Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 60 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre III.

Note 208: (retour)

 

Cent vingt lieues.

 

Note 209: (retour)

 

Au chapitre suivant, dans la carte des environs de Québec, l'auteur l'indique, à la

lettre H, sous le nom de Montmorency, et dans l'édition de 1632, il ajoute ces

mots, «que j'ay nommé le sault de Montmorency.» Il est assez probable que ce

fut à ce voyage de 1608 que Champlain lui donna ce nom, en l'honneur du duc

de Montmorency, à qui il avait dédié son Voyage de 1603.

 

Note 210: (retour)

 

Le lac des Neiges.

 

Note 211: (retour)

 

Le saut Montmorency a environ 40 toises de haut.

 

Arrivée à Quebecq, où nous fismes nos logemens, sa situation. Conspiration

contre, le service du Roy, & ma vie, par aucuns de nos gens. La punition

qui en fut faite, & tout ce qui se passa en cet affaire.

 

CHAPITRE III.

 

De l'isle d'Orléans jusques à Quebecq, y a une lieue, & y arrivay le 3

Juillet: où estant, je cherchay lieu propre pour nostre habitation, mais je n'en

peu trouver de plus commode, ny mieux situé que la pointe de Quebecq,

ainsi appellé des sauvages212, laquelle estoit remplie de noyers. Aussitost

j'emploiay une partie de nos ouvriers à les abbatre pour y faire nostre

habitation, l'autre à scier des aix, l'autre fouiller la cave & faire des fossez:

& l'autre à aller quérir nos commoditez à Tadoussac avec la barque. La

première chose que nous fismes fut le magazin pour mettre nos vivres à

couvert, qui fut promptement fait par la diligence d'un chacun, & le soin

que j'en eu.

 

Note 212: (retour)

Par ces mots «ainsi appelé des Sauvages» l'auteur veut dire, suivant nous, que le

mot Québec est sauvage, et c'est ainsi que Lescarbot l'a compris. Dans les

différents dialectes de la langue algonquine, le mot kebec ou kepac signifie

rétrécissement. «Kébec, en micmac,» dit un de nos missionnaires qui ont le

mieux connu cette langue (M. Bellanger), «veut dire rétrécissement des eaux

formé par deux langues ou pointes de terre qui se croisent. Dans les premiers

temps que j'étais dans les missions, je descendais de Riscigouche à Carleton; les

deux sauvages qui me menoient en canot répétant souvent le mot kebec, je leur

demandai s'ils se préparaient à aller bientôt à Québec Ils me repondirent: Non;

regarde les deux pointes, et l'eau, qui est resserrée en dedans: on appelle cela

kébec en notre langue.» (Cours d'Hist. de M. Ferland, I, p. 90.) Cette pointe de

Québec, où est maintenant l'église de la basse ville, n'est presque plus

reconnaissable par suite de la disparution du Cul-de-Sac, à la place duquel on a

fait le marché Champlain.

 

Quebec.

 

Agrandissement (3146x2051x16)

 

Les chifres montrent les brasses d'eau.

 

A Le lieu où l'habitation est bastie (1).

B Terre deffrichée où l'on seme du bled & autres grains (2).

C Les jardinages (3).

D Petit ruisseau qui vient de dedans des marescages (4).

E Riviere (5) où hyverna Jaques Quartier, qui de son temps

la nomma

saincte Croix, que l'on a transféré à 15 lieues audessus de

Québec.

F Ruisseau des marais (6).

G Le lieu où l'on amassoit les herbages pour le bestail que

l'on y avoit

mené (7).

H Le grand saut de Montmorency qui descent de plus de 25

brasses de haut

dans la riviere (8).

I Bout de l'isle d'Orléans.

L Pointe fort estroite (9) du costé de l'orient de Quebecq.

M Riviere bruyante, qui va aux Etechemains.

N La grande riviere S. Laurens.

O Lac de la riviere bruyante.

P Montaignes qui sont dans les terres; baye que j'ay nommé

la nouvelle

Bisquaye.

Q Lac du grand saut de Montmorency (10).

R Ruisseau de lours (11).

S Ruisseau du Gendre (12).

T Prairies qui sont inondées des eaux à toutes les marées.

V Mont du Gas (13) fort haut, sur le bort de la riviere.

X Ruiseau courant, propre à faire toutes sortes de moulins.

Y Coste de gravier, où il se trouve quantité de diamants un

peu

meilleurs que ceux d'Alanson.

Z La pointe aux diamants.

9 (14) Lieux où souvent cabannent les sauvages.

 

(1)C'est là proprement la pointe de Québec, qui comprenait l'espace renfermé aujourd'hui entre la Place, la rue Notre-Dame et le fleuve.—(2)Ce premier défrichement a dû être ce qu'on a appelé plus tard l'Esplanade du fort, ou la Grand-Place, ou peut-être l'un et l'autre. La Grand-Place devint en 1658 le fort des Hurons; c'était l'espace compris entre la Côte de la basse ville et la rue du Fort.— (3)Un peu au-dessus des jardinages, sur le penchant de la côte du Saut-au-Matelot, on distingue une croix, qui semble indiquer que dès lors le cimetière était où on le trouve quelques années après mentionné pour la première fois.—(4)D'après les anciens plans de Québec, ces marécages auraient été à l'ouest du Mont-Carmel et au pied des glacis de la Citadelle. Le ruisseau venait passer à l'est du terrain des Ursulines et des Jésuites, suivait quelque temps la rue de la Fabrique, jusqu'à la clôture de l'Hôtel-Dieu, à l'est de laquelle il se jetait en bas du côteau vers le pied de la côte de la Canoterie.— (5)La rivière Saint-Charles. La lettre E n'indique pas précisément le lieu où hiverna Jacques Cartier, mais seulement l'embouchure de la rivière (voir p. 156).—(6)A en juger par les contours du rivage, ce ruisseau, qui venait du sud-ouest, se jetait dans le havre du Palais, vers l'extrémité ouest du Parc. —(7)C'est probablement ce qu'on appela plus tard la grange de Messieurs de la Compagnie, ou simplement la Grange, qui paraît avoir été quelque part sur l'allée du Mont-Carmel.—(8)Le saut Montmorency a 40 brasses de haut, ou 240 pieds français, et même davantage.—(9)On voit qu'en 1613, cette pointe n'avait pas encore de nom; en 1629, Champlain l'appelle cap de Lévis: on peut donc conclure que cette pointe tire son nom de celui du duc de Ventadour, Henri de Lévis, et qu'elle dut être ainsi appelée entre les années 1625 et 1627, époque où il fut vice-roi.—(10)Le lac des Neiges est la source de la branche ouest de la rivière du Saut.—(11)La rivière de Beauport, qu'on appelle aussi la Distillerie.—(12)Appelé plus tard ruisseau de la Cabane-aux-Taupiers, rivière Chalifour, et enfin rivière des Fous, à cause du nouvel asile des Aliénés, sur l'emplacement duquel il passe aujourd'hui.—(13)Élévation où est maintenant le bastion du Roi à la Citadelle. Ce nom lui fut donné sans doute en souvenir de M. de Monts, Pierre du Gas.—(14)Ce chiffre se retrouve non-seulement à la pointe du cap Diamant, mais encore le long de la côte de Beauport et au bout de l'île d'Orléans.

 

Quelques jours après que je fus audit Quebecq, il y eut un serrurier qui

conspira contre le service du Roy; qui estoit m'ayant fait mourir, & s'estant

rendu maistre de nostre fort, le mettre entre les mains des Basques ou

Espagnols 213, qui estoient pour lors à Tadoussac, où vaisseaux ne peuvent

passer plus outre pour n'avoir la cognoissance du partage ny des bancs &

rochers qu'il y a en chemin 214.

 

Note 213: (retour)

 

Lescarbot prétend encore ici trouver Champlain en défaut, parce que «les

conspirateurs (qui dévoient exécuter leur entreprise dans quatre jours) avoient

proposé de livrer la place aux Hespagnols, laquelle toutefois n'étoit à peine

commencée à bâtir.» (Liv. V, ch. II.) Il suffit de considérer les différentes

circonstances du récit de Champlain, pour voir qu'il n'y a pas l'ombre de

contradiction. Quand le complot fut formé, il n'était point question de livrer aux

Espagnols un fort déjà construit, puisque Duval «les avoit induits à telle trahison,

dés qu'ils partirent de France,» comme le déposent les témoins (voir ci-après, p.

154). Le complot consistait donc à choisir le moment opportun pour s'emparer de

tout, que le fort fût achevé ou non. Or, comme l'auteur le remarque plus loin (p.

150), les conjurés n'eussent pu venir à bout de leur dessein une fois les barques

arrivées de Tadoussac.

 

Note 214: (retour)

 

Dans un temps où l'on n'avait encore pu faire que des observations incomplètes,

c'eût été une vraie imprudence que de risquer à monter plus haut un vaisseau de

gros tonnage, puisque, de nos jours même, avec des études spéciales, avec le

secours des cartes marines si exactes de l'Amirauté, nos pilotes canadiens, qui

certes n'ont pourtant pas dégénéré de leurs ancêtres, regardent encore la Traverse

comme la partie la plus difficile de la navigation du fleuve. (Voir Bayfield, I,

partie II, ch. XI.)

 

Pour exécuter son malheureux dessin, sur l'esperance d'ainsi faire sa

fortune, il suborna quatre215 de ceux qu'il croyoit estre des plus mauvais

garçons, leur faisant entendre mille faulcetez & esperances d'acquérir du

bien.

 

Note 215: (retour)

 

«Champlain racontant ce fait,» dit Lescarbot, «se met au nombre des juges & dit

que du Val en débaucha quatre, comme ainsi soit que par son discours il ne s'en

trouve que trois.» (Liv. V, ch. II.) Si Champlain, après avoir affirmé que Duval

en avait débauché quatre, disait ensuite qu'il n'en débaucha que trois la

contradiction sauterait aux yeux; mais il n'en est rien. L'auteur dit bien que Duval

en débaucha quatre, ce qui faisait cinq conjurés; mais, de ces cinq, il n'en restait

plus que quatre, dès que Champlain eut accordé le pardon à Natel; c'est-à-dire,

qu'il n'y en eut que quatre qui subirent leur procès, et qui furent condamnés.

 

Après que ces quatre hommes furent gaignez, ils promirent chacun de faire

en sorte que d'attirer le reste à leur devotion, & que pour lors je n'avois personne avec moy en qui j'eusse fiance: ce qui leur donnoit encore plus

d'esperance de faire reussir leur dessin: d'autant que quatre ou cinq de mes

compagnons, en qui ils sçavoient que je me fiois, estoient dedans les

barques pour avoir esgard à conserver les vivres & commoditez qui nous

estoient necessaires pour nostre habitation.

 

Enfin ils sceurent si bien faire leurs menées avec ceux qui restoient, qu'ils

devoient les attirer tous à leur devotion, & mesme mon laquay, leur

promettant beaucoup de choses qu'ils n'eussent sceu accomplir.

 

Estant donc tous d'accord, ils estoient de jour en autre en diverses

resolutions comment ils me feroient mourir, pour n'en pouvoir estre

accusez, ce qu'ils tenoient difficile: mais le Diable leur bandant à tous les

yeux: & leur ostant la raison & toute la difficulté qu'ils pouvoient avoir, ils

arresterent de me prendre à despourveu d'armes & m'estouffer, ou donner la

nuit une fauce alarme, & comme je sortirois tirer sur moy, & que par ce

moyen ils auroient plustost fait qu'autrement: tous promirent les uns aux

autres de ne se descouvrir, sur peine que le premier qui en ouvriroit la

bouche, seroit poignardé: & dans quatre jours ils devoient exécuter leur

entreprise, devant que nos barques fussent arrivées: car autrement ils

n'eussent peu venir à bout de leur dessin.

 

Ce mesme jour arriva l'une de nos barques, où estoit nostre pilotte appelé le

Capitaine Testu, homme fort discret. Après que la barque fut deschargée &

preste à s'en retourner à Tadoussac, il vint à luy un serrurier appelé Natel,

compagnon de Jean du Val chef de la traison, qui luy dit, qu'il avoit promis

aux autres de faire tout ainsi qu'eux: mais qu'en effect il n'en desiroit

l'exécution, & qu'il n'osoit s'en déclarer, & ce qui l'en avoit empesché, estoit

la crainte qu'il avoit qu'il ne le poignardassent.

 

Après qu'Antoine Natel eust fait promettre audit pilotte de ne rien déclarer

de ce qu'il diroit, d'autant que si ses compagnons le descouvroient, ils le

feroient mourir. Le pilotte l'asseura de toutes choses, & qu'il luy declarast le

fait de l'entreprinse qu'ils desiroient faire: ce que Natel fit tout au long:

lequel pilotte luy dist, Mon amy vous avez bien fait de descouvrir un dessin

si pernicieux, & montrez que vous estes homme de bien, & conduit du S.

Esprit. Mais ces choses ne peuvent passer sans que le sieur de Champlain le

scache pour y remedier, & vous promets de faire tant envers luy, qu'il vous pardonnera & à d'autres: & de ce pas, dit le pilotte, je le vays trouver sans

faire semblant de rien, & vous, allez faire vostre besoigne, & entendez

tousjours ce qu'ils diront, & ne vous souciez du reste. Aussitost le pilotte

me vint trouver en un jardin que je faisois accommoder, & me dit qu'il

desiroit parler à moy en lieu secret, où il n'y eust que nous deux. Je luy dis

que je le voulois bien. Nous allasmes dans le bois, où il me conta toute

l'affaire. Je luy demanday qui luy avoit dit. Il me pria de pardonner à celuy

qui luy avoit déclaré: ce que je luy accorday bien qu'il devoit s'adresser à

moy. Il croignoit dit-il qu'eussiez entré en cholere, & que l'eussiez offencé.

Je luy dis que je sçavois mieux me gouverner que cela en telles affaires, &

qu'il le fit venir, pour l'oyr parler. Il y fut, & l'amena tout tremblant de

crainte qu'il avoit que luy fisse quelque desplaisir. Je l'asseuray, & luy dy

qu'il n'eust point de peur & qu'il estoit en lieu de seureté, & que je luy

pardonnois tout ce qu'il avoit fait avec les autres, pourveu qu'il dist

entièrement la vérité de toutes chose, & le subjet qui les y avoit meuz, Rien,

dit-il, sinon que ils s'estoient imaginez que rendant la place entre les mains

des Basques ou Espaignols, ils seroient tout riches, & qu'ils ne desiroient

plus aller en France, & me conta le surplus de leur entreprinse.

 

Après l'avoir entendu & interrogé, je luy dis qu'il s'en allast à ses affaires:

Cependant je commanday au pilotte qu'il fist: approcher sa chalouppe: ce

qu'il fit; & après donnay deux bouteilles de vin à un jeune homme, & qu'il

dit à ces quatre galants principaux de l'entreprinse, que c'estoit du vin de

present que ses amis de Tadoussac luy avoient donné & qu'il leur en vouloit

faire part: ce qu'ils ne réfuserent, & furent sur le soir en la Barque, où il leur

devoit donner la collation: je ne tarday pas beaucoup après à y aller, & les

fis prendre & arrester attendant le lendemain.

 

Voyla donc mes galants bien estonnez. Aussitost je fis lever un chacun (car

c'estoit sur les dix heures du soir) & leur pardonnay à tous, pourveu qu'ils

me disent la vérité de tout ce qui s'estoit passé, ce qu'ils firent, & après les

fis retirer.

 

Le lendemain je prins toutes leurs depositions les unes après les autres

devant le pilotte & les mariniers du vaisseau, lesquelles je fis coucher par

escript, & furent fort aises à ce qu'ils dirent, d'autant qu'ils ne vivoient qu'en

crainte, pour la peur qu'ils avoient les uns des autres, & principalement de ces quatre coquins qui les avoient ceduits; & depuis vesquirent en paix, se

contentans du traictement qu'ils avoient receu, comme ils déposerent.

 

Ce jour fis faire six paires de menottes pour les autheurs de la cedition, une

pour nostre Chirurgien appelé Bonnerme, une pour un autre appelé la Taille

que les quatre ceditieux avoient chargez, ce qui se trouva neantmoins faux,

qui fut occasion de leur donner liberté.

 

Ces choses estans faites, j'emmenay mes galants à Tadoussac, & priay le

Pont de me faire ce bien de les garder, d'autant que je n'avois encores lieu

de seureté pour les mettre, & qu'estions empeschez à édifier nos logemens,

& aussi pour prendre resolution de luy & d'autres du vaisseau, de ce

qu'aurions à faire là dessus. Nous advisames qu'après qu'il auroit fait ses

affaires à Tadoussac, il s'en viendroit à Ouebecq avec les prisonniers, où les

ferions confronter devant leurs tesmoins: & après les avoir ouis, ordonner

que la justice en fut faite selon le délict qu'ils auroient commis.

 

Je m'en retournay le lendemain à Quebecq pour faire diligence de

parachever nostre magazin, pour retirer nos vivres qui avoient esté

abandonnez de tous ces belistres, qui n'espargnoient rien, sans considerer où

ils en pourroient trouver d'autres quand ceux là manqueroient: car je n'y

pouvois donner remède que le magazin ne fut fait & fermé.

 

Le Pont-gravé arriva quelque temps après moy, avec les prisonniers, ce qui

apporta du mescontentement aux ouvriers qui restoient, craignant que je

leur eusse pardonné, & qu'ils n'usassent de vengeance envers eux, pour

avoir déclaré leur mauvais dessin.

 

Nous les fismes confronter les uns aux autres, où ils leur maintindrent tout

ce qu'ils avoient déclaré dans leur dépositions, sans que les prisonniers leur

deniassent le contraire, s'accusans d'avoir meschament fait, & mérité

punition, si on n'usoit de misericorde envers eux, en maudissant Jean du

Val, comme le premier qui les avoit induits à telle trahison, dés qu'ils

partirent de France. Ledit du Val ne sceut que dire, sinon qu'il meritoit la

mort, & que tout le contenu és informations estoit véritable, & qu'on eust

pitié de luy, & des autres qui avoient adhéré à ses pernicieuses vollontez. Après que le Pont & moy, avec le Capitaine du vaisseau, le Chirurgien,