Oeuvres de Champlain
Chapitre IX.
J 256 e partis dudit Sault de la riviere des Hiroquois le 2 Juillet. Tous les
Sauvages commencèrent à apporter leurs canaux, armes & bagage par terre
environ demie lieue, pour passer l'impetuosité & la force du sault, ce qui fut
promptement fait.
Note 256: (retour)
Probablement le 12 juillet. (Voir 1613, p. 184, note 1.)
Aussi tost ils les mirent tous en l'eau, & deux hommes en chacun, avec leur
bagage, & firent aller un des hommes de chasque canot par terre environ 1
lieue 1/2 que peut contenir ledit sault, mais non si impétueux comme à
l'entrée, sinon en quelques endroits de rochers qui barrent la riviere, qui
n'est pas plus large de trois à quatre cents pas. Après que nous eusmes passé
le sault, qui ne fut sans peine, tous les Sauvages qui estoient allez par terre,
par un chemin assez beau & pays uny, bien qu'il y aye quantité de bois, se
rembarquèrent dans leurs canaux. Les hommes que j'avois furent aussi par
terre, & moy par eau, dedans un canau. Ils firent reveue de tous leurs gens,
& se trouva 24 canaux, où il y avoit 60 hommes. Après avoir fait leur
reveue, nous continuasmes le chemin jusques à une isle 257 qui tient trois
lieues de long, remplie des plus beaux pins que j'eusse jamais veu. Ils firent
la chasse, & y prindrent quelques bestes sauvages. Passant plus outre
environ trois lieues de là, nous y logeasmes pour prendre le repos la nuict
ensuivant.
Note 257: (retour)
L'ile Sainte-Thérèse.
Incontinent un chacun d'eux commença l'un à couper du bois, les autres à
prendre des escorces d'arbre pour couvrir leurs cabanes, pour se mettre à
couvert: les autres à abbatre de gros arbres pour se barricader sur le bord de
la riviere autour de leurs cabanes; ce qu'ils sçavent si proprement faire, qu'en moins de deux heures cinq cents de leurs ennemis auroient bien de la
peine à les forcer, sans qu'ils en fissent beaucoup mourir. Il ne barricadent
point le costé de la riviere où sont leurs canaux arrangez, pour s'embarquer
si l'occasion le requeroit.
Après qu'ils furent logez, ils envoyerent trois canaux avec neuf bons
hommes, comme est leur coustume, à tous leurs logemens, pour descouvrir
deux ou trois lieues s'ils n'apperceuront rien, qui après se retirent. Toute la
nuict ils se reposent sur la descouverture des avant-coureurs, qui est une
tres-mauvaise coustume en eux: car quelquefois ils sont surpris de leurs
ennemis en dormant, qui les assomment, sans qu'ils ayent le loisir de se
mettre sur pieds pour se défendre.
Recognoissant cela, je leur remonstrois la faute qu'ils faisoient, & qu'ils
devoient veiller, comme ils nous avoient veu faire toutes les nuicts, & avoir
des hommes aux aguets, pour escouter & voir s'ils n'appercevroient rien; &
ne point vivre de la façon comme bestes. Ils me dirent qu'ils ne pouvoient
veiller, & qu'ils travailloient assez de jour à la chasse; d'autant que quand ils
vont en guerre ils divisent leurs troupes en trois, sçavoir, une partie pour la
chasse separée en plusieurs endroits: une autre pour faire le gros, qui sont
tousjours sur leurs armes: & l'autre partie en avant-coureurs, pour
descouvrir le long des rivieres, s'ils ne verront point quelque marque ou
signal par où ayent passé leurs ennemis, ou leurs amis: ce qu'ils cognoissent
par de certaines marques que les Chefs se donnent d'une nation à l'autre, qui
ne sont tousjours semblables, s'advertissans de temps en temps quand ils en
changent; & par ce moyen ils recognoissent si ce sont amis ou ennemis qui
ont passé. Les chasseurs ne chassent jamais de l'avant du gros, ny des avant-
coureurs, pour ne donner d'allarme ny de détordre, mais sur la retraite & du
costé qu'ils n'appréhendent leurs ennemis, & continuent ainsi jusques à ce
qu'ils soient à deux ou trois journées de leurs ennemis, qu'ils vont de nuict à
la desrobée, tous en corps, horsmis les coureurs, & le jour se retirent dans le
fort des bois, où ils répètent, sans s'esgarer ny mener bruit, ni faire aucun
feu, afin de n'estre apperceus, si par fortune leurs ennemis passoient, ny
pour ce qui est de leur manger durant ce temps. Ils ne font du feu que pour
petuner; & mangent de la farine de bled d'Inde cuite, qu'ils destrempent
avec de l'eau, comme bouillie. Ils conservent ces farines pour leur necessité, & quand ils sont proches de leurs ennemis, où quand ils font retraitte après
leurs charges, ils ne s'amusent à chasser, se retirant promptement.
A tous leurs logemens ils ont leur Pilotois, ou Ostemouy258, qui sont
manières de gens qui font les devins, en qui ces peuples ont croyance,
lequel fait une cabanne entourée de petits bois, & la couvre de sa robbe.
Après qu'elle est faite, il se met dedans en sorte qu'on ne le voit en aucune
façon, puis Comme ce prend un des piliers de sa cabanne, & la fait bransler,
marmotant certaines paroles entre ses dents, par lesquelles il dit qu'il
invoque le diable, & qu'il s'apparoist à luy en forme de pierre, & luy dit s'ils
trouveront leurs ennemis, & s'ils en tueront beaucoup. Ce Pilotois est
prosterné en terre, sans remuer, ne faisant que parler au diable; puis aussi
tost se leve sur les pieds, en parlant & se tourmentant d'une telle façon, qu'il
est tout en eau, bien qu'il soit nud. Tout le peuple est autour de la cabanne
assis sur leur cul comme des singes. Ils me disoient souvent que le
branslement que je voyois de la cabanne, estoit le diable qui la faisoit
mouvoir, & non celuy qui estoit dedans, bien que je veisse le contraire: car
c'estoit (comme j'ay dit cy-dessus) le Pilotois qui prenoit un des bâtons de
sa cabanne, & la faisoit ainsi mouvoir. Ils me dirent aussi que je verrois
sortir du feu par le haut, ce que je ne veis point. Ces drosles contrefont aussi
leur voix grosse & claire, parlant en langage incogneu aux autres Sauvages,
& quand ils la representent cassée, ils croyent que c'est le diable qui parle,
& qui dit ce qui doit arriver en leur guerre, & ce qu'il faut qu'ils facent.
Neantmoins tous ces garnimens que font les devins, de cent paroles n'en
disent pas deux véritables, & vont abusans ces pauvres gens, comme il y en
a assez parmy le monde, pour tirer quelque denrée du peuple. Je leur
remonstrois souvent que tout ce qu'ils faisoient n'estoit que folie, & qu'ils ne
devoient y adjouster foy.
Note 258: (retour)
L'édition de 1613 porte: «Ostemoy.» Ce mot, que Lescarbot écrit Aoutmoin, était
employé par les Souriquois; le mot pilotais paraît être d'origine basque. (Voir
1613, p. 187, note 1.)
Or après qu'ils ont sceu de leurs devins ce qui leur doit succeder, les Chefs
prennent des bâtons de la longueur d'un pied autant en nombre qu'ils sont,
& signalent par d'autres un peu plus grands, leurs Chefs: puis vont dans le
bois, & esplanadent une place de cinq ou six pieds en quarré, où le chef, comme Sergent major, met par ordre tous ces bâtons comme bon luy
semble, puis appelle tous tes compagnons, qui viennent tous armez, & leur
monstre le rang & ordre qu'ils devront tenir lors qu'ils se battront avec leurs
ennemis: ce que tous ces Sauvages regardent attentivement, remarquans la
figure que leur chef a faite avec ces bâtons, & aprés se retirent de là, &
commencent à se mettre en ordre, ainsi qu'ils ont veu lesdits bâtons, puis se
meslent les uns parmy les autres, & retournent derechef en leur ordre,
continu ans deux ou trois fois, & font ainsi à tous leurs logemens, sans qu'il
soit besoin de Sergent pour leur faire tenir leurs rangs, qu'ils sçavent fort
bien garder, sans se mettre en confusion. Voila la règle qu'ils tiennent à leur
guerre.
Nous partismes le lendemain, continuant nostre chemin dans la riviere
jusques à l'entrée du lac. En icelle y a nombre de belles isles, qui sont
basses, remplies de très-beaux bois & prairies, où il y a quantité de gibbier,
& chasse d'animaux, comme cerfs, daims, faons, chevreuls, ours, & autres
sortes d'animaux qui viennent de la grand'terre ausdites isles. Nous y en
prismes quantité. Il y a aussi grand nombre de castors tant en la riviere
qu'en plusieurs autres petites qui viennent tomber dans icelle. Ces lieux ne
sont habitez d'aucuns Sauvages, bien qu'ils soient plaisans, pour le sujet de
leurs guerres, & se retirent des rivieres le plus qu'ils peuvent au profond des
terres; afin de n'estre si tost surpris.
Le lendemain entrasmes dans le lac, qui est de grande estendue, comme de
50 ou 60 lieues 259 260 , où j'y veis 4 belles isles, contenans 10, 12 & 15
lieues de long, qui autrefois ont esté habitées par les Sauvages, comme
aussi la riviere des Hiroquois: mais elles ont esté abandonnées depuis qu'ils
ont eu guerre les uns contre les autres: aussi y a-il plusieurs rivieres qui
viennent tomber dedans le lac, environnées de nombre de beaux arbres, de
mesmes especes que nous avons en France, avec force vignes, plus belles
qu'en aucun lieu que j'eusse veu: force chastaigniers, & n'en avois encores
point veu que dessus le bord de ce lac, où il y a grande abondance de
poisson de plusieurs especes. Entre autres y en a un, appellé des Sauvages
du pays 261 chaoufarou , qui est de plusieurs longueurs: mais les plus grands
contiennent, à ce que m'ont dit ces peuples, huict à dix pieds. J'en ay veu
qui en contenoient 5 qui estoient de la grosseur de la cuisse, & avoient la
teste grosse comme les deux poings, avec un bec de deux pieds & demy de long, & a double rang de dents fort aiguës & dangereuses. Il a toute la
forme du corps tirant au brochet, mais il est armé d'escailles si fortes, qu'un
coup de poignard ne les sçauroit percer, & est de couleur de gris argenté. Il
a aussi l'extrémité du bec comme un cochon. Ce poisson fait la guerre à tous
les autres qui sont dans ces lacs & rivieres, & a une industrie merveilleuse,
à ce que m'ont asseuré ces peuples, qui est, que quand il veut prendre
quelques oiseaux, il va dedans des joncs ou roseaux, qui sont sur les rives
du lac en plusieurs endroits, & met le bec hors l'eau sans se bouger: de
façon que lors que les oiseaux viennent se reposer sur le bec, pensans que
ce soit un tronc de bois, il est si subtil, que serrant le bec qu'il tient
entr'ouvert, il les tire par les pieds souz l'eau. Les Sauvages m'en donnèrent
une teste, dont ils font grand estat, disans que lors qu'ils ont mal à la teste,
ils se saignent avec les dents de ce poisson à l'endroit de la douleur, qui se
passe soudain.
Note 259: (retour)
L'auteur, en 1632, avait acquis des idées plus exactes sur l'étendue du lac
Champlain, qu'il n'en avait lors de sa première expédition. Aussi, au lieu de «80
ou 100 lieues,» comme il avait dit en 1613, il ne met ici que «50 ou 60»: ce qui
cependant est encore un peu trop fort, car le lac Champlain n'a que trente et
quelques lieues de long.
Note 260: (retour)
Voir 1613, p. 189, note 2.
Note 261: (retour)
Voir 1613, p. 190, note 1.
Continuant nostre routte dans ce lac du costé de l'Occident, considerant le
pays, je veis du costé de l'Orient de fort hautes montagnes, où sur le
sommet y avoit de la nege. Je m'enquis aux Sauvages si ces lieux estoient
habitez: ils me respondirent qu'ouy, & que c'estoient Hiroquois 262, & qu'en
ces lieux y avoit de belles vallées, & campagnes fertiles en bleds, comme
j'en ay mangé aud. pays, avec infinité d'autres fruicts; & que le lac alloit
proche des montagnes, qui pouvoient estre esloignées de nous, à mon
jugement, de 15 lieues. J'en veis au midy d'autres qui n'estoient moins
hautes que les premières, horsmis qu'il n'y avoit point de nege. Les
Sauvages me dirent que c'estoit où nous devions aller trouver leurs ennemis,
& qu'elles estoient for peuplées, & qu'il falloit passer par un sault d'eau que
je veis depuis, & de là entrer dans un autre lac 263 qui contient trois à quatre
lieues de long, & qu'estans parvenus au bout d'iceluy, il falloit faire 4 lieues
264 de chemin par terre, & passer une riviere, qui va tomber en la coste des
Almouchiquois, tenant à celle des Almouchiquois 265, & qu'ils n'estoient
que deux jours à y aller avec leurs canaux, comme je l'ay sceu depuis par
quelques prisonniers que nous prismes, qui me discoururent fort
particulièrement de tout ce qu'ils en avoient recogneu, par le moyen de
quelques truchemens Algoumequins, qui sçavoient la langue des Hiroquois
266 .
Note 262: (retour)
Voir 1613, p. 191, note 1.
Note 263: (retour)
Le lac Saint-Sacrement, aujourd'hui le lac George, qui a une dizaine de lieues de
long. C'est aussi la longueur que lui donne Champlain, en 1613.
Note 264: (retour)
L'édition de 1613 porte: «quelques deux lieues.»
Note 265: (retour)
En comparant ce passage avec le texte de 1613, qui lui-même est fautif en cet
endroit, on peut juger que l'auteur a voulu mettre: «passer une rivière (l'Hudson),
qui va tomber en la côte des Almouchiquois, tenant à celle de Norembègue.»
Note 266: (retour)
L'auteur s'exprimait ainsi dès 1613.
Or comme nous commençasmes à approcher à deux ou trois journées de la
demeure de leurs ennemis, nous n'allions plus que la nuict, & le jour nous
nous reposions, neantmoins ne laissoient tousjours de faire leurs
superstitions accoustumées, pour sçavoir ce qui leur pourroit succeder de
leurs entreprises, & souvent me venoient demander si j'avois songé, & avois
veu leurs ennemis. Je leur respondois que non, & leur donnois courage, &
bonne esperance. La nuict venue, nous nous mismes en chemin jusques au
lendemain, où nous nous retirasmes dans le fort du bois, pour y passer le
reste du jour. Sur les dix ou onze heures, après m'estre quelque peu
proumené autour de nostre logement, je me fus reposer, & en dormant, je
songeay que je voyois les Hiroquois nos ennemis dedans le lac, proche d'une montagne, qui se noyoient à nostre veue; & les voulant secourir, nos
Sauvages alliez me disoient qu'il les falloit tous laisser mourir, & qu'ils ne
valloient rien. Estant esveillé, ils ne faillirent comme à l'accoustumée, de
me demander si j'avois songé quelque chose. Je leur dis en effect ce que
j'avois songé. Cela leur apporta une telle croyance, qu'ils ne doutèrent plus
de ce qui leur devoit advenir pour leur bien.
Le soir estant venu, nous nous embarquasmes en nos canaux pour continuer
nostre chemin: & comme nous allions fort doucement, & sans mener bruit,
le vingt-neufiesme du mois 267 nous fismes rencontre des Hiroquois sur les
dix heures du soir au bout d'un cap268 qui advance dans le lac du costé de
l'Occident, lesquels venoient à la guerre. Eux & nous commençasmes à
jetter de grands cris, chacun se parant de ses armes. Nous nous retirasmes
vers l'eau, & les Hiroquois mirent pied à terre, & arrangèrent tous leurs
canaux les uns contre les autres, & commencerent à abbatre du bois avec de
meschantes haches qu'ils gaignent quelquefois à la guerre, & d'autres de
pierre, & se barricadèrent fort bien.
Note 267: (retour)
Le 29 juillet 1609.
Note 268: (retour)
Probablement la pointe Saint-Frédéric (Crown Point).
Aussi les nostres tindrent toute la nuict leurs canaux arrangez les uns contre
les autres attachez à des perches pour ne s'esgarer, & combattre tous
ensemble s'il en estoit de besoin; & estions à la portée d'une flesche vers
l'eau du costé de leurs barricades. Comme ils furent armez & mis en ordre,
ils envoyerent deux canaux separez de la troupe, pour sçavoir de leurs
ennemis s'ils vouloient combatre, lesquels respondirent qu'ils ne desiroient
autre chose: mais que pour l'heure, il n'y avoit pas beaucoup d'apparence, &
qu'il falloit attendre le jour pour se cognoistre, & qu'aussi tost que le Soleil
se leveroit, ils nous livreroient le combat: ce qui fut accordé par les nostres;
& en attendant toute la nuict se passa en dances & chansons, tant d'un costé
que d'autre, avec une infinité d'injures, & autres propos, comme, du peu de
courage qu'ils avoient, avec le peu d'effect & resistance contre leurs armes,
& que le jour venant, ils le sentiroient à leur ruine. Les nostres aussi ne manquoient de repartie, leur disant qu'ils verroient des effects d'armes que
jamais ils n'avoient veus; & tout plein d'autres discours, comme on a
accoustumé à un siege de ville. Après avoir bien chanté, dancé &
parlementé les uns aux autres, le jour venu, mes compagnons & moy
estions tousjours couverts, de peur que les ennemis ne nous veissent,
preparans nos armes le mieux qu'il nous estoit possible, estans toutesfois
separez, chacun en un des canaux des Sauvages montagnars. Après que
nous fusmes armez d'armes légères, nous prismes chacun une harquebuse,
& descendismes à terre. Je vey sortir les ennemis de leur barricade, qui
estoient prés de 200 hommes fort & robustes à les voir, qui venoient au petit
pas au devant de nous, avec une gravité & asseurance, qui me contenta fort,
à la teste desquels y avoit trois chefs. Les nostres aussi alloient en mesme
ordre, & me dirent que ceux qui avoient trois grands pennaches estoient les
chefs, & qu'il n'y en avoit que ces trois, & qu'on les recognoissoit à ces
plumes qui estoient beaucoup plus grandes que celles de leurs compagnons,
& que je fisse ce que je pourrois pour les tuer. Je leur promis de faire ce qui
seroit de ma puissance, & que j'estois bien fasché qu'ils ne me pouvoient
bien entendre, pour leur donner l'ordre & façon d'attaquer leurs ennemis, &
qu'indubitablement nous les desferions tous, mais qu'il n'y avoit remède:
que j'estois tres-aise de leur donner courage, & leur monstrer la bonne
volonté qui estoit en moy, quand serions au combat.
Aussi tost que fusmes à terre ils commencèrent à courir environ deux cents
pas vers leurs ennemis qui estoient de pied ferme, & n'avoient encores
apperceu mes compagnons, qui s'en allèrent dans les bois avec quelques
Sauvages. Les nostres commencerent à m'appeller à grands cris; & pour me
donner passage ils s'ouvrirent en deux, & me mis à la teste, marchant
environ 20 pas devant, jusqu'à ce que je fusse à 30 pas des ennemis, où
aussi tost ils m'apperceurent, & firent alte en me contemplant, & moy eux.
Comme je les veis esbranler pour tirer sur nous, je couchay mon harquebuse
en joue, & visay droit à un des trois chefs, duquel coup il en tomba deux par
terre, & un de leurs compagnons qui fut blessé, qui quelque temps après en
mourut. J'avois mis 4 balles dedans mon harquebuse. Les nostres ayans veu
ce coup si favorable pour eux, ils commencèrent à jetter de si grands cris,
qu'on n'eust pas ouy tonner; & cependant les flesches ne manquoient de part
ne d'autre. Les Hiroquois furent fort estonnez, que si promptement deux
hommes avoient esté tuez, bien qu'ils fussent armez d'armes tissues de fil de cotton, & de bois, à l'espreuve de leurs flesches; ce qui leur donna une
grande apprehension. Comme je rechargeois, l'un de mes compagnons tira
un coup de dedans le bois, qui les estonna derechef de telle façon, voyans
leurs chefs morts, qu'ils perdirent courage, se mirent en fuitte, &
abandonnèrent le champ, & leur fort, s'enfuyans dedans le profond des bois,
où les poursuivant, j'en fis demeurer encores d'autres. Nos Sauvages en
tuèrent aussi plusieurs, & en prindrent dix ou douze prisonniers. Le reste se
sauva avec les blessez. Il y en eut des nostres quinze ou seize de blessez de
coups de flesches, qui furent promptement guéris.
Après que nous eusmes eu la victoire, ils s'amuserent à prendre force bled
d'Inde, & les farines des ennemis, & aussi leurs armes, qu'ils avoient
laissées pour mieux courir. Et ayans fait bonne chère, dancé & chanté, trois
heures après nous en retournasmes avec les prisonniers.
Ce lieu où se fit ceste charge est par les 43 degrez & quelques minutes de
latitude, & je nommay le lac de Champlain.
Retour de la rencontre, & ce qui se passa par le chemin.