Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 129 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre V.

 

De l'isle d'Orléans jusques à Québec y a une lieue, & y arrivay le 3 Juillet,

où estant, je cherchay lieu propre pour nostre habitation: mais je n'en peus

trouver de plus commode, ny mieux scitué que la pointe de Québec, ainsi

appellé des Sauvages, laquelle estoit remplie de noyers & de vignes. Aussi

tost j'employay une partie de nos ouvriers à les abbatre, pour y faire nostre

habitation, l'autre à scier des aix, l'autre à fouiller la cave, & faire des

fossez, & l'autre à aller quérir nos commoditez à Tadoussac avec la barque.

La première chose que nous fismes fut le magazin pour mettre nos vivres à

couvert, qui fut promptement fait par la diligence d'un chacun & le soin que

j'en eu227 228 . Proche de ce lieu est une riviere agréable , où anciennement

hyverna Jacques Cartier.

 

Note 227: (retour)

 

Ici se trouvent, dans l'édition de 1613, les détails de la conspiration tramée contre

Champlain, et de la construction des premiers logements élevés sur la pointe de

Québec. (1613, p. 148-156.)

 

Note 228: (retour)

 

La Petite-Rivière, ou rivière Saint-Charles, à laquelle Cartier donna le nom de

Sainte-Croix. (Voir 1613, p. 156-161.)

 

Pendant que les Charpentiers, Scieurs d'aix, & autres ouvriers travailloient à

nostre logement, je fis mettre tout le reste à défricher autour de l'habitation,

afin de faire des jardinages pour y semer des grains & graines, pour voir

comme le tout succederoit, d'autant que la terre paroissoit fort bonne.

 

Cependant quantité de Sauvages estoient cabannez proche de nous, qui

faisoient pesche d'anguilles, qui commencent à venir comme au 15 de

Septembre & finit au 15 Octobre. En ce temps tous les Sauvages se

nourrissent de ceste manne, & en font secher pour l'hyver jusques au mois

de Fevrier, que les neges sont grandes comme de deux pieds & demy, &

trois pieds pour le plus, qui est le temps que quand leurs anguilles, & autres choses qu'ils font secher, sont accommodées, ils vont chasser aux castors,

où ils sont jusques au commencement de janvier. Ils ne firent pas grand

chasse de castors, pour estre les eaues trop grandes, & les rivieres

desbordées, ainsi qu'ils nous dirent. Quand leurs anguilles leur faillent, ils

ont recours à chasser aux eslans & autres bestes sauvages, qu'ils peuvent

trouver en attendant le printemps, où j'eus moyen de les entretenir de

plusieurs choses. Je consideray fort particulièrement leurs coustumes.

 

Tous ces peuples patissent tant, que quelquefois ils sont contraints de vivre

de certains coquillages, & manger leurs chiens, & peaux, dequoy ils se

couvrent contre le froid. Qui leur monstreroit à vivre, & leur enseigneroit le

labourage des terres, & autres choses, ils apprendroient fort bien: car il s'en

trouve assez qui ont bon jugement, & respondent à propos sur ce qu'on leur

demande. Ils ont une meschanceté en eux, qui est d'user de vengeance,

d'estre grands menteurs, & ausquels il ne le faut pas trop asseurer, sinon

avec raison, & la force en la main. Ils promettent assez, mais ils tiennent

peu, la plus-part n'ayans point de loy, selon que j'ay peu voir, avec tout plein

d'autres faulses croyances. Je leur demanday de quelle sorte de cérémonies

ils usoient à prier leur Dieu; ils me dirent qu'ils n'en usoient point d'autres,

sinon qu'un chacun le prioit en son coeur comme il vouloit. Voila pourquoy

il n'y a aucune loy parmy eux, & ne sçavent que c'est d'adorer & prier Dieu,

vivans comme bestes brutes, mais je croy qu'ils seroient bien tost réduits au

Christianisme, si on habitoit & cultivoit leur terre, ce que la plus-part

désirent. Ils ont parmy eux quelques Sauvages qu'ils appellent Pilotois 229,

qu'ils croyent parler au diable visiblement, leur disant ce qu'il faut qu'ils

facent tant pour la guerre, que pour autres choses, & s'ils leur

commandoient qu'ils allassent mettre en exécution quelque entreprise, ils

obéiroient aussi tost à son commandement. Comme aussi ils croyent que

tous les songes qu'ils ont, sont véritables: & de faict, il y en a beaucoup qui

disent avoir veu & songé choses qui adviennent ou adviendront. Mais pour

en parler avec vérité, ce sont visions diaboliques, qui les trompe & seduit.

Voila tout ce que j'ay peu apprendre de leur croyance bestiale.

 

Note 229: (retour)

 

Ce mot, cependant, serait basque, suivant le P. Biard. (Rel. de la Nouv. France,

ch. VII.)

Tous ces peuples sont bien proportionnez de leurs corps, sans difformité, &

sont dispos. Les femmes sont aussi bien formées, potelées, & de couleur

bazannée, à cause de certaines peintures dont elles se frotent, qui les fait

paroistre olivastres. Ils sont habillez de peaux: une partie de leur corps est

couverte, & l'autre partie descouverte: mais l'hyver ils remédient à tout, car

ils sont habillez de bonnes fourrures, comme de peaux d'eslan, loutres,

castors, ours, loups marins, cerfs, & biches, qu'ils ont en quantité. L'hyver

quand les neges sont grandes, ils font une manière de raquettes, qui sont

grandes deux ou trois fois plus que celles de France, qu'ils attachent à leurs

pieds, & vont ainsi dans les neges, sans enfoncer: car autrement ils ne

pourroient chasser, ny aller en beaucoup de lieux. Ils ont aussi une façon de

mariage, qui est, Que quand une fille est en l'aage de 14 ou 15 ans, &

qu'elle a plusieurs serviteurs, elle a compagnie avec tous ceux que bon luy

semble: puis au bout de 5 ou 6 ans elle prend lequel il luy plaist pour son

mary, & vivent ensemble jusques à la fin de leur vie: sinon qu'après avoir

demeuré quelque temps ensemble, & elles n'ont point d'enfans, l'homme se

peut démarier, & prendre une autre femme, disant que la sienne ne vaut

rien. Par ainsi les filles sont plus libres que les femmes.

 

Depuis qu'elles sont mariées elles sont chastes, & leurs maris sont la plus-

part jaloux, lesquels donnent des presens aux pères ou parents des filles

qu'ils ont espousées. Voila les cérémonies & façons dont ils usent en leurs

mariages.

 

Pour ce qui est de leurs enterremens, quand un homme ou une femme

meurt, ils font une fosse, où ils mettent tout le bien qu'ils ont, comme

chaudieres, fourrures, haches, arcs, flesches, robbes, & autres choses: puis

ils mettent le corps dans la fosse, & le couvrent de terre, & mettent quantité

de grosses pièces de bois dessus, & une autre debout, qu'ils peindent de

rouge par en haut. Ils croyent l'immortalité des âmes, & disent qu'ils sont se

resjouir en d'autres pays, avec leurs parents & amis qui sont morts. Si ce

sont Capitaines ou autres d'auctorité, ils vont après leur mort 3 fois l'an faire

un festin, chantans & dançans sur leur fosse.

 

Ils sont fort craintifs, & appréhendent infiniment leurs ennemis, & ne

dorment presque point en repos en quelque lieu qu'ils soient, bien que je les

asseurasse tous les jours de ce qu'il m'estoit possible, en leur remonstrant de faire comme nous, sçavoir, veiller une partie, tandis que les autres

dormiront, & chacun avoir tes armes prestes, comme celuy qui fait le guet,

& ne tenir les songes pour vérité, sur quoy ils se reposent. Mais peu leur

servoient ces remonstrances, & disoient que nous sçavions mieux nous

garder de toutes ces choses qu'eux, & qu'avec le temps si nous habitions

leur pays, ils le pourroient apprendre.

 

Semences de vignes plantées à Quebec par l'Autheur. Sa charité envers les

pauvres Sauvages.

 

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