Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 62 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre V.

leur mort, trois fois l'année faire un festin, chantans & dançans sur leur

fosse.

 

Tout le temps qu'ils furent avec nous, qui estoit le lieu le plus de seureté

pour eux, ils ne laissoient d'aprehender tellement leurs ennemis, qu'ils

prenoient souvent des alarmes la nuit en songeant, & envoyoient leurs

femmes & enfans à nostre fort, où je leur faisois ouvrir les portes, & les

hommes demeurer autour dudict: fort, sans permettre qu'ils entrassent

dedans, car ils estoient autant en seureté de leurs personnes comme s'ils y

eussent esté, & faisois sortir cinq ou six de nos compagnons pour leur

donner courage, & aller descouvrir parmy les bois s'ils verroient rien pour

les contenter. Ils sont fort craintifs & aprehendent infiniment leurs ennemis,

& ne dorment presque point en repos en quelque lieu qu'ils soient, bien que

je les asseurasse tous les jours de ce qu'il m'estoit possible, en leur

remonstrant de faire comme nous, sçavoir veiller une partie, tandis que les

autres dormiront, & chacun avoir ses armes prestes comme celuy qui fait le

guet, & ne tenir les songes pour vérité, sur quoy ils se reposent: d'autant que

la pluspart ne sont que menteries, avec autres propos sur ce subject: mais

peu leur servoient ces remonstrances, & disoient que nous sçavions mieux

nous garder de toutes choses qu'eux, & qu'avec le temps si nous habitions

leur pays, ils le pourroient apprendre.

 

Semences & vignes plantées a Quebecq. Commencement de l'hiver & des

glaces. Extresme necessité de certains sauvages.

 

CHAPITRE V.

 

Le premier Octobre, je fis semer du bled, & au 15 du seigle.

 

Le 3 du mois il fit quelques gelées blanches, & les feuilles des arbres

commencèrent à tomber au 15.

Le 24 du mois, je fis planter des vignes du pays, qui vindrent fort belles:

Mais après que je fus party de l'habitation pour venir en France, on les gasta

toutes, sans en avoir eu soing, qui m'affligea beaucoup à mon retour.

 

Le 18 de Novembre tomba quantité de neges, mais elles ne durèrent que

deux jours sur la terre, & fit en ce temps un grand coup de vent. Il mourut

en ce mois un matelot & nostre serrurier233, de la dissenterie, comme firent

plusieurs sauvages à force de manger des anguilles mal cuites, selon mon

advis.

 

Note 233: (retour)

 

Antoine Natel (voir ci-dessus, p. 150).

 

Le 5 Fevrier il negea fort, & fit un grand vent qui dura deux jours.

 

Le 20 du mois il apparut à nous quelques sauvages qui estoient de dela la

riviere, qui crioyent que nous les allassions secourir, mais il estoit hors de

nostre puissance, à cause de la riviere qui charioit un grand nombre de

glaces, car la faim pressoit si fort ces pauvres miserables, que ne sçachans

que faire, ils se resolurent de mourir, hommes, femmes, & enfans, ou de

passer la riviere, pour l'esperance qu'ils avoient que je les assisterois en leur

extresme necessité. Ayant donc prins ceste resolution, les hommes & les

femmes prindrent leurs enfans, & se mirent en leurs canaux, pensant

gaigner nostre coste par une ouverture de glaces que le vent avoit faitte:

mais ils ne furent sitost au milieu de la riviere, que leurs canaux furent prins

& brisez entre les glaces en mille pièces. Ils firent si bien qu'ils se jetterent

avec leurs enfans que les femmes portoient sur leur dos, dessus un grand

glaçon. Comme ils estoient là dessus, on les entendoit crier, tant que c'estoit

grand pitié, n'esperans pas moins que de mourir: Mais l'heur en voulut tant à

ces pauvres miserables, qu'une grande glace vint choquer par le costé de

celle où ils estoient, si rudement qu'elle les jetta à terre. Eux voyant ce coup

si favorable furent à terre avec autant de joye que jamais ils en receurent,

quelque grande famine qu'ils eussent eu. Ils s'en vindrent à nostre habitation

si maigres & deffaits, qu'ils sembloyent des anathomies, la pluspart ne

pouvans se soubstenir. Je m'estonnay de les voir, & de la façon qu'ils

avoient passé, veu qu'ils estoient si foibles & debilles. Je leur fis donner du

pain & des feves. Ils n'eurent pas la patience qu'elles fussent cuites pour les manger. Je leur pretay aussi quelques escorces d'arbres, que d'autres

sauvages m'avoient donné pour couvrir leurs cabanes. Comme ils se

cabannoient, ils adviserent une charongne qu'il y avoit prés de deux mois

que j'avois fait jetter pour attirer des regnards, dont nous en prenions de

noirs & roux, comme ceux de France, mais beaucoup plus chargez de poil.

Ceste charongne estoit une truye & un chien qui avoient enduré toutes les

rigueurs du temps chaut & froit. Quand le temps s'adoulcissoit, elles puoit si

fort que l'on ne pouvoit durer auprès: neantmoins ils ne laisserent de la

prendre & emporter en leur cabanne, où aussitost ils la devorerent à demy

cuite, & jamais viande ne leur sembla de meilleur goust. J'envoyay deux ou

trois hommes les advertir qu'ils n'en mengeassent point s'ils ne vouloient

mourir: comme ils approchèrent de leur cabanne, ils sentirent une telle

puanteur de ceste charongne à demy eschauffée, dont ils avoient chacun une

pièce en la main, qu'ils pencerent rendre gorge, qui fit qu'ils n'y arresterent

gueres. Ces pauvres miserables acheverent leur festin. Je ne laissay pourtant

de les accommoder selon ma puissance, mais c'estoit peu pour la quantité

qu'ils estoient: & dans un mois ils eussent bien mangé tous nos vivres, s'ils

les eussent eu en leur pouvoir, tant ils sont gloutons: Car quand ils en ont,

ils ne mettent rien en reserve, & en font chère entière jour & nuit, puis après

ils meurent de faim. Ils firent encore une autre chose aussi miserable que la

première. J'avois fait mettre une chienne au haut d'un arbre, qui servoit

d'appas aux martres & oiseaux de proye, où je prenois plaisir, d'autant

qu'ordinairement ceste charongne en estoit assaillie: Ces sauvages furent à

l'arbre & ne pouvans monter dessus à cause de leur foiblesse, ils

l'abbatirent, & aussitost enleverent le chien, où il n'y avoit que la peau & les

os, & la teste puante & infaicte, qui fut incontinent devoré.

 

Voila le plaisir qu'ils ont le plus souvent en yver: Car en esté ils ont assez de

quoy se maintenir & faire des provisions, pour n'estre assaillis de ces

extresmes necessitez, les rivieres abbondantes en poisson & chasse

d'oiseaux & austres bestes sauvages. La terre est fort propre & bonne au

labourage, s'ils vouloient prendre la peine d'y semer des bleds d'Inde,

comme font tous leurs voisins Algommequins, Ochastaiguins 234 &

Yroquois, qui ne sont attaquez d'un si cruel assaut de famine pour y sçavoir

remédier par le soin & prevoyance qu'ils ont, qui fait qu'ils vivent

heureusement au pris de ces Montaignets, Canadiens 235 & Souriquois qui

sont le long des costes de la mer. Voila la pluspart de leur vie miserable. Les neiges & les glaces y sont trois mois sur la terre, qui est depuis le mois de

Janvier jusques vers le huictiesme d'Avril, qu'elles sont presque toutes

fondues: Et au plus à la fin dudict mois il ne s'en voit que rarement au lieu

de nostre habitation. C'est chose estrange, que tant de neiges & glaces qu'il

y a espoisses de deux à trois brasses sur la riviere soient en moins de 12

jours toutes fondues. Depuis Tadoussac jusques à Gaspé, cap Breton, isle de

terre neufve & grand baye, les glaces & neges y sont encores en la pluspart

des endroits jusques à la fin de May: auquel temps toute l'entrée de la

grande riviere est scelée de glaces: mais à Quebecq il n'y en a point: qui

montre une estrange différence pour 120 lieues de chemin en longitude 236:

car l'entrée de la riviere est par les 49, 50 & 51 degré de latitude, & nostre

habitation par les 46. & deux tiers 237.

 

Note 234: (retour)

 

C'est ainsi que Champlain a d'abord appelé les Hurons, du nom d'Ochateguin,

l'un de leurs chefs.

 

Note 235: (retour)

 

A cette époque on comprenait sous le nom de Canadiens les sauvages qui

demeuraient plus bas que le Saguenay, sur les bords de la grande rivière de

Canada. «Au costé gauche de ce fleuve» (du Saguenay), dit Laët, «commence la

province des Sauvages appelles vulgairement Canadiens.» (Description des

Indes Occidentales, liv. II, ch. VIII.)

 

Note 236: (retour)

 

Champlain n'ignorait pas que c'est surtout la différence de latitude qui fait la

différence des climats; mais ce qui paraît le surprendre, c'est que, à une si petite

distance dans le fleuve, il y ait une si grande différence de température, lorsque

la latitude ne diffère que de trois ou quatre degrés.

 

Note 237: (retour)

 

D'après le capitaine Bayfield, la latitude de Québec est de 46° 49' 8", au bastion

de l'Observatoire.

 

Maladies de la terre, à Quebecq. Le suject de l'yvernement. Description

dudit lieu. Arrivée du sieur des Marais gendre de Pont-gravé, audit Quebecq.