Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 110 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre V.

 

L 43 'An 1541 le Sieur de Roberval ayant renouvellé cette saincte

entreprise, envoya Alphonse Sainctongeois (homme des plus entendus au

faict de la navigation qui fust en France de son temps) qui voulut par ses

descouvertes voir & rencontrer plus au Nort un passage vers Labrador. Il fit

équiper deux 44 bons vaisseaux de ce qui luy estoit necessaire pour ceste

descouverte, & partit audit an 1541. 45 Et après avoir navigé le long des

costes du Nort, & terres de Labrador, pour trouver un passage qui peust

faciliter le commerce avec les Orientaux, par un chemin plus court que

celuy que l'on fait par le Cap de bonne esperance, & destroit de Magellan,

les obstacles fortunez, & le risque qu'il courut à cause des glaces, le fit

retourner sur ses brisées, & n'eut pas plus dequoy se glorifier que Cartier.

 

Note 43: (retour)

 

Cinq des vaisseaux qui faisaient partie de l'expédition de M. de Roberval,

partirent en effet de Saint-Malo le 23 mai 1541, sous les ordres de Jacques

Cartier; mais il ne put partir lui-même qu'au printemps suivant, le 16 avril 1542,

avec trois autres vaisseaux; et Jean Alphonse, son premier pilote, était avec lui.

(Hakluyt, III, 232, 237, 240.)

 

Note 44: (retour)

 

Trois. (Relation de Roberval.)

 

Note 45: (retour)

 

1542.

 

Ceste seconde entreprise n'estoit que pour decouvrir un passage46, mais

l'austre estoit pour le profond des terres, & y habiter, s'il se pouvoit; & ainsi

ces deux voyages n'ont pas réussi. Pour le passage, je n'allegueray point le

discours au long des nations estrangeres qui ont tenté fortune de trouver

passage par le Nort, pour aller aux Indes Orientales, comme és années 1576,

77 & 78. Messire Martin Forbichet 47 fit trois voyages: sept ans aprés

Hunfoy Gilbert y fut avec 5 vaisseaux, qui se perdit sur l'isle de Sable, où il

demeura deux ans 48. Après Jean Davis Anglois fit trois voyages, pénétra

souz le 72e degré, passa par un destroit appellé aujourd'huy de son nom. Un

autre appellé le Capitaine Georges 49, en l'an 1590. fit ce voyage, & fut

contraint à cause des glaces de s'en retourner sans effect: & quelques autres

qui l'ont entrepris, ont eu pareille fortune.

 

Note 46: (retour)

 

Tel était, sans aucun doute, le but auquel aspirait le pilote saintongeois; mais M.

de Roberval avait bien certainement dessein de fonder une colonie, comme le

prouve abondamment la relation de son voyage.

 

Note 47: (retour)

 

Frobisher. La relation de ses trois voyages se trouve dans Hakluyt, vol. III.

 

Note 48: (retour)

 

Sir Humphrey Gilbert périt en ce voyage, l'année même de son départ. (Hakl.

III.)

 

Note 49: (retour)

 

D'après Bergeron, le capitaine George Weymouth fit un voyage pour chercher le

passage du nord-ouest, mais en l'année 1602. (Traité de la Navigation, ch, X.)

 

Quant aux Espagnols & Portugais, ils y ont perdu leur temps. Les

Hollandois n'en ont pas eu plus certaine cognoissance par la nouvelle

Zambie du costé de l'Est, pour trouver ce passage, que les autres ont perdu

tant de temps pour le chercher par l'Occident, au dessus des terres dites

Labrador.

 

Tout cecy n'est que pour faire cognoistre que si ce passage tant desiré se

fust trouvé, combien cela eust apporté d'honneur à celuy qui l'eust

rencontré, & de biens à l'Estat ou Royaume qui l'eust possedé. Puis donc

que nous seuls avons jugé ceste entreprise d'un tel prix, elle n'est pas moins

à mépriser en ce temps cy, & ce qui ne s'est peu faire par un lieu, se peut

recouvrer par un autre avec le temps, pourveu que sa Majesté vueille

assister les entrepreneurs d'un si louable dessein. Je laisseray ce discours,

pour retourner à nos nouveaux conquerans au pays de la nouvelle France.

 

Le Sieur Marquis de la Roche de Bretagne, poussé d'une saincte envie

d'arborer l'estendart de Jesus Christ, & y planter les armes de son Roy, en

l'an 1598 50 prit commission du Roy Henry le Grand (d'heureuse mémoire)

qui avoit de l'amour pour ce dessein, fit équiper quelques vaisseaux, avec

nombre d'hommes, & un grand attirail de choses necessaires à un tel

voyage: mais comme ledit Sieur Marquis de la Roche n'avoit aucune

cognoissance des lieux, que par un pilote de navire appelle Chédotel, du

pays de Normandie, il mit les gens dudit Sieur Marquis sur l'isle de Sable,

distante de la terre du Cap Breton de 25 lieues au Sud, où cependant les

hommes qui resterent en ce lieu avec fort peu de commoditez, furent sept

ans abandonnez sans secours que de Dieu, & furent contraints de se tenir

comme les renards dans la terre, pour n'y avoir ny bois, ny pierre en ceste

isle propre à bastir, que le débris & fracas des vaisseaux qui viennent à la

coste de ladite isle; & vescurent seulement de la chair des boeufs & vaches,

qu'ils y trouverent en quantité, s'y estans sauvez par la perte d'un vaisseau

Espagnol qui s'estoit perdu voulant aller habiter l'isle du Cap Breton; & se

vestirent de peaux de loups marins, ayans usé leurs habits, & conserverent

les huiles pour leur usage, avec la pescherie de poisson, qui est abondante

autour de ladite isle; jusques à ce que la Cour de Parlement de Rouen par

arrest condamna ledit Chédotel d'aller repasser ces pauvres miserables, à la

charge qu'il auroit la moitié des commoditez de ce qu'ils auroient peu

pratiquer pendant leur sejour en cette isle, comme cuirs de boeufs, peaux de

loups marins, huile, renards noirs, ce qui fut exécuté: & revenans en France

au bout de sept ans, partie vint trouver sa Majesté à Paris, qui commanda au

Duc de Suilly de leur donner quelques commoditez, comme il fit, jusques à

la somme de 50 escus, pour les encourager de s'en retourner 51.

 

Note 50: (retour)

 

Le marquis de la Roche avait déjà obtenu une première commission en 1578.

(Voir Voyage 1613, p. 4, note 1.)

 

Note 51: (retour)

 

Lescarbot rapporte la chose un peu différemment. «Cependant ses gens

demeurent cinq ans dégradés en ladite ile, se mutinent, & coupent la gorge l'un à

l'autre, tant que le nombre se racourcit de jour en jour. Pendant lesdits cinq ans

ils ont là vécu de pêcherie, & des chairs des animaux... dont ils en avoient

apprivoisez quelques uns qui leur fournissaient de laictage, & autres petites

commoditez. Ledit Marquis étant délivré fit récit au Roy à Rouen de ce qui lui

étoit survenu. Le Roy commanda à Chef-d'hotel Pilote d'aller recueillir ces

pauvres hommes quand il iroit aux Terres-neuves. Ce qu'il fit, & en trouva douze

de reste, auxquels il ne dit point le commandement qu'il avoit du Roy, afin

d'attraper bon nombre de cuirs, & peaux de Loups marins dont ils avoient fait

réserve durant lesdites cinq années. Somme, revenus en France ilz se presentent

à sa Majesté vêtus dédites peaux de Loups-marins. Le Roy leur fit bailler

quelque argent, & se retirèrent. Mais il y eut procès entre eux, & ledit Pilote,

pour les cuirs & pelleteries qu'il avoit extorquées d'eux, dont par après ilz

composerent amiablement.» (Hist. de la Nouv. France, liv. III, ch. XXXII.—Voir

Biographie Générale des hommes illustres de la Bretagne, par Pol de Courcy,

Cours d'Hist. du Canada, par M. Ferland, I, 60, 6l.)

 

Cependant le Marquis de la Roche estant à poursuivre en Cour les choses

que sa Majesté luy avoit promises pour son dessein, elles luy furent déniées

par la sollicitation de certaines personnes qui n'avoient desir que le vray

culte de Dieu s'accreust, ny d'y voir florir la Religion Catholique,

Apostolique & Romaine. Ce qui luy causa un tel desplaisir, que pour cela,

& autre chose, il se trouva assailly d'une forte maladie, qui l'emporta, après

avoir consommé son bien & son travail, sans en ressentir aucun fruict.

 

En ce sien dessein se remarquent deux défauts; l'un, en ce que ledit Marquis

n'avoit fait descouvrir & recognoistre le lieu par quelque homme entendu en

telle affaire, & où il devoit aller habiter, premier que s'obliger à une

despense excessive. L'autre, que les envieux qui estoient en ce temps prés

du Roy en son Conseil, empescherent l'effect & la bonne volonté qu'avoit sa

Majesté de luy faire du bien. Voila comme les Roys sont souvent deceus par

ceux en qui ils ont quelque confiance. Les histoires du temps passé le font

assez cognoistre, & ceste-cy nous en peut fournir d'eschantillon. Voicy un

quatriesme voyage rompu, venons au cinquiesme.

 

Voyage du Sieur de Sainct Chauvin. Son dessein. Remonstrances que luy

fait du Pont Gravé. Le Sieur de Mons voyage avec luy. Retour de S.

Chauvin & du Pont en France, Second voyage de Chauvin: son entreprise.