Oeuvres de Champlain
Chapitre VIII.
A 58 prés la mort du Sieur Commandeur de Chaste, le Sieur de Mons, de
Sainctonge, de la religion prétendue reformée, Gentil-homme ordinaire de
la chambre du Roy, & Gouverneur de Pons, qui avoit rendu de bons
services à sa Majesté durant toutes les guerres passées, en qui elle avoit une
grande confiance, pour sa fidélité comme il a tousjours fait paroistre
jusques à sa mort, porté d'un zèle & affection d'aller peupler & habiter le
pays de la nouvelle France, & y exposer sa vie & son bien, voulut marcher
sur les brisées du feu sieur Commandeur audit pays, où il avoit esté, comme
dit est, avec le sieur Chauvin, pour le recognoistre, bien que ce peu qu'il
avoit veu, luy avoit fait perdre la volonté d'aller dans le grand fleuve Sainct
Laurent, n'ayant veu en ce voyage qu'un fascheux pays, luy qui desiroit aller
plus au Midy, pour jouir d'un air plus doux & agréable. Et ne s'arrestant aux
relations que l'on luy en avoit faites, vouloit chercher un lieu duquel il ne
sçavoit l'assiette ny la température que par l'imagination & la raison, qui
trouve que plus vers le Midy il y fait plus chaud. Estant en volonté
d'exécuter ceste genereuse entreprise, il obtient commission du Roy l'an
1623, 59 pour peupler & habiter le pays, à condition d'y planter la foy
Catholique, Apostolique & Romaine, permettant de laisser vivre chacun
selon sa religion. Cela estant, il continue sa societé avec les marchands de
Rouen, de la Rochelle, & autres lieux, à qui la traitte de pelleterie estoit
accordée par ladite commission privativement à tous les subjects de sa
Majesté. Toutes choses ordonnées, ledit Sieur de Mons fait son
embarquement au Havre de Grâce, s'embarque faisant équiper plusieurs
vaisseaux tant pour ledit trafic de pelleterie de Tadoussac, que des costes de
la nouvelle France. Il assembla nombre de Gentils-hommes, & de toutes
sortes d'artisans, soldats & autres, tant d'une que d'autre religion, Prestres &
Ministres.
Note 58: (retour)
Pierre du Gast, ou du Gua, sieur de Monts.
Note 59: (retour)
Cette commission est du 8 novembre 1603. (Lescarbot, Hist. de la Nouv. France,
liv, IV, c. I.)
Ledit Sieur de Mons me demanda si j'aurois agréable de faire ce voyage
avec luy. Le desir que j'avois eu au dernier s'estoit accreu en moy, qui me fit
luy accorder, avec la licence que m'en donneroit sa Majesté, qui me le
permit, pour tousjours en voyant & descouvrant, luy en faire fidel rapport.
Estans tous à Dieppe, on s'embarque, un vaisseau va à Tadoussac, ledit du
Pont avec la commission dudit sieur de Mons à Canseau, & le long de la
coste vers l'isle du Cap Breton, voir ceux qui contreviendroient aux
défenses de sa Majesté. Le Sieur de Mons prend sa routte plus à val vers les
costes de l'Acadie60, & le temps nous fut si favorable, que nous ne fusmes
qu'un mois à parvenir jusques au Cap de la Héve, où estans, nous passasmes
plus outre cherchans lieu pour y habiter, ne trouvans celuy-cy agréable. Le
Sieur de Mons me commit à la recherche de quelque lieu qui fut propre: ce
que je fis avec quelque pilote que je menay avec moy, où descouvrismes
plusieurs ports & rivieres, jusques à ce que ledit Sieur de Mons s'arresta en
une isle, qu'il jugea d'assiette forte, & le terroir d'alentour très-bon, la
température douce, sur la hauteur de 45.5° 61 62 de latitude, comme Saincte
Croix.
Note 60: (retour)
D'après l'édition de 1613 et Lescarbot, M. de Monts ne serait parti qu'avec deux
vaisseaux: celui du capitaine Morel, et celui du capitaine Timothée; ici cependant
l'auteur en mentionne évidemment trois, qui ont une mission tout à fait distincte.
(Voir 1613, p. 6, 7; Lescarbot, Hist. de la Nouv. France, liv. IV, c. II.)
Note 61: (retour)
L'île de Sainte-Croix n'est que quelques minutes au-delà du quarante-cinquième
degré.
Note 62: (retour)
Lisez nommée.
Il y fait venir ses vaisseaux, employé chacun selon sa condition, & mestier,
tant pour les descharger, que pour se loger promptement. Ses vaisseaux
deschargez, il les renvoye au plustost, & le sieur de Poitrincourt (qui estoit
venu avec ledit sieur de Mons pour voir le pays, afin de l'habiter, & avoir
quelque lieu de luy, en vertu de sa commission) s'en retourna.
Mais laissons-le aller, en attendant si nous aurons meilleur marché des
froidures, que ceux qui hyvernerent à Tadoussac. Nos vaisseaux estans
retournez en France, ouirent un nombre infiny de plaintes tant des Bretons,
Basques, que autres, de l'excez & mauvais traittement qu'ils recevoient aux
costes, par les Capitaines dudit Sieur de Mons, qui les prenoit, &
empeschoit de faire leur pesche, les privans de l'usage des choses qui leur
avoient tousjours esté libres: de sorte que si le Roy n'y apportoit un
règlement, toute ceste navigation s'en alloit perdre, & ses douanes par ce
moyen diminuées, leurs femmes & enfans pauvres & miserables, &
contraints à mendier leurs vies. Requestes sont presentées à ce sujet, mais
l'envie & les crieries ne cessent point; il ne manque en Cour de personnes
qui promettent que pour une somme de deniers l'on feroit casser la
commission du Sieur de Mons. Ceste affaire se practique en telle façon, que
ledit Sieur de Mons ne sceut si bien faire, que la volonté du Roy ne fust
destournée par quelques personnages qui estoient en crédit, qui luy avoient
promis d'entretenir trois cents hommes audit pays. Doncques en peu de
temps la commission de sa Majesté fut revoquée,< pour le prix de certaine
somme qu'un certain personnage eut, sans que sadite Majesté en sceust rien.
Cependant, pour recompense de trois ans que le Sieur de Mons avoit
consommez, avec une despense de plus de 100000 livres, en la première
desquelles trois années il souffrit beaucoup, & endura de grandes
incommoditez à cause des rigueurs du froid, & la longue durée, des neges
de trois pieds de haut, durant cinq mois, bien que l'on puisse aborder en tout
temps aux costes où la mer ne gele point, si ce n'est à l'entrée des rivieres
qui charrient des glaces qui vont se descharger en la mer. Outre cela,
presque la moitié de ses hommes moururent de la maladie de la terre, & fut
contraint de faire revenir le reste de ses gens, avec le Sieur de Poitrincourt,
qui en ceste année estoit son Lieutenant: car le Pont Gravé l'avoit esté l'an
precedent.
Voila tous les desseins du Sieur de Mons rompus, lequel s'estoit promis
d'aller plus au Midy pour faire une habitation plus saine & tempérée que
l'Isle de Saincte Croix, où il avoit hyverné, & depuis l'on fut au port Royal,
où l'on se trouva un peu mieux, pour n'avoir trouvé l'hyver si aspre, souz la
hauteur de 45 degrez de latitude. Pour recompense de ses pertes, luy fut
ordonné par le Conseil de sa Majesté 6000 livres, à prendre sur les
vaisseaux qui iroient trafiquer des pelleteries.
Mais quelle despense luy eust-il fallu faire en tous les ports & havres, pour
recouvrer ceste somme, s'informer de ceux qui auroient traitté, & le
département qu'il faudroit, sur plus de quatre vingts vaisseaux qui
fréquentent ces costes? c'estoit luy donner la mer à boire, en faisant une
despense qui eust surmonté la recepte, comme il en a bien apparu. Car ledit
Sieur de Mons n'en a presque rien retiré & a esté contraint de laisser aller
cet arrest comme il a peu. Voila comme ces affaires furent mesnagées au
Conseil de sa Majesté: Dieu face pardon à ceux qu'il a appellez, & amender
ceux qui sont vivans. Hé bon Dieu! qu'est-ce que l'on peut plus
entreprendre, si tout se revoque de la façon, sans juger meurement des
affaires, premier que d'en venir là? ceux qui ont le moins de cognoissance
crient le plus fort, & en veulent plus sçavoir que ceux qui en auront une
parfaite expérience; & ne parlent que par envie, ou pour leur interest
particulier, sur de faux rapports & apparences, sans s'en informer
davantage.
Il se trouve quelque chose à redire en ceste entreprise, qui est, en ce que
deux religions contraires ne font jamais un grand fruict pour la gloire de
Dieu parmy les Infideles, que l'on veut convertir. J'ay veu le Ministre &
nostre Curé s'entre-battre à coups de poing, sur le différend de la religion. Je
ne sçay pas qui estoit le plus vaillant, & qui donnoit le meilleur coup, mais
je sçay très-bien que le Ministre se plaignoit quelquefois au Sieur de Mons
d'avoir esté battu, & vuidoient en ceste façon les poincts de controverse. Je
vous laisse à penser si cela estoit beau à voir; les Sauvages estoient tantost
d'un costé tantost de l'autre, & les François menez selon leur diverse
croyance, disoient pis que pendre de l'une & de l'autre religion, quoy que le
Sieur de Mons y apportast la paix le plus qu'il pouvoit. Ces insolences
estoient véritablement un moyen à l'infidèle de le rendre encore plus
endurcy en son infidélité.
Or puis que ledit Sieur de Mons n'avoit voulu aller habiter au fleuve Sainct
Laurent, il devoit envoyer recognoistre un lieu propre pour y jetter les
fondemens d'une Colonie, qui ne fut subjecte à estre delaissée comme celle
de Saincte Croix, & Port Royal, où personne n'y cognoissoit rien, & devoit
faire une despense de quatre à cinq mille livres, pour estre asseuré du lieu,
& mesme donner charge d'y passer un hyver, pour cognoistre ce climat.
Cela estant, il n'y a point de doute que le terroir, & la chaleur, correspondans à quelque bonne température, l'on s'y fust arresté. Et bien