Oeuvres de Champlain
Chapitre V.
leur mort, trois fois l'année faire un festin, chantans & dançans sur leur
fosse.
Tout le temps qu'ils furent avec nous, qui estoit le lieu le plus de seureté
pour eux, ils ne laissoient d'aprehender tellement leurs ennemis, qu'ils
prenoient souvent des alarmes la nuit en songeant, & envoyoient leurs
femmes & enfans à nostre fort, où je leur faisois ouvrir les portes, & les
hommes demeurer autour dudict: fort, sans permettre qu'ils entrassent
dedans, car ils estoient autant en seureté de leurs personnes comme s'ils y
eussent esté, & faisois sortir cinq ou six de nos compagnons pour leur
donner courage, & aller descouvrir parmy les bois s'ils verroient rien pour
les contenter. Ils sont fort craintifs & aprehendent infiniment leurs ennemis,
& ne dorment presque point en repos en quelque lieu qu'ils soient, bien que
je les asseurasse tous les jours de ce qu'il m'estoit possible, en leur
remonstrant de faire comme nous, sçavoir veiller une partie, tandis que les
autres dormiront, & chacun avoir ses armes prestes comme celuy qui fait le
guet, & ne tenir les songes pour vérité, sur quoy ils se reposent: d'autant que
la pluspart ne sont que menteries, avec autres propos sur ce subject: mais
peu leur servoient ces remonstrances, & disoient que nous sçavions mieux
nous garder de toutes choses qu'eux, & qu'avec le temps si nous habitions
leur pays, ils le pourroient apprendre.
Semences & vignes plantées a Quebecq. Commencement de l'hiver & des
glaces. Extresme necessité de certains sauvages.
CHAPITRE V.
Le premier Octobre, je fis semer du bled, & au 15 du seigle.
Le 3 du mois il fit quelques gelées blanches, & les feuilles des arbres
commencèrent à tomber au 15.
Le 24 du mois, je fis planter des vignes du pays, qui vindrent fort belles:
Mais après que je fus party de l'habitation pour venir en France, on les gasta
toutes, sans en avoir eu soing, qui m'affligea beaucoup à mon retour.
Le 18 de Novembre tomba quantité de neges, mais elles ne durèrent que
deux jours sur la terre, & fit en ce temps un grand coup de vent. Il mourut
en ce mois un matelot & nostre serrurier233, de la dissenterie, comme firent
plusieurs sauvages à force de manger des anguilles mal cuites, selon mon
advis.
Note 233: (retour)
Antoine Natel (voir ci-dessus, p. 150).
Le 5 Fevrier il negea fort, & fit un grand vent qui dura deux jours.
Le 20 du mois il apparut à nous quelques sauvages qui estoient de dela la
riviere, qui crioyent que nous les allassions secourir, mais il estoit hors de
nostre puissance, à cause de la riviere qui charioit un grand nombre de
glaces, car la faim pressoit si fort ces pauvres miserables, que ne sçachans
que faire, ils se resolurent de mourir, hommes, femmes, & enfans, ou de
passer la riviere, pour l'esperance qu'ils avoient que je les assisterois en leur
extresme necessité. Ayant donc prins ceste resolution, les hommes & les
femmes prindrent leurs enfans, & se mirent en leurs canaux, pensant
gaigner nostre coste par une ouverture de glaces que le vent avoit faitte:
mais ils ne furent sitost au milieu de la riviere, que leurs canaux furent prins
& brisez entre les glaces en mille pièces. Ils firent si bien qu'ils se jetterent
avec leurs enfans que les femmes portoient sur leur dos, dessus un grand
glaçon. Comme ils estoient là dessus, on les entendoit crier, tant que c'estoit
grand pitié, n'esperans pas moins que de mourir: Mais l'heur en voulut tant à
ces pauvres miserables, qu'une grande glace vint choquer par le costé de
celle où ils estoient, si rudement qu'elle les jetta à terre. Eux voyant ce coup
si favorable furent à terre avec autant de joye que jamais ils en receurent,
quelque grande famine qu'ils eussent eu. Ils s'en vindrent à nostre habitation
si maigres & deffaits, qu'ils sembloyent des anathomies, la pluspart ne
pouvans se soubstenir. Je m'estonnay de les voir, & de la façon qu'ils
avoient passé, veu qu'ils estoient si foibles & debilles. Je leur fis donner du
pain & des feves. Ils n'eurent pas la patience qu'elles fussent cuites pour les manger. Je leur pretay aussi quelques escorces d'arbres, que d'autres
sauvages m'avoient donné pour couvrir leurs cabanes. Comme ils se
cabannoient, ils adviserent une charongne qu'il y avoit prés de deux mois
que j'avois fait jetter pour attirer des regnards, dont nous en prenions de
noirs & roux, comme ceux de France, mais beaucoup plus chargez de poil.
Ceste charongne estoit une truye & un chien qui avoient enduré toutes les
rigueurs du temps chaut & froit. Quand le temps s'adoulcissoit, elles puoit si
fort que l'on ne pouvoit durer auprès: neantmoins ils ne laisserent de la
prendre & emporter en leur cabanne, où aussitost ils la devorerent à demy
cuite, & jamais viande ne leur sembla de meilleur goust. J'envoyay deux ou
trois hommes les advertir qu'ils n'en mengeassent point s'ils ne vouloient
mourir: comme ils approchèrent de leur cabanne, ils sentirent une telle
puanteur de ceste charongne à demy eschauffée, dont ils avoient chacun une
pièce en la main, qu'ils pencerent rendre gorge, qui fit qu'ils n'y arresterent
gueres. Ces pauvres miserables acheverent leur festin. Je ne laissay pourtant
de les accommoder selon ma puissance, mais c'estoit peu pour la quantité
qu'ils estoient: & dans un mois ils eussent bien mangé tous nos vivres, s'ils
les eussent eu en leur pouvoir, tant ils sont gloutons: Car quand ils en ont,
ils ne mettent rien en reserve, & en font chère entière jour & nuit, puis après
ils meurent de faim. Ils firent encore une autre chose aussi miserable que la
première. J'avois fait mettre une chienne au haut d'un arbre, qui servoit
d'appas aux martres & oiseaux de proye, où je prenois plaisir, d'autant
qu'ordinairement ceste charongne en estoit assaillie: Ces sauvages furent à
l'arbre & ne pouvans monter dessus à cause de leur foiblesse, ils
l'abbatirent, & aussitost enleverent le chien, où il n'y avoit que la peau & les
os, & la teste puante & infaicte, qui fut incontinent devoré.
Voila le plaisir qu'ils ont le plus souvent en yver: Car en esté ils ont assez de
quoy se maintenir & faire des provisions, pour n'estre assaillis de ces
extresmes necessitez, les rivieres abbondantes en poisson & chasse
d'oiseaux & austres bestes sauvages. La terre est fort propre & bonne au
labourage, s'ils vouloient prendre la peine d'y semer des bleds d'Inde,
comme font tous leurs voisins Algommequins, Ochastaiguins 234 &
Yroquois, qui ne sont attaquez d'un si cruel assaut de famine pour y sçavoir
remédier par le soin & prevoyance qu'ils ont, qui fait qu'ils vivent
heureusement au pris de ces Montaignets, Canadiens 235 & Souriquois qui
sont le long des costes de la mer. Voila la pluspart de leur vie miserable. Les neiges & les glaces y sont trois mois sur la terre, qui est depuis le mois de
Janvier jusques vers le huictiesme d'Avril, qu'elles sont presque toutes
fondues: Et au plus à la fin dudict mois il ne s'en voit que rarement au lieu
de nostre habitation. C'est chose estrange, que tant de neiges & glaces qu'il
y a espoisses de deux à trois brasses sur la riviere soient en moins de 12
jours toutes fondues. Depuis Tadoussac jusques à Gaspé, cap Breton, isle de
terre neufve & grand baye, les glaces & neges y sont encores en la pluspart
des endroits jusques à la fin de May: auquel temps toute l'entrée de la
grande riviere est scelée de glaces: mais à Quebecq il n'y en a point: qui
montre une estrange différence pour 120 lieues de chemin en longitude 236:
car l'entrée de la riviere est par les 49, 50 & 51 degré de latitude, & nostre
habitation par les 46. & deux tiers 237.
Note 234: (retour)
C'est ainsi que Champlain a d'abord appelé les Hurons, du nom d'Ochateguin,
l'un de leurs chefs.
Note 235: (retour)
A cette époque on comprenait sous le nom de Canadiens les sauvages qui
demeuraient plus bas que le Saguenay, sur les bords de la grande rivière de
Canada. «Au costé gauche de ce fleuve» (du Saguenay), dit Laët, «commence la
province des Sauvages appelles vulgairement Canadiens.» (Description des
Indes Occidentales, liv. II, ch. VIII.)
Note 236: (retour)
Champlain n'ignorait pas que c'est surtout la différence de latitude qui fait la
différence des climats; mais ce qui paraît le surprendre, c'est que, à une si petite
distance dans le fleuve, il y ait une si grande différence de température, lorsque
la latitude ne diffère que de trois ou quatre degrés.
Note 237: (retour)
D'après le capitaine Bayfield, la latitude de Québec est de 46° 49' 8", au bastion
de l'Observatoire.
Maladies de la terre, à Quebecq. Le suject de l'yvernement. Description
dudit lieu. Arrivée du sieur des Marais gendre de Pont-gravé, audit Quebecq.