Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 81 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre IV.

difficultés. Tessouat argue mon conducteur de mensonge, & n'avoir esté où

il disoit. Il leur maintient son dire véritable. Je les presse de me donner des

Canots. Plusieurs refus. Mon conducteur convaincu de mensonge, & sa

confession.

 

CHAPITRE IV.

 

Nibachis feit equipper deux Canots pour me mener voir un autre

Capitaine nommé Tessouat, qui demeuroit à 8 lieues de luy, sur le bort d'un

grand lac, par où passe la riviere que nous avions laissée qui refuit au Nord;

ainsi nous traversasmes le lac à l'Ouest Nord-ouest, prés de 7 lieuës358, où

ayans mis pied à terre fismes une lieue au Nort-est parmy d'assés beaux

païs, où il y a de petits sentiers battus, par lesquels on peut passer aysément,

& arrivasmes sur le bort de ce lac 359 360 , où estoit l'habitation de Tessouat,

qui estoit avec un autre chef sien voisin, tout estonné de me voir, & nous dit

qu'il pensoit que je fusse un songe, & qu'il ne croyoit pas ce qu'il voyoit. De

là nous passasmes en une isle361, où leurs Cabanes sont assez mal couvertes

d'escorces d'arbres, qui est remplie de chesnes, pins & ormeaux, & n'est

subjette aux innondations des eaux, comme sont les autres isles du lac.

 

Note 358: (retour)

 

Pour faire sept lieues au nord-ouest, il fallait non-seulement traverser le lac du

Rat-Musqué, mais descendre une partie de la décharge, ou rivière du Rat-

Musqué.

 

Note 359: (retour)

 

Le lac des Allumettes.

 

Note 360: (retour)

 

Probablement le même qu'il avait vu à Tadoussac en 1603. (Voir 1603, p. 12.)

 

Note 361: (retour)

 

L'île des Allumettes. Cette île occupe une place importante dans l'histoire des

nations sauvages du Canada; si bien que, dans les Relations, on l'appelle

simplement l'Ile, et l'on disait les Sauvages de l'Ile, pour désigner la nation qui y

demeurait, et dont le nom algonquin était Kichesipirini, hommes de la Grande-

Rivière. «Les sauvages qui l'habitent,» dit le P. Le Jeune (Relat. 1636), «sont

extrêmement superbes... Ces insulaires voudroient bien que les Hurons ne

vinssent point aux François, & que les François n'allassent point aux Hurons,

afin d'emporter eux seuls tout le trafic... C'est chose estrange que quoy que les

Hurons soient dix contre un seul insulaire, si est-ce qu'ils ne passeront pas si un

seul insulaire s'y oppose.» «Ce peuple,» dit Sagard (Hist. du Canada, p. 810),

«est malicieux jusques là, que de ne laisser passer par leurs terres au temps de la

traite, un ou deux canots seulement, mais veulent qu'ils s'attendent l'un l'autre, &

passent tous à la fois, pour avoir leurs bleds & farines à meilleur prix, qui leur

contraignent de traiter pour des pelleteries.»

 

Ceste isle est forte de situation: car aux deux bouts d'icelle, & à l'endroit où

la riviere se jette dans le lac, il y a des Sauts fascheux, & l'aspreté d'iceux la

rendent forte; & s'y sont logés pour eviter les courses de leurs ennemis. Elle

est par les 47. 362 degrés de latitude, comme est le lac, qui a 20 lieues de

long363, & 3 ou 4 de large, abondant en poisson, mais la chasse n'y est pas

beaucoup bonne.

 

Note 362: (retour)

 

Si l'on part de la supposition que cette latitude est exacte, sans se donner la peine

de concilier ce chiffre avec tous les autres détails du récit de Champlain, on

pourra, comme ont fait quelques-uns de nos historiens, conclure que l'auteur est

rendu au lac Témiscaming. Mais, si l'on a suivi nos voyageurs pas à pas et la

carte à la main, il est impossible de ne pas reconnaître ici le lac et l'île des

Allumettes, qui cependant n'atteignent pas même le quarante-sixième parallèle.

La carte même de l'auteur en fournit une double preuve. D'abord l'île des

Allumettes y est figurée de la manière la plus claire, et la table des renvois lui

assigne le nom d'Ile de Tessouat. En second lieu, Champlain, dans cette carte,

met l'île des Allumettes au quarante-septième degré, suivant la hauteur qu'il

trouve ici. «Pareille erreur,» remarque à cette occasion M. Ferland (Cours d'Hist.

du Canada, p. 164), «n'a rien qui doive surprendre, dans une expédition où il lui

devait être difficile de faire des observations exactes.»

 

Note 363: (retour)

 

Telle est la longueur que l'auteur donne au lac des Allumettes, dans la carte de

1632; cependant le lac des Allumettes proprement dit n'a qu'une dizaine de lieues

de long, et c'est aussi la longueur qu'il lui donne dans le texte de l'édition de

1632.

 

Ainsi comme je visitois l'isle j'apperceus leurs cimetières, où je fus ravi en

admiration, voyant des sepulchres de forme semblable aux chasses, fais de

pièces de bois, croisées par en haut & fichées en terre, à la distance de 3

pieds ou environ: sur les croisées en haut ils y mettent une grosse pièce de

bois, & au devant une autre tout debout, dans laquelle est gravé

grossierement (comme il est bien croyable) la figure de celuy ou celle qui y est enterré. Si c'est un homme ils y mettent une rondache, une espée

amanchée à leur mode, une masse, un arc & des flesches; S'il est Capitaine,

il aura un panache sur la teste, & quelque autre matachia ou enjoliveure; si

un enfant, ils luy baillent un arc & une flesche, si une femme, ou fille, une

chaudière, un pot de terre, une cueillier de bois & un aviron; Tout le

tombeau a de longueur 6 ou 7 pieds pour le plus grand, & de largeur 4 les

autres moings. Ils sont peints de jaune & rouge, avec plusieurs ouvrages

aussi délicats que la sculpture. Le mort est enseveli dans sa robe de castor

ou d'autres peaux, desquelles il se servoit en sa vie, & luy mettent toutes ses

richesses auprès de luy, comme haches, couteaux, chaudières & aleines,

affin que ces choses luy servent au pays où il va: car ils croyent

l'immortalité de l'âme, comme j'ay dict autre part 364. Ces sepulchres gravé

ne se font qu'aux guerriers, car aux autres ils n'y mettent non plus qu'ils font

aux femmes, comme gens inutiles, aussi s'en retrouve il peu entr'eux.

 

Note 364: (retour)

 

Ci-dessus, page 165, et aussi Voyage de 1603, pages 19, 20.

 

Aprés avoir consideré la pauvreté de ceste terre, je leur demanday comment

ils s'amusoient à cultiver un si mauvais païs, veu qu'il y en avoit de

beaucoup meilleur qu'ils laissoyent desert & abandonné, comme le Saut S.

Louys. Ils me respondirent qu'ils en estoient contraints, pour se mettre en

seureté, & que l'aspreté des lieux leur servoit de boulevart contre leurs

ennemis: Mais que si je voulois faire une habitation de François au Saut S.

Louys, comme j'avois promis, qu'ils quitteroyent leur demeure pour se venir

loger prés de nous, estans asseuré que leurs ennemis ne leur feroyent point

de mal pendant que nous serions avec eux. Je leur dis que ceste année nous

ferions les préparatifs de bois & pierres pour l'année suivante faire un fort,

& labourer ceste terre: Ce qu'ayant entendu ils firent un grand cry en signe

d'applaudissement. Ces propos finis, je priay tous les Chefs & principaux

d'entr'eux, de se trouver le lendemain en la grand terre, en la cabane de

Tessouat, lequel me vouloit faire Tabagie, & que là je leur dirois mes

intentions, ce qu'ils me promirent; & deslors envoyerent convier leurs

voisins pour s'y trouver.

 

Le lendemain tous les conviés vindrent avec chacun son escuelle de bois, &

sa cueillier 365, lesquels sans ordre, ny cérémonie s'assirent contre terre dans la cabane de Tessouat, qui leur distribuast une manière de bouillie, faite de

Maïs, escrasé entre deux pierres, avec de la chair & du poisson, coupés par

petits morceaux, le tout cuit ensemble sans sel. Ils avoyent aussi de la chair

rostie sur les charbons, & du poisson bouilli à part, qu'il distribua aussi. Et

pour mon regard, d'autant que je ne voulois point de leur bouillie, à cause

qu'ils cuisinent fort salement, je leur demanday du poisson & de la chair,

pour l'accommoder à ma mode; ils m'en donnèrent. Pour le boire nous

avions de belle eau claire. Tessouat qui faisoit la Tabagie nous entretenoit

sans manger suivant leur coustume.

 

Note 365: (retour)

 

La cuiller de bois s'appelle, en algonquin, micouanne, mot qui a été adopté par

les Canadiens.

 

La Tabagie faite, les jeunes hommes qui n'assistent pas aux harangues &

conseils, & qui aux Tabagies demeurent à la porte des cabanes, sortirent, &

puis chacun de ceux qui estoient demeurés commença à garnir son petunoir,

& m'en presenterent les uns & les autres, & employasmes une grande demie

heure à cet exercice, sans dire un seul mot, selon leur coustume.

 

Après avoir parmi un si long silence amplement petuné, je leur fis entendre

par mon Truchement que le subject de mon voyage n'estoit autre que pour

les asseurer de mon affection, & du desir que j'avois de les assister en leurs

guerres, comme j'avois auparavant faict Que ce qui m'avoit empesché

l'année dernière de venir, ainsi que je leur avois promis, estoit que le Roy

m'avoit occuppé en d'autres guerres, mais que maintenant il m'avoit

commandé de les visiter, & les asseurer de ces choses, & que pour cet effect

j'avois nombre d'hommes au Saut S. Louys, & que je m'estois venu

promener en leur païs pour recognoistre la fertilité de la terre, les lacs,

rivieres, & mer qu'ils m'avoyent dict estre en leur pays: & que je desirois

voir une nation distant de 6 journées d'eux, nommée Nebicerini, pour les

convier aussi à la guerre; & pource je les priay de me donner 4 Canots, avec

huict sauvages pour me conduire esdictes terres. Et d'autant que les

Algoumequins ne sont pas grands amis des Nebicerini366, ils sembloyent

m'escouter avec plus grande attention.

 

Note 366: (retour)

Ces Nipissirini étaient eux-mêmes algonquins; mais, en leur qualité de sorciers,

ils étaient ou redoutés ou mal vus des autres nations même algonquines, suivant

la remarque de Tessouat, qui les accuse, un peu plus loin, «d'avoir fait mourir

beaucoup de leurs gens par sort et empoisonnements.»

 

Mon discours achevé, ils commencèrent derechef à petuner, & à deviser

tout bas ensemble touchant mes propositions: puis Tessouat pour tous prit la

parole & dict, Qu'ils m'avoient tousjours recognu plus affectionné en leur

endroit, qu'aucun autre François qu'ils eussent veu, que les preuves qu'ils en

avoient eues le passé, leur facilitoyent la créance pour l'advenir; de plus,

que je monstrois estre bien leur amy, en ce que j'avois passé tant de hazards

pour les venir voir, & pour les convier à la guerre, & que toutes ces choses

les obligeoyent à me vouloir du bien, comme à leurs enfans propres; Que

toutesfois l'année dernière je leur avois manqué de promesse, & que 2000

sauvages estoient venus au Saut en intention de me trouver, pour aller à la

guerre, & me faire des presens, & ne m'ayant trouvé, furent fort attristez,

croyant que je fusse mort, comme quelques uns leur avoyent dict: aussi que

les François qui estoient au Saut ne les voulurent assister à leurs guerres, &

qu'ils furent mal traictés par aucuns, de sorte qu'ils avoyent resolu entr'eux

de ne plus venir au Saut, & que cela les avoit occasionnés (n'esperans plus

me voir) d'aller à la guerre seuls, & de fait que 1200 des leurs y estoyent

allés. Et d'autant que la pluspart des guerriers estoyent absens, ils me

prioient de remettre la partie à l'année suivante, & qu'ils feroient sçavoir

cela à tous ceux de la contrée. Pour ce qui estoit des 4 Canots que je

demandois, ils me les accordèrent, mais avec grandes difficultés, me disans

qu'il leur desplaisoit fort de telle entreprise, pour les peines que j'y

endurerois; que ces peuples estoient sorciers, & qu'ils avoient faict mourir

beaucoup de leurs gens par sort & empoisonnemens, & que pour cela ils

n'estoient amis: au surplus que pour la guerre je n'avois affaire d'eux,

d'autant qu'ils estoyent de petit coeur, me voulans destourner avec plusieurs

autres propos sur ce subject.

 

Moy d'autrepart qui n'avois autre desir que de voir ces peuples, & faire

amitié avec eux, pour voir la mer du Nord, facilitois leurs difficultez, leur

disant, qu'il n'y avoit pas loing jusques en leurs païs; que pour les mauvais

passages, ils ne pouvoyent estre plus fascheux que ceux que j'avois passé

par cy devant; & pour le regard de leurs sortileges qu'ils n'auroient aucune

puissance de me faire tort, & que mon Dieu m'en preserveroit; que je cognoissois aussi leurs herbes, & par ainsi je me garderois d'en manger; que

je les voulois rendre ensemble bons amis, & leur ferois des presens pour cet

effect, m'asseurant qu'ils feroient quelque chose pour moy. Avec ces raisons

ils m'accordèrent, comme j'ay dict, ces 4 Canots, dequoy je fus fort joyeux,

oubliant toutes les peines passées, sur l'esperance que j'avois de voir ceste

mer tant desirée.

 

Pour passer le reste du jour, je me fus promener par leurs jardins, qui

n'estoient remplis que de quelques citrouilles, phasioles, & de nos pois,

qu'ils commencent à cultiver, où Thomas mon truchement, qui entend fort

bien la langue, me vint trouver, pour m'advertir que ces sauvages, après que

je les eus quittés, avoient songé que si t'entreprends ce voyage, que je

mourrois, & eux aussi, & qu'ils ne me pouvoient bailler ces Canots promis,

d'autant qu'il n'y avoit aucun d'entreux qui me voulut conduire; mais que je

remisse ce voyage à l'année prochaine, & qu'ils m'y meneroient en bon

equippage, pour se deffendre d'iceux, s'il leur vouloient mal faire, pource

qu'ils sont mauvais.

 

Ceste nouvelle m'affligea fort, & soudain m'en allay les trouver, & leur dis,

que je les avois jusques à ce jour estimés hommes, & véritables, & que

maintenant ils se monstroyent enfans, & mensongers, & que s'ils ne

vouloient effectuer leurs promesses, ils ne me feroient paroistre leur amitié;

toutesfois que s'ils se sentoient incommodés de 4 Canots, qu'ils ne m'en

baillassent que 2 & 4 sauvages seulement.

 

Ils me representerent derechef la difficulté des partages, le nombre des

Sauts, la meschanceté de ces peuples, & que c'estoit pour crainte qu'ils

avoyent de me perdre qu'ils me faisoient ce refus.

 

Je leur fis response, que j'estois fasché de ce qu'ils se monstroient si peu

mes amis, & que je ne l'eusse jamais creu; que j'avois un garçon, (leur

monstrant mon imposteur) qui avoit esté dans leur pays, & n'avoit recognu

toutes les difficultés qu'ils faisoient, ny trouvé ces peuples si mauvais qu'ils

disoient. Alors ils commencèrent à le regarder, & specialement Tessoüat

vieux Capitaine, avec lequel il avoit hyverné, & l'appelant par son nom, luy

dict en son langage, Nicolas est il vray que tu as dit avoir esté aux

Nebicerini? Il fut long temps sans parler, puis il leur dict en leur langue,

qu'il parle aucunement, Ouy j'y ay esté. Aussi tost ils le regardèrent de travers, & se jettans sur luy, comme s'ils l'eussent voulu manger ou

deschirer, firent de grands cris, & Tessoüat luy dict, tu es un asseuré

menteur, tu sçais bien que tous les soirs tu couchois à mes costés avec mes

enfans, & tous les matins tu t'y levois, si tu as esté vers ces peuples, ça esté

en dormant, comment as tu esté si impudent d'avoir donné à entendre à ton

chef des mensonges, & si meschant de vouloir hazarder sa vie parmi tant de

dangers? tu es un homme perdu, il te devroit faire mourir plus cruellement

que nous ne faisons nos ennemis: je ne m'estonnois pas367 s'il nous

importunoit tant sur l'asseurance de ses paroles. A l'heure je luy dis qu'il

eust à respondre à ces peuples, & puis qu'il avoit esté en ces terres qu'il en

donnast des enseignemens pour me le faire croire, & me tirer de la peine où

il m'avoit mis, mais il demeura muet & tout esperdu.

 

Note 367: (retour)

 

Il faudrait: je ne m'estonne pas.

 

A l'heure je le tiray à l'escart des sauvages, & le conjuray de me déclarer la

vérité du faict: que s'il avoit veu ceste mer, que je luy ferois donner la

recompense que je luy avois promise, & s'il ne l'avoit veue, qu'il eut à me le

dire sans me donner d'avantage de peine: Derechef avec juremens il afferma

tout ce qu'il avoit par cy devant dict, & qu'il me le feroit voir, si ces

sauvages vouloient bailler des Canots.

 

Sur ces discours Thomas me vint advertir que les sauvages de l'isle

envoyoient secrettement un Canot aux Nebicerini, pour les advertir de mon

arrivée.

 

Et lors pour me servir de l'occasion, je fus trouver lesdits sauvages, pour

leur dire que j'avois songé ceste nuict qu'ils vouloyent envoyer un Canot

aux Nebicerini sans m'en advertir, dequoy j'estois estonné, veu qu'ils

sçavoyent que j'avois volonté d'y aller: à quoy ils me firent response, disans,

que je les offençois fort, en ce que je me fiois plus à un menteur, qui me

vouloit faire mourir, qu'à tant de braves Capitaines qui estoient mes amys,

& qui avoyent ma vie chère: je leur repliquay, que mon homme (parlant de

nostre imposteur) avoit esté en ceste contrée avec un des parens de

Tessoüat, & avoit veu la Mer, le bris & fracas d'un vaisseau Anglois, ensemble 80 testes que les sauvages avoient, & un jeune garçon Anglois

qu'ils tenoient prisonnier, dequoy ils me vouloient faire present.

 

Ils s'escrierent plus que devant, entendant parler de la Mer, des vaisseaux,

des testes des Anglois, & du prisonnier, qu'il estoit un menteur, & ainsi le

nommèrent-ils depuis, comme la plus grande injure qu'ils luy eussent peu

faire, disans tous ensemble qu'il le falloit faire mourir, ou qu'il dist celuy

avec lequel il y avoit esté, & qu'il declarast les lacs, rivieres & chemins par

lesquels il avoit passé; à quoy il fit response asseurement qu'il avoit oublié

le nom du sauvage, combien qu'il me l'eust nommé plus de vingt fois, &

mesme le jour de devant. Pour les particularitez du païs, il les avoit

descriptes dans un papier qu'il m'avoit baillé. Alors je presentay la carte, &

la fis interpréter aux sauvages, qui l'interrogèrent sur icelle, à quoy il ne fit

response, ains par son morne silence manifesta sa meschanceté.

 

Mon esprit vogant en incertitude, je me retiray à part, & me representay les

particularités du voyage des Anglois cy devant dictes, & les discours de

nostre menteur estre assés conformes, aussi qu'il y avoit peu d'apparence

que ce garçon eust inventé tout cela, & qu'il n'eust voulu entreprendre le

voyage, mais qu'il estoit plus croyable qu'il avoit veu ces choses, & que son

ignorance ne luy permettoit de respondre aux interrogations des sauvages:

joint aussi que si la relation des Anglois est véritable, il faut que la mer du

Nord ne soit pas esloignée de ces terres de plus de 100 lieues de latitude,

car j'estois sous la hauteur de 47 degrés 368 de latitude, & 296. de longitude

369 : mais il se peut faire que la difficulté de passer les Sauts, l'aspreté des

montagnes remplies de neiges, soit cause que ces peuples n'ont aucune

cognoissance de ceste mer; bien m'ont-ils toujours dict, que du païs des

Ochataiguins il n'y a que 35 ou 40 journées jusques à la mer qu'ils voyent

en 3 endroits: ce qu'ils m'ont encores asseuré ceste année: mais aucun ne

m'a parlé de ceste mer du Nord, que ce menteur, qui m'avoit fort resjouy à

cause de la briefveté du chemin.

 

Note 368: (retour)

 

46°. (Voir la note 2 de la page 307)

 

Note 369: (retour)

 

L'auteur n'était pas rendu tout à fait à 296°. Suivant sa carte de 1632, il était à

environ 297° 30', et encore, dans cette carte, l'île des Allumettes est-elle trop à

l'ouest d'environ deux degrés et demi: car la pointe occidentale de cette île est à

peu près 300° à l'est du méridien de l'île de Fer. (Voir la note 3 de la page 293.)

 

Or comme ce Canot s'apprestoit, je le fis appeler devant ses compagnons; &

en luy representant tout ce qui s'estoit passé, je luy dis qu'il n'estoit plus

question de dissimuler, & qu'il falloit dire s'il avoit veu les choses dictes, ou

non; que je voulois prendre la commodité qui se presentoit; que j'avois

oublié tout ce qui s'estoit passé: Mais que si je passois plus outre, je le

ferois pendre & estrangler sans luy faire autre merci. Après avoir songé à

luy, il se jetta à genoux & me demanda pardon, disant, que tout ce qu'il

avoit dict, tant en France qu'en ce païs, touchant ceste mer, estoit faux; qu'il

ne l'avoit jamais veue, & qu'il n'avoit pas esté plus avant que le village de

Tessoüat; qu'il avoit dict ces choses pour retourner en Canada. Ainsi

transporté de cholere je le fis retirer, ne le pouvant plus endurer devant moy,

donnant charge à Thomas de s'enquérir de tout particulièrement; auquel il

poursuivit de dire qu'il ne croyoit pas que je deusse entreprendre le voyage,

à cause des dangers, croyant que quelque difficulté je pourroit presenter qui

m'empescheroit de passer, comme celle de ces sauvages, qui ne me

vouloient bailler des Canots: ainsi que l'on remettroit le voyage à une autre

année, & qu'estant en France, il auroit recompense pour sa descouverture: &

que si se le voulois laisser en ce pays, qu'il yroit tant qu'il la trouveroit,

quand il y devroit mourir. Ce sont ses paroles, qui me furent rapportées par

Thomas, & ne me contentèrent pas beaucoup, estant esmerveillé de

l'effronterie & meschanceté de ce menteur: & ne me puis imaginer

comment il avoit forgé ceste imposture, sinon qu'il eust ouy parler du

voyage des Anglois cy mentionné; & que sur l'esperance d'avoir quelque

recompense, comme il a dict, il ait eu la témérité de mettre cela en avant.

 

Peu de temps après je fus advertir les sauvages, à mon grand regret, de la

malice de ce menteur, & qu'il m'avoit confessé la vérité, dequoy ils furent

joyeux, me reprochant le peu de confiance que j'avois en eux, qui estoyent

Capitaines, mes amis, & qui parloient tousjours vérité, & qu'il falloit faire

mourir ce menteur qui estoit grandement malitieux, me disant, Ne vois-tu

pas qu'il t'a voulu faire mourir, donne le nous, & nous te promettons qu'il ne

mentira plus. Et à cause qu'ils estoient tous après luy crians, & leurs enfans

encores plus, je leur deffendis de luy faire aucun mal, & aussi d'empescher

leurs enfans de ce faire, d'autant que je le voulois remener au Saut pour le faire voir à ces Messieurs, ausquels il devoit porter de l'eaue salée; &