de Saint-Louis, qu'il a toujours porté depuis.
Le grand saut St Louis
A Petite place que je fis deffricher.
B Petit estang.
G Petit islet où je fis faire une muraille de pierre.
D Petit ruisseau où se tiennent les barques.
E Prairies où se mettent les sauvages quand ils viennent en
ce pays.
F Montaignes qui paroissent dans les terres.
G Petit estang.
H (1) Mont Royal.
I Petit ruisseau.
L Le saut.
M Le lieu où les sauvages passent leurs canots, par terre du
costé du
Nort.
N Endroit où un de nos gens & un sauvage se noyèrent.
O Petit islet de rochers.
P (2) Autre islet où les oyseaux font leurs nids.
Q (3) L'isle aux hérons.
R (4) Autre isle dans le saut.
S Petit islet.
T Petit islet rond.
V Autre islet demy couvert d'eau.
X (5) Autre islet ou il y a force oyseaux de riviere.
Y Prairies.
Z Petite riviere.
2 (6) Isles assez grandes & belles.
3 Lieux qui descouvrent quand le eaux baissent, où il se fait
grands
bouillonnements, comme aussi fait audit saut.
4 Prairies plaines d'eaux.
5 Lieux fort bas & peu de fonds
6 Autre petit islet.
7 Petis rochers.
8 Isle sainct Helaine.
9 Petit islet desgarny d'arbres.
oo Marescages qui s'escoulent dan le grand saut.
(1) La lettre H se trouve en double; l'une sur la montagne, et c'est là sa place; l'autre au bas de 1 îlot Normandie. Cette dernière n'est probablement que le chiffre 11, dont le graveur aura fait une lettre. (2) La lettre P est en double. Evidemment, cet autre islet est entre N et 0. (3) La lettre Q ne se trouve pas dans la carte. C'est la lettre H qui est à sa place (voir note 3 de la page 246). (4) Cette lettre devrait être à la place de celui des deux F qui désigne l'île au Diable, c'est-à dire, cette autre île dans le saut qui est au sud-ouest de l'île aux Hérons. (5) x dans la carte. (6) Ce chiffre 2 se trouve tellement placé auprès de l'île Saint-Paul, qu'on le prendrait pour la lettre N.
Le lendemain 303 je fus dans un autre canot audit saut avec le sauvage, & un
autre de nos gens, pour voir l'endroit où ils s'estoient perdus: & aussi si
nous trouverions les corps, & vous asseure que quand il me monstra le lieu
les cheveux me herisserent en la teste, de voir ce lieu si espouvantable, &
m'estonnois comme les deffuncts avoient esté si hors de jugement de passer
un lieu si effroiable, pouvant aller par ailleurs: car il est impossible d'y
passer pour avoir sept à huit cheutes d'eau qui descendent de degré en
degré, le moindre de trois pieds de haut, où il se faisoit un train &
bouillonnement estrange, & une partie dudit saut estoit toute blanche
d'escume, qui montroit le lieu le plus effroyable, avec un bruit si grand que
l'on eut dit que c'estoit un tonnerre, comme l'air retentissoit du bruit de ces
cataraques. Après avoir veu & consideré particulièrement ce lieu & cherché
le long du rivage lesdicts corps, cependant qu'une chalouppe assez légère
estoit allée d'un autre costé, nous nous en revinsmes sans rien trouver.
Note 303: (retour)