Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 147 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre Viii.491

 

Note 491: (retour)

 

Chapitre IV de la première édition.

 

Estant arrivé en France, nous eusmes nouvelles de la détention de

Monseigneur le Prince 492, qui me fit juger que nos envieux ne tarderoient

gueres à vomir leur poison, & qu'ils feroient ce qu'ils n'avoient osé faire

auparavant: car le chef estant malade, les membres ne peuvent estre en

santé. Aussi dés lors les affaires changerent de face, & firent naistre un

nouveau Vice-roy, par l'entremise d'un certain personnage, lequel s'addresse

au Sieur de Beaumont Maistre des Requestes, lequel estoit amy de

Monsieur le Mareschal de Themines, qui donne advis de demander la

charge de Lieutenant de Roy de la nouvelle France, pendant la détention de

mond. Seigneur le Prince: lequel l'obtint de la Royne-mere Régente. Cet

entremetteur va trouver Monsieur le Mareschal de Themines, luy fait voir

que l'on donnoit un cheval de mille escus à Monseigneur le Prince, & qu'il

en pourroit bien avoir un de quatre mil cinq cents livres, par les moyens

qu'il luy dira, moyennant que mond. sieur luy face quelque gratification, &

le continue en la charge de faire les affaires de la Compagnie, & pouvoir

estre son Secrétaire. Il luy dit qu'en consideration de l'advis qu'il luy avoit

fait donner, & aussi pour le soin qu'il avoit des affaires, il le recognoistroit,

comme dit est. Cela accordé, ledit Solliciteur dit aux associez, Qu'il avoit

appris que Monsieur de Themines avoit l'affaire de Canada, & demandoit

cinq cents escus davantage que les mille, d'autant qu'il y en avoit d'autres

qui vouloient prendre ce party, & luy offroient, mais qu'il les vouloit

préférer. Ces associez adjoustent foy à cecy, jusques à ce que la mesche fust

descouverte par l'un des Secrétaires de mond. Sieur de Themines, fasché de

ce que ce personnage emportoit ce qui luy devoit estre acquis. En ces

entrefaites, on donne advis à Monseigneur le Prince de tout ce qui se

passoit, qui donna charge à Monsieur Vignier de mesnager ceste affaire:

lequel fait arrest de ce qui estoit deub à mond. Seign. le Prince, & que s'ils

payoient à Monsieur de Themines, ils payeroient deux fois. Voila un procez qui s'esmeut au Conseil entre les associez, Monseigneur le Prince, le Sieur

de Themines, & le Sieur de Villemenon, comme Intendant de l'Admirauté,

qui s'y entremet pour Monseigneur de Montmorency, sur quelque poinct qui

dependoit de la charge dudit Sieur, pour le bien de la Société, qui desiroit

aussi que les mille escus fussent employez au bien du païs: chose qui eust

esté tres-raisonnable. Ils sont tous au Conseil, & de là renvoyez à la Cour de

Parlement. Laissons les plaider, pour aller appareiller nos vaisseaux, qui ne

perdoient temps pour aller secourir les hyvernans de l'habitation.

 

Note 492: (retour)

 

Le prince de Condé avait été arrêté le premier de septembre de cette année 1616.

(Mercure français, t. IV, an. 1616, p. 195 et suiv.)

 

En ce mesme temps remonstrances furent faites à Messieurs les associez du

peu de fruict qu'ils avoient fait cognoistre à advancer le progrez de

l'habitation, & qu'il n'y avoit chose plus capable de rompre leur societé, s'ils

n'y remedioient par quelque augmentation de faire bastir, & envoyer

quelques familles pour défricher les terres.

 

Ils se resolurent donc d'y remédier, & pour cet effect le Sieur de Mons

desirant de voir de plus en plus fructifier ce dessein, met la plume à la main,

fait quelques articles, par lesquels lad. Compagnie s'obligeoit à

l'augmentation des hommes pour la conservation du pays, munitions de

guerre, & des vivres necessaires pour deux ans, attendant que la terre peust

fructifier.

 

Ces articles furent mis entre les mains de Monsieur de Marillac, pour estre

rapportez au Conseil. Voicy un bel acheminement sans profit: car le tout

s'en alla en fumée, par je ne sçay quels accidents, & Dieu ne permit pas que

ces articles eussent lieu. Neantmoins Monsieur de Marillac trouva tout cela

juste, & s'en resjouit, grandement porté à l'advancement de ceste affaire.

 

Pendant ces choses, je fus à Honnefleur pour aller au voyage, où estant, un

de la compagnie, aussi malicieux, que grand chicaneur, appellé Boyer,

comparoissant pour toute icelle Compagnie, me tait signifier un arrest de

Messieurs de la Cour de Parlement, par lequel il disoit que je ne pouvois

plus prétendre l'honneur de la charge de Lieutenant de Monseigneur le

Prince, attendu que la Cour avoit ordonné que les Seigneurs Prince de Condé, de Montmorency, & de Themines, sans prejudicier à leurs qualitez,

ne pourroient recevoir aucuns deniers de ce qu'ils pouvoient prétendre, &

defense aux associez de ne rien donner, sur les peines du quadruple. Tout

cela ne me touchoit point; car ayant servy comme j'avois fait, ils ne me

pouvoient oster ny la charge, ny moins les appointemens, à quoy

volontairement ils s'estoient obligez lors que je les associay. Voila la

recompense de ces Messieurs les associez, qui se deschargeoient sur ledit

Boyer, que ce qu'il avoit fait estoit de son mouvement. Je protestay au

contraire, attendant le retour de mon voyage.

 

Je m'embarquay donc pour le voyage de l'an 1617. où il ne se pana rien de

remarquable 493. Estant de retour à Paris, je fus trouver mond. sieur de

Themines, duquel j'avois eu la commission de son Lieutenant pendant la

détention de mond. Seigneur le Prince. Il obtient lettres du Conseil de sa

Majesté pour y faire renvoyer l'affaire, qui n'avoit pas esté jugée à son

profit. Estant au Conseil, la Compagnie ne demande maintenant que la

descharge de ce qu'elle doit payer, & qu'ils ne payent point à deux. Ordonné

que l'on donnera l'argent à mond. sieur de Themines. Neantmoins led. sieur

Vignier Intendant de Monseig. le Prince, dit que les Associez regardent ce

qu'ils font, à ce qu'un jour ils ne payent derechef. Ceste Compagnie se

trouve en peine, & eust voulu qu'ils se fussent accordez.

 

Note 493: (retour)

 

Voir 1619, p. 108, 109, 110, où nous avons donné un résumé de ce voyage.

 

Quoy que c'en soit, ils payent à M. de Themines, en vertu de l'arrest du

Conseil. Or c'est à faire à payer encore une autre fois, s'il y eschet (dirent-

ils). Au lieu que tous devroient contribuer à ce sainct dessein, on en oste les

moyens. Car les associez disent qu'ils ne peuvent faire aucun advancement

au pays, si on ne les veut assister, & employer le peu d'argent qu'ils donnent

annuellement, ou le donner aux Religieux, pour aider à faire leur Séminaire:

lesquels perdirent ceste occasion envers mond. Seigneur le Prince.

 

Estans pour lors empeschez à des affaires qui leur touchoient d'avantage

que celles de cette entreprise, ils ne s'y voulurent employer, disans qu'ils

avoient assez d'affaires pour eux en France, sans solliciter pour celles de Canada. Cecy fut froidement sollicité; qui est le moyen de ne rien faire, si

Dieu n'eust suscité d'autres voyes.

 

En ceste mesme année arrive un autre assault des effects du malin esprit.

Les envieux croyent qu'ils auroient meilleur marché pendant la détention de

Monseigneur le Prince, pour faire rompre sa commission & par consequent

celle de Monsieur de Themines; & font tant que Messieurs des Estats de

Bretagne tentent la fortune pour la seconde fois, afin de les favoriser, & de

coucher en leurs articles celuy de la traitte libre pour la Province de

Bretagne. Ils viennent à Paris, presentent leurs cahiers à Messieurs du

Conseil; lesquels leur accordent cet article, sans avoir ouy les parties, qui

estoient engagées bien avant en ceste affaire. J'en parlay au feu sieur

Evesque de Nantes, député pour lors des Estats, & à Moniteur de Sceaux,

qui avoit les régistres des Estats de Bretagne, lequel me disant que c'estoit

la vérité, je luy repartis: Monsieur, comment est-il possible que l'on aye

octroyé si promptement cet article sans ouyr partie? Il me respondit, L'on

ny a pas songé. Je fais aussi tost presenter une requeste à Messieurs du

Conseil, qui ordonnèrent des Commissaires pour juger l'affaire. Cependant

l'article est sursis, jusques à ce qu'il en aye esté autrement ordonné, & que

les parties seroient appellées & ouïes sur ce faict. J'escris aussi tost à nos

associez à Rouen, qu'ils eussent à venir promptement, ce qu'ils firent, car la

chose leur touchoit de prés. Estans venus, les Commissaires s'assemblent

chez Monsieur de Chasteau-neuf. Messieurs les Députez des Estats & moy

s'y trouvent avec nos associez, pour décider de ceste affaire. L'on fut long

temps à débattre sur ce que les Bretons pretendoient la préférence de ce

négoce aux autres subject de ce Royaume, & plusieurs raisons furent

agitées d'un costé & d'autre. Je n'y oubliay rien de ce que j'en sçavois, &

avois peu apprendre par des Autheurs dignes de foy. Le tout bien consideré,

fut dit, que l'article seroit rayé, jusques à ce que plus à plain il en fust

ordonné, & cependant defenses faites aux Bretons, de par le Roy, de

trafiquer en aucune manière que ce soit de pelleterie, avec les Sauvages,

sans le consentement de lad. Société: & tans l'advis que j'en eus, l'affaire

eust esté rompue pour lors. Car combien de querelles & procez se fussent-

ils émeus tant en la nouvelle France, qu'au Conseil de sa Majesté?

 

En la mesme année 1618, les Associez craignans d'estre démis de la traitte

de pelleterie, pour ne faire quelque chose de plus que ce qu'ils estoient obligez par leurs articles, comme de passer des hommes par delà pour

habiter & défricher les terres; à quoy je les portois le plus qu'il m'estoit

possible; & au default des personnes, s'offroient d'en mener, en leur

accordant les mesmes privileges qu'ils avoient. Que de moy j'avois à

informer sad. Majesté & Monseig. le Prince, du progrés qui se faisoit de

temps en temps comme j'avois fait. Que les troubles ordinaires qui avoient

esté en France avoient empesché sad. Majesté d'y remédier, & qu'ils eussent

à mieux faire. Qu'autrement, ils pourroient estre depossedez de toutes leurs

prétentions, qui ne tendoient qu'à leur profit particulier, bien dissemblable

aux miennes, qui n'avois autre dessein que de voir le pays habité de gens

laborieux, pour défricher les terres, afin de ne point s'assubjectir à porter

des vivres annuellement de France, avec beaucoup de despense, & laisser

les hommes tomber en de grandes necessitez, pour n'avoir dequoy se

nourrir, comme il estoit ja advenu, les vaisseaux ayans retardé prés de deux

mois plus que l'ordinaire, & pensa y avoir une émotion & revolte à ce sujet

les uns contre les autres.

 

A tout cecy nosd. Associez disoient, que les affaires de France estoient si

muables, qu'ayans fait une grande despense, ils n'avoient lieu de seureté

pour eux, ayans veu ce qui s'estoit passé au sujet du Sieur de Mons. Je leur

dis, qu'il y avoit bien de la différence de ce temps là à cestuy cy, entant que

c'estoit un Gentil-homme qui n'avoit pas assez d'authorité pour se maintenir

en Court contre l'envie dans le Conseil de sa Majesté. Que maintenant ils

avoient un Prince pour protecteur, & Viceroy du pays, qui les pouvoit

protéger & défendre envers & contre tous, souz le bon plaisir du Roy. Mais

j'appercevis bien qu'une plus grande crainte les tenoit; que si le pays

s'habitoit leur pouvoir se diminueroit, ne faisans en ces lieux tout ce qu'ils

voudroient, & seroient frustrez de la plus grand' partie des pelleteries, qu'ils

n'auroient que par les mains des habitans du pays, & peu après seroient

chassez par ceux qui les auroient installez avec beaucoup de despense.

Considerations pour jamais n'y rien faire, par tous ceux qui auront de

semblables desseins; & ainsi souz de beaux prétextes promettent des

merveilles pour faire peu d'exécution, & empescher ceux qui eussent eu

bonne envie de s'habituer en ces terres, qui volontiers y eussent porté leur

bien, & leur vie, s'ils n'en eussent esté empeschez. Et si cela eust réussi,

jamais l'Anglois n'y eust esté, comme il a fait, par le moyen des rebelles

François.

A force de solliciter lesd. Associez, ils s'assemblerent, & firent un estat du

nombre d'hommes & familles qu'ils y devoient envoyer, outre celles qui y

estoient: duquel estat j'en pris copie pardevant Notaires, comme il s'ensuit.

 

Estat des personnes qui doivent estre menées & entretenues en l'habitation

de Quebec, pour l'année 1619.

 

Il y aura 80 personnes, y compris le Chef, trois Peres Recollets, commis,

officiers, ouvriers, & laboureurs.

 

Deux personnes auront un matelas, paillasse, deux couvertes, trois paires de

linceulx neufs, deux habits à chacun, six chemises, quatre paires de souliers,

& un capot.

 

Pour les armes, 40 mousquets avec leurs bandolieres, 24 piques, 4

harquebuzes à rouet de 4 à 5 pieds, 1000 livres de poudre fine, 1000 de

poudre à canon, 1000 livres de balles pour les pièces, six milliers de plomb,

un poinçon de mesche.

 

Pour les hommes, une douzaine de faux avec leur manche, marteaux, & le

reste de l'équipage, 12 faucilles, 24 besches pour labourer, 12 picqs, 4000

livres de fer, 2 barils d'acier, 10 tonneaux de chaulx (l'on n'en avoit encore

point trouvé audit pays comme l'on a fait depuis) dix milliers de tuille

creuse, ou vingt mille de platte, dix milliers de brique pour faire un four &

des cheminées, deux meules de moulin, car il ne s'y en estoit trouvé que

depuis trois ans.

 

Pour le service de la table du Chef, 36 plats, autant d'escuelles & d'assiettes,

6 salieres, 6 aiguieres, 2 bassins, 6 pots de deux pintes chacun, 6 pintes, 6

chopines, 6 demy-septiers, le tout d'estain, deux douzaines de nappes, vingt-

quatre douzaines de serviettes.

 

Pour la cuisine, une douzaine de chaudières de cuivre, 6 paires de chesnets,

6 poisles à frire, 6 grilles.

Sera aussi porté deux taureaux d'un an, des genices, & des brebis ce que l'on

pourra: de toutes sortes de graines pour semer.

 

Il y eust bien fallu plusieurs autres commoditez qui manquoient en ce

mémoire: mais ce n'eust pas esté peu, s'il eust esté accomply comme il

estoit.

 

De plus y avoit: Celuy qui commandera à l'habitation, se chargera des

armes & munitions qui y sont, & de celles qui y seront portées, durant qu'il

y demeurera.

 

Et le Commis qui sera à l'habitation pour la traitte des marchandises, se

chargera d'icelles, ensemble des meubles & ustensiles qui seront à la

compagnie, & de tout il envoyera par les navires un estat, lequel il signera.

 

Sera aussi porté une douzaine de materas garnis, comme ceux des familles,

qui seront mis dans le magazin, pour aider aux malades & blessez.

 

Il sera besoin aussi que le navire qui pourra estre acheté pour la compagnie,

ou frété, aille à Québec, & qu'il soit porté par la charte partie, & selon la

facilité qui se trouvera, il faudra aussi faire monter le grand navire de la

compagnie.

 

Fait & arresté par nous souz-signez, & promettons accomplir en ce qui sera

possible le contenu cy dessus. En tesmoin dequoy nous avons signé ces

presentes. A Paris le 21 Décembre 1619494 495 . Ainsi signé, Pierre, Dagua,

Le Gendre, tant pour luy que pour les Vermulles, Bellois, & M. Dustrelot.

 

Note 494: (retour)

 

1618.

 

Note 495: (retour)

 

Pierre Dugua.

 

Collationné à l'original en papier. Ce fait rendu par les Notaires souz-signez,

l'an 1619, le 11e jour de Janvier. GUERREAU. FOURCY.

Je portay cet estat à Monsieur de Marillac, pour le faire voir à Messieurs du

Conseil, qui trouverent très-bon qu'il s'executast, recognoissans la bonne

volonté qu'avoient lesdits Associez de se porter au bien de ceste affaire, &

ne voulurent entendre d'autres propositions qui leur estoient faites par ceux

de Bretagne, la Rochelle, & Sainct Jean de Lus. Quoy que ce soit, ce fut un

bruit & une demonstration de bien augmenter la peuplade, qui ne sortit

pourtant à nul effect. L'année s'escoula, & ne se fit rien, non plus que la

suivante, que l'on recommença à crier, & se plaindre de ceste Société, qui

donnoit des promesses, sans rien effectuer.

 

Voila comme ceste affaire se pana, & sembloit que tous obstacles se

mettoient au devant, pour empescher que ce sainct dessein ne reussist à la

gloire de Dieu.

 

Une partie de cesdits associez estoient de la religion prétendue reformée,

qui n'avoient rien moins à coeur que la nostre s'y plantast, bien qu'ils

consentoient d'y entretenir des Religieux, parce qu'ils sçavoient que c'estoit

la volonté de sa Majesté. Les Catholiques en estoient très-contents, &

c'estoit la chambre my-partie: car au commencement on n'y avoit peu faire

davantage, & ne se trouvoit des Catholiques qui voulussent tant hazarder,

qui fit que l'on receut les prétendus reformez, à la charge neantmoins que

l'on n'y feroit nul exercice de leur religion. Ce qui occasionnoit en partie

tant de divisions & procez les uns contre les autres, que ce l'un vouloit,

l'autre ne le vouloit pas, vivans ainsi avec une telle mesfiance, que chacun

avoit son commis, pour avoir égard à tout ce qui se passeroit, qui n'estoit

qu'augmentation de despense.

 

Et de plus, combien ont-ils eu de procez contre les Rochelois, qui n'en

vouloient perdre leur part, souz des passe-ports qu'ils obtenoient par

surprise, sans rien contribuer? & autres sans commission se mettoient en

mer à la desrobée pour aller voler & piller contre les défenses de sadite

Majesté, & ne pouvoit-on avoir aucune raison ny justice en l'enclos de leur

ville: car quand on alloit pour faire quelque exploict de Justice, le Maire

disoit: Je crois ne vous faire pas peu de faveur & de courtoisie, en vous

conseillant de ne faire point de bruit, & de vous retirer au plustost. Que si

le peuple sçait que veniez en ce lieu, pour exécuter les commandemens de Messieurs du Conseil vous courez fortune d'estre noyez dans le port de la

Chaisne, à quoy je ne pourrois remédier.

 

Si faut-il que je dise encore, que ce qui sembloit n'estre à leur advantage,

l'estoit plus qu'ils ne pensoient; d'autant que c'est chose certaine, qu'outre le

bien spirituel, le temporel s'accroît infiniment par les peuplades, & plus il y

a de gens laborieux, plus de commoditez peut-on esperer, lesquels ayant

leur nourriture & logement, se plaisent à faire valloir les commoditez qui y

sont, & le débit ne se peut faire que par les vaisseaux qui y vont porter des

marchandises qui leur sont necessaires, pour les eschanger en celles du

pays: & par ainsi ceux qui ont les commissions de sa Majesté, d'aller seuls

trafiquer privativement à tous autres avec les François habituez, pour

subvenir à la despense qu'ils pourroient avoir faite à y mener des hommes

de toutes conditions, avec ce qui leur seroit necessaire, ils peuvent

s'asseurer que pendant le temps de leur commission les habitans de ces

lieux seroient contraints & forcez de porter au magazin des associez ce

qu'ils pourroient avoir de pelleterie, qui sont de mauvaise garde pour un

long temps, pour les inconveniens qui en peuvent arriver: en les faisant

valoir un honneste prix pour recevoir de France beaucoup de choses qui

leur seroient necessaires. Que les vouloir contraindre à ne traitter avec les

Sauvages, cela leur donneroit tel mescontentement, qu'ils tascheroieht à

perdre le tout, plustost que les porter au magazin, comme j'ay veu plusieurs

fois. Car à quoy penseroit-on que ces peuples voulurent faire amas de

pelleterie que pour leur usage, & traitter le reste pour avoir des commoditez

du magazin, dont ils ne se peuvent passer? Au contraire, trafiquant &

négociant, en leur laissant la traitte libre, ils prendront courage de travailler,

& d'aller en plusieurs contrées faire ce négoce avec les Sauvages, pour

trouver quelque advantage en ce commerce.

 

Les Associez ayans leur arrest en main, font nouveaux équipages, &

apprestent leur vaisseau. Je me mets en estat de partir avec ma famille, &

leur fais sçavoir, lesquels entrent en doute: neantmoins ils me mandent

qu'ils me feront bonne réception, & qu'ils avoient advisé entr'eux que le

Sieur du Pont devoit demeurer pour commander à l'habitation sur leurs

gens, & moy à m'employer aux descouvertes, comme estant de mon faict, &

à quoy je m'estois obligé. C'estoit en un mot, qu'ils pensoient avoir le

gouvernement à eux seuls, & faire là comme une Republique à leur fantaisie, & se servir des Commissions de sa Majesté pour effectuer leurs

passions, sans qu'il y eust personne qui les peust controller, pour tousjours

tirer le bon bout devers eux, sans y rien adjouster, s'ils n'estoient bien

pressez. Ils n'ont plus affaire de personne, & tout ce que j'avois fait pour

eux n'entre point en consideration. Je suis honneste homme, mais je ne

dépens pas d'eux. Ils ne considerent plus leurs articles, & à quoy ils

s'estoient obligez tant envers le Roy, qu'envers Monseigneur le Prince, &

moy. Ils n'estiment rien leurs contracts & promesses qu'ils avoient faites

souz leur seing, & sont sur le haut du pavé. Je ne sçay pas en fin ce qui en

sera, mais je sçay bien qu'ils n'avoient point de raison ny de justice de

plaider contre leur seing. Tout cecy s'esmouvoit à la sollicitation de Boyer,

qui dans le tracas vivoit des chicaneries qu'il exerçoit: car s'il despensoit un

sol, il en comptoit pour le moins quatre à chacun, ainsi que j'ay ouy dire

depuis.

 

Voyant ce qu'ils m'avoient mandé, je leur escrivis, & m'achemine à Rouen

avec tout mon équipage 496. Je leur monstre les articles, & comme

Lieutenant de Monseigneur le Prince, que j'avois droict de commander en

l'habitation, & à tous les hommes qui y seroient, fors & excepté au magazin

où estoit leur premier Commis, qui demeuroit pour mon Lieutenant en mon

absence. Que pour les descouvertes, ce s'estoit point à eux de me donner la

loy: que je les faisois, quand je voyois l'occurence des temps propres à cet

effect, comme j'avois fait par le passé. Que je n'estois pas obligé à plus que

ce que les articles portoient, qui ne disoient rien de tout cela. Que pour le

Sieur du Pont j'estois son amy, & que son aage me le feroit respecter

comme mon père: mais de consentir qu'on luy donnast ce qui m'appartenoit

par droict & raison, je ne le soufrirois point. Que les peines, risques, &

fortunes de la vie que j'avois couru aux descouvertes des terres & peuples

amenez à nostre cognoissance, dont ils en recevoient le bien, m'avoient

acquis l'honneur que je possedois. Que le Sieur du Pont & moy ayans vescu

par le passé en bonne amitié, je desirois y perseverer. Que je n'entendois

point faire le voyage qu'avec la mesme auctorité que j'avois eue auparavant:

autrement, que je protestois tous despens, dommages & interests contre eux

à cause de mon retardement. Et sur cela, je leur presentay ceste lettre de sa

Majesté.

 

Note 496: (retour)

Il est évident que, par cette expression «mon équipage», Champlain veut parler

ici du personnel de sa maison; car, après les articles convenus et signés (ci-

dessus, p. 322), c'est-à-dire, au printemps de 1619, «il se mit en état départir avec

sa famille.» Madame de Champlain serait donc venue au Canada dès 1619, sans

les difficultés que soulevèrent les associés. (Voir ci-après, p. 325.)

 

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