Oeuvres de Champlain
Chapitre IX.
Les sauvages en toutes ces costes où nous avons esté, disent qu'il vient
d'autres oiseaux quand leur bled est à maturité, qui sont fort gros; & nous
contrefaisoient leur chant semblable à celuy du cocq d'Inde. Ils nous en
montrèrent des plumes en plusieurs lieux, dequoy ils empannent leurs
flèches & en mettent sur leurs testes pour parade, & aussi une manière de
poil qu'ils ont soubs la gorge, comme ceux qu'avons en France: & disent
qu'ils leur tumbe une creste rouge sur le bec. Ils nous les figurèrent aussi
gros qu'une outarde, qui est une espece d'oye; ayant le col plus long & deux
fois plus gros que celles de pardeça. Toutes ces demonstrations nous firent
juger que c'estoient cocqs d'Inde. Nous eussions bien desiré voir de ces
oiseaux, aussi bien que de la plume, pour plus grande certitude. Auparavant
que j'eusse veu les plumes & le petit boquet de poil qu'ils ont soubs la
gorge; & que j'eusse oy contrefaire leur chant, je croiyois que ce fussent de
certains oiseaux 116, qui se trouvent en quelques endroits du Perou en forme
de cocqs d'Inde, le long du rivage de la mer, mangeans les charongnes
autres choses mortes, comme font les corbeaux: mais ils ne sont pas si gros,
& n'ont pas la barbe si longue, ny le chant semblable aux vrais coqs d'Inde,
& ne sont pas bons à manger comme sont ceux que les sauvages disent qui
viennent en troupe en esté; & au commencement de l'yver s'en vont aux
pays plus chauts, où est leur demeure naturelle.
Note 116: (retour)
L'oiseau dont parle ici Champlain, est vraisemblablement l'Aura (vultur aura,
LINNÉE), appelé Ouroua par les Brésiliens, et Suyuntu par les Péruviens, «se
nourrissant plutôt de chair morte et de vidanges, que de chair vivante», suivant
Buffon.
Retour des descouvertures de la coste des Almouchiquois.
CHAPITRE IX.
Ayant demeuré plus de cinq sepmaines à eslever trois degrez de latitude,
nous ne peusmes estre plus de six sepmaines en nostre voyage; car nous n'avions porté des vivres que pour ce temps là. Et aussi ne pouvans passer à
cause des brumes & tempestes que jusques à Mallebarre, où fusmes
quelques jours attendans le temps propre pour sortir, & nous voyans pressez
par la necessité des vivres, le sieur de Mons délibéra de s'en retourner à
l'isle de saincte Croix, afin de trouver autre lieu plus propre pour nostre
habitation: ce que ne peusmes faire en toutes les costes que nous
descouvrismes en ce voyage.
Et partismes de ce port, pour voir ailleurs, le 25 du mois de Juillet, où au
sortir courusmes risque de nous pardre sur la barre qui y est à l'entrée, par la
faute de nos pilottes appelez Cramolet & Champdoré 117 Maistres de la
barque, qui avoient mal ballizé l'entrée de l'achenal du costé du su, par où
nous devions passer. Ayans evité ce péril nous mismes le cap au nordest six
lieues jusques au cap blanc: & de là jusques au cap des isles continuant 15
lieues au mesme vent: puis misme le cap à l'est nordest 16 lieues jusques à
Chouacoet, où nous vismes le Capitaine sauvage Marchim, que nous avions
esperé voir au lac de Quinibequy 118, lequel avoit la réputation d'estre l'un
des vaillans hommes de son pays: aussi avoit il la façon belle, où tous ses
gestes paroissoient graves, quelque sauvage qu'il fut. Le sieur de Mons luy
fit present de beaucoup de choses, dont il fut fort satisfait, & en recompense
donna un jeune garçon Etechemin, qu'il avoit prins en guerre, que nous
emmenasmes avec nous, & partismes de ce lieu ensemblement bons amis,
& mismes le cap au nordest quart de l'est 15 lieues, jusques à Quinibequy,
où nous arrivasmes le 29 du mois, & où pensions trouver un sauvage appelé
Sasinou, dont j'ay parlé cy dessus, que nous attendismes quelque temps,
pensant qu'il deust venir, afin de retirer de luy un jeune homme & une jeune
fille Etechemins, qu'il tenoit prisoniers. En l'attendant il vint à nous un
capitaine appelé Anassou pour nous voir, lequel traicta quelque peu de
pelleterie, & fismes allience avec luy. Il nous dit qu'il y avoit un vaisseau
119 à dix lieues du port, qui faisoit pesche de poisson, & que ceux de dedans
avoient tué cinq sauvages d'icelle riviere, soubs ombre d'amitié: & selon la
façon qu'il nous despeignoit les gens du vaisseau, nous les jugeasmes estre
Anglois, & nommasmes l'isle où ils estoient la nef: pour ce que de loing elle
en avoit le semblance. Voyant que ledict Sasinou ne venoit point nous
mismes le cap à l'est suest 20 lieues jusques à l'isle haute où mouillasmes
l'ancre attendant le jour.
Note 117: (retour)
Pierre Angibaut dit Champdoré. (Lescarbot, Muses de la Nouv. France, p. 48.)
Note 118: (retour)
Voir ci-dessus p. 49, note 1.
Note 119: (retour)
Les différentes circonstances de ce récit prouvent que le vaisseau dont parle
Anassou, était celui du capitaine Waymouth. 1° C'était un vaisseau anglais,
d'après la description qu'en fait le capitaine sauvage. Or il ne paraît pas qu'il soit
venu aux côtes du Maine, en 1605, d'autre vaisseau anglais que l'Arkangel,
commandé par George Waymouth. Il est vrai que ce vaisseau était reparti dès le
26 de juin (nouveau style), c'est-à-dire, depuis plus d'un mois; mais Anassou
pouvait croire qu'il était encore dans ces parages, vu que le capitaine anglais,
avant de reprendre directement la route de l'Angleterre, était retourné à son havre
de la Pentecôte, situé en face de l'île de Monahigan. Il est possible, en outre,
qu'Anassou n'ait pas dit autre chose sinon que les Anglais s'étaient retirés à cette
île, et que les Français aient compris qu'ils y étaient encore. 2° A dix lieues du
port. Précisément à dix lieues du port ou était mouillée la barque de M. de
Monts, se trouve cette île remarquable, appelée Monahigan, qui est celle où,
suivant les critiques anglais, a dû mouiller l'Arkangel à son arrivée, et non loin de
laquelle Waymouth jeta l'ancre encore avant que de repartir; c'est cette île que
Champlain appelle la Nef. 3° Qui faisait pêche de poisson. Quoique ce ne fut pas
là le but principal du voyage de Waymouth, l'équipage employa effectivement
une bonne partie du temps à faire la pêche soit à la ligne, soit à la seine. 4° Que
ceux de dedans avaient tué cinq sauvages. Le capitaine Waymouth, ayant de
bonnes raisons de croire que les sauvages voulaient le surprendre traîtreusement,
résolut de les devancer, et en fit saisir cinq d'entre eux: Sassacomouet, Maneddo,
Skitouarros, Amohouet, et un sagamo du nom de Tahanedo. Anassou pouvait
croire qu'on les avait tués; cependant le capitaine anglais au contraire les traita si
bien, qu'ils parurent ensuite contents de leur sort. «Quoique, au moment de la
surprise, dit Rosier, ils aient résisté de leur mieux, ne sachant point nos vues, ni
ce que nous étions, ou ce que nous en prétendions faire; cependant, dès qu'ils
virent, par nos bons traitements que nous ne leur voulions point de mal, ils ne
parurent pas depuis mécontents de nous.» (Rap. du voy. de Waymouth par
Rosier, Coll. de la Soc. Hist. de Mass. 3e série, vol. VIII.) 5° Sauvages d'icelle
rivière. Ces sauvages étaient donc du Kénébec. Cette circonstance vient à l'appui
de l'ingénieuse dissertation que M. John McKeen a publiée en 1867, dans le
cinquième volume des Collections de la Société Historique du Maine, et dans
laquelle l'auteur prouve aussi bien qu'il est possible de le faire, suivant nous, que
Waymouth a visité, non pas le Pénobscot, comme le prétend Belknap et quelques
autres auteurs, mais bien le Kénébec. 6° Sous ombre d'amitié. L'intention de
Waymouth n'était pas d'abord d'user de ruse ou de trahison avec ces sauvages.
«Ayant trouvé, dit Rosier, que ce lieu répondait parfaitement au motif de notre
voyage de découverte, savoir, qu'on y pouvait faire un bon établissement, nous
traitâmes ces gens avec toute la bonté qu'il nous fut possible d'imaginer, ou dont
nous les croyions capables.» Cependant, il n'est pas surprenant qu'Anassou et les
autres sauvages aient attribue la conduite des Anglais à un motif qui leur Apres avoir bien cerché d'un costé & d'autre, nous n'en trouvasmes point de