Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 133 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre IX.

 

J 256 e partis dudit Sault de la riviere des Hiroquois le 2 Juillet. Tous les

Sauvages commencèrent à apporter leurs canaux, armes & bagage par terre

environ demie lieue, pour passer l'impetuosité & la force du sault, ce qui fut

promptement fait.

 

Note 256: (retour)

 

Probablement le 12 juillet. (Voir 1613, p. 184, note 1.)

 

Aussi tost ils les mirent tous en l'eau, & deux hommes en chacun, avec leur

bagage, & firent aller un des hommes de chasque canot par terre environ 1

lieue 1/2 que peut contenir ledit sault, mais non si impétueux comme à

l'entrée, sinon en quelques endroits de rochers qui barrent la riviere, qui

n'est pas plus large de trois à quatre cents pas. Après que nous eusmes passé

le sault, qui ne fut sans peine, tous les Sauvages qui estoient allez par terre,

par un chemin assez beau & pays uny, bien qu'il y aye quantité de bois, se

rembarquèrent dans leurs canaux. Les hommes que j'avois furent aussi par

terre, & moy par eau, dedans un canau. Ils firent reveue de tous leurs gens,

& se trouva 24 canaux, où il y avoit 60 hommes. Après avoir fait leur

reveue, nous continuasmes le chemin jusques à une isle 257 qui tient trois

lieues de long, remplie des plus beaux pins que j'eusse jamais veu. Ils firent

la chasse, & y prindrent quelques bestes sauvages. Passant plus outre

environ trois lieues de là, nous y logeasmes pour prendre le repos la nuict

ensuivant.

 

Note 257: (retour)

 

L'ile Sainte-Thérèse.

 

Incontinent un chacun d'eux commença l'un à couper du bois, les autres à

prendre des escorces d'arbre pour couvrir leurs cabanes, pour se mettre à

couvert: les autres à abbatre de gros arbres pour se barricader sur le bord de

la riviere autour de leurs cabanes; ce qu'ils sçavent si proprement faire, qu'en moins de deux heures cinq cents de leurs ennemis auroient bien de la

peine à les forcer, sans qu'ils en fissent beaucoup mourir. Il ne barricadent

point le costé de la riviere où sont leurs canaux arrangez, pour s'embarquer

si l'occasion le requeroit.

 

Après qu'ils furent logez, ils envoyerent trois canaux avec neuf bons

hommes, comme est leur coustume, à tous leurs logemens, pour descouvrir

deux ou trois lieues s'ils n'apperceuront rien, qui après se retirent. Toute la

nuict ils se reposent sur la descouverture des avant-coureurs, qui est une

tres-mauvaise coustume en eux: car quelquefois ils sont surpris de leurs

ennemis en dormant, qui les assomment, sans qu'ils ayent le loisir de se

mettre sur pieds pour se défendre.

 

Recognoissant cela, je leur remonstrois la faute qu'ils faisoient, & qu'ils

devoient veiller, comme ils nous avoient veu faire toutes les nuicts, & avoir

des hommes aux aguets, pour escouter & voir s'ils n'appercevroient rien; &

ne point vivre de la façon comme bestes. Ils me dirent qu'ils ne pouvoient

veiller, & qu'ils travailloient assez de jour à la chasse; d'autant que quand ils

vont en guerre ils divisent leurs troupes en trois, sçavoir, une partie pour la

chasse separée en plusieurs endroits: une autre pour faire le gros, qui sont

tousjours sur leurs armes: & l'autre partie en avant-coureurs, pour

descouvrir le long des rivieres, s'ils ne verront point quelque marque ou

signal par où ayent passé leurs ennemis, ou leurs amis: ce qu'ils cognoissent

par de certaines marques que les Chefs se donnent d'une nation à l'autre, qui

ne sont tousjours semblables, s'advertissans de temps en temps quand ils en

changent; & par ce moyen ils recognoissent si ce sont amis ou ennemis qui

ont passé. Les chasseurs ne chassent jamais de l'avant du gros, ny des avant-

coureurs, pour ne donner d'allarme ny de détordre, mais sur la retraite & du

costé qu'ils n'appréhendent leurs ennemis, & continuent ainsi jusques à ce

qu'ils soient à deux ou trois journées de leurs ennemis, qu'ils vont de nuict à

la desrobée, tous en corps, horsmis les coureurs, & le jour se retirent dans le

fort des bois, où ils répètent, sans s'esgarer ny mener bruit, ni faire aucun

feu, afin de n'estre apperceus, si par fortune leurs ennemis passoient, ny

pour ce qui est de leur manger durant ce temps. Ils ne font du feu que pour

petuner; & mangent de la farine de bled d'Inde cuite, qu'ils destrempent

avec de l'eau, comme bouillie. Ils conservent ces farines pour leur necessité, & quand ils sont proches de leurs ennemis, où quand ils font retraitte après

leurs charges, ils ne s'amusent à chasser, se retirant promptement.

 

A tous leurs logemens ils ont leur Pilotois, ou Ostemouy258, qui sont

manières de gens qui font les devins, en qui ces peuples ont croyance,

lequel fait une cabanne entourée de petits bois, & la couvre de sa robbe.

Après qu'elle est faite, il se met dedans en sorte qu'on ne le voit en aucune

façon, puis Comme ce prend un des piliers de sa cabanne, & la fait bransler,

marmotant certaines paroles entre ses dents, par lesquelles il dit qu'il

invoque le diable, & qu'il s'apparoist à luy en forme de pierre, & luy dit s'ils

trouveront leurs ennemis, & s'ils en tueront beaucoup. Ce Pilotois est

prosterné en terre, sans remuer, ne faisant que parler au diable; puis aussi

tost se leve sur les pieds, en parlant & se tourmentant d'une telle façon, qu'il

est tout en eau, bien qu'il soit nud. Tout le peuple est autour de la cabanne

assis sur leur cul comme des singes. Ils me disoient souvent que le

branslement que je voyois de la cabanne, estoit le diable qui la faisoit

mouvoir, & non celuy qui estoit dedans, bien que je veisse le contraire: car

c'estoit (comme j'ay dit cy-dessus) le Pilotois qui prenoit un des bâtons de

sa cabanne, & la faisoit ainsi mouvoir. Ils me dirent aussi que je verrois

sortir du feu par le haut, ce que je ne veis point. Ces drosles contrefont aussi

leur voix grosse & claire, parlant en langage incogneu aux autres Sauvages,

& quand ils la representent cassée, ils croyent que c'est le diable qui parle,

& qui dit ce qui doit arriver en leur guerre, & ce qu'il faut qu'ils facent.

Neantmoins tous ces garnimens que font les devins, de cent paroles n'en

disent pas deux véritables, & vont abusans ces pauvres gens, comme il y en

a assez parmy le monde, pour tirer quelque denrée du peuple. Je leur

remonstrois souvent que tout ce qu'ils faisoient n'estoit que folie, & qu'ils ne

devoient y adjouster foy.

 

Note 258: (retour)

 

L'édition de 1613 porte: «Ostemoy.» Ce mot, que Lescarbot écrit Aoutmoin, était

employé par les Souriquois; le mot pilotais paraît être d'origine basque. (Voir

1613, p. 187, note 1.)

 

Or après qu'ils ont sceu de leurs devins ce qui leur doit succeder, les Chefs

prennent des bâtons de la longueur d'un pied autant en nombre qu'ils sont,

& signalent par d'autres un peu plus grands, leurs Chefs: puis vont dans le

bois, & esplanadent une place de cinq ou six pieds en quarré, où le chef, comme Sergent major, met par ordre tous ces bâtons comme bon luy

semble, puis appelle tous tes compagnons, qui viennent tous armez, & leur

monstre le rang & ordre qu'ils devront tenir lors qu'ils se battront avec leurs

ennemis: ce que tous ces Sauvages regardent attentivement, remarquans la

figure que leur chef a faite avec ces bâtons, & aprés se retirent de là, &

commencent à se mettre en ordre, ainsi qu'ils ont veu lesdits bâtons, puis se

meslent les uns parmy les autres, & retournent derechef en leur ordre,

continu ans deux ou trois fois, & font ainsi à tous leurs logemens, sans qu'il

soit besoin de Sergent pour leur faire tenir leurs rangs, qu'ils sçavent fort

bien garder, sans se mettre en confusion. Voila la règle qu'ils tiennent à leur

guerre.

 

Nous partismes le lendemain, continuant nostre chemin dans la riviere

jusques à l'entrée du lac. En icelle y a nombre de belles isles, qui sont

basses, remplies de très-beaux bois & prairies, où il y a quantité de gibbier,

& chasse d'animaux, comme cerfs, daims, faons, chevreuls, ours, & autres

sortes d'animaux qui viennent de la grand'terre ausdites isles. Nous y en

prismes quantité. Il y a aussi grand nombre de castors tant en la riviere

qu'en plusieurs autres petites qui viennent tomber dans icelle. Ces lieux ne

sont habitez d'aucuns Sauvages, bien qu'ils soient plaisans, pour le sujet de

leurs guerres, & se retirent des rivieres le plus qu'ils peuvent au profond des

terres; afin de n'estre si tost surpris.

 

Le lendemain entrasmes dans le lac, qui est de grande estendue, comme de

50 ou 60 lieues 259 260 , où j'y veis 4 belles isles, contenans 10, 12 & 15

lieues de long, qui autrefois ont esté habitées par les Sauvages, comme

aussi la riviere des Hiroquois: mais elles ont esté abandonnées depuis qu'ils

ont eu guerre les uns contre les autres: aussi y a-il plusieurs rivieres qui

viennent tomber dedans le lac, environnées de nombre de beaux arbres, de

mesmes especes que nous avons en France, avec force vignes, plus belles

qu'en aucun lieu que j'eusse veu: force chastaigniers, & n'en avois encores

point veu que dessus le bord de ce lac, où il y a grande abondance de

poisson de plusieurs especes. Entre autres y en a un, appellé des Sauvages

du pays 261 chaoufarou , qui est de plusieurs longueurs: mais les plus grands

contiennent, à ce que m'ont dit ces peuples, huict à dix pieds. J'en ay veu

qui en contenoient 5 qui estoient de la grosseur de la cuisse, & avoient la

teste grosse comme les deux poings, avec un bec de deux pieds & demy de long, & a double rang de dents fort aiguës & dangereuses. Il a toute la

forme du corps tirant au brochet, mais il est armé d'escailles si fortes, qu'un

coup de poignard ne les sçauroit percer, & est de couleur de gris argenté. Il

a aussi l'extrémité du bec comme un cochon. Ce poisson fait la guerre à tous

les autres qui sont dans ces lacs & rivieres, & a une industrie merveilleuse,

à ce que m'ont asseuré ces peuples, qui est, que quand il veut prendre

quelques oiseaux, il va dedans des joncs ou roseaux, qui sont sur les rives

du lac en plusieurs endroits, & met le bec hors l'eau sans se bouger: de

façon que lors que les oiseaux viennent se reposer sur le bec, pensans que

ce soit un tronc de bois, il est si subtil, que serrant le bec qu'il tient

entr'ouvert, il les tire par les pieds souz l'eau. Les Sauvages m'en donnèrent

une teste, dont ils font grand estat, disans que lors qu'ils ont mal à la teste,

ils se saignent avec les dents de ce poisson à l'endroit de la douleur, qui se

passe soudain.

 

Note 259: (retour)

 

L'auteur, en 1632, avait acquis des idées plus exactes sur l'étendue du lac

Champlain, qu'il n'en avait lors de sa première expédition. Aussi, au lieu de «80

ou 100 lieues,» comme il avait dit en 1613, il ne met ici que «50 ou 60»: ce qui

cependant est encore un peu trop fort, car le lac Champlain n'a que trente et

quelques lieues de long.

 

Note 260: (retour)

 

Voir 1613, p. 189, note 2.

 

Note 261: (retour)

 

Voir 1613, p. 190, note 1.

 

Continuant nostre routte dans ce lac du costé de l'Occident, considerant le

pays, je veis du costé de l'Orient de fort hautes montagnes, où sur le

sommet y avoit de la nege. Je m'enquis aux Sauvages si ces lieux estoient

habitez: ils me respondirent qu'ouy, & que c'estoient Hiroquois 262, & qu'en

ces lieux y avoit de belles vallées, & campagnes fertiles en bleds, comme

j'en ay mangé aud. pays, avec infinité d'autres fruicts; & que le lac alloit

proche des montagnes, qui pouvoient estre esloignées de nous, à mon

jugement, de 15 lieues. J'en veis au midy d'autres qui n'estoient moins

hautes que les premières, horsmis qu'il n'y avoit point de nege. Les

Sauvages me dirent que c'estoit où nous devions aller trouver leurs ennemis,

& qu'elles estoient for peuplées, & qu'il falloit passer par un sault d'eau que

je veis depuis, & de là entrer dans un autre lac 263 qui contient trois à quatre

lieues de long, & qu'estans parvenus au bout d'iceluy, il falloit faire 4 lieues

264 de chemin par terre, & passer une riviere, qui va tomber en la coste des

Almouchiquois, tenant à celle des Almouchiquois 265, & qu'ils n'estoient

que deux jours à y aller avec leurs canaux, comme je l'ay sceu depuis par

quelques prisonniers que nous prismes, qui me discoururent fort

particulièrement de tout ce qu'ils en avoient recogneu, par le moyen de

quelques truchemens Algoumequins, qui sçavoient la langue des Hiroquois

266 .

 

Note 262: (retour)

 

Voir 1613, p. 191, note 1.

 

Note 263: (retour)

 

Le lac Saint-Sacrement, aujourd'hui le lac George, qui a une dizaine de lieues de

long. C'est aussi la longueur que lui donne Champlain, en 1613.

 

Note 264: (retour)

 

L'édition de 1613 porte: «quelques deux lieues.»

 

Note 265: (retour)

 

En comparant ce passage avec le texte de 1613, qui lui-même est fautif en cet

endroit, on peut juger que l'auteur a voulu mettre: «passer une rivière (l'Hudson),

qui va tomber en la côte des Almouchiquois, tenant à celle de Norembègue.»

 

Note 266: (retour)

 

L'auteur s'exprimait ainsi dès 1613.

 

Or comme nous commençasmes à approcher à deux ou trois journées de la

demeure de leurs ennemis, nous n'allions plus que la nuict, & le jour nous

nous reposions, neantmoins ne laissoient tousjours de faire leurs

superstitions accoustumées, pour sçavoir ce qui leur pourroit succeder de

leurs entreprises, & souvent me venoient demander si j'avois songé, & avois

veu leurs ennemis. Je leur respondois que non, & leur donnois courage, &

bonne esperance. La nuict venue, nous nous mismes en chemin jusques au

lendemain, où nous nous retirasmes dans le fort du bois, pour y passer le

reste du jour. Sur les dix ou onze heures, après m'estre quelque peu

proumené autour de nostre logement, je me fus reposer, & en dormant, je

songeay que je voyois les Hiroquois nos ennemis dedans le lac, proche d'une montagne, qui se noyoient à nostre veue; & les voulant secourir, nos

Sauvages alliez me disoient qu'il les falloit tous laisser mourir, & qu'ils ne

valloient rien. Estant esveillé, ils ne faillirent comme à l'accoustumée, de

me demander si j'avois songé quelque chose. Je leur dis en effect ce que

j'avois songé. Cela leur apporta une telle croyance, qu'ils ne doutèrent plus

de ce qui leur devoit advenir pour leur bien.

 

Le soir estant venu, nous nous embarquasmes en nos canaux pour continuer

nostre chemin: & comme nous allions fort doucement, & sans mener bruit,

le vingt-neufiesme du mois 267 nous fismes rencontre des Hiroquois sur les

dix heures du soir au bout d'un cap268 qui advance dans le lac du costé de

l'Occident, lesquels venoient à la guerre. Eux & nous commençasmes à

jetter de grands cris, chacun se parant de ses armes. Nous nous retirasmes

vers l'eau, & les Hiroquois mirent pied à terre, & arrangèrent tous leurs

canaux les uns contre les autres, & commencerent à abbatre du bois avec de

meschantes haches qu'ils gaignent quelquefois à la guerre, & d'autres de

pierre, & se barricadèrent fort bien.

 

Note 267: (retour)

 

Le 29 juillet 1609.

 

Note 268: (retour)

 

Probablement la pointe Saint-Frédéric (Crown Point).

 

Aussi les nostres tindrent toute la nuict leurs canaux arrangez les uns contre

les autres attachez à des perches pour ne s'esgarer, & combattre tous

ensemble s'il en estoit de besoin; & estions à la portée d'une flesche vers

l'eau du costé de leurs barricades. Comme ils furent armez & mis en ordre,

ils envoyerent deux canaux separez de la troupe, pour sçavoir de leurs

ennemis s'ils vouloient combatre, lesquels respondirent qu'ils ne desiroient

autre chose: mais que pour l'heure, il n'y avoit pas beaucoup d'apparence, &

qu'il falloit attendre le jour pour se cognoistre, & qu'aussi tost que le Soleil

se leveroit, ils nous livreroient le combat: ce qui fut accordé par les nostres;

& en attendant toute la nuict se passa en dances & chansons, tant d'un costé

que d'autre, avec une infinité d'injures, & autres propos, comme, du peu de

courage qu'ils avoient, avec le peu d'effect & resistance contre leurs armes,

& que le jour venant, ils le sentiroient à leur ruine. Les nostres aussi ne manquoient de repartie, leur disant qu'ils verroient des effects d'armes que

jamais ils n'avoient veus; & tout plein d'autres discours, comme on a

accoustumé à un siege de ville. Après avoir bien chanté, dancé &

parlementé les uns aux autres, le jour venu, mes compagnons & moy

estions tousjours couverts, de peur que les ennemis ne nous veissent,

preparans nos armes le mieux qu'il nous estoit possible, estans toutesfois

separez, chacun en un des canaux des Sauvages montagnars. Après que

nous fusmes armez d'armes légères, nous prismes chacun une harquebuse,

& descendismes à terre. Je vey sortir les ennemis de leur barricade, qui

estoient prés de 200 hommes fort & robustes à les voir, qui venoient au petit

pas au devant de nous, avec une gravité & asseurance, qui me contenta fort,

à la teste desquels y avoit trois chefs. Les nostres aussi alloient en mesme

ordre, & me dirent que ceux qui avoient trois grands pennaches estoient les

chefs, & qu'il n'y en avoit que ces trois, & qu'on les recognoissoit à ces

plumes qui estoient beaucoup plus grandes que celles de leurs compagnons,

& que je fisse ce que je pourrois pour les tuer. Je leur promis de faire ce qui

seroit de ma puissance, & que j'estois bien fasché qu'ils ne me pouvoient

bien entendre, pour leur donner l'ordre & façon d'attaquer leurs ennemis, &

qu'indubitablement nous les desferions tous, mais qu'il n'y avoit remède:

que j'estois tres-aise de leur donner courage, & leur monstrer la bonne

volonté qui estoit en moy, quand serions au combat.

 

Aussi tost que fusmes à terre ils commencèrent à courir environ deux cents

pas vers leurs ennemis qui estoient de pied ferme, & n'avoient encores

apperceu mes compagnons, qui s'en allèrent dans les bois avec quelques

Sauvages. Les nostres commencerent à m'appeller à grands cris; & pour me

donner passage ils s'ouvrirent en deux, & me mis à la teste, marchant

environ 20 pas devant, jusqu'à ce que je fusse à 30 pas des ennemis, où

aussi tost ils m'apperceurent, & firent alte en me contemplant, & moy eux.

Comme je les veis esbranler pour tirer sur nous, je couchay mon harquebuse

en joue, & visay droit à un des trois chefs, duquel coup il en tomba deux par

terre, & un de leurs compagnons qui fut blessé, qui quelque temps après en

mourut. J'avois mis 4 balles dedans mon harquebuse. Les nostres ayans veu

ce coup si favorable pour eux, ils commencèrent à jetter de si grands cris,

qu'on n'eust pas ouy tonner; & cependant les flesches ne manquoient de part

ne d'autre. Les Hiroquois furent fort estonnez, que si promptement deux

hommes avoient esté tuez, bien qu'ils fussent armez d'armes tissues de fil de cotton, & de bois, à l'espreuve de leurs flesches; ce qui leur donna une

grande apprehension. Comme je rechargeois, l'un de mes compagnons tira

un coup de dedans le bois, qui les estonna derechef de telle façon, voyans

leurs chefs morts, qu'ils perdirent courage, se mirent en fuitte, &

abandonnèrent le champ, & leur fort, s'enfuyans dedans le profond des bois,

où les poursuivant, j'en fis demeurer encores d'autres. Nos Sauvages en

tuèrent aussi plusieurs, & en prindrent dix ou douze prisonniers. Le reste se

sauva avec les blessez. Il y en eut des nostres quinze ou seize de blessez de

coups de flesches, qui furent promptement guéris.

 

Après que nous eusmes eu la victoire, ils s'amuserent à prendre force bled

d'Inde, & les farines des ennemis, & aussi leurs armes, qu'ils avoient

laissées pour mieux courir. Et ayans fait bonne chère, dancé & chanté, trois

heures après nous en retournasmes avec les prisonniers.

 

Ce lieu où se fit ceste charge est par les 43 degrez & quelques minutes de

latitude, & je nommay le lac de Champlain.

 

Retour de la rencontre, & ce qui se passa par le chemin.