Oeuvres de Champlain
Chapitre X.
Aprés avoir cheminé huict lieues, sur le soir ils prindrent un des
prisonniers, à qui ils firent une harangue des cruautez que luy & les tiens
avoient exercées en leur endroit, sans avoir eu aucun égard, & qu'au
semblable il devoit se resoudre d'en recevoir autant, & luy commandèrent
de chanter, s'il avoit du courage; ce qu'il fit, mais avec un chant fort triste à
ouir.
Cependant les nostres allumèrent un feu, & comme il fut bien embrazé, ils
prindrent chacun un tizon, & faisoient brusler ce pauvre miserable peu à
peu pour luy faire souffrir plus de tourmens. Ils le laissoient quelquefois,
luy jettant de l'eau sur le dos, puis luy arrachèrent les ongles, & luy mirent
du feu sur les extremitez des doigts, & de son membre. Après ils luy
escorcherent le haut de la teste, & luy firent dégoutter dessus certaine
gomme toute chaude: puis luy percèrent les bras prés des poignets, & avec
des bâtons tiroient les nerfs, & les arrachoient à force: & comme ils
4 voyoient qu'ils ne les pouvoient r'avoir, ils les coupoient. Ce pauvre
miserable jettoit des cris estranges, & me faisoit pitié de le voir traitter de la
façon; toutesfois il estoit si constant, qu'on eust dit qu'il ne sentoit par fois
aucune douleur. Ils me sollicitoient fort de prendre du feu, pour faire
comme eux: mais je leur remonstrois que nous n'usions point de ces
cruautez, & que nous les faisions mourir tout d'un coup, & que s'ils
vouloient que je luy donnasse un coup d'harquebuze, j'en serois content. Ils
dirent que non, & qu'il ne sentiroit point de mal. Je m'en allay d'avec eux
comme fasché de voir tant de cruautez qu'ils exercoient sur ce corps.
Comme ils veirent que je n'en estois content, ils m'appellerent, & me dirent
que je luy donnasse un coup d'harquebuse: ce que je fis, sans qu'il en veist
rien. Après qu'il fut mort, ils ne se contentèrent pas: car ils luy ouvrirent le
ventre, & jetterent ses entrailles dedans le lac, puis luy coupèrent la teste,
les bras, & les jambes, qu'ils separerent d'un costé & d'autre, & reserverent
la peau de la teste, qu'ils avoient escorchée, comme ils avoient fait de tous
les autres qu'ils avoient tuez à la charge.
Ils firent encores une autre meschanceté, qui fut, de prendre le coeur, qu'ils
coupèrent en plusieurs pieces & le donnerent à manger à un sien frere, &
autres de ses compagnons qui estoient prisonniers, lesquels en mirent en
leur bouche, mais ils ne le voulurent avaler. Quelques Sauvages
Algoumequins qui les avoient en garde, le firent recracher à aucuns, & le
jetterent dans l'eau. Voila comme ces peuples traittent ceux qu'ils prennent
en guerre, & vaudroit mieux pour eux mourir en combatant, ou se faire tuer
à la chaude, comme il y en a beaucoup qui font, plustost que de tomber
entre les mains de leurs ennemis. Après ceste exécution faite, nous nous
mismes en chemin pour nous en retourner avec le reste des prisonniers, qui
alloient toujours chantans, sans autre esperance d'estre mieux traittez que
l'autre. Estans aux sauts de la riviere des Hiroquois les Algoumequins s'en
retournèrent en leur pays, & aussi les Ochatequins 269, avec une partie des
prisonniers, fort contents de ce qui s'estoit passe en la guerre, & de ce que
librement j'estois allé avec eux. Nous nous departismes donc les uns des
autres avec de grandes protestations d'amitié, & me dirent si je ne desirois
pas aller en leur pays, pour les assister tousjours comme frere: je le leur
promis, & m'en revins avec les Montagnets.
Note 269: (retour)
Ochateguins; c'étaient des hurons, dont le chef s'appelait Ochateguin.
Après m'estre informé des prisonniers de leurs païs, & de ce qu'il pouvoit y
en avoir, nous ployasmes bagage pour nous en revenir: ce que fismes avec
telle diligence, que chacun jour nous faisions 25 & 30 lieues dans leurs
canaux, qui est l'ordinaire. Comme nous fusmes à l'entrée de la riviere des
Hiroquois, il y eut quelques Sauvages qui songèrent que leurs ennemis les
poursuivoient. Ce songe leur fit aussi tost lever le siege, encores que ceste
nuict fust fort mauvaise, à cause des vents & de la pluye qu'il faisoit, &
furent passer la nuict dedans de grands roseaux, qui sont dans le lac Sainct
Pierre, jusqu'au lendemain. Deux tours après arrivasmes à nostre habitation,
où je leur fis donner du pain, des pois, & des patenostres, qu'ils me
demanderent pour parer la teste de leurs ennemis, pour faire des
resjouissances à leur arrivée. Le lendemain je fus avec eux dans leurs
canaux à Tadoussac, pour voir leurs cérémonies. Approchans de la terre, ils
prindrent chacun un bâton, où au bout estoient pendues les testes de leurs
ennemis, avec ces patenostres, chantans les uns & les autres. Comme ils en furent prés, les femmes se despouillerent toutes nues, & se jetterent en l'eau,
allans au devant des canaux pour prendre ces testes, pour après les pendre à
leur col, comme une chaisne precieuse. Quelques tours après ils me firent
present d'une de ces testes, & d'une paire d'armes de leurs ennemis, pour les
conserver, afin de les monstrer au Roy: ce que je leur promis, pour leur faire
plaisir 270.
Note 270: (retour)
Ici, l'édition de 1613 renferme quelques détails de plus, sur ce qui se passa dans
l'automne de 1609 et au printemps de 1610. (Voir 1613, p. 200-211.)
Desfaite des Hiroquois prés de l'emboucheure de ladite riviere des
Hiroquois.