Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 151 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre III.

 

Le 3 de Juin arriva ledit de May dans une chalouppe luy onziesme, qui me

donna advis de l'arrivée du sieur du Pont, en un vaisseau de cent cinquante

tonneaux nommé la Salemande, avec soixante cinq hommes d'esquipage,

accompagnés de tous les commis de l'ancienne Société, & sçavoir en quoy

je le voudrois employer. Voicy qui rejouit grandement les commis de

l'ancienne Société, & un chacun des hommes qui dependoient d'eux: c'est

un renfort qui leur vient, & si nous les eussions desobligez sans un pouvoir

absolu du Roy, ou de monseigneur, par la saisie de leurs marchandises, ils

pouvoient nous nuire grandement, car le petit vaisseau dudit du May, qui

estoit à Tadoussac pouvoit estre pris, où il n'y avoit que dix-huict hommes,

& quelque douze que j'avois à Québec avec moy, lesquels avoient fort peu

de vivres qui fut l'occasion que j'en secourus ledit du May.

 

Ce qu'ayant entendu, je me délibéré de mettre ledit du May en un petit fort,

ja commencé, contre le sentiment dudit commis, avec mon beau-frère

Boullé, & huict hommes, & quatre de ceux commencé. des pères Recollets

qu'ils me donnèrent: & quatre autres hommes de l'ancienne societé, faisant

porter quelques vivres, armes, poudre, plomb, & autres choses necessaires,

au mieux qu'il me fut possible, pour la defence de la place: en ceste façon

nous pouvions parler à cheval, faisant tousjours continuer le travail du fort

pour le mieux mettre en defence.

 

Pour mon particulier je demeuray en l'habitation, avec trois hommes dudit

du May, & quatre autres des pères Recollets, & Guers commissionnaire, &

le reste des hommes de l'habitation: le fort asseuroit tout, avec l'ordre que

j'avois donné audit Capitaine du May.

 

Le Lundy 7e jour du mois arriva la barque de nostre habitation, où estoient

les commis des anciens associez au nombre de trois, ce que voyant je fais

prendre les armes, donnant à chacun son quartier, & semblablement au fort,

& fis lever le pont-levis de l'habitation: le père George accompagné de

Guers furent sur le bort du rivage, attendant que lesdits commis vinssent à terre, & sçavoir avec quelle ordre ils venoient, quelle commission ils

avoient, n'ignorant point ce qui ce passoit en France, sur les advis que nous

avions receus. Ils dirent qu'ils n'avoient autre ordre que de leur compagnie,

pour estre encore au droict du contract & articles que je leurs avois donnez,

sous le bon plaisir de Monseigneur le Prince, attendant un arrest de

Nosseigneurs du Conseil, qu'ils esperoient avoir favorable contre la

nouvelle societé, qui les vouloit demettre de leur societé, devant que leur

temps fut fini. De plus qu'ils avoient protesté contre ceux de l'admirauté, qui

ne leurs avoient pas voulu donner de congé, & que voyant les dangers

evidents où toutes les affaires devoient aller, tant pour les hommes qui

estoient icy, comme pour recevoir leurs marchandises, que l'on ne pouvoit

prétendre qu'injustement, qu'il s'estoit mis en tout devoir d'obéir au Roy.

 

Ils dirent tout ce qu'ils voulurent, avec plusieurs autres discours, monstrant

avoir un grand desplaisir de se voir receus ainsi extraordinairement, ce

qu'ils n'avoient accoustumé.

 

Ledit père ayant ouy une partie de leurs plaintes, il leur demanda s'ils nous

apportoient des vivres pour nous maintenir, ils dirent que ouy, & qu'ils

croyoient asseurement estre d'accord avec mondit seigneur, ou qu'ils

auroient un arrest favorable: Tous ces discours passez ledit père leur dit,

qu'il me venoit treuver pour me donner advis, & sçavoir ce que je voudrois

faire, lequel m'ayant rapporté ce qu'ils disoient, nous advisasmes pour le

mieux ce qu'il falloit faire.

 

Il fut conclud en suitte de la première resolution, voyant que ledit sieur de

Caen n'estoit encore venu, pour esviter aux dangers qui pouvoient arriver.

 

Il fut arresté qu'on laisseroit entrer les commis au nombre de cinq, qu'on

leur livreroit leurs marchandises, pour traitter amont ledit fleuve sainct

Laurent, & les assister de ce qu'ils auroient affaire, ce qu'ils acceptèrent.

 

Ils entrèrent en l'habitation, où particulièrement je leur fis entendre la

volonté de sa Majesté, & ce qu'ils avoient commis contre l'intention du Roy,

qui me commandoit de maintenir le pays en paix, & sous son obeissance,

comme faisoit aussi monseigneur, qui les avoit exclus de la societé par une

nouvelle: qu'ils ne dénotent pas venir sans un bon arrest en main de

Nosseigneurs du Conseil, & attendant la venue des autres vaisseaux, qui apporteroient tout ordre, on leur livreroit en bref des marchandises pour

traittes, ce qu'ils acceptèrent, & leurs furent livrées sans tirer à la rigueur: ils

demandèrent des armes, ce que je ne leurs pus accorder, leur disant qu'ils ne

devoient pas venir sans cela: ils chargèrent deux barques, & me

demandèrent les castors qui estoient en l'habitation: je leur refusay, leurs

disant, qu'ils ne pouvoient partir de l'habitation, que nous n'eussions des

vivres pour maintenir parmy nous l'authorité du Roy, en cas qu'il arrivast

quelque accident audit sieur de Caen, & qu'ayant des peleteries nous

aurions des vivres que nous apporteroient les vaisseaux qui estoient à

Gaspay. Ils firent tout ce qu'ils peurent pour les avoir, menaçant de faire des

protestations, sur ce que je refusois leurs peleteries, & munitions: & de plus

que j'eusse à faire sortir ledit Capitaine de May, & ses hommes, du fort &

habitation, où je l'avois mis sans commandement du Roy: Je leur dis que

sadite Majesté me commandoit de maintenir le pays, & conserver la place:

que le mandement que j'avois de Monseigneur suffisoit, qui estoit celuy du

Roy, & qu'à cela j'obeissois, recevant ledit Capitaine du May pour y avoir

toute fiance. Cela seroit bon, dirent ils, s'il avoit apporté un arrest du

Conseil, ce qu'il n'avoit fait, en attendant je me maintiendrais au mieux qu'il

me seroit possible, & qu'ils fissent telles protestations qu'ils voudroient pour

leurs descharges.

 

Quand il fut question de les faire, je les sceus bien rembarer sur leurs

protestations, leur monstrant qu'ils ne sçavoient pas en quelle forme il la

falloit faire, ce qui leur fit changer d'advis, craignant de s'engager mal à

propos, en chose qui leur eust peu nuire: & ainsi ils s'embarquèrent pour

aller aux trois rivieres, & y traitter: qui fut le 9 de Juin.

 

Ce mesme jour, je fis esquipper la chalouppe dudit Capitaine du May, avec

six hommes pour aller à Tadoussac advertir ledit sieur de Caen, qu'aussi tost

qu'il seroit arrivé il ne manquast à nous envoyer des hommes pour nous

r'enforcer: me persuadant qu'il auroit arrest en sa faveur, comme il m'avoit

fait esperer par ses lettres.

 

Arrivée du sieur du Pont & du Canau d'Halard, & du sieur de Caen qui

apporte plusieurs despesches. Envoy du père George à Tadoussac. Dessein du sieur de Caen. Embarquement de l'Autheur pour aller à Tadoussac.

Différents entr'eux. Magasin de Québec achevé par l'Autheur. Armes pour

le fort de Québec.