Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 134 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre X.

 

Aprés avoir cheminé huict lieues, sur le soir ils prindrent un des

prisonniers, à qui ils firent une harangue des cruautez que luy & les tiens

avoient exercées en leur endroit, sans avoir eu aucun égard, & qu'au

semblable il devoit se resoudre d'en recevoir autant, & luy commandèrent

de chanter, s'il avoit du courage; ce qu'il fit, mais avec un chant fort triste à

ouir.

 

Cependant les nostres allumèrent un feu, & comme il fut bien embrazé, ils

prindrent chacun un tizon, & faisoient brusler ce pauvre miserable peu à

peu pour luy faire souffrir plus de tourmens. Ils le laissoient quelquefois,

luy jettant de l'eau sur le dos, puis luy arrachèrent les ongles, & luy mirent

du feu sur les extremitez des doigts, & de son membre. Après ils luy

escorcherent le haut de la teste, & luy firent dégoutter dessus certaine

gomme toute chaude: puis luy percèrent les bras prés des poignets, & avec

des bâtons tiroient les nerfs, & les arrachoient à force: & comme ils

4 voyoient qu'ils ne les pouvoient r'avoir, ils les coupoient. Ce pauvre

miserable jettoit des cris estranges, & me faisoit pitié de le voir traitter de la

façon; toutesfois il estoit si constant, qu'on eust dit qu'il ne sentoit par fois

aucune douleur. Ils me sollicitoient fort de prendre du feu, pour faire

comme eux: mais je leur remonstrois que nous n'usions point de ces

cruautez, & que nous les faisions mourir tout d'un coup, & que s'ils

vouloient que je luy donnasse un coup d'harquebuze, j'en serois content. Ils

dirent que non, & qu'il ne sentiroit point de mal. Je m'en allay d'avec eux

comme fasché de voir tant de cruautez qu'ils exercoient sur ce corps.

Comme ils veirent que je n'en estois content, ils m'appellerent, & me dirent

que je luy donnasse un coup d'harquebuse: ce que je fis, sans qu'il en veist

rien. Après qu'il fut mort, ils ne se contentèrent pas: car ils luy ouvrirent le

ventre, & jetterent ses entrailles dedans le lac, puis luy coupèrent la teste,

les bras, & les jambes, qu'ils separerent d'un costé & d'autre, & reserverent

la peau de la teste, qu'ils avoient escorchée, comme ils avoient fait de tous

les autres qu'ils avoient tuez à la charge.

Ils firent encores une autre meschanceté, qui fut, de prendre le coeur, qu'ils

coupèrent en plusieurs pieces & le donnerent à manger à un sien frere, &

autres de ses compagnons qui estoient prisonniers, lesquels en mirent en

leur bouche, mais ils ne le voulurent avaler. Quelques Sauvages

Algoumequins qui les avoient en garde, le firent recracher à aucuns, & le

jetterent dans l'eau. Voila comme ces peuples traittent ceux qu'ils prennent

en guerre, & vaudroit mieux pour eux mourir en combatant, ou se faire tuer

à la chaude, comme il y en a beaucoup qui font, plustost que de tomber

entre les mains de leurs ennemis. Après ceste exécution faite, nous nous

mismes en chemin pour nous en retourner avec le reste des prisonniers, qui

alloient toujours chantans, sans autre esperance d'estre mieux traittez que

l'autre. Estans aux sauts de la riviere des Hiroquois les Algoumequins s'en

retournèrent en leur pays, & aussi les Ochatequins 269, avec une partie des

prisonniers, fort contents de ce qui s'estoit passe en la guerre, & de ce que

librement j'estois allé avec eux. Nous nous departismes donc les uns des

autres avec de grandes protestations d'amitié, & me dirent si je ne desirois

pas aller en leur pays, pour les assister tousjours comme frere: je le leur

promis, & m'en revins avec les Montagnets.

 

Note 269: (retour)

 

Ochateguins; c'étaient des hurons, dont le chef s'appelait Ochateguin.

 

Après m'estre informé des prisonniers de leurs païs, & de ce qu'il pouvoit y

en avoir, nous ployasmes bagage pour nous en revenir: ce que fismes avec

telle diligence, que chacun jour nous faisions 25 & 30 lieues dans leurs

canaux, qui est l'ordinaire. Comme nous fusmes à l'entrée de la riviere des

Hiroquois, il y eut quelques Sauvages qui songèrent que leurs ennemis les

poursuivoient. Ce songe leur fit aussi tost lever le siege, encores que ceste

nuict fust fort mauvaise, à cause des vents & de la pluye qu'il faisoit, &

furent passer la nuict dedans de grands roseaux, qui sont dans le lac Sainct

Pierre, jusqu'au lendemain. Deux tours après arrivasmes à nostre habitation,

où je leur fis donner du pain, des pois, & des patenostres, qu'ils me

demanderent pour parer la teste de leurs ennemis, pour faire des

resjouissances à leur arrivée. Le lendemain je fus avec eux dans leurs

canaux à Tadoussac, pour voir leurs cérémonies. Approchans de la terre, ils

prindrent chacun un bâton, où au bout estoient pendues les testes de leurs

ennemis, avec ces patenostres, chantans les uns & les autres. Comme ils en furent prés, les femmes se despouillerent toutes nues, & se jetterent en l'eau,

allans au devant des canaux pour prendre ces testes, pour après les pendre à

leur col, comme une chaisne precieuse. Quelques tours après ils me firent

present d'une de ces testes, & d'une paire d'armes de leurs ennemis, pour les

conserver, afin de les monstrer au Roy: ce que je leur promis, pour leur faire

plaisir 270.

 

Note 270: (retour)

 

Ici, l'édition de 1613 renferme quelques détails de plus, sur ce qui se passa dans

l'automne de 1609 et au printemps de 1610. (Voir 1613, p. 200-211.)

 

Desfaite des Hiroquois prés de l'emboucheure de ladite riviere des

Hiroquois.